Privilège masculin, privilège féminin (31 août 2023 + 19 mai 2020)

(Texte essentiellement écrit le 31 août 2023 (voir captures plus bas), terminé le 25 avril 2026)

A chaque fois que l’on sort l’argument des hommes qui ont été envoyés à la guerre ou à la mine en réponse à une personne qui parle de privilège masculin, on nous dit : « bon, ça suffit, on va pas tout renvoyer à la guerre, ça n’explique pas le reste du privilège masculin pendant des siècles ».

Mais c’est essentiel… !

La guerre a forgé notre rapport au monde pendant des siècles, et une grande partie de nos choix de société. De même qu’en temps de pauvreté, nous avons beaucoup moins de temps à accorder à l’art, à la littérature, la philosophie, en temps de guerre ou d’urgence, les gens ne se demandent pas seulement ce qu’ils veulent faire, ils sont aussi envoyés là où ils sont utiles et compétents, le but étant d’optimiser les chances du groupe de survivre ou prospérer ; nous sommes dans le vital, pas l’accessoire. Si demain, votre bateau s’échoue sur une île déserte, et que vous êtes un groupe de quelques naufragés, que faites-vous ? Vous vous partagez les tâches. Peut-être que vous voulez être celui qui sera chargé de construire le radeau ou tenter d’aller jusqu’au rivage voisin pour voir s’il s’y trouve une forme de vie humaine, mais il y a un homme très robuste et très bon nageur dans le groupe… et ça n’est pas vous. Avec vos petits bras, on préfère vous envoyer cueillir des baies, des noix de coco, ou attraper des crevettes. C’est la vie. On n’est pas là pour niaiser. C’est la même chose en temps difficiles. On envoie là où on peut, là où il y a des besoins, là où il y a de la place.

A la guerre, on envoie donc les plus doués pour la faire et la gagner : les hommes, en santé, dans la force de l’âge. Parce qu’ils sont plus grands et forts physiquement, et parce que – des études prouvant désormais ce que la sagesse a avancé pendant des siècles – ils disposent d’un meilleur sens stratégique, d’une plus grande facilité à s’orienter dans l’espace, à survivre dans des milieux hostiles, à affronter des situations urgentes. Bien sûr, il y a des exceptions pour tout et il y a eu de grandes guerrières dans l’Histoire. Mais nous faisons là des généralités, car nous parlons de mouvements de masse. Aussi, on ne peut pas espérer envoyer tout le monde à la guerre pour gagner par la quantité : il faut que des gens restent sur place pour faire bastion et ne pas laisser les villes à l’abandon, pour que la vie continue, et pour que l’espèce survive, et pour faire et élever les enfants qui seront le futur de la société. Surtout, la nature est bien faite, à la plus grande aptitude des hommes à la guerre, s’ajoute un impératif biologique : un seul homme peut féconder d’innombrables femmes dans la même journée tandis qu’une grossesse prend 9 mois pour une femme, sans compter le temps qu’il faut pour s’en remettre, allaiter l’enfant dans une certaine exclusivité, etc… bref, un engagement de l’instant contre un engagement de plusieurs années.

S’il faut envoyer des millions d’individus à la mort, il est donc préférable que ce ne soient pas des femmes, puisque cela mettrait grandement en jeu la survie du groupe. C’est le même principe qui explique la fameuse règle : « les femmes et les enfants d’abord ».

A cela, les hommes de l’époque auraient très bien pu dire : « Pourquoi les femmes ont-elles le privilège de rester au village pendant que nous nous battons ? Nous refusons qu’elles aient ce privilège, nous voulons qu’elles soient envoyées à la mine et à la guerre comme nous ! » Et les femmes auraient pu se plaindre de ne pas aller à la guerre ou à la mine (ce qui était plus rare sans doute…). Mais les gens ne le faisaient pas, bien sûr, car ils étaient en face de la réalité brute, il n’y avait pas de place pour les chimères. On savait que c’était ainsi qu’il fallait faire pour que la société survive.

Les gens imaginent-ils seulement l’état de menace permanente dans lequel les gens du passé ont vécu ? La fameuse Guerre de Cent Ans, par exemple, a duré en réalité bien plus de cent ans, et les périodes de trêve ont été assez courtes. Pendant des siècles, des femmes ont donc mis au monde des fils en sachant qu’ils seraient peut-être et même probablement envoyés à la guerre, et qu’ils n’en reviendraient potentiellement pas vivants. Les gens vivaient dans la crainte de voir surgir l’ennemi. Sans savoir quand la guerre allait leur tomber dessus. Pendant des siècles, on a donc éduqué les enfants en ce sens, parce qu’il fallait se préparer sans cesse à l’éventualité d’une guerre. Dans de telles circonstances, les rôles deviennent donc sexués et traditionnels au possible, avec moins de place pour les désirs de chacun. C’est cela qui explique ce qu’on appelle « le privilège masculin », c’est-à-dire la prédominance d’hommes dans des rôles de commandement ou de pouvoir, de haut intellect, continuité de leurs prédispositions naturelles (plus grand sens de la compétition, plus grand nombre de hauts quotients intellectuels (mais aussi de très bas quotients) tandis que la courbe féminine est plus équilibrée, etc). C’est la continuité de leurs prédispositions naturelles que le contexte exacerbe.

Pourquoi en temps de paix – comme aujourd’hui -, ces inégalités diminuent mais persistent tout de même, et pourquoi ne donne-t-on pas aux femmes plus de place dans les rôles de pouvoir ? Car les temps de paix étaient trop courts pour que la société puisse durablement changer. La paix est en réalité un fait très récent, même dans nos sociétés « avancées », et l’on ne sait en réalité pas encore s’il s’agit d’un fait définitif ou provisoire. La guerre a démontré ces dernières décennies et années qu’elle pouvait survenir en Europe, à 2h d’avion.

Aussi, durant les temps hostiles (ou même en temps de paix, quand la guerre reste quelque chose de récent), on valorise davantage la force et les gens qui se sont battus, car on vit encore dans la reconnaissance du survivant. Naturellement, en temps de guerre, ce sont les hommes qui jouent ce rôle et ils seront valorisés en conséquence.

Surtout, je pense qu’une certaine subordination des femmes était la dette que les hommes ont fait payer aux femmes pour le sacrifice du sang qu’ils ont du effectuer. Ce sacrifice était tel qu’il ne pouvait se justifier, être à peu près rétribué, qu’à travers un privilège tout aussi grand : un plus grand statut, par exemple, cher à l’homme, et au détriment des femmes. « Si je risque à chaque instant d’être mobilisé à la force de l’âge et de mourir sans peut-être même laisser un enfant derrière moi, il faut que ce soit au moins l’envers d’une compensation au moins aussi forte que le sacrifice auquel je consens ». Les places de pouvoir étant en plus chères et rares, elles sont réservées en priorité aux hommes.

Bref, nier l’importance de la guerre dans la destinée humaine mais aussi féminine et masculine, c’est non seulement nier l’éléphant au milieu de la pièce, mais c’est en plus déshumaniser les hommes, et considérer qu’ils ont vocation à s’entretuer et être de la chair à canon, et que ce n’est là qu’un détail de l’histoire (ce qui est aussi insultant que faux : on voit encore aujourd’hui des hommes revenir de la guerre malades, fous, et polytraumatisés… et ça c’est quand ils en reviennent vivants. On connaît le traumatisme de 14-18 sur les hommes). Ce que je trouve étonnant de la part de personnes se revendiquant souvent féministes, qui veulent un monde plus humain et transformer les hommes, mais se trouvent à nier les souffrances les plus vertigineuses qui leur ont été infligées au cours des siècles.

Une forme de ressentiment masculin s’ajoutait par ailleurs, quand certaines femmes, par exemple, abusaient des privilèges de leur biologie pour tromper leur conjoint parti à la guerre, ou coucher avec l’ennemi, augmentant la méfiance et le mépris auquel les femmes étaient sujettes. Même s’il est important de préciser qu’il existait aussi de nombreuses situations de viol ou de consentement seulement partiel, ces cas d’adultère pur et de trahison existaient bel et bien (même aujourd’hui, en plein XXIème siècle, avec les divers contraceptifs existants, les tests de paternité, la tendance globale des gens à décider d’une grossesse et d’un projet parental là où c’était autrefois souvent quelque chose qui nous tombait sur la tête… il est possible que beaucoup d’enfants ne soient pas ceux de leur père déclaré. En 2009, la revue scientifique The Lancet, dont personne ne remettrait en cause le sérieux et la crédibilité, a expliqué que des chercheurs étudiant des maladies génétiques avaient du écarter 10% des échantillons pour cause de.. « discordance de filiation ». Une manière très pudique de dire que le gosse n’était pas celui du père officiel). Cette incertitude permanente autour de l’identité du père (« mère sûr, père pas sûr »), d’autant plus forte à une époque où les tests de paternité n’existaient pas, et la peur de ne pas être le père de son enfant, de ne s’être en fait sans le savoir même pas reproduit, d’avoir subi la trahison suprême, expliquaient en partie les fortes répressions subies par les femmes, et qui sont le corollaire de toute société patrilinéaire, c’est-à-dire non matrilinéaire. Le masculin s’impose avec d’autant plus de force qu’il est inquiet, sans cesse menacé. On voit ici que les femmes jouissent d’un privilège profond : celui de savoir qu’elles sont les mères de leur enfant. On pourrait aussi nommer cela un privilège : c’en est un, immense, et les graves trahisons qui ont été possibles pendant des siècles envers les hommes n’avaient rien de dérisoire ; on touchait là au plus intime, au plus archaïque.

Les rôles étaient sexués pour une autre raison : la technologie, la science, la médecine n’étaient pas aussi avancés.

Aujourd’hui, n’importe qui peut faire tourner une machine à laver et faire autre chose pendant ce temps. A l’époque, il fallait aller à la rivière, ou au lavoir, dans le froid, pendant des heures, ou faire le linge tourner dans un tonneau. Naturellement, pour les raisons édictées précédemment, les femmes s’y collaient. Ces tâches prenantes devenaient un rôle à part entière.

Les femmes ne sont pas « faites » pour passer leur journée à récurer des casseroles ou laver du linge dans la rivière en plein hiver, ou être maintenues dans un état d’ignorance, sans possibilité de s’instruire… pas plus que les hommes ne sont pas « faits » pour s’entretuer. Ce sont des « bon gré mal gré » imposés par l’environnement, et qui ont été douloureux pour les deux sexes.

Plus que les lois et les combats, la libération des femmes s’est jouée sur la contraception, le stérilet, la machine à laver.

Donc, trois volets : la guerre qui sexuait les rôles (les gens étaient envoyés là où ils étaient les meilleurs + la biologie différente des hommes et des femmes justifiait de ne pas envoyer les femmes à la guerre pour des raisons purement démographiques) ; le désir chez les hommes de recevoir une contrepartie à ce sacrifice du sang (les femmes utilisées donc comme un « repos du guerrier », une récompense, un enjeu) et une forme de compensation à leur extrême fragilité reproductive, de leur dépendance face aux femmes pour ce qui est de leur descendance (la certitude de la filiation n’étant totale que pour la mère), quitte à être parfois misogynes ou injustes, dans le ressentiment peut-être ; le manque d’outils scientifiques, médicaux, technologiques qui exacerbaient le caractère sexué des rôles.

Il est aussi de bon ton, dans nos sociétés occidentales, de brocarder les pays où l’on pratique la polygamie, là encore avec l’idée que tout cela est l’expression de millénaires de privilège masculin dont les femmes ont payé le prix : un homme vaudrait plusieurs femmes ! Bien sûr que dit comme ça, c’est scandaleux.

Mais en réalité, les gens ont surtout fait comme ils ont pu avec ce qu’ils avaient. Partout, à travers le monde, les gens composaient avec les contraintes du milieu. Et la contrainte majeure, c’est qu’il y a souvent plus de femmes que d’hommes dans une société. Et en temps de guerre, de forte mortalité masculine, cet état de fait s’empire. Il existe même une théorie selon laquelle les femmes slaves seraient « attirantes » et soucieuses de leur apparence, précisément car ce sont des pays où la mortalité masculine est forte, et où il y a beaucoup plus de femmes que d’hommes : de cette situation de manque naît la nécessité d’être à tout prix « choisie ».

Je ne dis pas bien sûr que la polygamie n’est pas une souffrance pour les femmes : c’en est une, terrible. Même pour les gens qui ont une conception libre de l’amour et de la sexualité, la polygamie s’éloigne grandement d’une liberté saine : elle cumule les désavantages de la liberté, et les désavantages de la structure. C’est-à-dire que le mari n’a pas des maîtresses, comme dans les sociétés monogames où ce fut longtemps admis. Non, une femme se trouve réduite à cohabiter très directement avec une ou plusieurs autres, dans un huis clos qui souvent peut être propice à la complicité mais aussi à la très humaine comparaison. Cette cohabitation n’a rien à voir avec la cohabitation sororale entre femmes des sociétés primaires, où femmes de la même tribu vivent ensemble, font leur vie ensemble. Ici, c’est une personne, ou deux. Dans l’amour libre, il y a souvent cette règle : on va voir ailleurs, mais on ne rentre pas forcément dans les détails. Pourquoi ? Car il est très humain que ce niveau de proximité avec certaines attirances insécurise l’autre personne du couple, avec laquelle on est engagé. C’est pourquoi une certaine distance est nécessaire. Le seul amour libre à peu près sain et totalement dénué d’insécurité serait celui où le couple n’existe pas du tout. Car dès lors qu’on choisit un être pour en faire un point d’ancrage, un conjoint officiel, celui-ci doit être le siège d’un investissement un peu plus fort que les autres. De là naissent forcément des insécurités au fil du temps, une dépendance frustrée au regard de l’autre (puisqu’on donne tout à l’autre, il est difficile de ne pas aussi tout exiger de lui), et c’est ce qui explique sans doute que même des gens très libres qui ont « ouvert leur mariage » aient vu ce dernier ne pas survivre à ce choix de vie. Il est très difficile de savoir que son partenaire est ailleurs, dès lors qu’il s’agit d’un partenaire et qu’il est émotionnellement surinvesti. Un homme pour plusieurs femmes (sans que jamais l’inverse ne soit valable), dans un périmètre par ailleurs resserré et quasi incestuel, très intime, ne peut donc souvent que créer une relation très inégalitaire et bancale, douloureuse. Seuls les êtres très portés vers une forme de triolisme ou de multiplicité extrême et détachée, ce qui est une spécificité de tempérament, peuvent survivre à cela sans en être broyés.

La polygamie est donc très, très loin d’être parfaite, et il y a une raison pour laquelle elle fait beaucoup souffrir les femmes. Toutefois, la regarder avec mépris du haut de notre monogamie sociétale n’est vraiment pas un truc que nous pouvons nous permettre de faire.

Car regardons bien : dans les pays occidentaux, où une stricte monogamie est généralement observée, comment avons-nous géré ce surplus de femmes (déjà existant dans la nature, et exacerbé par les guerres et les métiers à risque exercés par les hommes) ? Eh bien, nous avions le couvent. Et la prostitution. Au couvent, on envoyait toutes celles qui ne se mariaient pas, les vieilles filles, les non choisies ou non désirées, mais aussi les veuves, conscientes qu’elles trouveraient difficilement un autre mariage, ou qui souhaitaient vivre (ou dont on attendait qu’elles vivent) dans la fidélité du conjoint décédé ; on y envoyait aussi toutes les femmes considérées comme ingérables, folles, trop fantasques ou déviantes (ce qui était bien commode pour s’en débarrasser et les mater) ; et puis celles qui semblaient avoir la vocation religieuse (qui n’étaient peut-être finalement pas la majorité du genre ; surtout si l’on imagine que cette vocation a peut-être été un peu forcée pour certaines d’entre elles, au portillon desquelles les prétendants ne se bousculaient peut-être pas). Bref, ça faisait beaucoup de femmes au couvent. Sans compter toutes les domestiques, qui se faisaient trousser par le maître de maison, et qui n’étaient pas mariées, se consacrant à une autre famille que la leur, et qui dans certains cas tombaient enceinte, écopant alors d’un enfant « bâtard » et du statut de fille-mère, hautement stigmatisé. À une époque, ces dernières portaient même de larges caleçons sous leurs vêtements pour éviter, lorsqu’elles récuraient le sol et faisaient le ménage, de subir le fameux « droit de troussage » (ou droit de cuissage). Aux esclaves noires, ces caleçons salvateurs étaient d’ailleurs souvent interdits : ces pauvres femmes servaient aussi bien de domestiques que de jouet sexuel à disposition du maître de maison.

Beaucoup de femmes étaient donc écartées naturellement du mariage.

Autant de femmes qui, dans d’autres pays, auraient pour la plupart trouvé un époux, grâce à la polygamie, dont on répète encore qu’elle est très imparfaite et douloureuse, mais sans être forcément le monstre terrible qu’on en fait en comparaison de notre monogamie, qui n’est pas parfaite non plus.

Dans les pays musulmans, les gens qui se consacrent à Dieu se marient quand même et font des enfants ; il n’y a avait donc pas de couvent pour absorber le surplus de femmes. Il paraît assez évident que la polygamie y ait donc prospéré. Avant que cette dernière ne soit détournée pour satisfaire l’appétit voire l’avidité sexuelle de quelques uns, cette dernière avait surtout pour vocation d’assurer à chaque femme l’accès à un conjoint et une descendance, surtout en période d’infériorité numérique masculine criante. Ce qui me semble l’expression du civisme plutôt que de la barbarie.

En Angleterre, pays protestant où le clergé se mariait (et où il n’y avait donc pas de couvents), et où la polygamie n’existait pourtant pas, que faisait-on ? Eh bien, on ne faisait sans doute rien : et ce qui se passait, c’est qu’une très grande partie de la population féminine vivait dans une misère noire et se prostituait probablement, faute d’avoir pu se marier, en étant sujette par ailleurs aux pires maladies, dont il était difficile de se prémunir à l’époque (même au XIXème siècle, les capotes en « intestins de boeuf » étaient un luxe). Ou devenait une vieille fille ne connaissant jamais vraiment les joies de l’amour, sauf sous sa version la plus clandestine et socialement réprouvée (car il fallait officiellement se marier pour avoir le droit de jouer à touche-pipi), voire sous sa version forcée (le viol, le fameux « troussage de domestique » dont ont été victimes mille femmes de classes pauvres, qui, lorsqu’il débouchait sur une grossesse, avait aussi pour conséquence le double stigma social de la fille-mère et de l’enfant batard). Tu parles d’une partie de plaisir ! Si la polygamie est donc loin d’être un système parfait égalitaire, la monogamie ne devrait pas en profiter pour fanfaronner et prendre sa rivale de haut… toutes les deux sont le refuge de l’imperfection et donc, souvent, de la névrose.

Un autre texte écrit et publié le 19 mai 2020 sur Facebook :

Il suffit de regarder un documentaire, un film ou une série avec des scènes de guerre épouvantables dans lesquelles les hommes périssent à la chaîne, par milliers, par millions, une lance en plein coeur, une flèche plantée dans le cerveau, les entrailles se déversant sur le sol, pour comprendre que le « privilège masculin » absolu vendu par certaines féministes n’est que poudre aux yeux. S’il est vrai que les femmes ont été grandement oppressées, empêchées, c’est précisément ce même statut qui fut un rempart bien souvent contre la violence du monde. Les deux sexes ont souffert, à des niveaux similaires et inhumains ; chacun a porté sa croix. L’un a été privilégié dans certains domaines de l’existence, l’un l’a été sur d’autres tableaux. Ce qui est absolument certain, c’est qu’aucun n’aura été épargné dans la purge impitoyable et atroce de son propre karma.

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Scandale autour de Sydney Sweeney dans la pub Novig : regard féminin, regard masculin, et une affaire de contexte (16 septembre 2026)

Écrit et publié le 16 septembre 2026 sur Facebook

Je pense que Sydney Sweeney fait absolument ce qu’elle veut de son corps, et effectivement, on pourrait s’étonner de ce que des gens, y compris femmes, qui défendent le reste du temps OnlyFans et la politique du « mon corps, mon choix », suivent des « baddies » sur Instagram et leur donnent du « Queen ! » à longueur de temps, s’étonnent ou s’indignent à ce point de cette publicité.

J’étais à deux doigts de vraiment m’agacer contre les personnes qui la critiquent, et en effet d’en classer une bonne partie comme de simples jalouses (pas toutes, je ne suis pas si binaire).

Il y a cependant un seul point qui m’a peut-être échappé au départ et où je peux finalement comprendre la critique d’ « hypersexualisation », comprendre que cette campagne soit jugée un tout petit peu différemment que la nudité et la sexualité pourtant banales et habituelles désormais : c’est qu’aujourd’hui, la nudité et le sexe sont utilisés pour tout, y compris pour vendre des choses qui n’y sont pas forcément liés, ou dans des contextes incongrus. Les autres exemples que les gens donnent en contrepoids pour dire que Sydney Sweeney n’est pas la seule à être nue et que ses détracteurs l’ont aussi été (par exemple, des photos dénudées ou sexy des athlètes féminines en question, sur Instagram ou dans des journaux spécialisés) passent peut-être en ce sens à côté d’une partie du sujet : le contexte diffère.

La nudité ou le sexe pour vendre un shampoing, de la lingerie, des vêtements, du maquillage, des vacances torrides, ou dans un journal spécialisé en photos sexy, peut faire sens. Mais si un supermarché utilisait la nudité ou le sexe pour vendre ses yaourts ou ses poireaux à 1€, les gens seraient aussi critiques, sans doute autant qu’avec la publicité évoquée dans ce texte. Surtout si cela n’est pas assorti d’un certain second degré, et qu’on est dans le sexe pur : ce serait jugé incongru. Il y a bien sûr sans doute des contextes où la nudité et le sexe peuvent être utilisés à contre emploi, même s’ils n’ont rien à voir avec le produit vendu (ex : les Dieux du stade, qui sont d’autant plus « contre emploi » qu’il faut bien dire que la nudité des femmes est plus utilisée que celle des hommes en général). Mais le problème n’est pas tant la nudité et la sexualité que son omniprésence et le sentiment qu’il s’agit parfois d’un ressort facile. C’est peut-être cet aspect sournois qui choque parfois : les gens pressentent qu’on essaie de les avoir par les sentiments. Et il est indéniable que la nudité et la sexualité sont devenues des bouche-trous créatifs d’autant plus utilisés qu’ils sont désormais assez banalisés pour ne pas trop choquer. On peut adorer le sexe, admirer la nudité, et ne pas vouloir être harcelés par une bite ou une chatte à tous les moments de sa vie.

Je n’ai pas vu la série Euphoria, dans laquelle joue Sweeney, mais je sais que cette série a été aussi beaucoup critiquée pour des scènes jugées voyeuristes, et que Sam Levinson, le directeur, a écopé des mêmes accusations pour une autre de ses séries. Qui peut dire que ce qu’il fait est forcément voyeuriste, et pas juste… réaliste et cru ? La difficulté est de savoir à quel point c’est un simple parti pris créatif, une forme de réalisme, là pour dire quelque chose de la société dans laquelle on vit (et c’est un ressort d’autant plus pertinent que la sexualité est omniprésente, comment représenter ça en l’édulcorant ?) et à quel point on a juste un cliché de « réalisateur qui veut se rincer l’œil ou conquérir de l’audience facile ». Chacun aura son propre avis sur la question. La nudité et la sexualité d’un porno, elles, sont franches : cette question ne se posera pas, le spectateur sait pourquoi il est là, il ne se sentira donc jamais piégé.

Moi-même j’ai ressenti un trouble à la vue de cette pub, alors que la nudité et la sexualité, en particulier celle de Sydney Sweeney, est quelque chose que je peux tout à fait aimer en temps normal. Et que je reste d’avis que cela demeure son choix et son droit. Dans le fond, cela reste une question de goûts. L’atmosphère excessive, insistante et très primaire du sexe omniprésent, immédiat, peut plaire à certains, tandis que d’autres préfèreront la subtilité, ou l’érotisme, la lenteur du bonbon obtenu après l’épreuve. Peut-on concevoir que tout le monde n’est pas forcé d’aimer la même chose ? On a le droit de simplement penser : « ce n’est pas mon goût », tout comme on peut ne pas aimer les fringues de telle ou telle marque et passer son chemin sans chercher à convertir les autres.

Cependant, pour en revenir à notre comparaison avec les pubs du supermarché pour vendre des poireaux, et c’est là une nuance au sein de la nuance : les paris sportifs (car la pub Novig avec Sweeney concerne des paris sportifs) sont des « trucs d’hommes », au même titre que les bagnoles, les bières, le foot (non pas que ce soit interdit aux femmes, évidemment, mais le public premier et majoritaire, c’est ici l’homme, souvent hétéro). Dans le cadre de ce type de publicité, la nudité d’une femme est donc sans doute un moyen de « prolonger le plaisir viril ». Et elle s’inscrit dans un contexte qui est celui du risque, de l’adrénaline, tout autant de concepts souvent prisés par l’imaginaire viril, et dans lesquels la sexualisation a au fond sa place. En ce sens, elle est peut-être finalement moins hors contexte qu’une publicité de supermarché qui vendrait des poireaux en montrant une paire de fesses.

C’est peut-être là toute la différence entre le regard féminin et le regard masculin : certaines femmes trouvent que cette nudité est hors contexte et ne comprennent pas pourquoi la nudité doit s’insinuer « même dans une pub pour des paris sportifs », un domaine qu’elles jugent justement purement sportif et donc neutre ou désexualisé… alors que pour bien des hommes, c’est tout à fait l’inverse, c’est un domaine indirectement sexuel ! Si l’on part de ce regard masculin (puisque le public auquel cette pub s’adresse est essentiellement masculin), en effet, la nudité de Sweeney est ici tout à fait dans le contexte. C’est pour les mêmes raisons qu’on trouvera des femmes nues et sexy dans des pubs pour de l’alcool, ou des voitures de sport. Car il s’agit de domaines hautement virils, qui touchent à l’adrénaline, le risque, la libido. Ce n’est non seulement pas hors contexte, mais c’est même en fait tout à fait le contexte.

Rien n’interdirait aux femmes de faire pareil d’ailleurs (c’est juste qu’en général, cela nous intéresse moins, soyons honnêtes). C’est du même acabit que l’humour de vestiaire entre hommes après un match : un truc que beaucoup de femmes ne peuvent pas forcément comprendre, le brocardant donc peut-être comme inutile quand d’autres y verraient de l’ « hygiène », quelque chose de sain, dans le fond pas différent des 50 Shades of Grey ou des livres « Harlequin » romantico-érotico-sirupeux engloutis par de nombreuses lectrices féminines.

Je crois que c’est ce qui explique sans doute l’opposition apparente (je dis apparente car les réseaux sociaux étant ce qu’ils sont, connus pour être des chambres d’écho où s’expriment les opinions les plus extrêmes, on ne sait jamais quelle portée accorder aux polémiques qui s’y déroulent) entre les avis des hommes et ceux des femmes. Les femmes sont peut-être moins ici systématiquement mégères jalouses (comme on aime à les brocarder de manière un peu automatique et facile) qu’incapables de comprendre ce qui n’est de toute façon pas conçu pour elles, et propres à facilement se cabrer face à la possibilité, non qu’une sexualité s’exprime, mais que les femmes soient de nouveau réduites à cette dernière après avoir du se battre pour montrer qu’elles n’étaient pas que ça, ce qui est naturellement une problématique que les hommes peuvent avoir plus de mal à comprendre.

Cela ne signifie pas que les horribles mégères jalouses n’existent pas, notamment dans ce débat. Cependant, la complaisance de certains hommes avec la sexualité, qui les pousse à empocher avec joie la nudité offerte sans forcément interroger sa pertinence, existe aussi, de même que l’orientation idéologique du débat ici, qui font que les gens, hommes et femmes, prennent aussi beaucoup partie en fonction du camp auquel ils sont opposés (c’est ce qui explique que beaucoup de femmes conservatrices ou de droite aient défendu Sydney, quand ce sont essentiellement des libérales qui l’ont brocardée). Car de la même manière qu’on peut se demander pourquoi des libéraux critiqueraient cette publicité montrant de la nudité alors qu’ils la défendent le reste du temps, on peut s’interroger sur le fait que des conservateurs, hommes et femmes, défendent une nudité qu’ils critiquent beaucoup le reste du temps (ex : les mannequins Only Fans).

Chacun défend peut-être moins la nudité ou la non nudité, en réalité, qu’une vision du monde dont il sent qu’on voudrait le déposséder, quitte à parfois se contredire.

Mais en tout cas, je concluerai sur ce que j’ai déjà dit plus tôt : je pense qu’outre les opinions politiques présumées de Sweeney (surtout dans le contexte actuel, très polarisé) ou la jalousie potentielle de certaines femmes, il y a aussi en fait dans cette polémique une simple et bonne vieille différence entre le regard féminin, et le regard masculin. Le regard féminin étant souvent porté à juger « hors contexte » une nudité qui, pour le regard masculin, est au contraire parfaitement dans son contexte, comme un poisson dans ses eaux.

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Sydney Sweeney : la limitation individuelle et identitaire face à l’absolu collectif – 15 septembre 2026

Texte écrit et publié le 15 septembre 2026 sur Facebook (j’aborde ce concept d' »absolu collectif » dans d’autres textes très anciens, jamais publiés ici ; je vais les publier dans la foulée)

À propos du scandale autour de la publicité « Novig », où Sydney Sweeney apparaît nue, et est accusée par des athlètes féminines de « sexualiser » le sport féminin.

Il est légitime que des femmes athlètes cherchent à acquérir ou conserver de la crédibilité, surtout après avoir été parfois ridiculisées dans leurs velléités, découragées, empêchées, minimisées, moquées, après avoir passé des années à effectuer d’innombrables sacrifices pour leur sport. Il est cependant injuste de réclamer d’une seule femme – en l’occurrence ici Sydney Sweeney – d’incarner à elle seule toutes les visions du monde, toutes les causes possibles. Un individu, aussi multidimensionnel soit-il, et je ne doute pas que Sweeney le soit, ne peut être que lui-même. Il ne peut offrir que la subjectivité de sa propre vie et de ses propres obsessions. Il est un angle du monde mais il n’est pas le monde.

Je m’explique par un exemple. Reprocher à Sydney de nuire aux femmes sportives en s’hypersexualisant, cela reviendrait à reprocher à une femme qui parle de son désir de ne pas avoir d’enfants d’insulter celles qui ne peuvent pas en avoir ou d’éclipser leur combat ; ou, à l’inverse, reprocher à une femme d’avoir des enfants, ou de rester temporairement au foyer, sous prétexte qu’à travers le monde, d’autres femmes sont obligées de n’être que des mères et n’ont d’autre choix que d’être à la maison.

Ici, on fait porter à un seul individu, riche de sa propre subjectivité, la charge d’incarner la totalité des expériences du monde, la totalité des causes, de se mouler sur chacune des luttes qui existent sous le soleil.

Mais l’un n’empêche pas l’autre ! Les récits de vie coexistent. La sexualité de Sydney Sweeney n’annule en rien la crédibilité et le labeur des athlètes femmes. Elles sont peut-être même en fait les deux facettes de la même médaille : mises ensemble, elles pointent vers la multidimensionnalité de la femme. Certaines sont scientifiques, d’autres musiciennes, d’autres femmes de ménage ou guérisseuses, d’autres encore actrices ou sex symbols : chacun sa tâche et son chantier. Il ne peut pas y avoir un seul oiseau dans la forêt. Ne serait-ce pas triste, d’ailleurs ?

Si demain, je suis, mettons, un militant antiraciste qui écrit pléthore d’articles sur le sujet, et que quelqu’un m’apostrophe parce que je n’ai pas parlé du féminisme, ou de tel autre sujet d’actualité (sur le mode « on ne vous entend pas sur ce sujet X ou Y »), il commet une injustice à mon endroit. Car je ne suis que moi ! Je ne peux pas être partout. Je suis ma propre personne et c’est déjà beaucoup.

Mais telle est la tragédie des célébrités. On les porte aux nues et on les écrase sous le poids de projections infinies, pour leur reprocher ensuite de n’être que des humains, de n’être qu’elles- mêmes, c’est-à-dire d’être limitées par une subjectivité.

Alors que c’est précisément ce qui fait la richesse d’un individu : sa pauvreté. Il est riche de ce dont il manque, de ce qu’il possède en excès, de ce qu’il est autant que de ce qu’il n’est pas, de ses viviers inexploités. Ses limites définissent son identité. Dans un monde où le temps n’est pas (encore ?) infini, c’est parce que je suis, mettons, un danseur tout entier consacré à son art, que j’ai pu atteindre un haut niveau en la matière. On pourrait me reprocher de ne pas savoir opérer des cœurs ou coudre. Et ce serait sans doute vrai. Mais ce n’est pas mon rôle ! C’est parce que je suis intensément une chose que j’y excelle, mais c’est aussi pour la même raison que d’autres causes m’échappent, ne me constituent pas autant que d’autres. C’est parce que je suis boulanger que je ne suis pas infirmier, c’est parce que je suis pompier que je ne suis pas instituteur. L’absolu ne peut être incarné ici que par une seule entité : nous tous en même temps. C’est ce que je nommerais « l’absolu collectif », par opposition à la limite individuelle et identitaire. Demander à un individu d’être tout, c’est lui demander d’être Dieu à lui tout seul. C’est un poids trop grand.

Si je peux être tout, c’est en fait précisément et uniquement à travers l’expérience des autres qui complète la mienne : le danseur de haut niveau effectue des mouvements virtuoses que je ne ferai jamais (en tout cas dans cette vie), le grand voyageur respire et vit à ma place des expériences que je ne vivrai jamais, le chanteur de chorale bulgare chante pour moi et à ma place, le jardinier dévoué à ses fleurs ou le sauveur dévoué à ses oiseaux agissent en mon nom, en notre nom à tous. Tous ces gens extérieurs sont un peu moi, ils me finissent. Et la somme de ces individualités précieuses forme le monde.

J’ose le dire : il nous faut apprendre à vivre un peu plus par procuration, dans le bon sens du terme. De se réjouir qu’un autre apporte sa marque sur le monde, différente et complémentaire de la nôtre, et de peindre ensemble un beau tableau qui est celui de l’humanité.

Car un individu peut être une part du gâteau. Mais il ne peut pas être le gâteau entier. Aussi délicieux soit-il. Et il n’y a absolument rien de mal à ça.

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Destruction de livres par Anthropic : la loi et la vergogne (Journal – IA)

Écrit et publié sur Facebook le 1er août 2026

Il y a quelques temps, le grand public a pris connaissance de ce qui a été nommé le « projet Panama » : Anthropic, entreprise d’intelligence artificielle, a acheté à des libraires des milliers de livres non réédités, afin d’en scanner et utiliser le contenu, puis de les détruire une fois qu’elle avait fait son affaire. Elle agit, en principe, en toute légalité. Et respecte le « fair use » qui autorise les IA à s’entraîner sur des oeuvres protégées acquises de manière légale et dont l’original n’est plus accessible au grand public. 

Pour certains, les réactions d’indignation semblent être un choeur de cris d’orfraie provenant de gens ignorants des réalités fatales du marché (une entreprise n’a-t-elle après tout pas le droit d’acheter des livres qu’on était prêt à lui vendre et dont apparemment peu de gens voulaient, et d’en disposer comme elle le souhaite ?). Mais bien d’autres, lecteurs chevronnés ou pas, auteurs ou pas, sont à l’inverse profondément choqués et abondent de comparaisons inquiétantes : incendie – cette fois volontaire – de la Bibliothèque d’Alexandrie, Farenheit 451, etc. 

C’est que ces derniers ont très bien compris l’atteinte au sacré nichée dans ce genre d’acte a priori purement matériel : on s’en prend, de manière unilatérale, sous couvert de pouvoir économique, au patrimoine de l’humanité, collectif et essentiel. 

Il y a ce qu’on a le droit de faire, ce que la loi nous autorise à faire ou plutôt ne nous interdit pas. Et il y a… la vergogne. Notre monde crève de l’absence de distinction entre les deux. Parce qu’on peut, alors on fait, et même, on pense qu’on doit. Et on se moque du symbole, du sacré, qu’on prend pour dérisoires, alors qu’ils sont les colonnes porteuses du monde. 

J’ai vu passer sur Philitt il y a quelques mois cette phrase de l’Anti-Manifeste de Raymond Queneau, qui m’avait touchée, car elle disait en une ligne tout ce que je pensais à ce sujet : « Il n’y a pas d’action véritable s’il n’y a pas – quelque part – des saints qui prient ou des sages qui méditent. C’est ce que les Modernes n’ont pas compris. »

Pourtant, à première vue, c’est inutile. Que des gens vivent, aux frais de la communauté religieuse, dans leur coin, pour planter des tomates, et prier toute la journée, pendant que d’autres travaillent, c’est bien mignon, mais quel intérêt à part pour eux-mêmes ? Mais celui qui sait que le monde est essentiellement construit sur l’énergie, sur des forces subtiles et invisibles, que l’essentiel même, en fait, est invisible, sait aussi que c’est bien plus important que ça n’en a l’air. Que des oasis de compassion, de silence, de méditation, de connexion à des choses profondes et sacrées soient préservées dans la folie du monde, dans le ventre chaud des monastères et des temples, c’est justement ce qui permet bien souvent à ce même monde de continuer à exister et garder la tête hors de l’eau, surtout quand tant d’individus guidés par la cupidité et les valeurs les moins nobles sont prêts à le faire couler pour assouvir leurs intérêts. Nos ancêtres, qui n’avaient ni notre extrême rationalité ni nos réglementations, et qui valorisaient des choses qui nous semblent aujourd’hui relever de la clopinette, savaient que les lieux sacrés devaient être construits à des endroits spécifiques, et pas n’importe où, n’importe comment. Nous pensons savoir mieux qu’eux : leurs cathédrales à eux survivent. Les nôtres, non. 

C’est comme le travail maternel et féminin, souvent peu considéré, surtout dans la société actuelle qui valorise la productivité et le lucratif immédiats, et où passent donc à la trappe toutes les choses qui passent pour « inutiles en apparence ». Un peu comme si l’on négligeait de planter des arbres et de semer de nouvelles graines, sous prétexte de se concentrer sur les gros fruits déjà mûrs, ceux qui peuvent nous nourrir immédiatement. Alors que les gros fruits mûrs, bien sûr, nous nourrissent aujourd’hui, mais que ce sont les semis qui nous nourriront demain ! Si des arbres meurent, d’autres doivent avoir la possibilité de naître, d’être plantés, pour que le monde puisse continuer d’exister. Mais ça, ce sont des choses subtiles, qui sont de l’ordre de la ressource sous terre, de l’humus, des choses qui ne se voient pas, pas tout de suite, et font pourtant toute la différence. La terre n’est pas juste la terre : elle doit être riche, préservée, pour qu’une vie également riche puisse y pousser et y prospérer – la perte colossale de nutriments accusée par les fruits et légumes ces dernières décennies, à cause de l’agriculture intensive, le démontre bien. Les tâches les plus ingrates en apparence, celles qui sont accomplies sans tambours ni trompettes, sont donc la fondation du monde. 

De même, mille choses qui semblent dérisoires, superflues, liées à l’apparat, ne le sont pas : le symbole et le sacré ne sont pas des guirlandes de Noël accrochées sur l’arbre mais bien la racine de tout ce qui poussera demain. 

Ici, le sacré, le symbole, c’est qu’on ne détruit pas pour des raisons marchandes et pécuniaires des livres qui, à cause de cette destruction, n’existeront plus pour toujours, ne laisseront plus de trace, surtout quand on a la possibilité et les moyens d’éviter ça. D’ailleurs, il n’y a même pas besoin ici de faire appel à des notions de transcendance. Le bon sens pur suffit : on sait bien que même pour se nourrir – pour ceux d’entre nous qui mangent encore de la carne -, on ne tire pas sur un oiseau qui est une espèce en voie de disparition : on se rabat poliment sur une grive ou un merle. Cela, les anciens, ceux des tribus dites « primitives » qui existent encore à travers le monde, ceux qui vivent proches de la terre, le savent et le respectent autant que possible. 

Par ailleurs, quand on a du fric à ne plus savoir quoi en faire, et qu’on peut ensuite redistribuer ces livres, les offrir à des bibliothèques, en faire un fonds, ou à la rigueur détruire les copies physiques mais numériser le contenu, priver le monde d’une partie de sa propre mémoire relève du gâchis. Car c’est la mémoire du monde qui tient dans ces livres, même les plus dérisoires, ceux qui précisément sont parfois redécouverts par les générations futures et érigés en chefs d’oeuvre, là où dans le présent, ce n’est pas toujours la qualité qui l’emporte.

Mais notre société regorge de gens qui traquent les vices juridiques, les failles dans lesquelles s’engouffrer pour assouvir leur cupidité, avant de jouer ensuite les saintes-nitouches en expliquant que rien ne leur interdisait d’agir ainsi, de gens qui ignorent ou font mine d’ignorer le subtil, le sacré, l’évident, toujours à leur propre profit. C’est un comportement de prédateur. Les pires rapaces dans nos sociétés prospèrent sur cette ambiguïté, sur le fait que la loi ne dise pas tout, et que rien n’interdise certains agissements, en particulier s’ils sont en effet trop rares, marginaux ou nouveaux, relevant du cas particulier ou inédit, pour que des textes de lois existent à ce sujet, ou que leur nocivité paraît ne pas pouvoir être mesurée dans l’immédiat. Surtout dans un monde où la réglementation est forte, où l’informel se réduit comme peau de chagrin, ils peuvent se cacher derrière l’absence d’une règle officielle et établie pour dire : « Après tout, si rien ne me l’interdit, c’est que tout m’y autorise ». 

Mais la loi est faite pour donner un canevas, un squelette, pas pour s’occuper de chaque cas particulier, pas pour dire aux gens qu’ils doivent se laver les mains en sortant des chiottes, dire bonjour à leur voisin dans la cage d’escalier, ou demander au petit vieux s’il a besoin d’aide pour monter ses courses au lieu de le laisser ramper bossu jusqu’au dernier étage. Là, c’est justement la vergogne des individus, le bon sens et le sens collectif, la subtilité, l’honneur, l’intégrité, le principe, la compassion, le respect de l’autre, et tout ce qui est de l’ordre de l’informel, qui doivent prendre la place. 

Ces individus font semblant de l’ignorer, d’ignorer le sens commun qui doit aussi présider aux actes, ce qui leur permet de s’affranchir du civisme élémentaire pour agir, sans cesse, dans leur intérêt personnel, et au détriment du reste du monde. Ce qui est d’autant plus ironique quand on considère l’aspect « collectiviste » de l’IA : il s’agissait, devait s’agir, de mettre des savoirs et savoir-faire, connaissances, à la portée de tout le monde ; de briser, dit-on, un « privilège », bref, de mutualiser ce qui appartenait autrefois à une caste de passionnés ayant bossé leur sujet à fond. Pourtant, les fruits sont privatisés. On dit agir dans l’intérêt du monde mais on agit surtout dans l’intérêt du sien, de sa crèmerie, et on ajoute tous les jours à son escarcelle un nouvel acte orienté au détriment du collectif au service duquel on disait se mettre. 

La vergogne n’a pas besoin de la loi des hommes pour savoir que ce qui a été fait ici ne se fait pas. Oui, je peux laisser mon petit vieux de tout à l’heure ramper avec ses courses et se casser la figure dans les escaliers au milieu de ses tomates et de son camembert (et partir du principe que seule la non-assistance à personne en danger est condamnée par la loi, pas la non-assistance à personne en difficulté), je peux refuser un bout de pain à mon prochain ou mon lointain, mais ce n’est pas parce que rien ne me l’interdit que je dois le faire, et je sais bien dans mon for intérieur que si je le fais, je blesse un peu plus le monde à chaque fois, que j’agis en dessous de ce qu’il réclame, en dessous de moi-même et de mon humanité.

Car nous appartenons au monde, et nous avons à lui rendre des comptes. Rendre des comptes à Dieu, ou à l’Univers ou au Grand Tout, pour les croyants, du reste, ce n’est pas invoquer le ciel ou passer en procès devant le tout puissant, mais bien reconnaître le sacré de son voisin et prendre soin de lui ; comprendre que le divin se niche là. 

Aux États-Unis, lorsqu’une personne atteint un haut niveau de réussite sociale et/ou pécuniaire, elle doit ensuite aider la communauté. On appelle ça le principe du « give back » : rendre un peu de ce qu’on a reçu. Notez d’ailleurs qu’on ne dit pas « give », donner tout court, mais bien « give back » : rendre. Car toute personne lucide et honnête avec elle-même sait qu’elle ne réussit jamais totalement seule. Cette pratique remet les pieds sur terre : au lieu de se vanter de ce qu’on a construit, on se souvient surtout que ça n’a de valeur que lorsque c’est mis au service des autres, et surtout qu’on n’est soi-même pas arrivé là sans se hisser sur ce qui a été construit par d’autres avant nous, que la réussite n’est pas à mettre uniquement sur le compte de son propre génie, qu’elle ne doit pas juste alimenter notre propre orgueil. Le fruit rend hommage à la terre qui l’a rendu possible. La boucle est bouclée. C’est à ce principe que ces gens s’arrachent quand ils agissent ainsi. Ils mutualisent les ressources d’autrui… en expliquant ensuite qu’ils ne doivent rien à personne. Ils braconnent le savoir du monde, pour ensuite le détruire et en priver les autres. Et invoquent les lois du marché et l’absence de réglementation ou de loi sur le sujet pour se défendre des attaques potentielles contre leur cupidité. 

Certains disent pour les défendre : « Quelle différence avec le fait d’acheter un livre et de le garder chez soi ou ensuite de le perdre, ou de le jeter, ou de le laisser dormir dans un grenier ? » « Après tout, si personne ne les a achetés jusque là, si ces livres ne sont plus vendus, c’est que personne n’en voulait, alors ça change quoi qu’on les détruise ensuite ? » « On a le droit d’acheter un livre et de faire ce qu’on veut ensuite avec, surtout si personne n’avait daigné l’acheter avant ».

Déjà, ce n’est pas tout à fait vrai : les livres ont été achetés à des libraires, ils étaient donc dans le circuit commercial, présentés pour être achetés, et pas dans un sombre entrepôt, ne demandant qu’à être détruits. Cependant, il est juste que de très nombreux livres (et surtout les derniers exemplaires) dorment dans des bibliothèques où ils ne sont pas lus, et ne le seront jamais. La différence c’est que quasiment aucun lecteur ne détruit sciemment les bouquins qu’il a achetés, même quand ils lui sont inutiles, et qu’il n’y a pas à grande échelle un mouvement de destruction des livres. Parfois, il y a un procédé organique qui fait disparaître les livres : le temps, l’indifférence, l’oubli, la mort. Alors qu’ici, c’est un acte délibéré, même si ce n’est pas le but direct mais un simple dommage collatéral de l’avidité compétitive.

On a tous déjà eu à faire du tri dans notre bibliothèque : par manque de place, à cause d’un déménagement, d’un changement de vie, ou d’un désir de faire de l’espace pour d’autres livres. On sait aussi tous ce qu’on fait à ce moment-là, surtout quand on détient un livre rare ou qu’on a eu du mal à trouver : on les envoie chez un parent qui a de la place chez lui, on les stocke dans une cave ou un grenier, on les donne autour de soi, on les met dans la boîte à livres la plus proche, on en fait don à la bibliothèque du coin, ou à un organisme de bienfaisance qui pourra ou les revendre, ou les donner à son tour. On ne les jette pas à la poubelle ! On ne les détruit pas ! Ou bien rarement… 

On sait que souvent, les éditeurs envoient au ‘pilon’ (c’est-à-dire à la destruction) leurs livres invendus, faute de pouvoir stocker l’excédent (c’est un peu hélas le même principe que la grande distribution qui jette les invendus alimentaires, et on peut d’ailleurs le déplorer et estimer que la société doit sortir d’un tel système). Mais il y a que les livres envoyés au pilon, qui viennent en général de sortir, ne sont pas inexistants ou définitivement éteints sur le marché ; il y a que les maisons d’édition ne savent pas où les stocker par manque de place et qu’elles impriment beaucoup trop de livres pour se permettre de garder l’excédent. Mais ces compagnies d’IA ont de l’argent à ne plus savoir quoi en faire. Elles n’ont pas sur les bras toutes les quelques semaines plusieurs milliers d’exemplaires en trop d’un livre encore en circulation ou aisément trouvables. Dans le cas présent, les livres sont en exemplaires uniques. Me concernant, la seule fois où j’ai détruit un livre, c’est quand celui qui l’avait écrit m’avait causé un beau chagrin d’amour. Et son livre, alors encore commercialisé, était tout sauf une rareté. L’inverse me paraîtrait relever du sacrilège. 

Du reste, on précisera que le « projet Panama » a été gardé secret : Anthropic savait très bien que les gens y réagiraient. Et pas comme des indignés de service qui sautent au plafond pour tout avant même de comprendre, mais comme des citoyens qui ont parfaitement compris ce qu’on cherchait à leur voler. C’est du même acabit que les compagnies de la Tech qui ont pour projet de rendre les individus addicts à leurs plateformes, comme en témoignent des fuites de leurs correspondances et documents internes. Le secret sur ces pratiques n’est pas gardé à cause de l’ignorance du public et des colères parfois primitives et stupides dont il est capable, mais à cause, cette fois (c’est assez rare pour le souligner !) de la lucidité qu’on lui pressent. 

De la même manière que notre monde crève de ne plus voir l’effort des saints, des moines, des mères, il crève de considérer que la culture de l’informel, du bon sens, de la vergogne, n’ont aucune place, et que seule la loi officielle a de la valeur, et que même, cette dernière autorise tout ce qu’elle autorise, c’est-à-dire qu’elle autorise moralement tout ce qu’elle autorise légalement. La loi n’a jamais prétendu remplacer le monde, le respect, le civisme, la compassion. Elle érige les grandes lignes et simplifie la vie en société. Elle n’est pas là pour en gérer les détails.

Certains disent que le monde s’est féminisé, que les valeurs féminines règneraient partout : c’est à la fois vrai et faux. Les valeurs féminines sont défendues, mais souvent sous une forme atrophiée, défigurée… ou partielle. La modèle d’Only Fans – et je n’ai rien contre elle évidemment – peut faire fortune, c’est sûr, mais l’infirmière et la mère dévouée sont en posture bien plus ingrate. Le sacré du féminin, le sens du repos, la lenteur, l’organique, la maternité, le soin, le don de soi, la gratuité, les petits actes, la générosité simple d’un plat fait de ses mains et d’un instant de partage qui cimente les liens essentiels et les solidarités vitales, la méditation, le rituel, sont tous les jours mutilés par une société qui les perçoit comme inutiles et qui n’a d’yeux que pour les grands exploits, souvent d’essence masculine. Évidemment, ici, je caricature : il y a des femmes qui commettent des exploits qui feraient rougir les hommes et des hommes qui cultivent le jardin qui nourrit les âmes et les coeurs autour de chez eux (et d’ailleurs chaque individu doit trouver en soi les deux, du reste, pour s’approcher d’une forme d’aboutissement : la polarité masculine, et la polarité féminine). Mais je parle là en termes d’archétypes purs. Cet archétype féminin décrit plus haut, celui de la force discrète, des labeurs invisibles, est chaque jour dévalué, c’est indéniable. 

Notre société ne rémunère pas beaucoup (et là je ne parle pas que d’argent mais aussi de reconnaissance) ce versant féminin spécifique de l’existence. Elle le déconsidère, précisément de la même manière qu’elle déconsidère l’invisible, le sacré, le symbole, mais aussi l’informel… et donc la vergogne qui en découle. Et c’est sur les bases d’une telle société que l’on peut, toute honte bue, détruire des livres.

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L’IA résout de grands problèmes mathématiques : l’humain au service de la machine ? (3 juin 2026)

Écrit et publié sur Facebook le 3 juin 2026 C’est étrange comme transition et comme période : on ne sait pas encore de quoi sera fait le monde et quels territoires seront laissés à l’homme après l’IA. Ici, un mathématicien, … Lire la suite →

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Universaliser Hamza

Écrit le 14-15 juillet 2026, publié le 15 juillet 2026 sur Facebook.

Ce qui est remarquable dans le cas de Hamza, c’est la coopération totale de ses parents avec ses actes. Ils savent, mais ils laissent faire. Pire, ils brocardent de « racistes » toute critique à son endroit (et nous ne parlons pas là des attaques réellement racistes), alors que ses faits d’armes ne se résument plus à arroser les passants, mais à l’agression et l’insulte de plusieurs individus, notamment femmes et enfants, avec entre autres un nez cassé, des biens privés ou publics dégradés, etc.

Beaucoup de parents ont des enfants qui font n’importe quoi mais ils n’approuvent pas les actes de ces derniers. Souvent, ils sont sincèrement désemparés et dépassés par les événements. Et ce, même quand les actes de leurs enfants sont directement ou indirectement la conséquence de l’éducation reçue : car hélas, l’éducation ne vient pas toujours avec un manuel, certains ont fait du mieux qu’ils pouvaient mais ont pris les mauvaises décisions en pensant bien faire, n’ont pas su faire preuve d’autorité.
Parfois, des drames en arrière-plan (décès ou absence d’un parent, harcèlement à l’école, agression sexuelle pendant l’enfance, etc) ont fortement favorisé cette situation. On mesure les difficultés d’une mère qui a perdu son mari, élève seule ses enfants et travaille beaucoup pour subvenir à leurs besoins, et qui doit gérer la colère face à la vie et le mal-être de ces derniers, voire leur violence, et qui ne sait pas forcément s’imposer. Surtout quand les enfants en question sont des garçons dans la fleur de l’âge, devenus presque des hommes, bien plus forts qu’elle.

Mais dans tous les cas, et c’est déjà un immense premier pas : le problème est admis par ces parents.

Le recours au village, à la communauté, à l’aide ou à l’autorité du monde extérieur, dans l’intérêt de l’enfant, est alors possible
: ils ne demandent même souvent que ça ! Qu’on les aide. Il y a convergence des constats du milieu familial et du milieu extérieur sur la situation : une coopération peut s’établir entre les deux.

On se souvient de l’émission Pascal le grand frère, où un éducateur spécialisé venait discipliner un jeune parti à la dérive, et qui faisait vivre à son entourage un calvaire, avec des méthodes à la dure, parfois contestées (on peut s’interroger sur le fait d’exhiber ces jeunes en public, à la télévision), et une fermeté proportionnelle à l’insoumission du jeune en question. Une telle démarche était possible précisément parce que les parents, désespérés, en venaient à faire appel à lui. D’autres parents emmenaient leurs enfants chez le psy. D’autres encore leur agitaient la menace d’être envoyés au pensionnat ou renvoyés « au bled ». Pourquoi ces menaces faisaient-elles peur ? Car là-bas, l’enfant serait extirpé d’un environnement qui encourage voire valorise ses bêtises, extirpé aussi de l’anonymat et du manque de solidarité des communautés urbaines qui lui permettent d’agir un peu n’importe comment sans être remis en place par tout le village (car le village est soudé, de par sa situation microcosmique, ses habitants possèdent des intérêts communs, et ils sont donc propres à agir comme un seul homme face à un individu pour se défendre) ; il sera aussi extirpé d’une abondance (voire d’une surstimulation) qui lui permet de renouveler sans cesse ses cibles et l’objet de ses convoitises délinquantes. Surtout, il serait confronté à l’ordre. L’ordre exercé par des individus qui ne sont pas de sa famille (pour le pensionnat), ou qui le sont de manière assez lointaine pour ne rien lui passer, qui sont suffisamment présents physiquement pour le surveiller et l’encadrer, et qui ont la vie suffisamment difficile pour ne pas y aller de main morte (pour le bled). S’il désobéit à une personne d’autorité, 15 autres viendront en aide à cette dernière. Il n’y a pas d’échappatoire. La sanction ou la limite tombe toujours.

Quand il faut se lever tous les matins et faire son lit au carré, sous peine de punition, ou aider à s’occuper des animaux, du fumier, des champs, du potager, sinon on ne mange pas, alors la vie se réduit à l’essentiel, et crée presque un état de méditation, de reconnexion au sens élémentaire de l’existence : tout a un impact immédiat et tangible. L’acte n’est pas séparé de ses conséquences. Si l’on ne coupe pas le bois pour l’hiver, alors on aura froid. Si l’on ne nourrit pas les poules, elles ne donneront pas l’œuf qui fait le repas. Un grand nombre d’enfants sont revenus transformés de ces expériences, un peu comme à une époque, certains hommes disaient que le service militaire leur avait remis les idées en place et leur avait tout appris. Car ils ont pu se hisser à une meilleure idée d’eux-mêmes.

Et évidemment, je ne nie pas les dérives possibles favorisées par ces expériences. Ex : les agressions sexuelles dans certains pensionnats ; et même en fait potentiellement dans les familles éloignées « au bled »…). Cela n’en demeure pas moins instructif.

Enfant, je me souviens que certains parents d’enfants classés turbulents autorisaient même la maîtresse à donner une gifle à leur enfant en cas de mauvaise conduite ; évidemment, cette dernière refusait. Mais en tout cas, les parents avaient fondamentalement conscience des problématiques de leur enfant et ne les minimisaient pas.

Que certaines de ces méthodes soient exactement les bonnes ou pas n’est pas la question, on voit qu’en tout cas, il y avait ici une volonté sincère de la part des parents d’admettre comme justes les constats du milieu extérieur sur leur enfant : à savoir, que ce dernier avait pris une mauvaise direction et qu’une action sérieuse était obligatoire pour que les choses changent.

Mais comment agir face à des parents qui ne sont pas mortifiés à l’idée de savoir que leur enfant a cassé le nez de quelqu’un ou qu’il est entré par effraction dans l’appartement d’une femme en la traitant de « sale pute » ?

Leur enfant fait des conneries toute la journée, et quand il rentre, il reçoit presque une médaille. Et là, non seulement, le foyer ne l’aide pas à vaincre ses démons, mais même, l’encourage, l’enlise, le maintient dans cette version de lui-même. Car lorsque les parents de Hamza, face aux actes graves de leur fils, continuent de le laisser dehors, au lieu de l’obliger à remplir des cahiers de vacances, passer la serpillière, et regarder le plafond de sa chambre, quand ses parents s’en prennent même à ceux qui osent le critiquer, cette coopération entre autorité parentale et autorité extérieure, qui se donnent habituellement la main pour tenter de venir à bout du problème, n’est pas possible.

La seule solution, dans le cas présent, c’est de réfléchir à un moyen de faire coopérer les parents, et, s’ils ne le font pas, je le crains, c’est d’extraire l’oisillon du nid, au moins pour une certaine période.

Si Hamza avait passé tout l’été à aider dans ses activités un agriculteur en galère de la campagne française (avec un bonus financier bienvenu pour ce dernier), et à enfourcher du foin, à faire du bénévolat (clown ?) dans les hôpitaux face à des enfants malades ou à des petits vieux, à préparer de grandes quantités de repas pour les SDF, ou à trimer un peu dans le bâtiment avec les mecs qui construisent du concret, non seulement il n’aurait sans doute pas eu le temps de penser à faire des bêtises, mais il aurait beaucoup appris de lui-même et des autres et serait revenu différent de l’expérience.

Je me demande même si, dans le fond, le désir de destruction ne résulte pas du désir froissé d’apprendre à connaître les autres : c’est une manière d’entrer en contact. L’ « autre » étant lointain, on le blesse pour parvenir à se faire voir de lui, pour obtenir qu’il nous voie et nous aime. 

Bref, ce qui me semble la solution dans le cas de ce garçon, c’est de l’éloigner d’un environnement qui ne lui rend pas service et intensifie même tous ses graves travers, de le mettre dans une institution semblable à un pensionnat, de l’inscrire au moins pour une certaine période dans un endroit qui applique un contrôle strict, et qui ne fasse pas de sa guérison un fait annexe mais une priorité absolue qui éclipse tout le reste.

Ce qui peut raisonner un enfant, c’est aussi parfois le prêtre ou l’imam : en étant confronté à la notion de bien et de mal, à quelque chose de plus grand que lui, et pas juste en termes de loi des hommes mais aussi en termes cosmiques, il peut apprendre à peser le poids de ses actes, en toute solennité ; s’ajoute à cela la déférence naturelle envers l’homme de Dieu, celui dont il est normalement reconnu qu’il consacre sa vie au bien des autres. De là surgirait alors peut-être un sentiment qui ferait beaucoup de bien à Hamza : la honte. La vergogne. La honte de ses actes, face à des gens qui se battent pour rendre le monde meilleur, et dont il ne voudrait pas compliquer la tâche.

Une honte qui ne doit pas être une destination finale mais un tremplin. Quand on arrive dans un environnement qui donne la première place au bien de la communauté et d’autrui, et ce au nom du sacré, où le bien et le juste sont la loi, et qu’on y arrive comme une tâche de vin sur un chemisier blanc, on est en général dans ses petits souliers. Alors, on cherche à devenir meilleur.

Être pendant les vacances le commis de l’imam du coin, devoir aider la femme de ménage de la mosquée, ou la secrétaire, organiser les actions pour les pauvres, voilà qui changerait quelque peu son regard sur lui-même et le monde.

Bref, ce n’est pas une « tarte dans la gueule » qui aiderait Hamza mais une confrontation, pleine d’amour mais ferme, ô combien ferme, inflexiblement ferme, avec le Bien.

Et avec des figures qui incarneront l’ « autre », sous sa version la plus noble et aussi la plus ferme, et avec lesquelles Hamza devra composer.
Car pour le moment, les « autres » sont abstraits, ce sont des passants, des victimes avec un visage mais sans nom, dont rien ne lui dit qu’ils doivent être respectés et qu’il ne tient pas en estime suffisante pour les épargner de ses méfaits, dont il ne connaît pas les vertus, l’humanité.
Ou bien ce sont son clan, ses potes, sa famille, des gens dont il a l’intime connaissance, mais qui ne sont du coup plus « les autres » : ils appartiennent au nid.
Ici, le défi est de sortir du clanisme, et de voir comme digne de respect ce qui est extérieur à soi et au microcosme humain qui prolonge notre petite personne (amis, famille).
En étant obligé de côtoyer et de se soumettre à l’autorité de cet « autre », un « autre » à la fois ferme et qui ne lui laissera pas le choix de faire ce qu’il veut, mais aussi noble et qui lui donnera à voir une belle idée de l’humain, Hamza aura l’occasion de comprendre que la figure de l’ « autre » est digne de respect et que commettre un méfait envers un individu, c’est insulter quelque chose de beaucoup plus grand que soi, à commencer par soi-même.

Bref, ce qu’il faut, c’est universaliser Hamza.

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Il faut sauver le petit Hamza…

L’affaire Hamza La Douane ne me fait pas rire du tout. Aucun des deux discours proposés dans les deux camps qui s’opposent à son sujet ne me semble constructif ni convenable. Entre ceux qui le dénigrent parce qu’il est arabe, et ceux qui le défendent strictement pour les mêmes raisons, entre ceux qui parlent de lui en des termes dégradants, moquent son poids, ses origines, et ceux qui en font un adorable petit ange qui ne fait que s’adonner aux facéties communes à toutes les personnes de son âge, il me semble qu’il y a un juste milieu qui s’appelle le vrai.

Qu’un gamin de 14 ans fasse des blagues et arrose des passants, passe encore. On a presque tous sonné aux portes quand on était enfants, certains ont jeté des ballons d’eau par les fenêtres, ce sont souvent les actes d’un enfant de cet âge, qui joue et teste l’autorité des adultes, jauge son propre pouvoir et fait l’apprentissage des limites. Et s’il est indéniable qu’en certaines circonstances, on enlève parfois aux enfants non blancs (sous-entendu, noirs et arabes) le droit à l’innocence et le droit d’être des enfants, interprétant leur moindre transgression adolescente comme un crime ou un fait politique, et qu’il est pertinent de chercher à éviter ce biais autant que possible, les évènements impliquant Hamza ne sont guère classables dans la catégorie des facéties inoffensives.

Hamza a cassé le nez d’un passant, qui a du porter plainte. Hamza terrorise les femmes, en a coincé une dans un urinoir – sur la vidéo qui témoigne de cet acte, on entend cette dernière hurler, la voix paniquée -, est rentré par effraction chez une autre en la traitant de pute. Hamza vole des chips dans le distributeur du métro, des bouteilles dans les magasins, et même des téléphones (ce serait le motif de sa garde à vue). Hamza a jeté des gens dans l’eau – et quand on connaît l’état de propreté de la Seine à Paris, qui a occasionné des maladies jusqu’aux athlètes des JO de Paris, on ne minimisera vraiment pas ce fait, qui revient à jeter quelqu’un dans les égouts. Quand ce ne sont pas des gens, Hamza jette dans le Canal St Martin des chaises ou encore un panneau de signalisation fraîchement dérobé à son emplacement. Hamza a aussi balancé une trottinette sur ce qui semble être un bateau : au delà du potentiel dommage matériel non négligeable, il aurait pu blesser très grièvement quelqu’un, voire le tuer. Etc, etc. La liste n’est sans doute pas exhaustive hélas.

Cela pouvait prêter à sourire quand il s’agissait d’arroser les passants, notamment en pleine canicule – sur des vidéos, on voit même des policiers prendre part de bon coeur à une bataille d’eau, et tant mieux : ce sont des moments de vivre ensemble qui font plaisir à voir. À la rigueur, même, leur réclamer 2€ pour passer en guise de « frais de douane », comme les enfants réclament « des bonbons ou un sort » à Halloween, tant que c’est sur le ton de la facétie sans suite. Mais nous avons dépassé de très loin ce stade des petites transgressions adolescentes.

Comment est-il possible de continuer à croire que nous sommes dans l’anodin ? Ce garçon est un danger public, et il est aussi un danger pour lui-même. Nulle personne saine d’esprit n’agit ainsi : il y a là, forcément, un immense problème de fond, une souffrance, et la véritable justesse consiste à ne surtout pas minimiser la gravité de ses actes. On s’indigne qu’il ait été mis en garde à vue ? Ce qui est sûr, c’est qu’il doit être pour le moment partout sauf dans la rue, où il a déjà fait beaucoup trop de dégâts pour circuler en liberté.

Je rappelle qu’Hamza est un enfant et que tout discours lui déniant son enfance n’est non seulement pas constructif, mais est même dangereux. Mais c’est justement au nom de cette enfance qu’il aurait fallu être intransigeant dès le départ avec lui, afin de ne pas le retrouver dans 5 ou 10 ans dans les pages de faits divers. C’est pour le protéger, d’abord de lui-même, et protéger les autres, qu’il aurait fallu fixer des règles à son endroit, ou plutôt lui faire respecter celles qui existent déjà, usant aussi bien de pédagogie sur le long terme que de sanctions non négociables dans l’immédiat. C’est parce qu’il est un enfant qu’il faut d’autant plus, au moment où la « peinture » est encore fraîche, redoubler d’efforts pour ne pas le laisser s’enliser dans la violence, avec le risque qu’il lui soit ensuite encore plus difficile de revenir des réflexes dans lesquels il se sera figé.

Le défendre des attaques indignes contre ses origines (ou son physique) est une chose. En revanche, le dédouaner de ses actes les plus graves à cause de ces dernières, et les imposer en excuse ou argument politique, est non seulement déplacé, mais il s’agit peut-être même d’une forme de racisme détourné, de paternalisme : c’est considérer qu’un petit arabe comme lui n’a, en gros, pas vocation à faire autre chose de sa vie que traîner dans les rues et faire n’importe quoi. Hamza ne mérite pas qu’on le sauve de ce sort funeste ? Ses potentielles futures victimes non plus ? Il faudrait le laisser tuer quelqu’un ? Finir en taule dans 10 ans ?

D’ailleurs, le plus drôle, c’est que cette complaisance me semble provenir essentiellement de petits blancs prétendument de gauche. Je connais peu de français d’origine arabe ou maghrébine qui soient amusés par les frasques d’Hamza (de même que récemment, les péripéties de Gonas, femme noire enceinte et à la rue car refusant un logement social en banlieue, ont suscité beaucoup de critiques chez des tweetos noirs). Déjà, car (surprise ! Ça vous étonne ?), la plupart d’entre eux n’aspirent pas à vivre dans le Bronx ou dans la merde, et qu’ils n’ont pas besoin de prouver leur absence de racisme par mille courbettes grotesques. Et surtout, car eux connaissent le prix réel de ce laxisme vis à vis de quelques individus fautifs appartenant à leur communauté : la stigmatisation de tous les autres.

Pourtant, Hamza pourrait mettre sa facétie, son répondant et son incroyable énergie au service d’autre chose. Il pourrait prendre des cours de théâtre, se développer à travers une discipline, écrire des punchlines.

Mais une certaine fraction de gauche un peu arrogante – qui éduque ses enfants et leur donne justement accès à toutes ces activités – considère qu’il n’est bon qu’à gâcher son potentiel, balancer des trottinettes et traiter des femmes de putes. Les mêmes qui se piquent de féminisme le reste du temps – parfois jusqu’à l’excès ou l’injuste -, les mêmes qui revendiquent la non-violence, l’écologie ou la compassion, font semblant de ne voir aucun problème dans ces tristes faits d’armes qui en sont l’antithèse. Un feu intérieur – et Hamza ne semble pas en manquer – permet, lorsqu’il est bien canalisé, de créer. Mais lorsqu’il ne l’est pas, hélas, il est vite employé à la destruction et la rébellion sans cause. Et c’est ici ce qui est en train de se produire.

Passons sur ceux qui agitent l’existence de fautes plus graves commises par d’autres pour justifier celles d’Hamza : cela n’a aucun sens. On peut condamner les deux sans distinction.

Honnêtement, lorsque je vois ces images qui circulent sur internet, violentes et sans appel, je m’interroge : a-t-on affaire à un pur sociopathe déjà difficilement récupérable, car désormais trop installé dans ses usages, manquant de la compassion la plus élémentaire, n’ayant soit pas conscience des conséquences potentielles de ses actes, ou étant – ce serait encore pire -, fondamentalement indifférent à ces dernières, c’est-à-dire la souffrance d’autrui ? Ou simplement à un gosse qui, faute de se voir imposer des limites, grisé par une forme de « célébrité du mal » sur internet et conscient des fascinations amusées qu’il suscite, cherche à aller encore plus loin ou faire fructifier cette ressource de transgression, gosse qu’une belle pichenette et une fermeté bienveillante pourraient pousser de nouveau sur le droit chemin ?

Il est en fait peut-être à la lisière des deux, et c’est là que se trouve justement le crime des adultes, et notamment de ceux incarnant une autorité (journalistes, intellectuels, « têtes d’affiche ») qui font oeuvre de complaisance à son endroit : il est peut-être précisément à un tournant décisif de sa jeune vie, et les adultes qui devraient le protéger (car tout adulte a le devoir de protéger les enfants de notre société, qu’il s’agisse des siens ou non) le laissent sciemment s’engager sur une pente bien funeste, convaincus visiblement de ce qu’il ne mérite pas mieux que ça.

Sur une vidéo, où il est interrogé, notamment sur ses parents, dont l’absence ou l’inaction étonne forcément le quidam ordinaire, il explique que sa mère n’est pas au courant de ses actes (plus tard, on apprendra même qu’elle le défend, et taxe de « racistes » les critiques à l’égard de son fils) et que son père, oui ; et que ce dernier ne voit aucun problème à ce qu’il fait. Là se dessine un début d’explication : celle de la négligence, du laisser-faire. Car en effet, il faut avoir atteint un rare degré de négligence pour laisser son enfant se dégrader et dégrader les autres de la sorte.

Hamza cherche à attirer l’attention, sans doute, à détruire et se faire remarquer.

Poser des limites est une forme d’amour : c’est avoir assez de considération envers l’autre pour vouloir qu’il s’édifie en individu et citoyen libre et respectable, c’est vouloir le hisser à la hauteur de la plus belle idée de lui-même. Lorsqu’on n’en pose pas en face d’un enfant qui fait acte de violence, on lui signale qu’il n’est pas très important à nos yeux qu’il se dégrade, qu’on est indifférent au fait de le voir péricliter et se corrompre. On lui manque en réalité de respect. Et c’est sur ces bases branlantes, et le sentiment de ne pas mériter la considération que démontre la fermeté, que l’enfant se construit. Et si l’on ne peut pas toujours influer en bien sur le devenir d’un individu, le sauver de ses bassesses, et parfois d’un destin karmique, une fois que ce dernier a commis ses graves erreurs, il faut au moins le mettre hors d’état de nuire ou de prospérer, étant admis qu’il faut au moins sauver les meubles, et les autres innocents de ses actes. Je ne dis pas que l’autorité seule est la réponse à tout, qu’il ne faut pas aussi donner aux enfants de l’amour, de la bienveillance, de la pédagogie en amont. Mais dans un premier temps, quand ça saigne, il faut stopper l’hémorragie, empêcher l’infection de s’étendre. Le bon sens, c’est de comprendre que certains individus n’ont pas encore acquis cette base solide qu’est le civisme et la compassion pour se gérer seuls et vivre avec les autres sans leur nuire. C’est les aider à développer ces vertus mais c’est aussi, tant qu’ils ne possèdent pas ces dernières, les empêcher d’exercer en toute impunité leur pouvoir mal géré, et de le faire au détriment du reste de la société.

C’est normalement le rôle de l’adulte de couper le robinet, quand ce dernier est mis au service de l’inondation du bien collectif. Il est vicieux de faire passer ces actes graves pour de simples jeux d’enfant. Ce que d’ailleurs certains prétendent tolérer sur Hamza, ils ne l’admettraient jamais sur leurs propres enfants, et sans doute parce qu’ils aiment ces derniers et veulent leur bien.

Nous avons presque tous fait des bêtises lorsque nous étions enfants, et certaines étaient peut-être même amusantes, surtout avec le recul, mais la différence, c’est que la plupart d’entre nous avons été corrigés à temps par les adultes. Personne ne nous a applaudis pour ces dernières. Encore moins défendus ou encouragés. Nos parents ont peut-être réprimé un rire en privé sur nos faits d’armes du jour, mais ils savaient qu’il ne fallait pas laisser faire. Savoir que la chose était en apparence anodine – car ce n’est pas non plus un crime de jeter par la fenêtre un ballon rempli d’eau sur un passant – et être capable d’en rire ne diminuait pas la nécessité d’agir : ces fautes, on le sait, s’accumulent et grandissent dans le temps lorsqu’elles sont banalisées. Là se trouve le rôle de l’adulte. Un gosse jette un ballon rempli d’eau par la fenêtre. C’est amusant vu comme ça et son parent en rira peut-être quand il aura le dos tourné, mais je ne connais quasiment aucun parent qui ne dirait pas aussi à son enfant d’arrêter, qui se rendrait complice de l’acte, voire l’encouragerait, aussi anodin puisse-t-il paraître. Car l’apprentissage de la non-nuisance à autrui est le début du civisme et de la considération. Et cela commence par les petites choses.

Comment se fait-il que le visage d’Hamza tourne à gauche à droite ? Qu’on le laisse s’enorgueillir, sa vanter de ses actes ? Devenir une petite icône des internets, un espèce de Monsieur Hulot débonnaire qui se balade à vélo en vapotant nonchalamment après ses cavalcades ? Comment se fait-il qu’il soit starifié, par des adultes qui enjambent sa vulnérabilité d’enfant pour en faire un divertissement ou une bête de foire, histoire de non seulement le laisser s’enfoncer dans l’impunité mais aussi de le rendre addict à l’attention malsaine qu’il suscite, et ce alors qu’il est manifestement déjà fragile psychologiquement et en manque cruel de structures ? Et ce alors qu’il met les autres en danger et se met en danger lui-même ?

Les gens qui participent à cette entreprise pensent-ils vraiment lui rendre service ? Ou se rendent-ils service à eux-mêmes – pour afficher leur coolitude, leur nonchalance, leur tolérance, qualités à la mode dans la société actuelle où il est de bon ton de s’en foutre plus que les autres -, et ce, au prix de l’avenir d’un gamin de 14 ans, de ses potentielles futures victimes, mais aussi de la paix sociale qui s’ébrèche un peu plus à chaque fois que complaisance est accordée à ce genre d’agissements ?

Dans quelques décennies ou siècles, peut-être, on parlera comme d’une anecdote amusante, ou d’un fait historique périphérique mais non moins instructif sur notre époque, de ces quelques semaines de l’été 2026, où une canicule a fait rage et qu’une terreur des rues de 14 ans nommée « Hamza la Douane » aura fait trembler Paris pendant quelques semaines, à l’image d’un Gavroche version diablotin – la presse étrangère se fait déjà l’écho de cette histoire en tout cas. On parlera aussi sans doute avec étonnement de la mollesse et de l’inaction des pouvoirs publics… et de la complaisance aveugle de certaines élites, qui deviendra l’illustration du laxisme nombriliste et hors sol qui s’obstine par delà les faits et le bon sens, dans un désir égoïste d’afficher sa coolitude. Mais en attendant, de tout cela, notre société souffre. Et si Hamza, pour le moment, a l’air de faire le mariole en toute impunité, il risque de ne pas tarder à en souffrir aussi lorsque ses actes grossiront et creuseront petit à petit un sillon de violence et de conséquences dont il aura le plus grand mal à sortir, et qui fera peut-être des victimes au passage. C’est ce gâchis-là qui devrait en premier lieu indigner et tourmenter nos donneurs de leçons.

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Rêves d’ailleurs / Dreams of elsewhere (lecture de poème + extrait de journal)

Lecture de ce poème déjà écrit et publié ici même en octobre 2020, pour mon compte Instagram @the.universal.poetry

Je remets cependant le texte ici, ainsi que sa traduction littérale (et ce d’autant plus que j’ai entre temps changé… un mot ! 😉 – « Les oiseaux sont beaux lorsqu’ils volent librement » a désormais remplacé « les oiseaux sont beaux parce qu’ils volent librement »). De même, quelques commentaires que j’ajoute au poème, et un extrait de mon journal datant de 2020.


Rêves d’ailleurs

Je ne peux pas ne pas rêver
A des rêves d’ailleurs
Mon corps est là, prisonnier
Mon coeur est voyageur

Happé tout entier par un horizon prometteur
Meilleur

Je vis pour aujourd’hui, je brûle pour demain
Pour tout ce qui est en fleurs

Une débauche de couleurs
Attend d’être admirée
Par des yeux peu ingrats

Tant de paysages
Attendent d’être fécondés
Par chacun de nos pas

Je peux aimer l’instant
Mais je ne peux pas le figer
Je ne peux pas rêver à des rêves passés

Le vent n’est pas fossile, la mer n’est pas de marbre, fixée dans son azur
Aujourd’hui comme hier, je continue de marcher jusqu’à la rupture

Je continuerai demain de vivre ma vie comme une grande aventure

Les oiseaux sont beaux parce qu’ils volent librement
Ils sont si tristes en cage
Alors dites-moi qui a 
Décidé que l’homme 
Devait prendre racine dans un seul paysage ?

L’oiseau a des ailes, moi j’ai des jambes longues, des idées court vêtues
Je reprendrai la route demain première heure
En direction d’un nouveau
Paradis perdu

J’irai poser mon pied sur la branche qui craque
Dans le silence des bois
J’irai gagner mon droit d’être libre et vivante
Dans ces paysages fous
Où la nature fait loi

Loin de vos fleuves sales, des poissons à deux sexes, des humains détraqués
Que la vue chaque soir d’un ciel sans étoiles
Ne fait pas frissonner.


*

Dreams of elsewhere

I cannot not dream
Of dreams of elsewhere.
My body is here, a prisoner,
My heart is a traveler.

Wholly drawn to a promising horizon,
A better one,

I live for today, I burn for tomorrow,
For all that is in flower.

An orgy of colors
Awaits to be admired
By eyes that are not ungrateful

So many landscapes
Await to be fecundated
By each of our steps

I can love the moment
But I cannot freeze it
I cannot dream of dreams from the past.

The wind is not a fossil, the sea is not of marble, fixed in its azure
Today as yesterday, I keep on walking until the breaking point

Tomorrow I will keep on living my life as a great adventure

Birds are beautiful when they fly freely
They are so sad in cage
So tell me, who
Decided that man
Should take root in a single landscape ?

The bird has wings, me I have long legs, short clothed ideas
I’ll hit the road again first thing tomorrow
Heading towards a new
Lost paradise

I’ll go placing my foot on the creaking branch
In the silence of the woods
I’ll go and earn my right to be free and alive
In these wild landscapes
Where nature makes law, 

Far from your filthy rivers, your two-sexed fish, your deranged humans, 
Whom the sight of a starless sky each night
Doesn’t make shudder.

*

Commentaire, 27 juin 2026 :

Ce poème sur le voyage et l’ailleurs m’est venu, c’est ironique, durant l’année 2020, celle du confinement. En octobre, le 2 sans doute (car Facebook m’apprend que je l’ai publié le lendemain, le 3). C’était le soir, j’étais dans mon lit, m’apprêtant à dormir, quand une phrase m’est venue. Je la trouvais tellement ordinaire, presque pas digne d’être retranscrite en vérité, mais j’étais comme poussée par une nécessité : il me fallait l’écrire. Les suivantes sont venues tout aussi naturellement et là encore, je n’en pensais pas grand chose, je me contentais juste d’écrire ce qui me venait. En quelques minutes à peine, le temps de taper le texte sur mon téléphone, le poème était terminé. Je me suis endormie avec cette paix que l’on a au coeur lorsque la maison est propre et rangée, le devoir du jour accompli, sans pour autant trouver ce poème intéressant : c’était juste de l’hygiène, voilà, un truc qu’on a besoin d’écrire, et d’écrire tel quel, juste pour se sortir l’épine du pied. C’est seulement le lendemain que je l’ai relu pour la première fois. Et que j’ai ressenti quelque chose : ce n’était pas parce que ce poème m’avait été facile à écrire, qu’il n’était pas issu d’une idée que j’avais idéalisée pendant 6 mois avant de la concrétiser, qu’il était insignifiant. L’instant aussi peut-être un cadeau. Je m’étais abandonnée, et le fruit de cet abandon n’était peut-être pas ridicule. C’était même ça, la poésie : l’abandon. C’est comme si les vannes s’étaient ouvertes. Une forme de confiance, d’ouverture à mon instinct, à la capacité d’errance que demande l’écriture. Comme un chakra supplémentaire qui s’ouvre, une aventure qui se débloque. Ce soir-là, c’était comme si j’avais appris à écrire une seconde fois. Plus librement. Comme si j’avais compris que j’avais le droit de rester sauvage, mais que je n’étais pas obligée de me cabrer en face de l’écriture, que c’était parfois un geste simple et non une lutte, et sûrement pas une denrée qui avait besoin d’être rare, non, que je pouvais écrire dans l’élan, que j’avais juste à commencer, à continuer, et que c’était précisément l’abandon à l’idée de l’instant qui emmenait la suivante. Et que cela n’empêchait en rien l’excellence. Je me compliquais l’écriture comme si c’était une expédition avant laquelle il fallait vérifier que tout était bien là ! Quelques mois avant d’écrire ce poème, après des années à nier à mon corps ses besoins, je remangeais de nouveau : ce n’était sans doute pas un hasard. On oppose souvent le corps et l’esprit, mais en redevenant aussi un corps, mon esprit avait peut-être obtenu de nouveau un nid dans lequel grandir. Alors de même, c’est parfois en s’abandonnant à l’instant que l’on touche à une forme d’éternité. J’ai publié ce poème sur Facebook le lendemain de son écriture et il avait à l’époque touché des gens. Je sentais que le regard porté sur mon texte était autre, inhabituel. C’est que moi-même j’avais changé. 

En astrologie, mon Noeud Sud en Cancer, en maison 9, fait de moi une nomade, sans doute, et j’ai souvent éprouvé la nostalgie d’un ailleurs. Ce poème a été écrit quelques mois après mon opposition nodale. 

Voici un extrait de mon journal rédigé la même année (quelque part en 2020) :

« J’ai souvent peur d’écrire car je sais la limite des mots et c’est comme si je craignais de ruiner la pureté du message originel que je porte en moi en cherchant à traduire ce dernier par des mots. Il y a un deuil à faire, le deuil de ce qui n’est pas essentiel. Je dois accepter l’idée qu’il ne puisse y avoir au final qu’une essence, et ça m’est difficile. Que cette essence, justement, est plus intense et signifiante que l’intégralité de ce qui est en moi. Le soleil donne tout de lui-même mais il ne parvient pourtant à nous que ses rayonnements : de même, nous écrivains devons apprendre à ne pas tout donner mais à donner l’essentiel : tout ne pourra jamais être donné, trouvé, dit, sauf à fossiliser chaque instant de vie dans des pages qui deviendraient alors indigestes. Le temps manque. C’est l’urgence et la sélection qui affinent l’œuvre. C’est l’essence qu’il faut rechercher. Ce qui compte, c’est ce que nous choisissons de dire. 

C’est sans doute tout le parcours d’un Noeud Sud en Cancer en Maison 9 / Noeud Nord en Capricorne en Maison 3 (note : il s’agit de mon placement astrologique)

Le message et l’idéal (maison 9) originel et intérieur (Cancer) doit se traduire avec des mots (maison 3) concrets et essentiels (Capricorne). L’idéal doit devenir quotidien et actes. Il faut apprendre, comme le Capricorne, à faire et concrétiser, à manifester Dieu sur terre au lieu de rêver à lui. Il faut apprendre, comme le Gémeaux, à vivre dans l’instant, à donner les mots tels qu’ils sont et tels qu’ils viennent, ne pas perdre de temps quand on en manque et préférer la parole imparfaite au silence infertile et perfectionniste, en comprenant justement que les mots que l’on donne dans l’instant ont leur sagesse à eux, leur rythme, leur sens ; ils sont parfaits à leur manière. C’est faire confiance à l’aujourd’hui que d’être capable de donner les mots qui nous viennent dans l’instant, sans les remettre à demain. Comprendre que demain, justement, ils seront sclérosés, fossilisés, regrettés. C’est dans l’instant, dans l’instant qu’il faut dire. L’attente et le travail doivent bien sûr être de mise, mais tant qu’ils permettent de purger les mots des idées parasites ou des humeurs ; de les révéler, de leur offrir un piédestal, une direction, un sens, une perfection ; il faut parfois laisser les mots s’affiner, se perfectionner, oui, mais jamais au point de leur faire dépasser la date de péremption ; jamais au point de garder en soi les mots jusqu’à ce qu’ils pourrissent et n’aient plus de sens. Tout cela, parce qu’on les a voulus parfaits. Quand ils sont déjà bien plus que cela, oui, bien plus : ils sont vivants. » 

–

Commentary in English, for readers who visit this site :

This poem about travel and faraway places came to me, ironically, during 2020, the year of the lockdown. It was in October, probably on the 2nd (since Facebook tells me I posted it the next day, the 3rd). It was evening ; I was in bed, getting ready to sleep, when a line came to me. I thought it was so ordinary, hardly worth transcribing to be honest, but I felt compelled by some inner necessity : I had to write it down. The next lines came just as naturally, and once again, I didn’t think much of them ; I was simply writing down whatever came to my mind. In just a few minutes, the time it took to type the text on my phone, the poem was finished. I fell asleep with that sense of peace you feel in your heart when the house is clean and tidy, the day’s work done, though I didn’t find the poem particularly interesting : it was just a matter of hygiene, that’s all, something you need to write, and write exactly as it comes, just to get the thorn off your foot. It wasn’t until the next day that I reread it for the first time. And that’s when I felt something : just because this poem had been easy for me to write, just because it didn’t stem from an idea I’d idealized for six months before bringing it to life, didn’t mean it was insignificant. Perhaps the moment itself was a gift. I surrendered, and the result of that surrender might not have been ridiculous after all. That was even what poetry was all about : surrendering. It was as if the floodgates had opened. A sense of trust, of openness to my instincts, to the capacity for wandering that writing demands. Like an extra chakra opening up, an adventure unfolding. That evening, it was as if I’d learned to write a second time. More freely. As if I’d realized that I had the right to remain wild, but that I wasn’t obliged to resist writing, that it was sometimes a simple move rather than a struggle, and certainly not a commodity that needed to be scarce, no, that I could write on a whim, that I just had to start, to keep going, and that it was surrendering to the idea of the moment that led to the next one. And that this in no way precluded excellence. I was overcomplicating my writing as if it were an expedition before which I had to make sure everything was there ! A few months before writing this poem, after years of denying my body its needs, I had started eating again : this was undoubtedly no coincidence. We often pit the body against the mind, but by becoming a body once again, my mind had perhaps found a new nest in which to grow. In the same way, it’s sometimes by surrendering to the moment that we touch upon a form of eternity. I posted this poem on Facebook the day after I wrote it, and at the time, it resonated with people. I sensed that the gaze cast upon my text was different, unusual. It was that I myself had changed. 

In astrology, my South Node in Cancer, in the 9th house, makes me a nomad, undoubtedly, and I’ve often felt a longing for somewhere else. This poem was written a few months after my nodal opposition. 

On my blog, I go into more detail and also share an excerpt from a journal entry written around the same time, which touches on this same idea.

Excerpt from my journal written that same year (sometime in 2020) :

« I’m often afraid to write because I know the limits of words, and it’s as if I’m afraid of ruining the purity of the original message I carry within me by trying to translate it into words. There’s a process of letting go, letting go of what isn’t essential. I must accept the idea that, in the end, there can be only one essence, and that is difficult for me. That this essence, precisely, is more intense and meaningful than the totality of what is within me. The sun gives its all, yet it reaches us only through its rays : in the same way, we writers must learn not to give everything but to give what is essential, for we can never give, find, or say everything, unless we fossilize every moment of life on pages that would then become indigestible. Time is short. It is urgency and selection that refine the work. It is the essence that we must seek. What matters is what we choose to say.

This is undoubtedly the entire journey of a South Node in Cancer in the 9th House / North Node in Capricorn in the 3rd House (note : this is my astrological placement)

The original and inner (Cancer) message and ideal (9th House) must be expressed through concrete and essential (Capricorn) words (3rd House). The ideal must become part of daily life and action. We must learn, like Capricorn, to act and bring things to fruition, to manifest God on earth rather than merely dreaming of Him. We must learn, like Gemini, to live in the moment, to speak words as they are and as they come, not to waste time when we’re short on it, and to prefer imperfect speech to barren, perfectionist silence, understanding precisely that the words we speak in the moment have their own wisdom, their own rhythm, their own meaning ; they are perfect in their own way. It is to trust the today to be able to speak the words that come to us in the moment, without putting them off until tomorrow. To understand that tomorrow, precisely, they will be ossified, fossilized, and regretted. It is in the moment, in the very moment, that we must speak. Patience and hard work are, of course, essential, but only as long as they allow us to purge the words of parasitic ideas or moods ; to reveal them, to offer them a pedestal, a direction, a meaning, a perfection ; sometimes you have to let words refine themselves, perfect themselves, yes, but never to the point of letting them pass their expiration date ; never to the point of keeping them inside until they rot and lose all meaning. All because we wanted them to be perfect. When they are already so much more than that, yes, so much more : they are alive. » 

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À la musique, d’Arthur Rimbaud (lecture de poème)

Publié ce 21 juin 2026, à l’occasion de la Fête de la Musique, sur mon compte Instagram the.universal.poetry . Cette fois, j’ai un peu innové, je n’ai pas seulement mis les sous-titres en anglais, mais aussi le texte original ! Il s’agit donc d’un double sous-titrage. Je pensais que ce serait bien d’avoir les deux. Peut-être que c’est ce que je vais continuer de faire, à l’avenir.

Aujourd’hui, 21 juin, se tient comme chaque année, la Fête de la Musique. Une fête très importante en France, mais aussi dans plus d’une centaine de pays désormais. Durant une journée, celle du solstice d’été, la musique est à l’honneur. Dans tout le pays, dans toutes les villes, petites ou grandes, des concerts sont organisés, officiels, officieux, improvisés, qu’importe ! Il suffit de sortir dehors pour trouver son bonheur. Une petite fanfare tzigane joue dans un parc. Quinze mètres plus loin, c’est un petit groupe de rock anonyme qui égrène ses chansons sur un bout de trottoir. Ailleurs, un rappeur, une chanteuse de jazz ou encore un ténor d’opéra. Tout autant d’artistes, amateurs ou professionnels, qui nous rappellent que la musique appartient à tout le monde, dans son étonnante et superbe diversité. Les grandes foules où les corps se pressent et se heurtent jusqu’à se confondre côtoient les modestes rassemblements devant lesquels, parfois, quelques passants dansent. C’est comme passer à chaque fois d’un décor à un autre ! Dans les bars, cafés et péniches, partout, de la musique, une orgie de musique ! Et jamais de cacophonie. De la gaieté, de la joie, les oiseaux qui chantent, et les humains aussi, le plaisir d’accueillir de nouveau l’été, et de célébrer ensemble la musique qui nous est si chère. Alors, forcément, à cette occasion, un poème s’est imposé : À la musique d’Arthur Rimbaud. Écrit alors qu’il avait 15 ans, le prodige y peint un superbe tableau à la française, où, entre les postures guindées et les vanités superficielles, la musique, la fête, la joie simple et l’émerveillement du poète parviennent toujours à se frayer un chemin. L’enchantement romantique surgit, dans ce moment simple où l’on s’accorde le droit d’être simplement charmé et ému par son environnement. La vie, en somme.


Version traduite de mon texte, publiée sur Instagram :

Today, 21 June, as it does every year, the Fête de la Musique (Music Day) is taking place. A very important festival in France, and also in over a hundred countries now. For one day, the summer solstice, music takes center stage. Across the country, in every town and city, large and small, concerts are organized : official, unofficial, improvised, it doesn’t matter! You only have to step outside to find something to your liking. A small gypsy brass band is playing in a park. Fifteen meters further on, an obscure little rock band is strumming away on a patch of pavement. Somewhere else, a rapper, a jazz singer or even an opera tenor. All these artists, whether amateur or professional, remind us that music belongs to everyone, in all its astonishing and magnificent diversity. Large crowds, where bodies jostle and bump into one another until they become indistinguishable, stand side by side with smaller gatherings, in front of which a few passers-by sometimes dance. It’s like moving from one setting to another. In bars, cafés and houseboats, everywhere, there’s music, a veritable feast of music ! And never a hint of cacophony. Cheerfulness, joy, birds singing (and people too), the pleasure of welcoming summer back, and celebrating together the music we hold so dear. 
So, naturally, on this occasion, one poem seemed obvious : ‘To Music’ by Arthur Rimbaud. Written when he was just 15, the prodigy paints there a superb French-style tableau, where, amidst the stiff posturing and superficial vanities, music, celebration, simple joy and the poet’s sense of wonder always manage to find their way through. Romantic enchantment arises from that simple moment when we allow ourselves to be simply charmed and smitten by our surroundings. Life, in short.

Texte original français :

À la musique, d’Arthur Rimbaud

Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

– L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
Les gros bureaux bouffis traînant leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;

Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent :  » En somme !…  »

Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d’où le tabac par brins
Déborde – vous savez, c’est de la contrebande ; –

Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes…

– Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.

J’ai bientôt déniché la bottine, le bas…
– Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas…
– Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres…

–

Traduction littérale anglaise :

To Music, by Arthur Rimbaud

On the square carved into petty little lawns,
A square where everything is proper, the trees and the flowers,
All the puffed up bourgeois, strangled by the heat,
Carry, on Thursday evenings, their jealous little antics.

– The military band, in the middle of the garden,
Swings its shakos in the Waltz of the Fifes :
Around it, in the front rows, parades the dandy ;
The notary clings to his numbered trinkets.

Rentiers with lorgnettes underline every false note :
The bloated bigwigs dragging their stout ladies,
Beside whom go, like officious mahouts,
Those whose flounces have the look of advertisements ;

On the green benches, clubs of retired grocers,
Poking the sand with their knob-handled cane,
With utmost seriousness, discuss the treaties,
Then take snuff, and resume: « In short!… »

Spreading across his bench the roundness of his hips,
A bourgeois with light-colored buttons, and a Flemish paunch,
Savors his onnaing, whence tobacco in strands
Overflows — you know, it’s contraband ; —

Along the green lawns, snicker the rascals ;
And, made amorous by the song of the trombones,
Very naïve, and smoking roses, the pioupious (« birdies » : simple soldiers)
Caress the babies to cajole the maids…

Me, I am, disheveled like a student, 
Under the green chestnut trees, the lively little girls : 
They know it well ; and turn, laughing, 
Toward me, their eyes full of indiscreet things.

I don’t say a word : I keep on looking
The flesh of their white necks, embroidered with wild locks :
I follow, beneath the bodice and the frail finery,
The divine back after the curve of the shoulders.

I soon have unearthed the boot, the stocking…
— I reconstruct the bodies, burning with beautiful fevers.
They find me funny and speak to each other in hushed tones…
— And I feel the kisses coming to my lips…

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Si tu le veux / If you want (lecture de poème)

Écrit (et publié sur Facebook) le 5 juin 2025

Texte original :

Si tu le veux

Ne joue pas
À des jeux stupides avec moi
Parce que quand je suis amoureuse
Je deviens dangereuse
Ne fais pas de petits confettis avec mon petit coeur
Je risquerais de jouer aux fléchettes sur le tien
Avec en guise de projectile
Un poignard oriental
Dis plutôt au ciel de nous laisser passer
Nous avons un univers à visiter
Des étoiles avec lesquelles
Faire connaissance
Et l’éternité
Pour nous embrasser
Ici même
Sous un soleil de feu
Si tu le veux


Traduction littérale en anglais :

If you want to

Don’t play

Stupid games with me
Because when I’m in love 
I become dangerous 
Don’t make little confetti out of my little heart
I might end up playing darts on yours
With, as a projectile,
An oriental dagger.
Tell the sky to let us pass instead
We have a universe to visit
Stars to
Get to know
And the eternity
To kiss each other
Right here
Under a sun of fire
If you want to

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