Allie X, le génie provocant

A l’occasion de la journée de la femme, après avoir parlé d’une poétesse inconnue, Louisa Siefert, je voulais mettre en lumière une artiste que je trouve géniale, au sens pur : Allie X. Et qui mérite d’être bien bien plus connue. De son vivant si possible.

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Louisa Siefert, rayons éternels

Louisa Siefert

Louisa Siefert, poétesse aujourd’hui méconnue, aimée et respectée de son vivant par les plus grands (Arthur Rimbaud, Victor Hugo..), morte très jeune, à seulement 32 ans, après avoir été toute sa vie malade et privée d’envol, et qui a trouvé force dans la foi, nous a laissé parmi les plus beaux poèmes sur la vie et la spiritualité (religieuse également dans son cas, protestante précisément).

Cette femme, qui a si peu vécu, écrit à l’époque où les femmes n’avaient que peu de place en littérature, connu essentiellement une vie de douleurs et d’épreuves, a offert dès son plus jeune âge des poèmes d’une luminosité profonde. C’était une vieille âme qui semblait avoir déjà tout compris de l’existence et des passions humaines.

Tous les bons écrivains et les bons humains sont un peu androgynes, capables de sensibilité, d’émotion, d’exaltation, aussi bien que d’intelligence, de force, de courage face à la vérité profonde ; ayant de la femme le sens charnel de la matière et des hommes l’esprit.

Siefert fait partie de cette caste de femmes abouties, comme Colette, Marguerite Yourcenar, Christiane Singer, Jacqueline Kelen, Lou Andreas Salomé, Anne Dufourmantelle, Sei Shōnagon, et tant d’autres, qui se sont érigées au dessus de la simple femelle – de la même manière que des hommes se sont érigés au dessus du simple mâle -, qui ont ce que le père de Simone de Beauvoir appelait un « cerveau d’homme » et savent adjoindre à l’émotion – trésor des femmes – une immense sagesse, une lucidité, une force, une dignité, qui ont le sens de la vérité et le courage de l’affronter, ne font pas de manières et n’ont pas cette malhonnêteté poseuse, cette superficialité complaisante ou auto-complaisante, ces illusions de sainte-nitouche qui fragilisent tant de femmes en littérature.

On sent chez elles l’esprit, le sens de la camaraderie, l’audace entreprenante, l’incapacité à se jouer des autres ou de soi-même, à se défiler devant la vérité, et le courage de la force. Elles sont l’opposé des poétesses et intellectuelles un peu nunuches qui veulent le beurre de la facilité et des illusions, et l’argent du beurre du talent, ont l’émotion sans la profondeur, ne sont pas sensibles mais fragiles – selon la distinction opérée par Jacqueline Kelen entre les deux -, sont prisonnières de la matière sans pouvoir accéder totalement à l’esprit et ne peuvent donc jamais se placer à hauteur de génie. Elles ne sont pas non plus de pâles copies des hommes : elles ont une inimitable dimension féminine, elles en ont la douceur maternante, l’humilité rassérénante et guérisseuse ; elles ont des hommes la force et la liberté. Leurs mots sont des rayons bienveillants qui viennent réchauffer l’âme. Elles sont en fait la plus haute espèce de la femme.

Vivere Memento est l’un des plus beaux poèmes jamais écrits. Son meilleur à mon sens. Il est issu d’un recueil, Rayons perdus, de 180 pages (disponible ici sur Gallica), sorti lorsque Louisa Siefert n’avait que 23 ans.

La vie est si souvent morne et décolorée,
À l’ennui l’heure lourde est tant de fois livrée
Que le corps s’engourdit,
Et que l’âme, fuyant les épreuves amères,
S’envole et vient saisir à travers les chimères
L’idéal interdit.

On trouve ainsi l’oubli des autres, de soi-même,
On n’est plus de la terre, on plane, on rêve, on aime,
Toute chose est à vous ;
La notion du vrai si bien est renversée
Que, dans vos doigts, les fils, dont la vie est tissée,
Semblent soyeux et doux.

Sondant imprudemment ce que Dieu vous dispense,
On veut que tout travail porte sa récompense
Et tout arbre son fruit.
On repousse un devoir humble, austère ou stérile,
Et cette paix factice à la fin vous exile
De ce monde de bruit.

On meurt en peu de temps lorsqu’on vit cette vie ;
Cette ivresse d’esprit du sommeil est suivie.
On s’éveille au tombeau.
Plus charmeresse encor que la mélancolie,
Comme un souffle léger cette douce folie
Éteint votre flambeau.

Si jamais âme humaine a goûté ce vertige,
Et, semblable à la fleur arrachée à sa tige
Que soulève le vent,
Si jamais un esprit a délaissé la terre,
Ce fut moi, dans les jours où j’aimais à me taire
Pour m’en aller rêvant.

Que de fois je mentis à ma propre souffrance,
Alors que s’élançait au loin mon espérance
Fraîche et riante encor !
Que de fois ce semblant de liberté bénie
A brillé dans ma nuit obscure, indéfinie,
Avec des rayons d’or !

Et pourtant, non ! malgré sa lueur scintillante,
Son prisme éblouissant, cette flamme brillante
N’était pas la clarté.
Ce leurre décevant, qui vient et se retire,
Décuple en vous trompant le sévère martyre
De la réalité.

Car la loi de la vie est sérieuse et grave ;
Comme le temps au front met la ride et la grave
Avec son sûr couteau,
Ainsi profondément dans notre âme indécise
Inscrivons ces deux mots de latin pour devise :
Vivere memento !

Oui, souviens-toi de vivre ; oui, malgré la tempête
Ne t’abandonne pas, ne courbe pas la tête,
Résiste, espère, crois !
Ne fuis pas, âme triste, aux sphères inconnues,
Mais, labarum sacré ! si tu sondes les nues,
Vois-y luire la croix !

Dieu t’a donné le corps pour prison sur la terre,
Il t’astreint à l’épreuve, à la souffrance austère,
À la misère, au deuil.
Le premier cri de l’être, arrivant en ce monde,
Est un cri de douleur, dont l’angoisse profonde
Ne finit qu’au cercueil.

La vie est un combat sans repos ni relâche.
Lutte donc vaillamment. Le désespoir est lâche :
Dieu hait la lâcheté !
Chaque jour il nous rend par un nouveau prodige
La force et la vertu, mais de nous il exige
La bonne volonté.

Il est dans sa bonté ton secours, ta ressource,
De toute chose il est la fin comme la source,
Le but et le moyen.
S’il t’a donné la vie avec devoir de vivre,
Quand le joug est trop lourd, lui-même te délivre
Et te sert de soutien.

Marche donc devant toi d’un cœur content et brave,
Laisse aux faibles l’oubli qui restreint et déprave,
Vis et sache pourquoi !
Vis par le dévouement, vis par le sacrifice,
Vis par la vérité, par la pure justice,
Vis aussi par la foi !

Vis par la liberté, par la joie et les larmes,
Vis par l’art créateur qui des maux fait des charmes,
Par le divin espoir ;
Vis par la charité, vis par la patience,
Par l’amour pur, vainqueur de l’âpre expérience,
Et vis par le devoir !

Vis et marche en avant, forte de la pensée
Que la vie éternelle est pour nous commencée
Dès notre premier jour,
Et que Dieu qui te voit, Dieu, le Saint et le Juste,
Promet à ton travail la récompense auguste
De son immense amour !

— Hélas ! je t’entends bien, voix chrétienne et stoïque,
Tu me montres le but idéal, héroïque,
Que mon âme comprend.
Mais la force me manque et parfois le courage ;
L’étoile disparaît derrière le nuage
Et le doute me prend.

Comme un cheval ardent couvre son mors d’écume,
En stériles efforts tristement je consume
Mon jeune sang qui bout.
Mes pieds se sont meurtris aux pierres de la route,
La bataille perdue est changée en déroute
Et je me sens à bout.

Je songe et je regarde, ô vanité bornée !
Que sont les jours de l’homme et qu’est sa destinée
Devant l’éternité ?
Ce qu’est l’herbe jetée au gouffre formidable,
Ce qu’est ce monde-ci perdu dans l’insondable
Et dans l’immensité !

Seigneur, qui restes seul immuable et paisible,
Que suis-je, atome vain de ce globe invisible
Pour m’adresser à toi ?
Hélas ! j’ai tant souffert, console-moi, mon Père ;
Viens secourir l’enfant qui ploie et désespère ;
Éternel, réponds-moi !

Je laisse aussi ici les derniers vers de « Marguerite », poème où elle parle de sa douleur de toute jeune femme malade qui ne pourra jamais avoir d’enfant. Et qui avait bouleversé un certain Rimbaud…

« Mais pourquoi tant choyer cette folle chimère ?
Jamais on ne dira de moi : C’est une mère !
Et jamais un enfant ne me dira : Maman !
C’en est fini pour moi du céleste roman
Que toute jeune fille à mon âge imagine.
Du bouquet effeuillé je n’ai plus que l’épine,
La brise s’est changée en ouragan glacé :
Ma vie à dix-huit ans comprend tout un passé.« 

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Sydney Sweeney, nostalgie de la tendresse (archive)

Sydney Sweeney : souriante, rayonnante, au faîte de sa gloire.
Une photo qui a beaucoup fait parler sur les réseaux sociaux. Cette beauté simple, et ce sourire ouvert, qui se donne sans contrepartie et n’a pas peur de l’émerveillement, y sont sans doute pour quelque chose...

Texte écrit et publié sur Facebook le 29 janvier 2024.
Fun fact : je ne connais pas grand chose de Sydney Sweeney. J’ai vu passer, à tout casser, quelques extraits d’Euphoria, où elle joue le rôle d’une fille fragile et très émotive. Et je dois dire que j’étais initialement plutôt fascinée par Alexa Demie (nul comparatif ici : elle correspond tout simplement à mes canons). Mais Sydney Sweeney, l’engouement et les débats qu’elle a pu susciter sur les réseaux sociaux, et cette photo devenue virale (notamment sur X) m’ont inspiré cette réflexion d’ordre sociologique (et esthétique).

En plus d’être indéniablement belle, je crois que Sydney Sweeney satisfait chez les masses et l’esprit masculin un besoin inconscient, qui a été frustré depuis trop longtemps : celui de la joie simple, et de la féminité qui la porte en étendard. Un modèle qu’on a voulu faire tomber en désuétude mais qui signe son éternel retour et qui, s’il avait déserté les médias courants, n’avait jamais disparu des esprits. Ce n’est pas le seul archétype valable, mais il existe et il est là.
Sydney Sweeney réveille une nostalgie de la blonde à gros seins des années 90, très souriante, avenante et féminine, libérée mais sans tomber dans les pièges de la modernité. Elle n’est pas aigrie, blasée, ou passive-agressive, comme c’est la mode ces dernières années, sur le mode « trop chère pour toi » ou « je fais tout pour qu’on me remarque mais j’aboie dès que tu poses tes sales yeux sur moi », comme toutes ces gamines qui ont appris sur TikTok ou Instagram l’amour transactionnel, qui font les comptes, surjouent la dangerosité et le charme surestimé de l’hautaineté, veulent en avoir pour leur argent, savent déjà combien elles veulent que leur petit-ami gagne, et à quels lifestyle, bijoux, voyages, elles ont le droit, avec la monnaie d’échange que serait leur physique, naturel ou artificiel, ou je ne sais quelle autre atout. Car il s’agit toujours de prendre, prendre, prendre, et une armée de filles de base s’est levée pour sans cesse prendre, prendre, prendre, non sans avoir calculé leur coup, se plaignant ensuite d’être prises pour de la marchandise, sans voir qu’elles nourrissent ce cercle vicieux. Ici, il s’agit de donner et de jouir de ce qui est. On voit une fille simple qui semble avoir des plaisirs simples. Qui n’est pas avare de ses charmes et qui est heureuse de l’effet qu’elle fait, sans en jouer de manière malsaine, glanant les compliments comme des fruits aux arbres, avec gratitude. Elle n’est que fraîcheur et naturel. Son regard, envoûtant, demeure sans poison. Son sourire, sans arrières-pensées. Elle semble dire, tout simplement : « Faisons l’amour et renouvelons le paradis du monde », « Il fait beau cet après-midi : allons faire un tour en rollers, et mangeons un repas sur le pouce ». Elle assume l’émerveillement candide (il y a une raison pour laquelle cette photo-ci est devenue virale) et a le charme communicatif des pom pom girls. Elle a tout compris. La vie est simple, c’est nous qui la compliquons et nous éloignons du paradis dressé pour nous par des forces qui nous précèdent et dont nous faisons partie. A une époque où il faut faire la gueule ou afficher un féminisme un peu agressif, une ambition toxique, des principes un peu incohérents et une cérébralité tarabiscotée qui ne cesse d’insulter le bon sens, elle ne fait pas semblant d’être au dessus des joies simples, des enthousiasmes naïfs ou des trucs de filles, des conversations sur les garçons, et ne prend pas de haut la beauté des fleurs et le gazouillis des bébés. Elle n’a pas de snobisme, de solitude rétentionnelle et anale, et elle aime être avec les gens. Elle est la jeune américaine sociable et saine qui a grandi dans une ferme, a été nourrie au grand air, aux légumes du jardin et au lait chaud fraîchement cueilli aux mamelles de la vache. Qui aime se maquiller, se pomponner, mais qu’on peut voir de bon matin dans les rues, les cheveux sommairement attachés, un sweat au hasard, les joues roses de bonheur ; elle semble étrangère aux artifices grossiers de son époque, et quand elle s’y adonne, c’est avec la joliesse expérimentale de l’enfant qui s’est mis du feutre sur les ongles, sans qu’il n’en ressorte rien de glauque et de mesquin. Elle est naturelle, athlétique, laisse vivre ses courbes, n’a pas le goût des injections qui vous déforment un corps ou un visage, pour atteindre ces pseudo-perfections d’animal empaillé. Elle se satisfait de ce qu’elle est, elle a sans doute des complexes comme tout le monde mais n’a pas d’ego de toute puissance à protéger de toute manière. Un peu traditionnelle, elle assume de vouloir des gosses jeune*, et elle est en même temps délurée, d’une liberté hollywoodienne, sans pudibonderie bigote, acceptant tout le monde et ne jugeant personne, populaire sans doute mais pour de bonnes raisons. Elle ressuscite sans le savoir cette brève parenthèse dorée où, si tout n’était pas parfait, les rapports entre les sexes semblaient moins névrotiques, amers et codifiés de part et d’autre, où il n’y avait pas le spectre permanent du harcèlement de rue, où il y avait moins d’arrières-pensées ou de précautions sur tout, de débats anxiogènes, de décharges à signer avant le moindre baiser volé ; où les enfants jouaient dehors et les adolescentes passaient leurs après-midis libres à zoner au centre commercial plutôt que sur internet, à chercher le jean qui fait un beau cul, à baver sur toutes les babioles qu’elles ne pourraient pas s’offrir, tout en essayant de ne pas croiser leur ex, avec les copines qui font front comme un essaim d’oiselles excitées, et furètent les alentours du regard. Une forme d’innocence du monde, en fait. Une perfection qui n’a d’ailleurs peut-être pas existé, mais dans laquelle nous figeons les époques passées. Une partie de son succès tient aussi là : c’est une beauté « facile » qui ne se prend pas la tête et qui ne la prend pas non plus aux autres, qui est rafraîchissante et se désaltère d’une limonade vendue par les gosses de la rue au mois d’août. Son physique en témoigne. Si certains la disent « mid » (« moyenne ») sur le mode « il y en a 50 comme elles dans n’importe quelle petite ville américaine »**, c’est précisément parce qu’elle est d’une simplicité candide et que sa beauté répond à des fondamentaux assez intemporels, un canva qui ne prétend pas avoir inventé le fil à couper le beurre et qui ne se vautre pas dans l’ego de la subversion, de la transgression pour la transgression, qui sait le sens supérieur des symboles et s’incline sans se révolter devant les mystères du monde, et qui n’est inférieure à aucune « beauté à migraines ». Blonde, gros seins, féminine, souriante, tranquille, et heureuse d’être là. Et alors ? Elle me fait penser aux anciens bars à milkshake américains. Il y a là quelque chose de très réconfortant, maternel, de presque régressif, qui est beau à voir même lorsque l’on n’y porte pas un regard qui est celui du désir masculin. Ce ne sont pas des beautés qui attaquent mais qui régénèrent, et donnent envie de trouver ou retrouver en soi le ciel immaculé de l’enfance.

Avec toute la part de projection que ce point de vue implique, et sans y porter plus de romance que cela.

* As she discussed achieving a career as long as Moore’s, Sweeney said she would want « to find a really healthy balance, » sharing that she « always thought I’d have a kid by now. » « I always wanted to be a young mom, » she added. « I love acting, I love the business, I love producing, I love all of it. But what’s the point if I’m not getting to share it with a family? » « The time will come, and I’ll have four kids, » the star continued. « And they will come with me everywhere and be my best friends. »

** c’est le débat qui a éclaté à son sujet sur les réseaux sociaux (notamment X), et qui revient assez régulièrement, de même que pour Margot Robbie, consécutif à l’engouement suscité par ces deux actrices.

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Pour l’inscription du droit à l’avortement dans la Constitution française ! (archive – 2022)

A l’occasion de l’inscription définitive du droit à l’avortement dans la Constitution française, et pour fêter ça, je partage ce texte qui date de 2022. C’était à l’origine un commentaire répondant à la publication d’un ami sur FB, Sylvain M. La discussion faisait suite à l’annulation de l’arrêt Roe vs Wade aux USA, qui laisse aux États la possibilité d’interdire l’IVG. Dans la foulée, des voix s’étaient élevées pour défendre la possibilité d’une inscription, ici en France, du droit à l’avortement dans la Constitution. J’en étais.

Je suis tout à fait pour l’inscription du droit à l’avortement dans la Constitution française. On a tort de penser que ce péril est loin de nous. 

Déjà, car nous sommes encerclés par le retour du religieux, dans les pays occidentaux, et que la France n’est pas tout à fait épargnée par ce phénomène, même si nous sommes loin d’être les USA ou la Pologne. En premier lieu, c’est le retour global d’une forme de conservatisme politique qui revendique son attachement aux racines chrétiennes et qui comprend parfois dans son logiciel l’opposition à l’avortement, même si cela ne fait pas partie du programme politique officiel ou de ce qui est dit publiquement. Je rappelle que sur les trois juges conservateurs récemment rentrés à la Cour suprême américaine sous Trump, et qui ont aidé à faire pencher la balance de l’abrogation, tous avaient juré qu’il n’y aurait pas de remise en cause de l’arrêt Roe v Wade. Prouvant encore une fois que les promesses n’engagent que ceux qui y croient. L’erreur est de prendre pour argent comptant les prises de position actuelles d’un politicien, et de croire que l’iceberg ne comporte aucune face cachée. Éric Zemmour a critiqué l’avortement, Marine Le Pen ce qu’elle nommait alors l’ »avortement de confort » (en 2012 ; même si on peut prendre acte du fait qu’elle soutienne désormais la constitutionnalisation du droit à l’IVG), Marion Maréchal s’est publiquement exprimée contre… Beaucoup de gens très à droite se sont donc prononcés contre l’avortement, ou ont été très critiques vis-à-vis de ce dernier, ou concernant les modalités menant à son accès ; cela ne fait simplement pas toujours partie des priorités de leur programme car ils se savent en contexte défavorable, dans un pays attaché à cette liberté. Mais plus le vent tourne, plus ils prennent leurs aises. Qui peut croire qu’ils ne défendront pas leur bifteck demain, si l’opportunité venait à se présenter ?

En second lieu, nous avons la montée en puissance de l’islamisme et de l’islam tout court, avec dans son sillage le retour de débats que l’on croyait d’un autre temps, comme par exemple la remise en cause du droit au blasphème. Qui peut croire que si cette version anti-libérale de l’islam venait à acquérir un poids politique, ce qui est de plus en plus le cas, elle serait du côté du droit à l’avortement ?

Le premier fléau est celui de la droite, le second a été grandement favorisé par la gauche. Les torts sont partagés. Et c’est à nous d’être lucides.

Ajoutons à cela que le système politique est absurde et binaire. Les juges de la Cour Suprême, nommés arbitrairement et à vie par le président des USA, en remplacement des morts, ne sont pas représentatifs de la population. Pourtant, ils ont eu le pouvoir de changer le visage de leur pays. 6 des 9 juges ont voté l’abrogation de Roe V Wade. Il a suffi de 2 personnes sur la balance pour faire basculer ce pays dans l’obscurité. C’est dire que cela tient à peu de choses. 

En France, nous n’avons rien de tel, mais beaucoup de gens votent à gauche ou à droite par défaut, sans approuver la totalité du programme. 

Ceux qui en ont marre du laxisme ambiant voteront à droite sans approuver forcément les discours conservateurs. Ceux qui veulent plus de justice voteront à gauche sans approuver forcément la complaisance envers certains dangers, comme l’islamisme. Und so weiter. Tout cela en fonction du contexte et des préoccupations du moment. 

Si la tartine venait à tomber répétitivement du côté conservateur en France, à la faveur de quelques élections – et les législatives récentes ont ouvert un boulevard à la droite dure -, il n’est pas interdit de penser que les boulons pourraient être resserrés quant aux libertés de mœurs. L’Histoire récente le démontre encore une fois : les choses évoluent vite et rien n’est gravé dans la roche. Comme dit précédemment, les personnalités politiques qui se sont exprimées contre l’avortement existent, même en France, et on peut penser qu’ils ne disent pas tout ce qu’ils pensent publiquement.

Il est absurde de penser que si on leur donne un peu d’envol, ils n’appliqueront pas ce en quoi ils croient. Encore une fois, je le répète, il ne faut pas se laisser leurrer par le fait que cela ne fait pas partie de leur programme aujourd’hui : les politiciens avancent leurs pions prudemment et sur le long terme. Ils font des concessions. Plus les eaux sont favorables, plus ils se permettront de jouer toutes leurs cartes. 

Alors saisissons cette chance de sacraliser un droit qui est parmi les premiers à être remis en question à la moindre crise politique, au moindre changement de mœurs visant les femmes. Si certains estiment que ce n’est qu’une manière de se détourner des vrais problèmes, alors faisons-le vite et passons à autre chose, passons à ces « vrais problèmes ». 

Étrangement, peu de femmes de mon entourage considèrent comme anodin ce qui est en train de se passer aux USA, et ce malgré les tentatives de relativisation de pas mal de personnes, généralement des hommes qui ne portent ni d’utérus ni la mémoire féminine des répressions séculaires vécues par le beau sexe. 

Certains diront qu’il n’y a pas d’urgence. C’est oublier qu’il existe deux types d’urgences. Les urgences immédiates et celles à moyen long terme. Gouverner, c’est prévoir. Et étendre loin devant soi la perspective de l’avenir. Le droit à l’avortement n’est certes pas prêt d’être remis en question demain matin à la première heure, mais divers coups du sort politiques n’interdisent pas de penser qu’il pourrait être ébranlé dans le futur, ou remis sur le tapis du débat public. Si demain, il y a assez d’opposants, ce sera déjà potentiellement trop tard. Sanctuariser, c’est dresser plus de miradors encore autour de ce droit et empêcher qu’une opportunité facile couplée à un contexte politique favorable puissent suffire à balayer ce progrès d’un revers de main. Cela ne protège pas à 100% mais cela permet déjà d’obliger ceux qui veulent remettre en question ce droit fondamental à devoir passer sur le corps de la République pour le faire, ce qui réduit clairement leurs chances de réussite. Si l’avortement n’est qu’une loi comme une autre, alors elle n’est à l’abri de rien, elle est livrée à toutes les bourrasques, les opportunités du moment, les humeurs du jour, les contextes et les alternances, les radicalisations capricieuses des uns et des autres. 

Les gens sous-estiment la pénétration de l’absurde en politique. Certes, nous n’avons pas le système absurde et peu représentatif de la Cour suprême américaine. Cependant, nous avons des lois absurdes qui existent pourtant et semblent indéboulonnables, qui se sont établies contre tout bon sens et contre tout consensus populaire. Tout le monde critique Parcours Sup ou le système souvent complaisant envers les squatteurs au détriment de citoyens honnêtes, par exemple. Pourtant, ils existent. Faire ce constat – celui de l’absurdité du système politique -, c’est donc agir en conséquence, et avec les moyens du bord, pour protéger ce en quoi la plupart d’entre nous tenons, il me semble.

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Les mensonges par omission de Vladimir Poutine concernant l’Ukraine…

Interviewé par le journaliste américain Tucker Carlson, Poutine a une fois de plus baladé son monde, en jouant au pacifiste incompris contrarié dans ses projets de paix par un Occident guerrier. On ne peut s’empêcher de penser à ces « brouteurs » d’internet qui veulent à tout prix vous offrir 1 million d’euros, et qui sont vraiment très très déçus et très malheureux de ne pas pouvoir le faire, les pauvres… 
La culpabilité de l’un ne signe pas l’innocence d’un autre. S’il n’est pas question de dire que l’Occident est une oie blanche n’ayant jamais, au grand jamais, agi avec rapacité pour élargir son influence et dominer des peuples, et peut-être même dans cette guerre (qu’en sais-je après tout ?), cela ne disculpe sûrement pas la Russie de ses erreurs les plus meurtrières.

Le président russe s’est donc lancé dans une très longue explication historique sur l’Ukraine, étalant ses connaissances encyclopédiques sur le sujet, dates, évènements et même documents à l’appui.
Très bien. On ne parle pas assez d’histoire. Tout au plus les gens évoquent-ils le XXème siècle et l’URSS, ce qui est loin d’être suffisant pour comprendre la guerre en Ukraine. Je trouve que c’est une très bonne idée de fouiller plus loin, plus large, plus profond, quitte à s’étaler en longueur : le sujet est trop important pour être radin de son temps et vouloir s’économiser vingt misérables minutes d’écoute attentive. Mais ce que nous dit Poutine procède comme d’habitude du mensonge par omission ; un blanc mensonge, chaste en apparence, mais qui fait fi de l’essentiel. Car si mes connaissances historiques ne me permettent pas du tout de suivre le monsieur sur un terrain savant et historique qu’il maîtrise incontestablement mieux que moi, j’en sais en revanche suffisamment pour être frappée par la malhonnêteté de son argumentaire. 

Poutine nous explique dans sa longue tirade que l’Ukraine n’a pas le droit d’exister et qu’elle n’est pas légitime à se constituer en état, dans ses frontières actuelles, qui sont les mêmes depuis son indépendance en 1991, puisqu’elle serait un espèce d’état-fantôme, un accident, bricolé au gré des opportunités, des contextes, des caprices de l’histoire, des guerres, des manipulations et des intérêts géo-stratégiques des uns et des autres. Bingo ! Vladimir Poutine vient de découvrir pour la toute première fois l’histoire des nations ! Car je ne sais pas comment il pense que les frontières de sa chère Russie se sont dessinées, mais les nations ne sont pas des cadeaux tombés du ciel dans un gros paquet ; elles ne sortent pas de la cuisse de Jupiter ou des entrailles de la nature. Elles sont des créations humaines, parfois accidentelles, parfois arbitraires, issues des plus grands hasards, des plus grands coups de théâtre, et aussi des plus grandes injustices. Que Poutine aille demander à ses proches voisins ce qu’ils en pensent. Les Chinois se souviennent, encore aujourd’hui, des 2 millions de km2 de territoire qui leur ont été habilement subtilisés par la Russie, pendant un instant de faiblesse historique consécutif à la chute de la dynastie Qing, et ce en vertu de ce qu’ils appellent désormais avec amertume les « traités inégaux ». Une très grande partie de la Russie foisonne d’ethnies et de peuples qui pour certains n’auraient pas rechigné à avoir leur indépendance, ou être ralliés à un autre pays. La Russie, en fait, de par son immense territoire, est mieux placée que quiconque pour savoir qu’une nation n’est jamais uniforme, qu’elle est un bel accident, une combinaison miraculeuse, une unité qui ne coule pas de source et qui se révèle pourtant, selon ce qu’on en fait, parfaitement censée. D’après la légende, face à un Sarkozy lui reprochant la gestion autoritariste de son pays et des diverses régions et populations qui la composent, Poutine lui aurait expliqué – non sans prendre un air de supériorité – que la taille, la géographie et la diversité de la Russie, sans commune mesure avec celles de la France, l’y obligeaient… 

Le monde est constitué de ces états qui n’étaient pas destinés à en être, si l’on se base sur les indications prévisibles telles que l’ethnie, la religion ou même la langue. C’est la règle plus que l’exception. La France s’est fondée sur un agrégat de petites régions, de langues et de cultures, sur l’union du Nord et du Sud, de la langue d’Oil et la langue d’Oc, des racines germaniques et latines, et une infinité de particularismes régionaux qui furent parfois matés avec violence au cours des siècles. Elle ne devrait pas exister. De même qu’il aurait fait sens de rendre la Corse à l’Italie, et la Bretagne à l’Angleterre. Et pourtant, nous sommes là, tous ensemble, et les siècles ont fait que personne ne contesterait aujourd’hui l’existence d’un pays qui s’appelle la France ; qui a ses limites, comme toute nation, et qui ne suffira jamais à circonscrire et définir dans leur ensemble des individus infinis par essence, mais qui n’en est pas moins là.  

Si Poutine est persuadé que pour les raisons énoncées plus tôt, l’Ukraine ne mérite pas de vivre, alors pourquoi ne rend-il pas leur autonomie aux petits territoires du Caucase, qui ont pourtant incontestablement une identité bien à eux ? Pourquoi ne rend-il pas à la Chine les territoires qui sont à elles et où vivent des gens qui se sentent sans doute plus chinois que russes ? 

D’ailleurs, le comparatif que nous établissons ici a ses limites : l’Ukraine est dans un cas de figure bien différent des territoires russes pris à la Chine et son existence est en fait infiniment plus légitime.

Car si l’Ukraine n’existe pas ou ne devrait pas exister, comme essaie de la prétendre Vladimir Poutine, pourquoi les Ukrainiens parlent-ils ukrainien et pas russe ? Pourquoi l’ukrainien et le russe sont-elles deux langues distinctes ? Pourquoi les recensements linguistiques du XIXème siècle déjà démontrent-ils que toutes les régions de l’Ukraine, y compris celles actuellement revendiquées par les russes (Crimée, Donetsk, Luhansk…) étaient à majorité ukrainophone écrasante ? Là aussi, c’était la faute aux américains et à l’Occident ?! Pourquoi les ukrainiens sont-ils en guerre à armes très inégales contre la Russie et sont des centaines de milliers à se sacrifier et mourir pour une cause fallacieuse et une identité qui n’existe même pas, au lieu de rejoindre bien gentiment ce qui a toujours été apparemment leur plus chaleureux foyer ? Et ce, pas seulement parce qu’ils sont contraints de s’enrôler, mais parce qu’ils y croient ? Pourquoi une telle ferveur chez le peuple ukrainien et chez sa jeunesse, en dépit de ce que la guerre leur en coûte et de tout ce dont elle les prive ? Pourquoi même les femmes s’enrôlent-elles en masse dans l’armée ukrainienne, alors qu’elles n’y sont pas obligées, tandis que les russes envoyés en Ukraine ont pour beaucoup traîné la patte et ne savent même pas ce qu’ils font là ? Pourquoi les ukrainiens ont-ils voté pour leur indépendance en 1991 et massivement participé à l’Euromaidan ? Pourquoi étaient-ils juste avant la guerre 60% à soutenir une entrée de l’Ukraine dans l’OTAN, après avoir été seulement 14% en 2012, en dépit des menaces de la Russie ? Pourquoi des ukrainiens de langue russe comme l’écrivain Andrei Kourkov sont-ils opposés aux revendications de la Russie et ne soutiennent en aucun cas Poutine ?! Pourquoi les minorités ukrainiennes importantes comme les Tatars sont-elles farouchement pro-ukrainiennes (et ont été persécutées par les russes dans les territoires qu’ils se sont appropriés en Ukraine, ces dernières années) ? Pourquoi tous les français d’origine ukrainienne que je connais se considèrent-ils comme ukrainiens et ne souhaitent pas que leur pays retourne dans le giron russe ? Pourquoi ? 

C’est beaucoup de choses, tout de même, pour un pays qui n’existe pas, n’a pas vocation à exister, n’a pas le droit d’exister. 

Revenons à la langue. C’est immensément important. 

La langue signe incontestablement l’existence d’un peuple. Elle en est la preuve formelle. Parce qu’on peut tout fabriquer sauf ça.
Quand les frontières des pays africains tels que nous les connaissons aujourd’hui ont été délimitées, suite aux décolonisations occidentales, des ethnies se sont trouvées atteintes dans leur intégrité, séparées et éparpillées dans divers états, et d’autres ont été à l’inverse mélangées alors qu’elles ne vivaient pas ensemble. On remarquera d’ailleurs l’étonnante rectitude de certaines frontières sur ce continent, qui ne correspond à rien de ce que fait habituellement la nature, ni même la civilisation. Ces frontières finissent parfois par être acceptées, se stabiliser, rentrer dans les habitudes ; un vivre-ensemble bourgeonne, et cela est un miracle. Mais pour cela, le temps doit apposer son sceau et sa légitimité, de même que la volonté de faire cause commune. Si on peut « bricoler » un état et des frontières, on ne peut en revanche pas lui inventer une langue et une identité. Celles-ci se forgent et se polissent à l’usure des siècles. 

L’Ukraine a une langue, une culture, une identité, une géographie, une littérature même, et ce depuis des siècles. Remettre en cause sa souveraineté est une rare malhonnêteté qui confine à la falsification. 

Poutine n’est pas un ignare : sa grande tirade historique le prouve. Alors nous expliquer, avec tout le méthodisme de sainte-nitouche dont sont capables certaines Balance, que l’Ukraine ne doit pas exister aujourd’hui, puisqu’il y a 36 000 ans, quelques ancêtres des russes actuels auraient été vus en train de jouer à la marelle avec des cailloux, pisser debout et promener des boeufs dans un trou perdu qui se trouve désormais dans l’actuelle Crimée, c’est se moquer du monde, et pas qu’un peu. 

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Le déprimant petit milieu culturel français… (journal – 14 janvier 2024)

Petite « archive » publiée le dimanche 14 janvier 2024 dernier sur FB, et qui s’accorde bien à l’une des discussions du moment, à savoir la tribune contre la nomination de Sylvain Tesson en tant que parrain du prochain Printemps des Poètes…

Rien n’est plus déprimant et ennuyeux que le milieu culturel français vaguement de gauche, avec ses petits évènements semblables à des ateliers pâte-à-sel, ses petites pièces de théâtre subventionnées par la commune faites avec trois bouts de bois, ses petits poèmes sans prétentions, ses expérimentations d’homme de Tautavel encore un peu mongol sur les bords venu casser des cailloux et faire des peintures rupestres avec les doigts au milieu de jardins citoyens, parce qu’on se rend très vite compte que toutes ces adorables bonnes volontés et petits sourires d’anciens élèves d’écoles Montessori, aussi agréables et sincères soient-ils, ne suffisent pas à combler le besoin d’un essentiel, constitué d’excellence, de génie, de grandeur et de beauté, de dépassement.

On se trouve là comme devant des nénés qui tombent, désespéré par la laideur que l’on prête soudain à la vie.

Les contacts avec ce milieu m’atteignent tellement qu’à chaque fois qu’ils surviennent, en dépit des « bonnes ondes » des gens qui le composent, j’en ressors avec une déprime accusée et vaguement nauséeuse, et le sentiment que l’art, la littérature ne servent à rien, que si c’est juste « ça », ça ne sert à rien, et qu’il faut tout arrêter, me faisant oublier un instant que je viens d’en voir les plus médiocres versions, nullement représentatives de tout ce qui est possible. Puis je m’éloigne un peu, je repense au grand art, celui qui m’a émue aux larmes, celui qui m’a rendue meilleure, à ces vers de grands poètes que je psalmodie lors de mes promenades, et c’est comme si je respirais de nouveau, comme si je renaissais.

C’est la raison principale pour laquelle, si je ne peux pas être de droite, je ne peux pas non plus être de gauche, et c’est ma principale séparation d’avec ce monde : l’excellence et la beauté me sont vitales, et le contact organique et solaire avec les autres ne suffit pas à m’éloigner de ce besoin.

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A propos de la polémique Sylvain Tesson / le Printemps des Poètes

Ecrit et publié le 19 janvier 2024 à 18h sur FB.

J’ai lu la tribune « Nous refusons que Sylvain Tesson parraine le Printemps des poètes », publiée dans Libération le 18 janvier 2024, et signée par plus de 600 poètes, éditeurs, libraires, acteurs de la scène culturelle française, etc, etc, qui considèrent leur cible comme une « icône réactionnaire ».

Je ne vais pas m’attarder sur cette histoire, je ne fais que passer.

Deux passages ont cependant attiré mon attention dans ce texte. D’abord celui-ci :

« (…) des sommes considérables issues de l’argent public sont allouées au Printemps des poètes, pour une activité concentrée essentiellement sur une manifestation de deux semaines. L’argent public engage à servir le public et non des prises de positions politiques personnelles de la direction, surtout quand celles-ci sont antidémocratiques. »

Ces individus sont tellement habitués à exercer depuis des années, des décennies même, un véritable magistère moral sur le monde culturel, qu’ils ne se donnent même plus la peine d’être cohérents ou de justifier leurs propos par des arguments réels qui ne soient pas juste des poncifs sans fondement. Ont-ils seulement ouvert un dictionnaire ? Savent-ils ce qu’est une démocratie ? Et par conséquent, des prises de position « antidémocratiques » ? Si jamais Tesson a défendu des valeurs « antidémocratiques », pas la moindre preuve n’en est apportée dans cette tribune. Le mot est juste lancé, comme ça, un peu comme l’enfant qui ressort à sa sauce et sans en connaître le sens des expressions et des termes, au hasard de son imagination, parce qu’il les a entendus ailleurs et que ça sonnait bien. Selon le Robert, voici la définition d’une démocratie : « Forme de gouvernement dans laquelle la souveraineté appartient au peuple ; État ainsi gouverné. ».

Pour rappel, ces gens sont censés être des poètes, des écrivains, des éditeurs, des libraires, bref, des individus dont on pourrait attendre qu’ils maîtrisent a minima la langue française et connaissent le sens des mots les plus basiques, en particulier ceux qu’ils utilisent pour en faire le pilier d’une tribune…

Surtout, cela fait des années que la « culture » subventionne avec l’argent public des oeuvres à la qualité souvent très contestable, répondant à une idéologie « de gauche » parfois assez marginale si l’on se fie aux sondages et aux votes, et ça, ça n’est visiblement pas antidémocratique du tout selon les signataires de cette tribune, pas plus que ça ne manifeste des prises de position personnelles de la part des décideurs. Pas plus qu’essayer d’empêcher dans le milieu littéraire l’expression d’opinions qui sont en réalité assez répandues dans la population (et parfaitement légales). Pourtant, c’est la définition même d’un acte anti-démocratique. Mais à force d’avoir bénéficié d’un véritable entre-soi hégémonique dans le milieu culturel, qui leur a donné l’illusion de constituer une majorité, ces gens ne réalisent même plus qu’ils ne sont pas la voix du peuple, qu’ils ne l’ont jamais vraiment été à notre époque. Ils en viennent à concevoir leurs positionnements comme neutres par essence, ce qui en dit long sur le véritable et scandaleux privilège dont ils jouissent et dont ils semblent parfaitement inconscients. Ils ne voient pas l’ironie criante au centre de laquelle ils se trouvent. Est-ce parce qu’ils sont véritablement ignares (jusqu’à ignorer le sens des mots les plus basiques) ? Est-ce parce qu’ils vivent depuis des années dans l’impunité de leur censure, protégés par le système auquel ils appartiennent et qui a les pleins pouvoirs sur le milieu culturel ? Et que cet entre-soi les a rendus intellectuellement paresseux, car ils n’ont de comptes à rendre qu’à ceux qui sont déjà acquis à leur cause, et qu’ils savent que leurs inepties passeront de toute façon comme une lettre à la Poste, parce qu’entre copains, on se comprend ? Ou est-ce un peu de tout cela ? Car pour accéder aux places fortes de ce milieu culturel, il faut avant tout bien souvent montrer patte blanche sur un plan idéologique, ce qui a sans doute fait entrer dans le jeu une horde d’apparatchiks qui sont moins là pour leur talent ou leur intelligence (il suffit de voir ce qui est subventionné pour se rendre compte que ce n’est pas toujours fameux) que pour leurs idées (qu’elles soient sincères ou feintes), leur présence massive permettant de gonfler et de cimenter une hégémonie politique qui se veut sans partage. De la bonne vieille guerre culturelle, quoi. Ce positionnement pourrait être à la fois la marque d’une envie sincère d’abolir de l’espace public tout ce qui n’est pas soi, fréquente chez les esprits puristes et totalitaires portés par une forme de nihilisme. Cela pourrait aussi être, plus trivialement, le témoignage d’un mécanisme moins glorieux fondé sur le ressentiment, la compétition exacerbée et le désir d’exclure des concurrents, ou parce qu’ils sont plus dangereux et talentueux que soi, ou parce que leur nombre est trop élevé pour qu’on se sente capable d’assurer sa place en de telles conditions.

Ceux qui connaissent les travaux de Peter Turchin le savent : l’histoire est faite de cycles ; et aux périodes de prospérité économique, qui permettent par exemple à beaucoup de gens d’accéder à des études supérieures, succèdent souvent des périodes marquées par ce que Turchin nomme la « surproduction des élites », lorsque les nombreux individus ayant fait des études se trouvent justement trop nombreux pour les postes à pourvoir, l’offre étant bien plus élevée que la demande, ce qui a pour conséquence une compétition accrue, et une paupérisation des professions concernées. Et là, je ne sais plus si c’est Turchin qui émet cette conclusion, ou si c’est moi qui extrapole (et de toute manière, la chose me semble tellement couler de source que j’imagine qu’elle a déjà été pensée et écrite par d’autres), mais lorsque cette situation advient, consciemment ou inconsciemment, des mécanismes d’exclusion de la concurrence se mettent en place. Ils sont d’autant plus sévères que chacun pense jouer sa survie : ce qui est « autre », y compris idéologiquement, nous menace donc bien davantage qu’en temps de prospérité. La chose se joue sur plusieurs tableaux. La politique en est un, mais il y en a bien d’autres, les modes d’expression par exemple : puisque nous parlons ici de poésie, certains remarqueront l’indigence d’une partie de la poésie contemporaine plébiscitée par le milieu littéraire actuel, l’étonnante et totale mise à l’écart du vers (alors que ce dernier demeure pourtant ce qu’il y a de plus apprécié chez la plupart des lecteurs, qui continuent de citer comme références les grands poètes : Baudelaire, Hugo…) et la forte mise en avant d’une forme d’hermétisme (alors que cette poésie ne plaît qu’à très peu de gens et suscite même les quolibets de beaucoup de lecteurs). Nous avons là un exemple de mécanisme d’exclusion, qui permet de ne réserver les honneurs du milieu qu’à une petite partie de ceux qui y prétendent (attention, je ne dis pas que tous ceux qui aiment ce type de poésie cherchent à dessein à exclure, ou qu’ils ne sont pas sincères. Simplement que ce mécanisme existe chez un certain nombre d’individus, suffisamment pour que cela produise un effet). Pour la politique, de nos jours, il faut plutôt être de gauche (en tout cas de ce qui est identifié comme une forme de gauche officielle), cela va sans dire. Mais c’est trop facile, cela ne suffit plus. Il faut donc aller encore plus loin et être d’une gauche très radicale dont les concepts et les alphabets sont de plus en plus abstraits pour l’ensemble de la population. Ce qui réduit le vivier d’individus admissibles, qui nourrissent vraiment ces opinions ou qui sont prêts à s’adonner à une zumba encore plus frénétique pour donner des gages au milieu et faire croire qu’ils sont du bon côté. Là encore, je ne dis pas que tous ceux qui cultivent ces positionnements politiques le font de manière intéressée, de même que je ne pense pas que tous les puristes idéologiques le sont forcément dans un but direct d’exclusion. Je dis simplement que ces mécanismes existent chez un certain nombre de gens, et qu’ils sont une des pistes à prendre en compte.

Un deuxième passage m’a causé cet étonnement qui n’en est plus un, et pour lequel il faudrait inventer un mot : lorsqu’une assertion nous surprend, parce qu’elle est brillante de mauvaise foi ou de bêtise, mais qu’on se rend compte à l’instant d’après, sur l’air du « mais à quoi est-ce que je m’attendais ? », avec une certaine résignation, qu’elle s’inscrit dans une continuité du désastre qui en fait la chose la plus prévisible au monde.

La tribune reproche notamment à Sylvain Tesson d’avoir déclaré, « tout sourire », au journal L’Express, à propos du Coran : «Si vous voulez faire peur à vos enfants, ne leur lisez pas les contes de Grimm, mais certaines sourates du Prophète !»

En 2024, au XXIème siècle, dans un pays, que dis-je, une démocratie, qui autorise le blasphème depuis plus de deux siècles, et qui reconnait comme des fondamentaux le droit de critiquer la religion et la liberté d’expression, on cherche encore ce qu’il y a de choquant dans le fait d’émettre un point de vue critique et sarcastique sur un texte religieux. Et ce d’autant plus que de nombreux journaux de gauche, comme Charlie Hebdo, ont fait de ce parti pris l’un des piliers de leur orientation éditoriale.

Il y a que les textes des religions monothéistes contiennent des passages violents, et l’islam est loin de nous donner de la petite bière en la matière. Ces gens semblent l’apprendre. Mauvaise foi, naïveté, bêtise, déni ? On ne sait pas trop ce qui peut pousser un être humain intellectuellement fonctionnel à voir l’évidence sans jamais la percuter, un peu comme un nageur trouverait le moyen de sauter sur le rebord de la piscine plutôt que dans le large bassin étendu devant lui.

La question n’est pas de savoir si ce que dit Tesson les dérange, ou les sort de leur apathie béate et approbatrice, la question est de savoir si ce qu’il dit est vrai. Et ça l’est. Au point où d’ailleurs, des voix s’élèvent, y compris parmi les religieux, pour défendre une recontextualisation, voire une expurgation de certains passages jugés obsolètes de nos jours. Qu’y-a-t-il de choquant par conséquent ? Quel péché Sylvain Tesson a-t-il commis ? Comment peut-on à ce point faire preuve de mauvaise foi, pratiquer le deux poids deux mesures, et se croire en plus défenseur de la démocratie quand on veut en étouffer l’un des poumons, à savoir la liberté d’expression et de critique des religions ?

On tombe de l’armoire quand on se dit que la gauche a été anticléricale pendant des siècles, pour qu’une bonne partie de ses représentants actuels – et pas les meilleurs – se retrouvent aujourd’hui à baisser leur froc devant l’islam, dans une incohérente volte-face visible comme l’éléphant dans un magasin de porcelaine, mais dont l’étonnante absurdité ne semble pas percuter le moins du monde les rédacteurs et signataires de cette tribune.

On m’a signalé que Tesson aurait eu des amitiés pas forcément nettes, que des choses le condamneraient, même si d’autres personnes m’ont aussi donné autant d’éléments allant dans le sens inverse. Admettons. Je ne suis pas favorable à la censure ou l’exclusion d’un écrivain mais je considère bien sûr qu’il y a des limites à ne pas franchir : un poète néo-nazi par exemple, me paraîtrait être un choix inconcevable, surtout de son vivant (on peut lire un écrivain comme Céline et l’honorer une fois mort, tout en gardant une distance critique sur ses égarements). Si Tesson a franchi de graves limites, qu’on le dise et qu’on juge sur pièces. Mais cela, à aucun moment la tribune n’en fait mention. Elle se contente de balancer des poncifs, ou de dénigrer sans vraie solidité argumentative. C’est là le problème. Sylvain Tesson y est brocardé d’extrême-droite, ce qui équivaut à le traiter d’enfant du IIIe Reich. Pour quelle raison et en quel honneur ? Nous voulons savoir et nous voulons des preuves. Aucun débat de fond n’a été ouvert par cette tribune, aucun élément à charge n’a été fourni.

Ces dernières années, un vrai changement s’opère dans le paysage intellectuel et culturel. Une plus grande diversité d’opinions s’exprime, petit à petit. On peut dire que cette liberté vient avec son lot d’outrances, parfois dangereuses, je ne dirais pas le contraire (et avec un peu de chance, ces dernières perdront de leur charme à force d’être banalisées). On peut dire en revanche que le corset s’est desserré. Et que la liberté, qui ne vient jamais sans risques, n’en demeure pas moins nécessaire dans un pays de gens libres et adultes.

On peut se réjouir, en accédant à la liste des dits signataires, de constater qu’il doit y avoir deux-trois noms à tout casser qui soient vaguement connus (Chloe Delaume, Nancy Huston, Kiyémis). Le reste ? De l’anonyme au kilomètre. C’est plutôt rassurant. En d’autres termes ? Les chiens aboient, la caravane passe. Avec une facilité étonnante. Car une fois que les premiers noeuds se sont défaits, la chape tombe d’elle-même. Pour connaître un peu ce milieu artistique, littéraire, intellectuel, culturel, je sais que parmi ceux qui le font vivre, beaucoup n’ont jamais approuvé l’atmosphère anxiogène de censure et d’autocensure de ces dernières années, pas plus que les idées officielles en vigueur. Certains ont pris position : ils en ont payé le prix, ou ont obtenu les lauriers de la rareté et du courage, mais ils ont dans tous les cas aidé à ouvrir les premières brèches. D’autres ne s’en sont pas mêlés, par désintérêt pour la chose, par opportunisme, par lâcheté, ou par peur de perdre sa place et sentiment d’impuissance. D’autres encore ont essayé d’arbitrer comme ils le pouvaient entre leurs idées et les contraintes du milieu, d’agir intelligemment et stratégiquement, d’élargir ce qui était ouvert. Mais maintenant que les premières échancrures ont été taillées dans la forteresse, il se passe un miracle : beaucoup de petits soldats sortent du bois. Les mêmes qui se sont tus pendant des années, ou qui ont protesté à basse voix, mais qui n’en pensaient pas moins, au point où en venait à douter de leur existence et de leur poids, se révèlent au grand jour maintenant qu’un peu de lumière se fait. Ils n’ont pas forcément été en première ligne, ils ne savaient pas toujours comment se rendre utiles, mais ils ont encouragé l’effort et fourni des vivres et des munitions à ceux qui sont descendus dans l’arène ; ils ont eux aussi agi à leur manière. Tant et si bien qu’une fois les premières percées effectuées, ils peuvent maintenant se mêler à l’action. Bien sûr, il y a aussi la juste dose d’opportunistes ou de résistants de la 25e heure, cela va sans dire. Mais il y a aussi des gens qui ont participé, à leur échelle, à faire changer les choses, qui l’ont fait sincèrement et humblement. La conséquence de ce déferlement soudain ? La surprise. Les décisionnaires silencieux du milieu culturel, qui ont pour beaucoup rongé leur frein pendant des années, n’étaient pas tous pour autant les alliés de ceux qui ont encouragé et instauré la censure pendant toutes ces années. C’est seulement maintenant que ces derniers s’en rendent compte.

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Hedy Lamarr : le magnétisme et l’océan

De toutes les superbes photos d’Hedy Lamarr, celle-ci est sans doute ma préférée.

Le style des années 20, 30, 40 n’a jamais été ma tasse de thé. Les sourcils très épilés, le rouge à lèvres à l’effet ‘bouche pincée’, la forme de puritanisme prude qui se dégage des femmes de cette époque, l’artifice permanent qui semble défigurer la beauté et la faire toujours pousser à rebours de son orientation naturelle, son aspect verni, ultra-civilisationnel, comme s’il s’était agi de renier toute nature, à la manière de la fleur en plastique qu’on pense parfaite car débarrassée des aspérités et des variables imprévisibles de la fleur naturelle, mais qui se révèle n’avoir aucun parfum, qui n’a pas le charme et la texture du vrai, le frissonnement vibratile du pétale et de la rosée ; comme si on enlevait à une femme toutes ses dents, jolies et saines, pour lui greffer une denture parfaite mais qui n’a plus rien d’humain, qui n’accuse plus les petites déviations naturelles, les nuances de taille, qui donnent du charme au sourire ; voyez la Casta à la beauté vivante et à la joie dévorante, qu’elle doit aussi à cette dentition excessive qui semble comme vouloir s’échapper de l’écrin généreux de ses lèvres pulpeuses, voyez les dents longues d’une BB qui donne à son grand sourire ce charme enfantin, hédoniste et désordonné, et qui semble faire rebondir ses lèvres dans une moue féconde et candide. Et puis, les cheveux, surtout les cheveux. Les femmes de cette époque avaient souvent les cheveux courts, et plus souvent encore, ils étaient très coiffés, entortillés, gominés. Ce sont – surtout avec le reste de l’accoutrement en vigueur – des chevelures de femmes qu’on ne touche pas, qui ne font pas l’amour, qui respectent la permission de minuit et n’ont jamais fait le mur, qui semblent faites pour attendre leur fiancé sur un canapé dans une posture respectable, les mains jointes, et dont le contact avec le mâle semble fait de petites bicheries chastes. Je me rends compte que beaucoup de choses tiennent à la chevelure, siège de l’animalité. Et si l’ordonné d’une coiffe peuvent parfois donner des idées perverses – voyez la Deneuve de Belle de Jour -, appelant au décoiffage, ça ne marche que quand le reste de l’aura semble capable de soutenir cette possibilité. Il m’arrive souvent d’avoir, en regardant certains anciennes photos des femmes de l’époque, un sentiment de gâchis. Comme si toute cette beauté avait existé pour rien. Qu’elle n’avait pas vraiment existé puisqu’elle semblait avoir été contrariée dans son soleil par l’ombre des fanfreluches qui l’ont empêchée de se révéler vraiment. Pour moi, d’ailleurs, au XXème siècle, au moins dans le cinéma, la vie commence avec Brigitte Bardot. Parce qu’elle a contribué à repopulariser le naturel. Un naturel certes travaillé, maquillé, mais avec une forme d’authenticité et de mouvement nécessaires à mon sens à l’érotisme. Et puis, la chevelure. Brigitte a été la femme des cheveux libres, et c’est d’ailleurs la pièce maîtresse de sa beauté, le trésor qui la différenciait de beaucoup d’autres actrices de l’époque, qu’elle a fait tomber en désuétude pour cette raison.

Cette époque, je peux le dire, n’est pas celle qui me séduit le plus pour ce qui est de la beauté. En revanche, comme pour tout, il est de rares exceptions. La plus notable, sans doute : Hedy Lamarr.

D’abord, elle ne suivait pas aveuglément le style de son époque : sans doute, ses sourcils suivaient une courbe qui restait naturelle, elle mettait son rouge à lèvres normalement et assumait la plupart du temps le pulpeux de sa bouche, qui évoquait à la fois le fruit et la colombe aux ailes déployées, ne sacrifiant pas à l’effet « lèvres pincées » alors en vogue. Sa beauté en est d’autant plus intemporelle qu’elle a échappé à ces pièges qui cimentent dans la pesanteur du temps ceux qui y tombent.

Ensuite, on peut dire qu’elle faisait justement partie des quelques femmes auxquelles le style de son époque allait véritablement. Chaque époque à ses modes dominantes, et chaque mode au sens propre va toujours à une minorité de femmes, celles auxquelles cette énergie correspond. De son époque, elle avait les traits et l’intensité capiteuse, le charme de la rose noire et sanguine. Le regard que faisait l’épilation excessive des sourcils alors en vogue concordait par exemple avec le tombé mélancolique et grave de ses yeux.

Bien sûr, il y avait ce visage exceptionnel, cette peau de neige, froide, à la blancheur déchirante, sur laquelle s’inscrivait comme une offense, comme une flaque de sang qui ne cesse de s’étendre, de grandes lèvres écarlates, à la fois de sensualité et d’éther, dont la volupté jamais lourde semblait signer une forme d’au-delà ; deux yeux clairs et pourtant troubles, ensorcelants comme un marécage, propres aussi bien à déchiffrer l’éternel mystère de l’existence qu’à le créer, recouvrant d’une chape de brume épaisse tout ce sur quoi ils se posent ; tout cela, encadré par une couronne de jais, la bruneur fatale qu’on prête au danger autant qu’à l’innocence.

Le corps ne semble même plus avoir d’importance en présence d’un tel visage. On ne s’intéresse pas à la taille de ses nichons. On ne voit plus que la magie.

Comme chez toutes les grandes beautés, les imperfections donnent du charme ; la rétraction antipathique et à peine palpable des traits, le nez piquant, la préciosité froide proche d’être agaçante, les yeux et les lèvres que la pesanteur des jours tire vers le sol, dans une apocope vénéneuse et crépusculaire, loin de diminuer la beauté, l’augmentent, créant l’intensité, l’amplitude et la nostalgie désabusée, l’imperceptible mouvement de la vague qui transgresse à peine l’équilibre de l’eau, dans les moments de calme, assez pour suggérer toutefois le potentiel de l’orage et la menace de l’imprévisible, ouvrant la voie au chant des sirènes. Les intonations troubles de la beauté contiennent la pureté d’un visage qui aurait pu autrement se répandre dans un fade excès de vertu. Comme chez toutes les grandes beautés, les meilleures années lui sont arrivées après la trentaine, quand les yeux et la bouche semblent s’être ouverts de tout leur pétale, explosion féconde du fruit après sa simple éclosion, quand la joliesse un peu insipide de ses débuts s’est intensifiée jusqu’à l’ensorcellement, et que le filet d’eau cristalline s’est élargi jusqu’à devenir un bassin profond ; une impénétrable abysse où grouillent les créatures marines et les marins tombés à l’eau. Une femme.

Pour moi, Hedy Lamarr est l’une des plus grandes incarnations de ce qu’on appelle le magnétisme, sexuel et en général. On parle de mille choses. De perfection, de joliesse, de beauté. On parle trop peu de magnétisme, alors qu’il s’agit de la chose la plus déterminante qui soit, qui nous relie à cet aboutissement qu’est l’union finale des corps. Le magnétisme. Cette qualité s’apparente au génie de la beauté, à l’intelligence puissante qui la dirige et en fait, plus qu’un obus, l’arme nucléaire et fatale toute entière : elle est ce qui distingue les quelques femmes ayant une âme aboutie, unique, forte et essentielle, de toutes les nombreuses créatures à la belle plastique. Cette vertu, déjà rare, en réalité – ce qui décuple son pouvoir -, dispersée comme une poignée de noisettes versée dans un siècle, les vedettes actuelles semblent l’avoir perdue, encore davantage qu’autrefois. La faute à une idéologie de l’optimisation qui s’immisce jusque dans les physiques, d’une manière de plus en plus précoce, et à un niveau de plus en plus terrible, sacrifiant tout ce qu’il existe de poésie chez une femme. Quand magnétisme il y a de nos jours, il est souvent grotesque et caricaturé, issu de la pose : les filles connaissent dès le plus jeune âge désormais les règles de la beauté, de l’attraction, elles les connaissent trop bien et se laissent étouffer par elles. Elles savent tout du nombre d’or, ont lu les études scientifiques partagées par tous les gourous de Twitter, elles ont intégré tout le savoir des tutoriels et des dissertations expertes sur YouTube, elles ont dévoré sur Tiktok les vidéos sur toutes les déclinaisons possibles de la beauté et de l’artifice ; comment maquiller son oeil et incliner sa tête pour produire un effet prédatorial ou innocent (« prey eyes » ou « hunter eyes »), la différence prétendue entre ce qui plaît aux hommes et ce qui plaît aux femmes en général, et comment ne pas tomber dans le piège de la seconde option, les règles censées présider au désir du sexe opposé et les attitudes à adopter pour plaire et garder les faveurs d’un garçon – feindre l’indifférence, ne pas répondre aux messages trop vite, et autres sornettes -, et puis tant d’autres choses auxquelles elles ont le temps de réfléchir. On voit désormais fleurir des adolescentes déjà « high maintenance » qui connaissent tout des poses en vigueur et de l’entretien d’une coquille, qui font même de la chirurgie esthétique avant leur majorité. La beauté n’a finalement jamais été aussi perfectionnée : elle n’a jamais autant manqué de charme. Le suivisme, qui a toujours été majoritaire, s’est trouvé augmenté par les circonstances et les moyens de l’époque : plus qu’une beauté d’autrefois, une belle fille d’aujourd’hui a d’autant plus de chances de se ruiner en cherchant à devenir tout ce qui n’est pas à elle, tant la chose est présente et facile, tant elle semble sous-tendue par une compétition de plus en plus forte qui n’est plus seulement une affaire de playmates affamées de réussite mais aussi de femmes ordinaires, qui singent parfois jusqu’à la caricature et l’excès ce qu’elles pensent être la beauté, terrifiées à l’idée de ne pas être assez. On veut ‘corriger’ l’arc d’un sourcil : on en neutralise le tressaillement, l’émotion de l’amour et l’effroi du sexe qui s’y expriment. La beauté est fragile, comme les ailes d’un papillon. Il faut la laisser venir sur la courbe de sa main, selon son propre mouvement, et ne surtout pas essayer de la retenir entre ses doigts.

Hedy Lamarr avait une beauté vibratoire. Quand la conscience qu’un être a de sa propre divinité éclot et donne ce fruit des meilleurs jours qu’est la plénitude, fleuve tranquille sur lequel peut enfin voguer le beau sans être contrarié par le geste de la haine de soi et donc du contrôle. Quand la plastique et la matière obéissent à l’esprit et non le contraire. Tout le monde sait du reste que cette femme, devenue un sex symbol après s’être baignée nue dans un film sulfureux pour l’époque, et nommée par beaucoup « la plus belle femme du monde », fut aussi une inventrice de génie, qui peut se targuer d’avoir changé le monde de manière tangible. Ce n’est pas un hasard. C’est une beauté qui transmet des ondes, comme les mystiques et les chats ; une beauté qui rappelle le grain et le vibrato des anciennes radios, quand une voix exceptionnellement émouvante s’en échappe dans un tremblement, un bruissement frit, semblant traverser les siècles et les mondes. C’est une beauté qui s’échappe du carcan des frontières et des époques pour briller dans un ailleurs et un toujours qui caressent les deux grandes obsessions humaines que sont l’infini et l’éternité. Il n’est pas étonnant qu’Hedy Lamarr ait contribué à inventer la wifi : nous sommes là dans le domaine des fréquences. Une chose liée à ce qu’on nomme l’invisible, l’au-delà. Car sa beauté n’était pas que physique : elle était remplie, comme l’amphore pleine de son eau ; on sentait qu’il y avait quelque chose de plus profond derrière. Les vraies beautés sont profondes, poétiques, elles rendent meilleurs ceux qui les contemplent. Elles ne sont jamais que ça. Leurs atouts se déploient toujours comme les prémices de quelque chose d’autre de plus grand encore, à l’image du premier battement d’ailes d’un oiseau qui annonce son envol. C’est pour cette raison qu’elles n’avilissent jamais et portent toujours dans leur sein une vertu suprême : l’espoir. Elles sont un superbe et grand balcon qui donne cependant sur l’infini, sur l’univers, sur le ciel et tout ce qui vient après lui. Sur l’océan.

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Alain Delon : vivre et mourir comme un loup

On parle beaucoup d’Alain Delon, ces derniers temps. Bien sûr, il y a quelque chose de tragique dans la vue de cette fratrie qui se déchire alors que son père est au crépuscule de sa vie. Mais je trouve tout aussi tragiques les réactions de l’opinion publique, qui confie sa lassitude face à ce « déballage » ou préjuge des intentions des enfants (que personne ne peut prétendre connaître avec certitude), les mettant tous dans le même sac, ou leur reprochant leur manque de dignité, comme s’il n’existait pas des combats qui mériteraient d’être menés, comme si se taire et supporter était toujours la seule façon d’être digne, y compris quand cela implique de fouler des valeurs qui nous sont importantes, à savoir par exemple les dernières volontés d’un père, autour desquelles cette fratrie se trouve apparemment en désaccord. Les plaignants ont toujours tort : ils font toujours trop de bruit. Un peu comme l’enfant battu à qui des voisins reprocheraient de déranger la quiétude d’un repas par ses hurlements. Je connais d’autant mieux ces réactions de sainte-nitouche que j’en ai déjà été intimement victime, elles sont si fréquentes, déshabillent la malveillance de tous ceux qui s’y adonnent, j’en ai une sainte horreur : cet appel permanent à la dignité et au silence dès lors qu’une personne porte une affaire devant la justice, ou devant les autres, sous prétexte qu’on a mieux à faire que de s’intéresser à ces histoires. Mais qui a demandé au public de s’y intéresser, de hisser en haut de l’affiche cette querelle familiale ? Il lui suffirait de passer au dessus, d’en faire une actualité comme une autre, pour qu’elle le soit. Dans le cas présent, la presse ne fait que suivre les engouements du peuple, elle ne les invente pas. En réalité, c’est peut-être parce que l’opinion publique pressent sa propre curiosité, qu’elle n’assume pas et trouve malsaine, qu’elle fait à ceux qui l’assouvissent le reproche de l’alimenter, ici, en l’occurence aux enfants de Delon qui se disputent maintenant autour de leur paternel. Ces mêmes enfants, eux, ne font que vivre leur vie et aller devant la justice pour ce qu’ils croient apparemment être légitime : ce n’est pas de leur faute si leur père est ce qu’il est, une forme de Dieu vivant, et que toute la presse et tout le pays relaient chaque évolution de l’affaire comme le fait du siècle.

Ce que je trouve incroyable, aussi, c’est cette tendance à accuser les enfants de se déchirer autour de leur père, sans savoir quoi que ce soit des raisons véritables, et comme si le père lui-même n’avait pas préparé un terrain favorable à ce qui est en train de se produire. Mais les français sont prêts à tout pour protéger leur mythe, leur samouraï. On voit une autre icône de la même époque, Brigitte Bardot, sortir maintenant du bois avec une prise de position un peu facile, pour dire qu’il est « lamentable de médiocrité » de « salir l’image d’Alain, icône sublime qui représente la France avec panache ». Bien sûr, même si elle ne nomme personne, on se doute qu’elle vise aussi un peu les enfants de Delon, puisque ce sont eux qui ont actionné la manivelle du grand déballement actuel. Eux seuls sont donc lamentables, coupables de salir leur père, sans distinction aucune, qu’importe que certains d’entre eux soient peut-être victimes, ou agissent peut-être de manière légitime – l’avenir le dira. La même Bardot qui a plus ou moins abandonné son propre fils et qui n’a pas hésité à faire à son sujet des révélations douloureuses pour ce dernier, disant qu’elle aurait préféré accoucher d’un chien, la même qui a parfois cyniquement utilisé les paparazzis à son avantage en livrant à leur appétit voyeur ses propres compagnons (en faisant en sorte qu’un photographe soit là au moment où son mari, qu’elle cocufiait allègrement, se battait avec son amant, par exemple), la même qui a montré ses fesses à tout le monde (chose que je ne critique pas du tout, au demeurant, bien au contraire), bref, cette femme qui a été la fière incarnation de l’impudeur se trouve à faire la leçon à des gens qu’elle juge impudiques… ! Mesurons l’ironie de la situation. La même qui a construit sa vie autour de la plus franche vérité, quitte à tomber dans l’égoïsme, quitte à blesser son propre fils, refuse aux enfants de Delon le droit de venir dire la leur. La même qui a souvent été victime des préjugés autour de sa liberté, en accable aujourd’hui les autres.
L’orgueil de ces légendes est sans fin. Leur naufrage aussi. Mais les vieux et les mythes ont toujours raison, et ils ont tous les droits, dans un ciel qui ne compte plus beaucoup d’étoiles.

On critique les enfants de Delon, pour ne pas le critiquer lui, peut-être, pilier d’un rayonnement français un peu terni ces dernières années.

Pourtant, dans l’affaire Delon, il y a là ce qui me semble être une prévisible fatalité : Delon quitte sa vie comme il l’a vécue. Les circonstances qui encadrent son départ – violentes, impitoyables, viscérales, semblables à une lutte à mort entre des fauves – sont à l’image de ce qu’il a été et de ce qu’il a incarné : un loup. Précisément, un loup tel que le décrit le proverbe qui établit que « l’homme est un loup pour l’homme ».

Dans les Balkans, en yougoslave, nous avons un mot, « lopov« , qui ressemble à « loup » en français, mais qui veut en réalité dire « voleur » (« loup » se disant en fait « vuk », prononcé « vouk »). Cette proximité est intéressante. Delon a en effet quelque chose du loup-voleur. Le loup mythologique a souvent deux significations, celle de la fidélité, du serment, du courage, et celle de l’agressivité, de la violence, de la ruse. Delon se trouve à la parfaite intersection de ces deux figures. C’est d’ailleurs là toute la complexité, toute la force du personnage.

Alain Delon est en effet l’incarnation fascinante de l’homme sauvage, instinctif, indomptable, magnétique, mais aussi égoïste et lâche. Elégant mais perfide, prêt à asséner le coup de grâce à l’adversaire, avec une habileté féline et létale.

Invité chez Bernard Pivot et soumis au questionnaire de Proust, Alain Delon, la soixantaine bien sonnée, sourcils froncés et punitifs, regard fort, stature, costume et montre de daron revenu de la pègre, puissance de l’expérience, répond que son mot préféré, c’est celui d' »honneur ». Fidèle à son mythe, il ajoute que son bruit préféré, c’est celui du chant des loups dans la forêt, la nuit. D’ici, on sent l’eau de cologne, la virilité.

Delon est l’honneur, oui, mais souvent l’honneur égoïste et de mauvaise foi.

Sans doute par jalousie anticipatrice, il a détruit ses propres fils, et ce alors qu’il se savait déjà être un mythe indéboulonnable (mais les monarques ont le triomphe lucide et inquiet : ils savent ce qu’ils ont souvent fait pour obtenir leur couronne, et combien de gens la convoitent aussi). Il a agi ainsi alors que les pauvres avaient déjà à grandir dans son ombre, et dieu sait que la chose est violente pour un jeune garçon dont le sang bout de faire ses preuves et d’être pionnier de son propre chemin. On peut s’interroger sur le fait que ses préférences soient toujours allées pour Anouchka, la seule fille de la fratrie, érigée en déesse vivante par son paternel. Alain Delon a aussi catégoriquement refusé toute sa vie de reconnaître le pauvre Ari Boulogne, son fils qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eau, et ce alors que sa propre mère s’en est occupée, le considérant bien comme son petit-fils. Un geste incompréhensible, ridicule de mauvaise foi, et dont il était visiblement le seul à ne pas réaliser la médiocrité : tout le monde savait la vérité, tout le monde trouvait que ce déni avait des airs de mascarade, même la page Wikipedia liste les enfants d’Ari Boulogne comme étant les petits-enfants de Delon, mais ce dernier s’est entêté dans son refus. Peut-être Ari Boulogne ressemblait-il trop à son père, plus jeune ? Il l’aurait alors enterré comme on enterre l’avenir qui nous menace. Peut-être a-t-il payé les principes et l' »honneur » d’un homme qui ne voulait pas d’un enfant hors mariage ? Il a préféré laisser ce pauvre enfant se détruire avec les seringues de sa mère junkie, lui refusant l’égalité de faire partie de la fratrie au même titre que les autres, le privant de la paix de ses origines, en pleine conscience des conséquences que cela aurait sur lui ; il a préféré le jeter dans un placard alors qu’il n’aurait eu qu’à bouger un petit doigt pour qu’il en soit totalement autrement. Et il ne l’a pas fait. La vie de cet enfant devenu adulte a été vraisemblablement tragique, sa mort précoce et sordide. Le seul à avoir eu de l’honneur, justement, a été Anthony Delon, son fils aîné, qui a rendu hommage au défunt et lui a donné la reconnaissance pour laquelle il s’était tant battu, et qui a d’ailleurs lui-même reconnu un enfant qu’il avait eu hors mariage. Nul n’est parfait, mais il y a des erreurs qui révèlent un individu, surtout quand elles durent dans le temps, sans jamais se rattraper ou se corriger. De quel honneur peut se targuer un homme qui s’est comporté comme Delon l’a fait ? Il y a des hommes qui élèvent des gosses qui ne sont pas les leurs, qui passent outre de graves perfidies féminines (car évidemment, les femmes comme les hommes peuvent être d’incroyables ordures), pour ne surtout pas qu’un enfant en pâtisse. Ces hommes-là ont des principes : ils refusent qu’un enfant paie pour les histoires des adultes, ils protègent ce qui est faible. C’est cela, avoir de l’honneur.

Delon a abandonné Romy Schneider. Bon, vous me direz, on n’est pas coupable de ses amours et de ses désamours. Mais l’abandonner avec juste une lettre et des fleurs, avec la fameuse disquette du « je vais chercher des cigarettes », pour ne jamais revenir… notre manière de quitter les gens que nous n’aimons plus dit quelque chose de nous. Mille fois, on soulignera qu’ils avaient gardé de bonnes relations, que lorsque Romy Schneider était au creux de la vague, c’est lui qui l’a imposée dans « La piscine », culmination cinématographique et culturelle des années 60, lui permettant ainsi de relancer sa carrière. Ce qu’on dit un peu moins, c’est qu’il voulait au départ tourner avec sa grande amie BB, et que c’est suite au refus de cette dernière qu’il s’est rabattu sur Romy Schneider, dont la présence magnétique et le regard bleu semblent pourtant irremplaçables dans ce film culte. Peut-être avait-il quelque chose à se faire pardonner à la pauvre Romy, qui est allée de malheur en malheur après leur rupture. Après cette dette payée, il pourra se présenter en sauveur. Sans doute cela lui aura-t-il permis en route de lisser son image.
Delon n’a jamais voulu épouser la compagne de longue date qui lui a pourtant donné deux enfants, au prétexte qu’il avait déjà été marié, et qu’il voulait rester l’homme d’une seule femme, et respecter sa promesse de ne se marier qu’une fois. C’est un homme de serment, c’est vrai : en revanche, on a connu plus élégant. Il en a jarté une autre, Mireille Darc, car il voulait d’autres enfants et qu’atteinte d’une malformation cardiaque, elle ne pouvait lui en donner. Mais bon, c’est vrai, comme avec Romy Schneider, il est resté « très ami » avec elle… Il a été franc, au moins, et sa décision lui appartient. Nous voyons cependant que l’être ne brille pas par son sens du sacrifice. Comme les loups, il est impitoyable.

Ne parlons pas de son apparente proximité avec des milieux peu recommandables, et violents : je ne m’y pencherai pas, je ne connais pas assez le sujet.

Honneur. Ce mot me revient de manière un peu lancinante, je le fais tourner autour de mon doigt, quelque peu amusée, comme avec un jouet du Kinder. Le Monsieur est Corse. Moi, je viens des Balkans et je connais bien cette mentalité sudiste, il n’y a que ça chez nous, des hommes qui ont de l’honneur. Ils sont bruns, beaux et grands, ils ont un regard pénétrant, ils prennent cet air coléreux en fronçant les sourcils, en disant qu’ils ont des valeurs et de l’honneur. Ils se cachent derrière l’honneur de la rue pour ne pas parler de tout ce que ça cache de corruption, d’injustice, de violence arbitraire, de vies brisées, de promesses non tenues aussi. Ils se tapent dessus pour un regard de travers, grand bien leur fasse. Ils déversent souvent leur honneur sur du dérisoire, tandis qu’ils en manquent cruellement pour les plus grandes causes. L’honneur, c’est de ne pas écraser et manger ses propres enfants, l’honneur c’est de ne pas laisser un de ses rejetons vivre comme un quasi orphelin, parmi les seringues, lui infligeant la blessure d’être le seul enfant non-reconnu. Même si l’on peut avoir des atomes crochus avec l’un de ses enfants, l’honneur, c’est de ne pas laisser libre cours au poison de la préférence, c’est ne jamais créer de hiérarchies explicites dans une fratrie comme il l’a fait.

Oh, je les connais très bien, ces hommes du Sud qui savent se tenir solennels près des cercueils, qui soutiennent la démarche de leur vieille mère, qui fleurissent les tombes des années après, qui respectent les églises, et je connais aussi leurs défauts, violence, orgueil, obstination prétentieuse, mauvaise foi, qu’ils font passer pour de l’honneur. Ils sont capables d’une solidité à toute épreuve, de tenir avec droiture de vieilles promesses à des amis de 20 ans, de prendre en charge une ancienne maîtresse qui ne se porte pas bien, d’être grands seigneurs, mais ils sont aussi capables d’une lâcheté abyssale, parfois totalement incompréhensible et imprévisible, comme la grosse bête qui craint d’un coup la petite ; lâcheté qui est celle de la virilité fragile et qui se sent menacée. C’est l’envers et l’ombre de l’homme, de son plus fascinant courage : sa lâcheté.

Le rôle qui a révélé Alain Delon dans Plein Soleil est d’ailleurs une incarnation de cette virilité sauvage, impitoyable, arriviste. Il joue dans ce film Tom Ripley, missionné par un milliardaire pour veiller sur son fils, Philippe Greenleaf, dont il devient l’homme à tout faire, humilié lors d’une scène mémorable, et qu’il finira par tuer, après s’être immiscé dans son couple pour y mettre le bordel, usurpant son identité pour vivre la belle vie.

C’est d’ailleurs ainsi qu’il a obtenu son rôle : en l’arrachant des mains d’un autre acteur auquel il était promis, Jacques Charrier. A l’origine, Delon ne devait en effet pas jouer Tom Ripley, mais le riche Philippe Greenleaf. Seulement, Delon estimait qu’il avait davantage le tempérament de voyou de Tom Ripley, et lors d’un dîner avec le réalisateur du film, il se mit en tête de le convaincre de lui donner le rôle, risquant sa participation au projet au cours d’une insolente et violente passe d’armes qui dura plusieurs heures, et jouant son va-tout d’acteur encore inconnu qui se sent aux portes de l’Histoire et ne veut pas rater sa chance.

Delon a réinventé au plus haut niveau une forme de Rastignac séducteur, de Barry Lyndon du XXème siècle. Il a incarné avant l’heure la figure du connard : beau, fascinant, sachant en jouer ; pas mauvais, mais capable de tout pour arriver à ses fins, un peu comme l’animal sauvage qui n’est pourvu d’aucun instinct sadique (le sadisme est un travers humain), mais qui n’en demeure pas moins impitoyable et n’a aucun scrupule à tirer dans le dos de sa victime, à viser ses plus grandes faiblesses pour en tirer profit, à tuer pour un peu de soleil. Même dans ses accidents et ses coups de feu, il est pur. Delon est un connard, mais un connard avec du panache et de l’audace, dont on connaît ou pressent les motifs, c’est ça qui le sauve. Car les rôles de Delon se superposent à sa vie : enfant mal-aimé, abandonné, turbulent parce que dans la survie, ses crocs de jambe perfides ont la force vitale de celui qui n’a rien à perdre, ses grandiloquences à la troisième personne ont la puissance de la nécessité et du privilège acquis de haute lutte. Dans Plein Soleil, d’ailleurs, le meurtre que son personnage commet a valeur de revanche ; à travers le coup de couteau de Delon à Ronet s’exerce la vengeance d’un jeune affamé sur la jeunesse oisive et dorée qui a tout eu et qui l’aura en plus humilié. En cela, Delon est la part sombre et instinctive d’une humanité qui consent à se reconnaître en lui parce qu’il a de beaux yeux et l’élégance d’assumer sa cruauté, de lui donner presque ses lettres de noblesse. Il est l’image d’une France qui brille encore d’un orgueil ancien et refuse de lâcher le steak. Il est le désespoir lumineux du nihilisme moderne et mâle, qui se traduit par la violence, la réhabilitation de la loi de la jungle, la lutte à mort assumée pour une place au soleil.

La force du mythe Delon, c’est d’ailleurs sans doute cela. A la générosité, à la saine camaraderie, à la franchise de bon aloi d’un Belmondo, mythe solaire opposé au sien, il réplique par l’ambiguïté complexe et animale du loup, dont l’homme tient un peu, à la fois capable de fidélité et de perfidie, de grâce et de cruauté, aussi à l’aise dans les studios et sur les tapis rouges qu’avec les mafieux qu’il a fréquentés durant sa vie. C’est parce qu’il a incarné tous ces visages qu’il est ce qu’il est, un homme riche, y compris de ses travers, et donc une légende.

C’est aussi cette nature faite d’ego, de force et de violence qui le privent désormais d’une fin à la Bebel, radieuse et tranquille, chéri par une tribu soudée qui n’a pour lui qu’amour et reconnaissance. Le voilà désormais seul dans sa vaste demeure, enfermé dans le cachot de sa misanthropie, déçu par les hommes et entouré d’animaux, paraît-il. Mais lui-même n’a-t-il pas abondamment déçu autour de lui, jusqu’à sa progéniture ? Lui-même n’a-t-il pas abandonné, parfois lâchement et salement ? Lui-même n’a-t-il pas appuyé sur la gâchette et tenu au bout de son geste le droit d’un autre à vivre ? Comme un animal malade qui se sait vulnérable, il se cache pour mourir. Comme un roi qui ne s’est rien refusé pour parvenir au trône, et qui se sent à l’orée de vivre ce qu’il a infligé aux autres, il se terre dans sa tour d’ivoire.

ll n’y a pas à le plaindre, dans le fond. Il a été prédateur : il devient proie. Il a vécu comme un loup, il va mourir comme un loup, affaibli et donc… déchiqueté par la meute.

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La guerre et le divin (journal)

Russian soldiers preparing for the Battle of Kursk, July 1943
Il me paraît important de préciser, étant donné le contexte, que cette photo de soldats russes, que je partage car je la trouve superbe, ne vaut évidemment pas soutien à la Russie… je suis pro-ukrainienne et sans concessions, comme le démontrent un certain nombre d’articles écrits ces dernières années.

Écrit et publié le 15 janvier 2024 sur FB

Plus le temps passe, plus je pense que malgré l’horreur évidente de la guerre, et tant que celle-ci existe dans nos sociétés, un être humain n’a rien prouvé de lui-même s’il n’a pas payé une dîme de sang envers l’humanité en s’engageant pour un combat qui le dépasse. C’est le plus haut niveau de sacrifice qu’un être humain puisse atteindre, le plus sacré : celui de sa vie. Plus que jamais ces jours derniers, je saisis toute la force de ce principe et le respect total et infini que méritent les hommes – et aussi les femmes – qui ont fait le choix de se donner au monde, qui l’ont fait en leur âme et conscience, dans le respect de la noblesse du geste. Ils ont dûment passé une épreuve du feu spirituelle et morale à laquelle peu d’entre nous se sont seulement soumis. Aucune gerbe, aucune médaille, aucun honneur, ne pourra jamais les en dédommager. Nous leur devons tout, rien ne sera jamais trop beau pour eux, et nous aurons toujours à nous faire tout petits face à ces gens qui ont été capables de cet acte de dévouement ultime.

La guerre remet les pendules à l’heure, et les compteurs à zéro, elle défait profondément l’humain de ses vanités : en menaçant sa validité, celle du corps aussi bien que de l’esprit, en le privant de ses fanfreluches, de son identité, de son nom, et de ce qu’il croit être sa petite personne, en lui inculquant qu’il pourrait perdre sa vie terrestre à chaque moment, elle lui rappelle la nécessité du non-attachement à cette dernière, et que l’unique lien tangible d’une âme est celui qui le joint à une humanité plus grande que lui, et pour le bien de tous ceux qui souffrent. En l’obligeant à se concevoir comme pas plus qu’un maillon de la chaîne qui amarre l’humain à la vie véritable, et à tous les grands principes qui font son plus grand honneur, elle brise en lui tout l’ego existentiel qui le pousse à se concevoir comme une entité séparée, lui inculquant que les limites de sa petite personne ne sont pas un horizon indépassable mais un marchepied vers cette totalité infinie et universelle à laquelle chacun de nous appartient et qui mérite qu’on se mette à son service. En menant la guerre selon ces grandes lois, en effet, on devient un être de service : on sert Dieu, on sert l’Univers, on sert ce qu’il y a de plus sacré en l’homme, on lui apprend à se penser en tant qu’espèce.

La guerre, ainsi vécue et quand elle est faite pour le bien, est quasiment un principe bouddhiste, et c’est pour cela d’ailleurs que peu de gens qui la font en sont véritablement dignes. Quand elle n’est pas le simple plaisir inconscient de nuire et de défouler ses bas instincts sur les vulnérabilités des autres, de tuer pour une médaille, d’exercer une toute-puissance, de se battre pour des territorialités archaïques qui ne vont pas plus loin que cela, mais qu’elle est au contraire faite avec cette humilité et cette froide conscience du devoir qui implique la connaissance de tout ce qu’elle est, elle rapproche ceux qui la font de ce modèle ultime d’accomplissement humain et spirituel qu’est le Christ, le Christ en tant qu’énergie.

Sa disparition relative dans nos contrées occidentales, dont on peut évidemment se féliciter, a eu des effets pervers, car le sacrifice de soi et le service à l’humanité n’ont pas forcément trouvé, depuis, et pour la plupart des gens, de substituts réellement valables. C’est ce qui, présentement, manque le plus à nos sociétés. Et on peut bien sûr déplorer que seule la guerre lui ait vraiment permis jusque là de recouvrer la mémoire de ce devoir intime qui est celui de tout être humain. On peut espérer que l’Homme apprenne un jour à transmuter cette énergie du sacrifice pour la faire vivre d’une autre manière.
Car c’est la seule porte de sortie possible à la matière et au cycle des réincarnations : le sacrifice.

La guerre, si dévastatrice, si indéniablement abominable, a en effet peut-être eu cette vertu : créer un sens collectif et humain chez des individus qui ne se pensaient qu’en villages et en tribus. Si l’on enlève le fait que malheureusement, les hommes se battent souvent pour des armateurs et des gouvernants stupides, pour des causes indignes, pour des erreurs stratégiques et de bas intérêts, pour des patries factices, des frontières érigées en dogmes, c’est ce qu’est et doit être la guerre. Une force qui ne s’effectue pas contre d’autres hommes, mais pour la totalité d’entre eux.

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