IA : quand la « démocratisation » apparente se double en réalité d’une « aristocratisation »

Article rédigé fin avril 2026.

On parle souvent de l’IA comme d’un outil de démocratisation – de la créativité, de l’intellect, qu’importe. On a prêté à d’autres outils ou progrès techniques au cours de l’Histoire les mêmes vertus. Si cet effet n’est pas à nier, je constate qu’on ne dit pas assez à quel point l’inverse est aussi valable :

Je remarque personnellement que les outils ou procédés de démocratisation – présentés comme tels – engendrent souvent aussi très fortement une concentration du pouvoir dans les mains de ceux qui le possédaient déjà, voire une appropriation quasi monopolistique et confiscatoire de domaines où la classe modeste ou moyenne était surreprésentée par les plus riches ou les plus connectés. 

Et je ne pense pas que l’IA dérogera à ce phénomène. 

Je vais faire une analogie qui n’est pas à mon sens pas absurde. Il y a bien des années, j’avais écrit un article de décryptage du phénomène des « nepo babes », cette génération de jeunes célébrités souvent issues de lignées déjà prestigieuses et insérées dans les « industries du rêve » (cinéma, mannequinat, musique). Ces mécanismes de reproduction sociale ont toujours existé, et il ne s’agit pas d’ailleurs de nier le droit naturel d’une personne issue d’un milieu riche ou d’une famille présente dans le show biz à également aspirer à effectuer un métier tel qu’acteur, mannequin ou chanteur, mais il est en effet intéressant de voir que la proportion de « nepo babes » au sommet des sphères culturelles, créatives, médiatiquement exposées, semble avoir grandement augmenté. 

Le métier de mannequin, par exemple, a connu une très grande mutation.

Dans les années 90, les « top models », mannequins qui régnaient médiatiquement sur le monde, et étaient les plus exposées médiatiquement et les mieux payées de leur profession, présentaient généralement quelques points communs. D’une part, évidemment, elles étaient belles, extraordinairement belles, et surtout, elles étaient indéniables dans leur beauté : quasiment tout le monde reconnaissait au moins que Laetitia Casta ou Claudia Schiffer ou Naomi Campbell ou Adriana Karembeu étaient des miracles de la nature, qu’elles étaient hors norme, bref, qu’elles étaient légitimes à faire ce métier, et à être au sommet de ce dernier. D’ailleurs, signe qui ne trompe pas : elles étaient pour beaucoup « repérées », de Claudia Schiffer à Laetitia Casta, en passant par Kate Moss (la première dans une boîte de nuit, la seconde à la plage, la troisième dans un aéroport). Le métier venait à elles. D’autre part, et c’est surtout là le coeur de mon argumentaire, elles venaient très souvent de milieux ordinaires, modestes, voire pauvres. Même quand elles venaient de milieux un peu plus aisés, comme Claudia Schiffer, dont le père était avocat, ce n’étaient pas des grandes fortunes, ou leur famille n’était pas liée en tout cas aux industries du show-biz. Certaines, comme Adriana Lima, élevée par une mère célibataire, ou Natalia Vodianova, qui à l’adolescence vendait des fruits et légumes au marché été comme hiver, en Russie, dans un froid proverbial, pour subvenir aux besoins de sa famille – dont une soeur handicapée – ont pu se sortir d’une pauvreté extrême grâce à ce métier, et ont parfois eu des destins à la Cendrillon.  

Bref, le mannequinat était souvent une plateforme d’ascension sociale pour des femmes extrêmement belles, et dont la beauté aurait pu n’éclairer que les ruelles de leur village, ou ne subjuguer que les yeux de ceux qui les croisaient au centre commercial ou à la plage, mais qui soudain, faisaient rêver le monde entier. Il réinstaurait même une forme de justice, comme avec les footballeurs : on voyait ces gosses de rien, ou ces beautés du village, souvent humbles et travailleuses,  arvenir à un destin digne de leur splendeur physique et peut-être de leurs qualités de coeur. C’était d’autant plus vrai que la beauté ne s’achetait pas, et même si la chirurgie existait déjà, elle demeurait plus rare et moins indétectable qu’aujourd’hui. Elle constituait donc quelque part la revanche de la jeune fille pauvre et très belle des favelas sur la jeune fille plus ordinaire des beaux quartiers. 

Depuis, deux choses ont changé dans notre monde. D’abord, internet, les réseaux sociaux et les smartphones, sont évidemment passés par là et ont offert à beaucoup de gens la possibilité de se mettre directement en scène, sans passer par le regard extérieur du photographe ou du caméraman, sans passer par les filtres hiérarchiques habituels, et de se montrer au monde. N’importe qui peut se prendre en photo dans sa chambre, et même corriger ce qu’il montre à outrance, ou être « shooté » sur une plage par des amis. La beauté peut s’exhiber sans permission, sans feu vert extérieur, et déferler sur le monde – et ce, à l’échelle mondiale. Comme je l’explique dans mon article sur les nepo babes, les réseaux sociaux ont favorisé les personnes issues de milieux déjà aisés et insérés dans l’industrie du spectacle : quand on est le fils de tel acteur connu, que notre existence est déjà relatée par la presse et les réseaux sociaux alors même qu’on est encore un enfant ou un adolescent, et qu’on décide de se créer un compte Instagram, on a tout de suite 100 000 abonnés, de la visibilité, qui attirent les marques, les opportunités et les collaborations, on ne publie pas les mêmes photos que tout le monde, on peut faire rêver plus que le commun des mortels avec des lieux, voyages, vêtements, qui sortent de l’ordinaire. Puis il y a eu la banalisation des artifices, filtres ou chirurgie esthétique, qui donnent à chacun la possibilité de modifier son apparence, parfois d’une manière extrême, et de rivaliser avec les beautés naturelles (du moins le croit-on : l’engouement hors norme autour d’une Sydney Sweeney, perçue comme rafraîchissante dans un océan de beautés refaites et de visages qui se ressemblent, démontre que les gens demeurent avides de cette authenticité). Bref, tout autant de changements qui pourraient apparaître comme démocratisateurs, qu’on en pense du bien ou pas. 

Comme le monde a changé, la profession de mannequin a en conséquence totalement muté. 

Aujourd’hui, s’il n’y a en effet plus de top models comme dans les années 90, il y a cependant toujours des mannequins extrêmement connues et bien payées : Kendall Jenner, et Bella Hadid, dont l’omniprésence voire le monopole médiatique sur leur profession n’est plus à démontrer, sont celles qui se rapprocheraient le plus du sens qu’on donne à ce terme, et constituent de bons exemples. Mais les « top models » d’aujourd’hui sont d’une toute autre nature que celles des années 90. 

Là où les anciennes étaient des miracles de la nature, beaucoup sont désormais refaites, passées par la chirurgie esthétique, comme Kendall Jenner et Bella Hadid ; au point où il est évident pour beaucoup qu’elles ne seraient sans doute pas parvenues aux sommets de leur profession avec leur physique originel. Elles sont souvent jugées moins impressionnantes dans leur beauté que les top models d’autrefois, voire contestées dans leur beauté, ayant perdu ce facteur d’évidence qui faisait que le public des années 90, face à une top model, pouvait comprendre pourquoi « elle et pas une autre ». 

Elles sont par ailleurs toutes issues de familles extrêmement riches, exposées médiatiquement, ou avec un carnet d’adresses très showbiz, des réseaux importants. Beaucoup sont également, et aussi pour cette raison, contestées dans leur légitimité – la montée en puissance d’une Kendall Jenner, que beaucoup ont vue avant ses opérations probables de chirurgie, et qui provient du clan Kardashian, a été très commentée, souvent de manière critique, pour cette raison. Un peu comme une enfant qui n’aurait qu’à pointer du doigt la vitrine et qui recevrait immédiatement l’objet de sa convoitise, hors de prix, ce privilège de la gloire dans le domaine du mannequinat a été perçu comme « indu », comme une forme de « cadeau non mérité donné à une gosse de riche parce qu’elle est riche ». 

Si on mène le raisonnement jusqu’au bout, en gardant en tête l’exemple de Bella Hadid ou Kendall Jenner, d’aucuns pourraient dire qu’elles ont quelque peu « acheté » leur physique avec la carte bleu de papa-maman, et avec cela leur accès aux sommets d’une profession très convoitée. Cela, au détriment des classes populaires, les places étant limitées.  

Le clip de la chanson « Murder on the Dancefloor », qui avait marqué les années 2000, montrait la chanteuse Sophie Ellis Bextor dans la peau d’une petite peste participant à un concours de danse, et ne reculant devant aucun coup bas pour éliminer un à un tous ses concurrents : à la fin, son partenaire et elles gagnaient en effet la compétition, mais il ne restait que quelques individus pour applaudir mollement et avec des mines désabusées ce « triomphe sans gloire » dont tout le monde savait comment il était survenu. De la même manière, le triomphe de ces modèles actuelles est souvent perçu par une partie du public avec une forme d’esprit critique amer, et c’est sans doute en partie pourquoi ces figures n’ont plus la même aura qu’autrefois. Elles ne sont pas perçues comme aussi belles et naturelles, elles sont perçues comme ayant « pris la place » d’autres qui l’auraient davantage mérité. 

Le processus de démocratisation dans ce milieu, en produisant du flood, a rendu bien plus difficile le fait de s’y distinguer, d’en vivre, et il a surtout contribué au fait que ceux qui parviennent à sortir leur épingle du jeu sont souvent ceux qui ont déjà un capital à faire fructifier – financier, médiatique, etc. Pour devenir top model, il ne manquait à certaines filles issues de milieux riches que la beauté – soit le socle d’une telle carrière. C’était la limite infranchissable, malgré tout l’argent et les réseaux du monde. Elles peuvent aujourd’hui l’acheter avec la carte bleue parentale et demander à leurs parents de passer deux-trois coup de fil. Au nez et à la barbe des Natalia Vodianova ou des Laetitia Casta de 2026, toujours présentes sur les podiums, mais reléguées en arrière-plan, ou condamnées à faire de la création de contenu sur les réseaux sociaux plutôt que de défiler en robe de créateur. 

La conséquence de cette démocratisation de la beauté engendrée par les réseaux sociaux et les artifices : cela a levé des barrières d’entrée dans le mannequinat ou les métiers de la beauté en général, mais pour ce qui est du sommet, cela a aussi surtout donné l’ascendant à des personnes déjà issues de bons milieux insérés, ayant quelque peu « acheté » leurs atouts, là où il y a quelques décennies, le métier de mannequin permettait à des gamines de milieux modestes et naturellement belles de sortir de leur condition, là où la richesse et le réseau pouvaient accorder quelques faveurs mais pas non plus acheter un destin. 

Le plus pernicieux étant que ces sujets sont difficiles à aborder vraiment en débat. En effet, le relativisme ambiant se retournent finalement contre les individus qui l’ont porté : dans une époque où il a été admis que tout se valait, il n’est donc pas possible de discuter de la valeur d’une personne, de sa beauté, de sa légitimité, d’adopter un point de vue plus critique et lucide, car tout tombe systématiquement dans l’escarcelle de la subjectivité et des bons sentiments égalitaires. Ce qui revient, in fine… à ne pas pouvoir critiquer le système dominant. 

La conséquence, valable aussi dans certains milieux artistiques (le milieu poétique par exemple), c’est que cette absence apparente de hiérarchies s’exerce finalement à l’avantage de ceux qui sont déjà tout en haut de la pyramide sociale et qui accèdent à des places indues sans être jamais remis en question. Si la beauté n’existe pas, comment défendre qu’une mannequin qui n’est là que grâce à ses parents ne mérite pas sa place ? Si le talent et le niveau n’existent pas en musique, en littérature, alors pourquoi ne donnerait-on pas le prochain prix au fils d’un tel ou un tel, et qui peut dire que ce dernier n’est pas un génie ? 

Quand on ne peut plus dire qu’il y a des choses bonnes ou moins bonnes, et que les sommets peuvent donc être occupés par n’importe qui, ou n’importe quoi, indistinctement, alors les sommets en question seront occupés par ceux qui étaient déjà là, qui ont le capital économique et social et culturel, et qui trouvent là une raison en or de n’être pas contestés dans leur règne souvent indû. Au diktat très contestable de l’objectivité classique a succédé un autre diktat très contestable : celui du subjectif à tout prix. 

Si l’IA permet en partie d’augmenter, voire d’automatiser la création, la pensée, l’intelligence, la compétence pure, cet outil est encore très neuf. À l’inverse, l’apparence et la physicalité, que ce soit par la chirurgie esthétique ou les produits dopants dans le sport, ont été parmi les premières ressources prestigieuses « augmentables » ou « automatisables », depuis déjà un certain nombre d’années. En ce sens, le métier du mannequinat (et l’industrie qui y est liée) me semble un très bon exemple à évoquer dans ce débat sur la démocratisation car il pourrait préfigurer l’avenir. 

De la même manière que la démocratisation des « augmentations » physiques a indirectement engendré un système favorisant les plus aisés, riches ou socialement insérés, il est possible que l’IA ait un effet similaire. Si composer une chanson en 20 secondes (on n’évoquera pas le caractère qualitatif ou non de la chanson en question) relève en effet, a priori, d’un processus de banalisation, de facilitation, et donc de démocratisation, de ce qui était autrefois un effort, un savoir-faire, voire une lutte ou un luxe, lorsqu’internet sera floodé (il l’est en fait déjà) par les compositions générées quasi instantanément par Suno, qui pourra se distinguer d’une marée aussi compacte ? Sans doute ceux qui « ont » déjà et qui pourront faire fructifier ce qu’ils ont. Les influenceurs qui ont des millions de followers et qui voudront se diversifier, étendre leurs tentacules ou vivre de talents usurpés – étant donné les poudres de perlimpinpin que certains d’entre eux ont vendu pendant des années, on pourra compter sur leur honnêteté pour nous dire qu’ils utilisent l’IA. Les opportunistes qui savent flairer le filon (un peu comme les esclavagistes des USA, qui ont construit une fortune sur « l’opportunité nouvelle » donnée par l’esclavage il y a quelques siècles : non que je compare forcément l’IA à de l’esclavage, je déplore simplement ce systématisme de l’argument du « si vous ne l’utilisez pas, vous serez supplantés par ceux qui l’utiliseront », et cet espèce d’éloge permanent de l’opportunisme et de la nouveauté, sans jamais se poser la question du bien-fondé de ces technologies, et surtout de la valeur morale de ceux qui les utilisent : sont-ils forcément des exemples à suivre sur un plan moral ? Pas toujours. Souvent, ceux qui « savent saisir les opportunités nouvelles de leur environnement » sont moins des esprits innovateurs que des individus sans morale prêts à vendre père et mère et enjamber des mourants pour se hisser en haut de la pyramide sociale). 

Internet et les réseaux sociaux ont été la promesse de la démocratisation, du pouvoir au peuple, du monde comme un grand village. Et cette promesse a été en partie exaucée, puisque ces outils ont en effet permis à des gens autrefois sans plateforme de s’en créer une, d’émerger, de s’exprimer. En bien comme en mal du reste, puisque du village, on reproduit les fêtes collectives mais aussi les lynchages et les bûchers. Et qu’il faut tout de même avoir les reins solides pour encaisser l’immédiateté permanente et l’absence de filtres que ces outils permettent. Même des personnes grandement exposées médiatiquement, comme Scarlett Johnasson, admettent être « trop fragiles » pour les réseaux sociaux et la violence qui s’y passe parfois. Cela veut tout dire. Ne pas passer par ces plateformes est devenu un luxe. 

Cependant, on voit que cette promesse de démocratisation s’est aussi soldée par le monopole final de la Tech, qui règne en maître sur nos vies, notre attention, notre temps. Nous sommes nombreux à nous sentir piégés par les technologies que nous utilisons pourtant, avec la conscience que nous y avons beaucoup gagné, mais aussi beaucoup perdu, à des niveaux qui dépassent le simple inconvénient qui fait partie du jeu. Ces outils et plateformes sont devenus des addictions, et l’on s’en passe d’autant moins que tout nous ramène à eux. Les plus jeunes y gaspillent chaque jour plusieurs heures de leur précieuse vie. Et ils sont les premiers à s’en plaindre. 

De la même manière, pour ce qui est de l’art, je crains que la démocratisation relative engendrée a priori par l’IA ne se double de l’inverse : une aristocratisation.  

Dans les milieux créatifs, pour se démarquer du flood, et surtout, échapper aux soupçons de plus en plus pressants d’usage d’IA, il faudra incarner son travail, le défendre. On ne compte plus les créateurs de contenu au phrasé vraisemblablement trop éteint pour avoir véritablement écrit les textes qu’ils ânonnent face caméra. Si un écrivain invité à la radio ou dans une émission de télé ne sait pas aligner deux phrases correctement, on saura qu’il y peu de chances pour qu’il soit l’auteur de son livre. Si un philosophe semble submergé par les concepts qu’il tente d’aborder, enchevêtré sans cohérence comme on l’est parfois quand on usurpe la pensée d’un autre, on saura évidemment que la crédibilité n’est pas au rendez-vous. Comme toujours, rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme. 

Un chanteur qui ne sait pas chanter en vrai, ou a capella, un musicien qui ne sait pas jouer de la guitare devant son public, un compositeur incapable de gérer l’orchestre qui adaptera sa symphonie car il n’a pas les bases du Solfège, risquent de se trahir très vite. Il sera donc difficile de totalement cacher, pour beaucoup de gens, l’usage de l’IA. Sans doute même les plus malhonnêtes jugeront plus prudent d’assumer.

Mais le fait est que cette « preuve par le réel » ne sera pas donnée à tous. Car combien d’écrivains sont par exemple vraiment invités à la radio ou à la télé ? Combien d’artistes ont vraiment la possibilité de s’expliquer sur leur travail, de se raconter devant un public ? 

Et surtout, est-ce toujours une preuve ? N’importe quel normalien, n’importe quelle personne éduquée, avec un peu de bagout et d’audace, peut faire illusion. D’expérience, pour fréquenter les milieux littéraires, je peux garantir que l’appartenance à une « élite » académique (Normale Sup, grandes prépas, etc) ne préjuge pas du tout d’un talent littéraire. Beaucoup d’entre eux n’ont rien à dire mais ils ont une culture très étendue et savent évidemment parler, manier des concepts. À l’inverse, beaucoup de très bons écrivains ont des profils peu prestigieux, ne viennent pas du sérail, ne savent pas se vendre et ne sont pas « efficaces » à l’oral (ex : Houellebecq, informaticien de profession, et plus à l’aise à l’écrit qu’à l’oral). 

Bref, toute personne qui « semble intelligente » pourra peut-être piéger le chaland au détriment de la profondeur véritable. 

Il est même possible qu’il soit instauré un délit de sale gueule et que les profils les plus profanes le paient cher… ceux jugés trop « improbables », pas assez intellectuels, pas assez diplômés, pas assez bons parleurs, pas assez ceci ou cela, seront les premiers à être soupçonnés et montrés du doigt. On sera moins à même d’accuser un normalien qu’un mécanicien de ne pas avoir écrit son livre. 

Pourtant, il y a des écrivains de haut vol qui ne savent pas très bien parler en vrai, comme Houellebecq, capable d’écrire des choses bouleversantes dans ses recueils et livres mais qui semble peu prolixe à l’oral, comme renfermé sur son secret (même si on discerne, à l’oral, les formes de ce qui est à l’écrit, et que précisément, le phrasé un peu mou et désabusé de Houellebecq à l’oral fait partie du charme et donne du sens à ses écrits, qu’il est cohérent avec des derniers. Mais si ce dernier n’était pas invité à la télé ? Et s’il était arrivé aujourd’hui ?). Dans la musique, il y a des Hans Zimmer – certes rares dans le milieu de la composition musicale de films – qui n’ont pas de formation musicale savante, n’ont pas fait le Solfège et composent strictement depuis des logiciels, incapables de rédiger une partition. Ces profils moins académiques mais non moins méritants, qui ont peut-être justement pu avoir accès à la musique et à la composition sans venir du sérail, sans avoir eu accès au Conservatoire ou à des formations d’excellence, grâce à des technologies leur permettant d’exprimer directement leur talent, sont précisément ceux qui risquent demain d’être mis en difficulté, d’être perçus comme ne donnant pas suffisamment de gages de leur génie au public. 

Il y a des musiciens, compositeurs, chanteurs, qui n’apprécient pas la scène, et préfèrent se concentrer sur leur production musicale et leurs albums : Françoise Hardy ou les Beatles, passé un certain temps, en ont été de bons exemples à une époque, même s’il est vrai que le streaming et le téléchargement ces dernières années ont obligé beaucoup d’artistes musicaux à dépendre des concerts pour vivre. Comment pourront-ils à l’avenir prouver ce qu’ils sont ? 

Il y a des créateurs qui aiment, comme Elena Ferrante, cultiver le mystère. Des poètes qui ne veulent pas courir le marché des poètes, les évènements, les lectures en librairie. Des artistes qui ne sont de toute façon même pas invités à ces évènements, ou qui les cumulent avec un travail alimentaire, une vie bien chargée. Et même, une lecture en librairie devant 6 personnes sans caméras, ce n’est pas ça qui assure une crédibilité à un écrivain !

En fait, si l’on y réfléchit bien, la démocratisation relative obtenue ces dernières décennies pourrait même s’effondrer : les mêmes auteurs qui ont pu trouver dans l’autopublication, internet, les blogs en ligne, les réseaux sociaux, une plateforme leur permettant d’exprimer leurs idées, leur vision du monde, leur créativité, précisément car ils n’avaient pas accès aux plateformes courantes (maison d’édition, presse), et parfois pas faute de talent, verront peut-être les quelques progrès qu’ils ont accumulés se retourner contre eux, une fois ces mêmes plateformes précisément floodées de contenu (c’est déjà le cas). Les mêmes qui ont besoin de ces plateformes pour se faire entendre seront ceux pour qui elles deviendront insuffisantes, de plus en plus. 

On remarque que les maisons d’édition publient de plus en plus des livres de « copains », des témoignages. Certains argueront que ce phénomène n’a pas commencé avec l’IA et qu’il est sans douté lié au fait que les gens aiment de moins en moins lire et se concentrer sur des histoires, les écrans assurant déjà le besoin de narration des individus, et ce en demandant encore moins d’efforts que la lecture… mais si c’est le cas, alors l’IA n’arrangera peut-être rien à tout cela. Avec toute la somme vertigineuse de manuscrits que ces maisons recevront de plus en plus, certaines choisiront peut-être de fermer leurs services et de se concentrer sur la cooptation (comme certaines l’avaient déjà fait durant le Covid, je crois, car cette période de retraite forcée avait donné lieu à un grand afflux de manuscrits). Ou bien, à niveau égal – puisque des tas d’histoires d’un assez bon niveau leur parviendront -, ils donneront leur chance à je ne sais quel influenceur fitness ou influenceuse maquillage aux 2 millions d’abonnés qui se seront soudainement découverts – quelle coïncidence ! – des velléités de romanciers. Et dont il sera plus agréable d’exploiter la force de frappe plutôt que de découvrir voire lancer de nouveaux talents. Robert, auteur auto-publié de 55 ans qui habite au fin fond de la Creuse, couronnes dentaires et chemise de bûcheron, sillonnant les petits évènements locaux, aura encore moins de chance d’émerger désormais, face à Yanis qui présente bien sur Tiktok avec ses petites bouclettes de gentil garçon et ses dents blanches, ou Zoé, avec ses petits tops, ses faux ongles et son bagout face à sa « communauté ». Car, soyons honnêtes, ce qui émerge le plus sur les réseaux sociaux, c’est la beauté, la sympathie vulgarisatrice apparente, point la profondeur. Au final, qui est-ce que cette démocratisation aide ? Les meilleurs d’entre nous ou les pires ? Les plus méritants ou les plus malhonnêtes ? Les plus profonds ou les plus superficiels ? Ceux qui n’ont pas accès ou ceux qui ont déjà tout ? Je crains que ce ne soit surtout en grande partie l’art, la littérature, la musique, à la portée des influenceurs et des opportunistes de tous poils, de tous ceux qui n’en ont jamais rien eu à faire de créer mais qui souhaitent étendre sans cesse l’horizon de la monétisation et du prestige social. 

La démocratisation obtenue jusqu’ici pourrait donc en fait s’amoindrir, voire s’écrouler. 

Démocratisation tout à fait partielle car comme on peut le constater, les plateformes « palliatives » restent des plateformes au rabais, même si beaucoup de success stories y sont parfois nées (mais précisément, ces plateformes sont une étape : pour ceux qui y connaissent le plus grand succès, l’accomplissement final est précisément d’en sortir, comme par exemple Lena Mahfouf, ou d’être invité ailleurs, d’avoir accès à la vraie reconnaissance, au vrai tampon que sont les médias traditionnels et qui, bien qu’ils aient perdu de leur superbe, demeurent un couronnement). D’ailleurs, dans les faits, internet ou pas, réseaux sociaux ou pas, si on n’a pas publié de livre, on n’est toujours personne dans le milieu intellectuel : un « oubli » bien commode qui permet de nier le talent ou le travail des « créatifs ou intellectuels d’internet », voire de se réapproprier pour certains journalistes ou créatifs ou intellectuels ayant accès aux plateformes « sérieuses » des choses lues sur le net, sans jamais les citer par exemple, ni en rendre le crédit aux principaux intéressés, comme on le ferait pourtant avec un auteur, philosophe, ayant pignon sur rue. 

La suppression apparente des hiérarchies entraîne donc souvent l’émergence de hiérarchies encore plus vicieuses et encore moins basées sur le mérite. 

Une comparaison que je trouve assez drôle : il est fréquent de dire que l’IA est comparable à Autotune, une technologie très réprouvée à son arrivée dans le milieu musical, et à laquelle les gens se seraient in fine habitués : c’est à la fois vrai et faux. Ce n’est pas parce qu’Autotune fait désormais partie du paysage – on s’habitue à tout, c’est bien connu, même au pire -, que les gens s’en réjouissent tous. Autotune est toujours pour beaucoup de gens profondément agaçant, et vrille les tympans. Et s’il existe en effet un certain nombre d’usages artistiques ou créatifs originaux qui peuvent en être faits, cela a, il faut bien le dire, surtout fait pulluler à la radio de la musique inécoutable (d’où le fameux terme de « merdes autotunées » utilisé par pas mal de gens pour brocarder la musique synthétique, sans âme et en plastique), et maintenant, des gens qui ne savent même pas chanter sont diffusés à la radio. Parce qu’ils sont mignons et présentent bien, sans doute, qu’ils ont un peu de bagout, un sens commercial. Je ne suis pas certaine qu’ont ait vraiment eu besoin de ça. Ici, cela ne fait que renforcer un processus d’optimisation : puisque tout le monde peut chanter, alors qui chantera et surtout qui sera diffusé ? Un tel qui présente bien (et s’il ne sait pas chanter, Autotune arrangera ça), un tel autre cousin de Machine chose… Und so welter ! On se souvient du scandale Mini Vanilli dans les années 80 : binôme à succès, le public avait découvert que ses deux membres ne chantaient pas eux-mêmes leurs chansons. Aujourd’hui, de tels procédés sont tellement ordinaires qu’ils ne font plus sourciller le grand public… 

Edit (début mai 2026) : j’apprends par les réseaux sociaux (Threads) que Spotify donnera une certification aux artistes musicaux humains répondant à un certain nombre de conditions, parmi lesquelles par exemple les preuves d’une existence « dans la vie réelle » (concerts, etc). Ce qui, d’une part, ne prouve pas du tout qu’un artiste n’utilise pas l’IA (cela écarte juste les faux très visibles et grotesques ou le « IA slop » vraiment très identifiable). Et ces conditions, comme beaucoup le soulignent dans les commentaires, laissent sur le carreau nombre d’artistes aspirants ou débutants, de la jeune génération notamment, qui sont encore en train de faire leurs dents et n’ont pas du tout fait leurs preuve « humaines », et qui risquent même de se trouver facilement accusés d’être des IA, puisqu’on pourra leur lancer à la figure qu’ils ne sont pas certifiés (les accusations IA pleuvent déjà sur beaucoup d’artistes dernièrement, ça ne devrait rien arranger). Durant mon même passage sur Threads, je tombe sur le post d’une lectrice qui se plaint d’avoir trouvé une trace sans équivoque d’usage de l’IA dans un livre : l’auteure avait oublié une réponse de ChatGPT (auquel elle avait manifestement demandé d’écrire une scène) directement dans le texte. Dans les commentaires, une personne explique qu’elle ne lit désormais plus de livres sortis avant 2022. Ce n’est pas la première fois que je lis ce genre commentaire, j’ai du trouver en substance le même propos à plusieurs reprises sous la plume d’autres internautes, notamment sur Reddit, qui déplorent de devoir en arriver là. 

Nous sommes passés à l’ère du soupçon en termes de création, et la mise sur le marché d’outils de création IA sans l’existence d’un label permettant de distinguer l’art généré (ou assisté) par IA de l’art « humain », organique pourrait-on dire, qui va à l’encontre d’une grande partie des désirs du public qui souhaite bel et bien soutenir en premier lieu le second, y est pour quelque chose. 

Bien sûr, on pourra arguer que le livre en question semblait être un de ces livres de storytelling pur. Et certains d’entre eux obéissent déjà à des règles d’efficacité parfois quasi algorithmiques. Il n’en demeure pas moins que le procédé de création demeure bien différent d’un livre généré ou assisté par IA, et que cet effort mérite reconnaissance. 

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