
(Journal – texte entamé le 23 février 2026, mais terminé seulement le 19 mars 2026… rebondissements obligent)
Que d’incroyables péripéties afin de pouvoir venir apporter mon flacon d’urine à un laboratoire médical parisien. À l’image de ces brouteurs et arnaqueurs désespérés de pouvoir trouver quelqu’un à qui offrir 1 million d’euros, je suis là, désespérée de ne pouvoir remettre mon pipi au docteur, à la différence près que ma requête à moi est bien sûr honnête. Je dénombre à ce jour 4 trajets bredouille. Combien en faudra-t-il encore avant que je puisse enfin accéder au Saint Graal médical et apporter le précieux ?
L’aventure a commencé en octobre 2025. Ma dermato (qui possède plusieurs casquettes, notamment des diplômes en nutrition, de vraies connaissances en santé alternative, etc) m’a prescrit, avant notre prochain rendez-vous, un prélèvement urinaire. Cela fait partie du bilan assez complet que je dois effectuer, en parallèle du traitement externe de mon acné rosacée (qui a déjà donné d’immenses et merveilleux résultats), avec notamment quelques autres prises de sang. Tout cela, afin de vérifier si j’ai des carences ou un quelconque dysfonctionnement que l’on pourrait corriger ou soigner. Je dois donc me rendre dans un type de laboratoire, le Synlab, qui ne se trouve qu’à Paris, et y apporter mes premières urines du matin. Problème étant que je n’y habite pas (à Paris, pas dans mes premières urines du matin). Je suis en banlieue éloignée, un peu campagnarde, et bien qu’en télétravail, ce qui constitue un avantage certain, j’ai plus ou moins des horaires de bureau. Il me faut globalement 1h de RER pour atteindre la première gare de Paris intra-muros. Si l’on considère qu’il me faut quelques minutes à pied pour arriver à la gare près de chez moi et attendre le train (et à ce jeu, il faut toujours avoir un peu d’avance), puis un peu de marche ou une station ou deux de métro une fois arrivée à Paris pour atteindre le labo, avec sans doute une petite queue et une petite attente une fois sur place car je ne suis pas la seule à venir faire des analyses, il faut compter, soyons large, 1h30. Et la durée de vie d’un prélèvement urinaire à température ambiante est de 2h (et encore, nous avons de la chance car nous sommes en hiver, ce qui limite la prolifération bactérienne). C’est jouable… à condition de n’avoir pas de problèmes de transport. Et c’est là que le bât blesse ! Je savais la RATP très farceuse, mais j’ignorais vraiment qu’elle possédait à disposition de ses usagers un tel stock de facéties ! Elle m’en aura tellement fait voir de toutes les couleurs que malgré l’emmerdement et la perte de temps que cette situation m’aura causé, je ne peux pas ne pas en rire. En fait, c’est si grotesque que cela en devient drôle, même à votre détriment.
La première fois, en octobre 2025, ce n’était pas la faute de la RATP : je me suis déplacée un samedi matin au Synlab de Saint Germain, le plus proche pour moi en terme de transports, avec mon petit flacon d’urine fraîchement pissé. Tout s’est très bien passé concernant le trajet, j’étais dans les temps, seulement, une fois sur place, « Sorry Mario, but your Princess is in another castle ! », on m’a dit que ce labo ne faisait pas les analyses réclamées par mon ordonnance, qu’il fallait se rendre soit au Synlab de Vavin, soit à celui de Saint Sulpice, du lundi au jeudi matin. Bon, c’est un peu chiant, je dois donc m’y rendre en semaine, juste avant le travail, et donc me lever très tôt pour partir à 7h, mais ce n’est pas bien grave.

Récemment, donc, en février 2026 précisément, j’y retourne, cette fois à la bonne adresse. Pourquoi si tard ? Car j’avais d’autres tests à effectuer, qui nécessitaient du temps, et que de toute façon, je ne pourrais retourner voir ma spécialiste qu’une fois tous les résultats en main. Autant recaler la corvée du Synlab une fois les autres tests terminés.
Février 2026, donc. Munie d’un gobelet stérile que je suis allée demander quelques jours plus tôt à la plus proche pharmacie, je refais la manoeuvre : lever à 6h, on recueille le précieux couleur d’or translucide dans le gobelet. Puis avec force précautions hygiéniques, on met la chose dans un et même deux sachets en plastique, puis au frigo, le temps de se préparer et de s’en aller. Arrivée à la gare : RER en retard. Ce n’est pas bien grave. Sauf que la RATP décide de nous jouer un joli tour. Le train arrive quelques minutes après l’heure prévue. J’ai composté mon ticket, je m’installe comme les autres voyageurs. Mais le train ne s’en va pas. Je ne comprends pas. Il était en retard, d’accord, mais maintenant il est là, pourquoi il ne décolle pas ? Finalement, il ne part qu’à l’horaire du train suivant, c’est-à-dire environ 20 minutes plus tard (il y a un train toutes les 30 minutes). Bah oui, tiens, pourquoi s’emmerder, quand on peut faire d’une pierre deux coups, au détriment des passagers ? Le truc, c’est que là, je risque de dépasser les 2h : je descends donc du train et retourne chez moi. Tant pis, j’y retournerai demain. Le soir, je retourne demander un gobelet en pharmacie : heureusement, ce n’est pas le même pharmacien que la dernière fois, le pauvre se serait posé des questions, et se serait demandé s’il avait affaire à une fétichiste des prélèvements urinaires. Le lendemain, mardi, même chose. Armée de mon flacon d’urine, je retourne prendre le train. Celui-ci arrive à l’heure, formidable. Mais au bout de deux stations… un voyageur, dans notre wagon, sonne l’arrêt d’urgence. Il se sent mal. C’est ce qu’on l’entend dire, de loin. Les passagers les plus proches s’occupent de lui. Le chauffeur arrive et prend le relai. Mais très vite, on comprend que, non seulement il n’y a rien de grave, mais même… il n’y a rien du tout. Le type est incapable de décrire ses symptômes. Il n’y en a pas vraiment. Il ne veut pas d’eau. Il ne veut pas non plus s’asseoir. Il ne veut rien de spécifique. Ce n’est pas non plus un sans domicile fixe, ou même un fou. Non, juste un type qui fait du cinéma et qui a manifestement besoin d’un certificat médical pour justifier une absence au travail. La rumeur se répand dans le wagon. L’agacement commence à fuser. Quelques individus commencent à râler, arguant que pour un bobo dérisoire, il aurait pu descendre directement du train à la station, sans faire d’histoire et appuyer sur le bouton d’arrêt, au lieu de pénaliser tout le monde pour rien. Une tantine – ces femmes noires à l’accent prononcé et au phrasé néanmoins impitoyable, avec une perruque un peu en biais et en forme de coupe au bol qui inspirent bien plus le respect immédiat que la moquerie – commence à faire la morale au « malade imaginaire » du wagon. L’agacement dépasse le simple agacement qui est celui d’une attente prolongée : c’est celui des gens simples qui n’ont qu’un train toutes les demi-heures et qui redoutent, à chaque dérapage de ce type, de se faire licencier et de terminer à la rue.
Face au mécontentement des passagers qu’il tente d’apaiser par des « je sais, je sais, mais… », même le chauffeur de train doit bien concéder son désoeuvrement et admettre à demi-mot qu’il a très bien compris ce qui se jouait, à savoir pas grand chose. Pour autant, le protocole de sécurité reste le même, nous assure-t-il, au grand dam de quelques usagers excédés et impatientés : il doit attendre près du « malade imaginaire » du jour, jusqu’à l’arrivée des pompiers. Évidemment, on s’attend à ce qu’ils arrivent au bout de 15-20 minutes. Mais comme nous ne sommes pas à Paris, et que le chauffeur a du leur préciser que le mec était très loin de faire un AVC – ce qui nous place, dans l’ordre des priorités, bien après le raccompagnement d’une vieille dame perdue chez elle ou le sauvetage de matou coincé en haut d’un arbre -, il leur a fallu une bonne heure pour arriver. Une heure pour de vrai. Pas le « une heure » qu’on dit pour exprimer qu’une attente nous a paru interminable. Non, vraiment 1h. En langage de banlieue lointaine : deux RER auraient eu le temps de passer. À la toute fin, juste avant qu’ils n’arrivent, les voyageurs sont invités à descendre du train. On se réfugie sur le quai, par dizaines. Un couple de jeunes à l’allure cool et tranquille, lunettes rondes et grosses derbies à lacet, hippies branchées version 2026, sans doute de gauche et pas le genre à juger, me confirme qu’apparemment, oui, le mec avait l’air de faire un peu du cinéma. Peut-être qu’il ne veut pas aller au travail, et il lui faut un certificat. Et là, quelques minutes plus tard, on voit passer l’individu, le rigolo devrais-je dire. Assis sur une chaise roulante, que 4-5 pompiers portent à bout de bras. L’une des pompiers, une femme, lui tape sur les doigts, comme on tance un gosse qui a fait son quota de bêtises pour la journée, lui ordonnant d’enlever sa capuche, tout en lui enlevant en fait elle-même la capuche d’une main : sans doute, de honte, il s’était caché. L’escorte passe devant la grande haie d’honneur des passagers silencieux qui attendent debout sur le quai, de bon matin, dans le froid net et blanc de février, observant avec les yeux de l’incrédulité stoïque le badaud qui a causé une telle catastrophe, transporté par des gros bras comme on débarrasse le décor d’un élément qui le contrarie. Le visage glacé et cependant rouge de quelques pompiers en plein effort, dépêchés pour des broutilles, disait tout : la désapprobation profonde mais tue. Voici donc le visage du clown du matin : un trentenaire ordinaire, la chevelure brune bouclée, qui « roule en décapotable » comme j’aime à le dire (il perd un peu ses cheveux en tonsure sur le derrière du crâne), parka kaki de type qui aime faire de la randonnée, la peau un peu bronzée sans être typé, les lèvres charnues du genre à aimer le vin, le soleil et les filles. Bref, un type apparemment très normal.
La situation était tellement lunaire que je n’ai en fait rien ressenti d’autre qu’une forme d’amusement, de « je ne peux même pas croire ce que je vois » qui annihilait toute possibilité d’agacement, un peu comme quand on a oublié ce qu’on voulait dire et que notre esprit ne voit d’un coup qu’un espèce de grand voile blanc. Peut-être une vague compassion : il avait probablement ses raisons d’emmerder tout un train rempli de dizaines de voyageurs allant au travail. Il devait craindre quelque chose, on ne savait pas quoi. Peut-être qu’il avait peur d’aller au travail, pour une raison très précise. Ou qu’il avait été pris d’un désagrément inavouable en public : une diarrhée destructrice qui s’était levée pile au moment de la fermeture des portes, quelque chose qu’il ne pouvait pas dire à tout le wagon. Peut-être avait-il appuyé dans un réflexe, puis regretté, mais qu’il était ensuite trop tard. On ne le saura jamais.
Ayant donc raté de fait la fenêtre des 2h, et très largement, je ne peux que retourner chez moi, avec mon flacon d’urine, là encore délestée du prix de deux tickets, pour rien.

Le lendemain, mercredi, je décide de ne pas y aller, car j’ai un peu la flemme, après cette accumulation de déconvenues, je me dis qu’il vaut mieux ne pas forcer et laisser passer un jour pour que ça ne se reproduise pas : il reste le jeudi (nous l’avons dit, le labo ne prend les analyses de ce type que du lundi au jeudi), et je ne suis plus à un jour près.
Je retourne chercher un bocal stérile dans la même pharmacie, persuadée que je vais tomber sur un pharmacien qui m’aura déjà vue et qui va vraiment se poser des questions sur mes activités médicales, m’attendant à devoir me justifier sur mon besoin quasiment quotidien de bocaux à prélèvement urinaire, et c’est sans doute là le plus gênant. Mais miracle, je tombe encore sur une autre personne, d’adorables petites stagiaires qui me redonnent un précieux en plastique sans rien soupçonner de mes étranges péripéties.
Le jeudi matin, finalement, j’urine dans le bocal et je me prépare, m’apprête à m’en aller, puis apprends, entre temps, en revérifiant mon itinéraire sur CityMappers, que divers mouvements sociaux sont prévus. Je sens venir le trajet éreintant avec force déconvenues et imprévus, la perte de temps et le retour à la maison bredouille puisque le moindre retard pourrait entraîner l’obsolescence de mon échantillon. Si quand ça ne merde pas, je n’arrive pas à me rendre à ce fichu labo, alors quand il est prévu que ça merde, autant ne rien risquer. Et puis, ça m’évitera de payer encore inutilement des tickets compostés juste pour embrasser la porte (RATP voleurs !). J’annule.
Le labo ne prenant cette analyse que du lundi au jeudi, cela recale automatiquement mon expédition médicale à la semaine suivante. Mais voilà, mes règles sont proches de commencer – et il vaut mieux éviter de faire ce prélèvement pendant ses règles -, ce qui étirerait d’encore quelques jours l’incroyable suspense rattaché à mes péripéties urinaires. Et en effet, la semaine suivante, quasiment pile pendant la fenêtre allouée à ces analyses, j’ai mes règles.
La semaine suivante, l’actualité nous assomme, début de la guerre en Iran : je ne veux pas embêter mon patron et lui demander encore du temps. Surtout étant donné le fiasco, deux semaines plus tôt : trois retards matinaux réclamés pour mes trajets, finalement tous inutiles… trois ! Le pauvre n’est pas un distributeur à congés. Et ce n’est pas du tout le bon moment. En plus, c’est surtout le matin qu’on a besoin de moi, à cause des décalages horaires.
Edit du 12 mars 2026 : Finalement, aujourd’hui 12 mars, je parviens à obtenir une matinée et retourner au Synlab, munie là encore de mon bocal à pipi. Quelques jours plus tôt, j’avais demandé en prévision deux bocaux à la pharmacie, leur expliquant mes problèmes de transport. Ils me les ont donnés, sans doute un peu désarçonnés par une telle demande. Cette fois, je n’ai pas pu y échapper : je suis tombée sur le pharmacien de la première fois, qui a du être un peu surpris de me revoir, pour la même requête, pendant que sa collègue me servait. C’est une pharmacie, pas une usine, j’allais forcément retomber sur certaines trombines. Je suis repartie de là, l’air un peu con. J’avais initialement tenté d’éviter le malaise et les explications sans fin propres à la situation – et dieu sait que je suis immune au malaise – en allant dans une autre pharmacie, mais, pas de bol : elle ne donnait pas de petits contenants à prélèvement urinaire (« ah non on fait pas ça ici »). J’ai donc du me résoudre à effectuer mon walk of shame en retournant à la première pharmacie, celle qui m’avait déjà beaucoup vue.
Bref, ce 12 mars au matin, je me suis rendue au Synlab de Vavin. Miracle : pas de problèmes de transport ! Grisée dès l’instant où le RER est arrivé à Saint Michel (enfin, après d’incroyables péripéties, tout à fait chronophages par ailleurs, je vais pouvoir déposer mon pipi, sans que personne ne m’en empêche !), je ne savais pas que l’ironie finale m’attendait directement au guichet du laboratoire. J’entre, je prends un ticket. On m’appelle. Et là… comme dans Mario, encore, ta princesse est dans un autre château, gadjo ! Eh oui, la gentille secrétaire, à qui je tends mon bocal d’urine dans son petit sachet, me regarde et me dit : « Ah, mais ce n’est pas le bon bocal que vous avez ! C’est un avec des cristaux qu’il faut, pour cette analyse. Je vais vous en donner un ». Je cache ma déception derrière une politesse souriante – la pauvre n’y est pour rien, après tout. La demoiselle farfouille dans un placard derrière elle et me remet le bocal correspondant à mes besoins. Prévoyante, lui expliquant mes problèmes courants de transport, je lui en demande un deuxième…
À ce jour, donc, le Saint Graal n’a pas encore été atteint.
Après avoir bravé tous les obstacles de la RATP, parviendrais-je enfin à accomplir l’offrande de mon pipi à ce laboratoire parisien qui attend de la recevoir ? La question reste grande ouverte et le mystère entier.
Edit du 19 mars 2026 : Après 5 trajets bredouille, c’est finalement ce 19 mars 2026, jour chéri et auréolé de gloire, que je suis parvenue à franchir la ligne d’arrivée, tel un marathonien ayant traversé rivières à crocodiles, forêts hostiles, pluies et cagnards multiples, pour remettre mon bocal d’urine. S’achève par cet évènement à marquer d’une pierre blanche une mémorable épopée s’étalant sur plusieurs mois… En tout, il aura donc fallu 6 trajets avant que clémence ne me soit accordée. Sans doute que le 7e jour, on se repose…