La stigmatisation de la drague de rue est une criminalisation du désir des classes populaires

Écrit et publié sur Facebook le 11 février 2026

J’avais vu passer, il y a quelques mois, la vidéo d’une jeune et jolie Tiktokeuse ou Instagrammeuse, je ne sais plus, qui tournait en dérision son sentiment de frustration lorsque, se baladant dans les rues un soir dans une tenue très féminine, elle réalisait que les garçons ne l’abordaient même pas. Ce qu’elle déplorait, bien sûr. Et une grande partie des commentaires provenait il me semble d’hommes, qui disaient plus ou moins : en effet, vous avez fait de nous des harceleurs dès qu’on osait vous regarder et maintenant, vous en payez le prix. On ne vous aborde plus.

Faisant partie des femmes ayant ardemment dénoncé l’amalgame entre drague de rue et harcèlement sexuel, il y a 10-15 ans, au plus fort de la « 3e vague féministe », cette vidéo m’a forcément rappelé des souvenirs. Elle est l’illustration, en effet, du fossé total qui s’est creusé entre les sexes, ces dernières années, notamment chez les jeunes générations, à cause d’une instrumentalisation du féminisme visant à une criminalisation puritaine du désir, en particulier celui des hommes. Et évidemment, elle m’a donné de l’espoir : que des jeunes femmes, par ailleurs totalement libres et autonomes, à l’aise avec leur féminité, s’emparent désormais de ce sujet et expriment une frustration de ne plus se faire draguer, même sous un angle humoristique, est l’indice que le bon sens, longtemps réprimé, est en train de ressurgir inévitablement. Car on ne peut en effet pas continuer comme ça plus longtemps, quand on voit la méfiance totale entre les jeunes femmes et les jeunes hommes, et l’impossibilité totale qu’ils semblent avoir à véritablement se rencontrer, au sens profond, à se comprendre, à éprouver ne serait-ce qu’un peu d’empathie pour le sort du sexe opposé sans avoir l’impression de trahir le leur, dans un combat de cour d’école un peu ridicule et dont nous avons tous, semble-t-il, passé l’âge. Comment pourraient-ils même se respecter, s’aimer, se reproduire ? 

Mais enfin, ce furent quand même de longues années confisquées à la liberté de s’aborder, avec des conséquences nombreuses et profondes, sur les hommes comme sur les femmes ; et une profonde entaille sur l’estime de soi de nombreux jeunes garçons à qui on a fait payer les dérives commises par certains individus de leur sexe – on se permet moins de faire l’inverse avec les dérives féminines dans l’espace médiatique officiel – et qu’on a laissés grandir avec le martelage dévalorisant et stigmatisant de certains discours qui généralisent des déceptions personnelles (« Men are trash » ; ce qui est à la rigueur compréhensible pour exprimer son dépit en privé, sur le mode infantile « ils sont vraiment tous pareils » après une rupture, mais un peu moins en slogan officiel d’une idéologie). 

La criminalisation de la drague de rue n’est pas seulement la criminalisation du désir masculin, même respectueux du consentement – qui se répercute ensuite sur les femmes. Elle est en fait aussi la criminalisation du désir des classes populaires. Plus frontal, plus direct, plus physique dans son expression, contrairement aux classes bourgeoises chez lequel il est plus social, intériorisé, parfois transactionnel, puisque beaucoup de gens ayant un capital essaient de le sauvegarder, de le faire prospérer. La bourgeoise de 35 ans qui travaille dans la communication et qui fait très bien la différence entre son coeur et ses intérêts financiers, couchant et sortant avec divers hommes auxquels elle cède la première place dans le monde de ses fantasmes, puis en épousant encore un autre assigné, lui, à la vie ordinaire, ou trompant son mari stable (qu’elle ne veut pas surtout pas quitter à cause de « tout ce qu’on a construit ensemble » : en gros, l’argent), un exemple vu 1000 fois, en est une bonne illustration. 

Les classes populaires assument pour la plupart davantage l’immédiateté du désir qui préside à la relation amoureuse. La rue est donc un terrain de jeu pour ces dernières. En leur enlevant ce dernier, la féministe bourgeoise lectrice de Cosmopolitain décrète que seuls les réflexes de sa caste sont acceptables pour ce qui est des sentiments. Surtout, dans une xénophobie authentique, et sachant que les plus à même de la draguer seront aujourd’hui des jeunes de banlieue, elle exprime sans même le savoir son mépris pour le jeune arabe ou africain des quartiers, dont elle estime au fond d’elle-même qu’il n’est pas assez bien pour avoir le droit de la convoiter ou l’aborder, même si elle n’ose pas le dire ainsi. 

Le concept du « no zob in job » (« pas de bite au boulot »), qui a beaucoup fleuri ces dernières années, et qui invite à ne surtout pas mélanger vie professionnelle et sentimentale, et à ne pas avoir de relations sexuelles ou amoureuse avec un collège de travail, participe indirectement de ce même puritanisme bourgeois, de cette même criminalisation du désir des classes populaires. Évidemment, dans les cercles fermés (culturels, artistiques, intellectuels, etc) où tout le monde se connaît, la réputation joue un rôle, on craint la tâche, la relation amoureuse qui se termine dans l’acrimonie et déteint sur la vie professionnelle. D’où la tentation de cloisonnement. Chacun fait comme il l’entend et je ne juge pas les gens qui ont des réflexes auto-protecteurs, tant que ça ne concerne qu’eux-mêmes. Et il ne s’agit évidemment pas de nier les rapports de force potentiels au travail qui incitent à la prudence (il serait par exemple indiqué, dans certains cas, pour éviter les conflits d’intérêt, de démissionner d’un poste si l’on poursuit une histoire d’amour avec son supérieur hiérarchique). Mais là encore, la vulgate selon laquelle ce type de relation, qui commence au travail, serait problématique par essence, s’est énormément répandue et a eu des effets sur tout le monde, alors même qu’elle peut déboucher sur de véritables rencontres, alors même que 80% des gens ont déjà eu une histoire d’amour au travail (étude de Zety), et que 14-15% des gens ont rencontré leur conjoint de cette manière, alors même que le travail est le lieu où beaucoup d’individus passent le plus clair de leur temps. D’ailleurs, selon cette même étude de Zety, si une moyenne de 80% des gens ont eu une histoire d’amour au travail, de grandes différences générationnelles se font jour : car cette situation concerne 90% des Boomers, 81% des GenX, 76% des Millenials, 70% des GenZ. 

Pour expliquer cette baisse faramineuse, on a du mal à trouver d’autres explications qu’une forme de précaution grandissante chez les plus jeunes, qui rend simplement la situation de moins en moins bien perçue (l’idéologie du « No zob in job » évoquée plus haut et la peur d’être étiquetés comme prédateurs pour certains). Car les jeunes générations ne sont pas moins intéressées par l’amour et les rencontres, et surtout, elles sont plus seules que jamais, souvent acculées aux applications pour trouver un partenaire : elles devraient donc sauter sur l’aubaine de trouver un amoureux. 

Selon la même étude, 68% des gens pensent qu’on ne peut plus tomber amoureux au travail. Et si l’on rentre dans le détail, on apprend que ces 68% recouvrent 56% des femmes contre… 79% des hommes. Que les hommes soient devenus bien plus rétifs que les femmes à tomber amoureux au travail, sans doute par peur d’être perçus comme prédateurs ou profiteurs, et d’y perdre leur réputation, illustre à quel point les rencontres amoureuses en milieu professionnel sont désormais de l’ordre du terrain miné, estampillées dangereuses. 

Et lorsque l’on repousse petit à petit les rencontres au travail dans la catégorie « inacceptable », ce sont avant tout les classes populaires que l’on vise, encore une fois. 

Car tandis que les féministes aux ongles vernis de rouge, lectrices conformistes de Cosmopolitain et Simone de Beauvoir, iront faire les belles sur les rooftops branchés de Paris en sirotant des cocktails à 18€, passeront leurs vacances à Portofino, courront les vernissages et les soirées triées sur le volet, la fille des classes populaires – dont le budget sortie ou loisirs est en plus mis à rude épreuve ces dernières années – voit s’effacer une autre opportunité de rencontre. 

On peut même se demander s’il n’y a pas dans certains cas extrêmes l’expression d’une compétition intrasexuelle inconsciente. Car criminaliser la drague de rue, c’est surtout décider que le désir qui rapproche les êtres n’a pas vocation à être quelque chose d’immédiat. Qu’il doit être réfléchi, intériorisé, pesé et soupesé, circonscrit à des zones où il peut échapper à cette immédiateté, seule manière de le rendre respectable et noble selon les critères bourgeois. Et qui en tirerait le meilleur parti ? Les femmes qui se sentent les moins à même d’attirer ce désir immédiat, qui redoutent de n’être pas aussi abordées que d’autres. En supprimant la drague de rue pour toutes, les comparatifs se dissolvent d’eux-mêmes. Dans la rue, il n’y aura plus ni belle ni moche, ni jeune ni vieille, juste une « armée des ombres » qui ne s’adresse pas la parole et va d’un point A à un point B en regardant le sol ou son téléphone. 

La jeune fille de milieu populaire à la beauté miraculeuse, bientôt abîmée par une vie difficile peut-être, vouée à être caissière ou secrétaire, a dans la rue les mêmes chances qu’une bourgeoise d’être abordée par des hommes qu’elle ne fréquente peut-être pas au quotidien – médecins, avocats – et qui seront, eux, généralement un peu moins regardants sur la classe sociale de cette femme. Inconsciemment, c’est ce prérogative que protègent les bourgeoises en décrétant que la parle rare des classes populaires ne pourra plus mettre un pied sur le territoire qu’elles voudraient se réserver. 

Même si l’on peut évidemment modérer ce propos, tant il est vrai que les codes diffèrent entre les classes sociales : on se reconnaît, même dans la rue, des codes communs (vestimentaires, esthétiques, intellectuels, même dans l’apparence et la façon de se mouvoir ; on reproduit souvent un entre-soi et ce n’est pas un problème d’ailleurs d’avoir à cet égard ses goûts propres). Et l’on se marie davantage entre gens de même classe, pas seulement parce qu’on est davantage amené à rencontrer des gens de son groupe, mais aussi parce qu’on est souvent davantage amené à les désirer. Mais il y a quelques décennies, la mixité sociale appliquée aux sentiments semblait tout de même plus fréquente qu’aujourd’hui ; il était encore courant pour les femmes de toutes catégories sociales, à l’époque où ces dernières étaient moins autonomes financièrement, d’entamer des études juste pour rencontrer un garçon qui deviendrait un mari, les études en question étant interrompues au bout d’1 an ou 2 une fois la trouvaille actée, débouchant effectivement sur le mariage des deux jeunes oiseaux. Si nous avons sans doute des attirances innées pour ce qui nous ressemble, et donc pour les gens qui seront souvent de classe similaire, ce qui n’est pas un crime en soi, depuis quelques décennies, la part d’individus potentiellement encline à la mixité voit se réduire les possibilités de concrétisation de cette dernière. 

Évidemment, un autre critère s’est ajouté, c’est indéniable : les mariages ne durant plus toujours toute une vie, avoir un conjoint, une conjointe, d’un autre milieu social, c’est prendre le risque, surtout si on est mal tombé, d’âpres querelles financières de patrimoine et d’argent, pendant le divorce. Ce qui renforce sans doute la méfiance des mieux lotis à l’égard de ceux qui gagnent moins bien leur vie. Donc évidemment, il ne s’agit pas de dire que la stigmatisation de la drague de rue est le seul élément ayant réduit la mixité sociale dans les couples, mais c’en est un tout de même. 

D’ailleurs, par quoi a-t-on remplacé le regard volé dans le métro qui débouche parfois sur une conversation décisive ? Les applications de rencontre ! Celles-là même qui sont en réalité tout autant fondées sur l’attirance immédiate (certes complétées souvent par une description, mais forcément succincte, quand elle n’est pas mensongère), et surtout, qui abolissent chez l’humain moderne en quête de certitude l’élément d’imprévisibilité si menaçant : car cette drague-là, sur des applications réservées à cet effet, n’importune pas, ne fait pas perdre de temps, n’oblige pas à discuter avec celui qui ne nous intéresse pas ne serait-ce que pour décliner son offre : l’autre étant un simple profil à swiper, pas besoin de « sortir de sa route », pas besoin d’enlever ses écouteurs et d’éteindre sa musique pour répondre, pas besoin de regarder l’autre dans les yeux (au final, on est tenté de répondre : les mêmes qui pensent que la drague de rue déshumanise, sur le mode « morceau de viande », avalisent et utilisent souvent ces applis). Et là, nous ne parlons même pas des critères beaucoup plus cliniques et caricaturaux et restrictifs que permettent ces applis, qui tendent à l’optimisation et abolissent le charme imprévisible des rencontres, en plus d’effacer de fait de notre horizon une bonne partie des individus qui pourraient en réalité nous plaire, tant il est vrai que nous sommes rarement capables de dessiner nous-mêmes notre propre idéal.

Un peu comme la bourgeoisie serait, selon des études scandinaves, moins à même de faire preuve de solidarité, d’empathie et de générosité (ce n’est pas systématique mais c’est une moyenne), car l’argent lui permet de déléguer un certain nombre de tâches là où les pauvres dépendent souvent des autres, cette même bourgeoisie serait sans doute aussi plus à même de chercher à couper court à tout ce qui ne lui convient pas ou lui fait perdre du temps (en se faisant aborder directement dans la rue par exemple), avec l’idée d’optimiser sans cesse. Quitte à abolir la part d’imprévisible qui constitue les relations humaines, qui engage un effort de part et d’autre, mais qui offre aussi aux dites relations ce que les applis ou les endroits « réservés aux rencontres » ne peuvent pas offrir : la narration. Car le fait est qu’à peu près personne ne rêve de rencontrer son conjoint dans un endroit déjà balisé pour les rencontres, comme une appli, ou une soirée de speed dating. Les gens rêvent d’une belle rencontre sur le sable chaud, dans une bibliothèque, à un concert de guitare, à une soirée où les pouls s’accordent à une musique effrénée, ou dans le couloir d’un immeuble, pas de rencontrer l’amour après avoir swipé sur 50 profils. Ces applications, qui sont en effet une solution de facilité bien utile pour beaucoup de gens, n’en demeurent pas moins des plateformes utilisées par dépit, pour combler les manquements de la « vie réelle » à favoriser les rencontres de qualité – soit parce qu’on s’est avachi dans la paresse apathique propres à notre époque à laquelle les smartphones nous inclinent, soit parce qu’on est seul ou pauvre et qu’on ressent comme difficile le fait de cultiver des liens sociaux et des loisirs qui soient propices à la rencontre amoureuse, soit parce qu’on est séduit par leurs promesses d’abondance facile (le monde entier dans un petit écran !).

Évidemment, rien n’est absolu : en ce sens, il existe des femmes qui ne sont pas bourgeoises et qui ont désormais adopté ce discours. C’est d’ailleurs souvent ainsi que les choses se passent : les plus bourgeois imposent des codes, et les autres les copient, parfois parce qu’ils y croient sincèrement (un point abordé juste après), parfois parce qu’ils veulent inconsciemment se sentir appartenir à cette bourgeoisie, sans même voir qu’ils ne jouent pas dans la même cour que les « bourgeois » et que ce qui est un détail pour ces derniers, dont ils peuvent aisément se priver, est pour eux bien plus nécessaire. Entre les jeunes filles de quartier populaires, belles et entourées, blasées de se faire aborder 50 fois par jour, et oubliant que ce n’est pas le cas de toutes les femmes, et que la rue était pour certaines un outil réel de rencontres, ou d’autres moins bien loties qui surjouent en réalité ce qu’elles n’ont pas ou singent une idéologie, les introverties sincères ou les déjà-en-couple, etc, les cas sont multiples et qui apportent de la complexité au débat. Mais il n’en demeure pas moins que l’angle sur lequel repose ce texte ne me semble pas totalement absurde : le refus total de la drague de rue (et nous parlons bien là, encore une fois, d’une drague respectueuse du consentement et de la dignité de l’autre) pourrait bien être une « croyance de luxe » réservée à ceux pour qui les opportunités de rencontre ne seront jamais un problème, parce qu’ils ont l’argent qui permet les sorties et les loisirs en abondance, ou le réseau qui assure les invitations aux bonnes soirées. 

Il reste, bien sûr, ceux qui, comme dit plus tôt, croient sincèrement qu’aborder une personne dans la rue serait une habitude animale et donc basse, bonne à être abandonnée. Pourtant, aborder une personne dans la rue n’est dans le fond pas différent du fait d’aborder en soirée, ou même sur une application où la photo et la présentation jouent un rôle primordial (bien plus que la soi-disant description, qui n’est souvent pas bien longue). Il n’y a en réalité là qu’une différence de formes, d’emballage, ce qui est parfois prompt à rassurer les individus en recherche de statut, d’exhibition de codes qu’ils perçoivent comme plus raffinés ou élitistes, mais qui recouvre les mêmes mécanismes. Plus le raffinement des codes augmente (et cela va en général de pair avec une forme de bourgeoisie, au moins d’esprit), plus l’on souhaite se soustraire au monde des sens et des instincts, perçu comme trop trivial, porteur d’illusions, d’éphémère, là où la rationalité pure détiendrait les clés de la vérité, et de la sagesse, de la durabilité, y compris dans la vie amoureuse. En fait, ces gens veulent réécrire le désir : vivre le désir… en le vidant précisément de ce qui le constitue. Et en dessinant des ailes d’ange autour d’une bite. Mais le cerveau, c’est fait pour réfléchir, pas pour aimer ! Une rencontre commence par du désir. Et il n’y a pas de honte à cela. En fait, notre corps est lui-même porteur d’une sagesse qui le dépasse. Par exemple, notre biologie profonde nous incline à être attirés ou repoussés par les odeurs de certaines personnes, et très indépendamment du fait que ces derniers « puent » ou non : nous sommes simplement capables de détecter, à partir de ce simple facteur, une compatibilité ou une incompatibilité génétique. Et cela nous est personnel, et n’a pas valeur universelle : le « déchet » de l’un sera le trésor de l’autre. Les couples affichent souvent de grandes similarités, même faciales. Et des études (notamment du HeartMath Institute (HMI)) démontrent que le coeur, que l’on oppose si souvent à notre cerveau, peut littéralement « prédire » certains évènements, avant leur survenue. Les intuitions ne nous trompent pas, elles nous guident. Mais beaucoup refusent de le voir, par impossibilité très moderne à se fier à des règles perçues comme invisibles, et non rationnelles. En ce sens, j’irai même plus loin et réitèrerai un constat effectué il y a déjà 10, 15 ans dans d’autres articles : le manque de foi spirituelle est à l’origine de bien des erreurs de jugement modernes. Et notre manière de gérer le désir n’y fait pas exception. Nous souhaitons désirer, tout en nous soustrayant aux règles mêmes du désir. Pourquoi ? Car nous les considérons comme basses et surtout, injustes. En l’absence de structures spirituelles comme le karma, le don divin, un ordre naturel qui régirait ce dernier pour le mieux, le désir devient une chose sale. Parce qu’il existe des gens qui sont plus désirés que d’autres, et que rien ne semble expliquer à première vue ce qui ne peut être perçu par l’esprit rationnel que comme une injustice, un facteur trop aléatoire pour être justifié, alors on condamne le désir au premier regard, celui-là même qui se déclenche dans la rue. Il y a donc là un questionnement moral sincère. 

Pourtant, s’il est vrai que des gens attirent plus que d’autres, attirer profondément et vraiment est à la portée de tous. Beaucoup d’individus qui ont eu la chance de vivre un coup de foudre ne sont pas des top models : ils se sont reconnus, tout simplement, parmi la foule. 

Car il n’y a pas, comme on le croit trop souvent, qu’un aspect purement plastique dans le désir. Au contraire, le vrai désir est très personnel, et s’oriente vers d’autres humains pleins de défauts. 

D’ailleurs, c’est drôle, mais je pense à une petite étude lue il y a quelques mois sur internet, et qui parlait des rencontres amoureuses chez les personnes plus âgées. Eh bien, ces derniers étaient beaucoup plus à même de vivre l’amour au premier regard, et de mettre fin immédiatement au « dating » avec une personne s’ils ne sentaient pas l’alchimie, la flamme. On arguerait pourtant que les plus âgés, se dégradant souvent un peu physiquement, ayant moins ce rayonnement terrible de la jeunesse, et nourrissant aussi moins d’illusions sur ce que doivent être la vie ou l’amour, seraient les plus à même de fuir l’idée des rencontres immédiates, de laisser une chance à cet individu qui ne leur plaît peut-être pas tant que ça, mais qui pourrait se révéler plus intéressant au fil des rencontres. Il faut croire que la sagesse et l’expérience les oriente au contraire vers l’immédiateté et l’intuition : ça prend, on continue, ça prend pas, on arrête. On laissera donc à nos sages ancêtres le mot de la fin.

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Loana : perle sans écrin, muse sans pygmalion

Écrit et publié le 26 mars 2026 sur Facebook

Capture d’écran d’une émission où elle était invitée.

Parmi les nombreux hommages de gens émus par la disparition de Loana, après une vie bien triste et constellée de rares coins de soleil, quelques voix plus critiques s’élèvent comme des aiguilles parmi les marguerites : « elle était connue pour être connue ». Selon eux, elle serait la première star française sans talent, et ces hommages seraient le témoignage d’une culture du néant qui érigerait en icônes des individus qui n’auraient pas mérité de l’être.

Soit. On ne peut pas me soupçonner de faire partie de ces gens qui pensent que tout se vaut juste pour éviter les accusations de snobisme.

J’ai regardé le premier Loft Story quand j’étais petite (à peine 10 ans), par automatisme populaire – dans mon milieu, on avait une télé, on la regardait, et cette émission était une nouveauté qui ne pouvait pas se rater.

Aujourd’hui, je ne regarde pas de télé-réalité, tout comme je ne suis pas vraiment d’influenceurs sur Instagram. Bref, ce monde ne m’intéresse pas plus que cela a priori. Et je ne fais sûrement pas partie de ceux qui érigent ces individus en idoles.

Pourtant, quelque chose me chiffonne et me blesse un peu pour elle, et pour d’autres, dans cet argumentaire. « Elle n’avait aucun talent », « c’était la première star française sans talent ».

Pourquoi étaient connues Ava Gardner, Grace Kelly, Marilyn Monroe, Liz Taylor, Brigitte Bardot, Sophia Loren ? Pour avoir résolu des équations vieilles de plusieurs siècles ? Non. Pour avoir été belles. Et pour avoir incarné une émotion, un tempérament, un modèle de séduction, une époque. Elles n’étaient pas pour la plupart des actrices de composition à la Meryl Streep. Comme un Alain Delon, d’ailleurs, elles étaient là pour se jouer elles-mêmes, en variantes multiples, dans des décors différents. Ce qui est déjà un très grand travail, et une oeuvre digne de suffisamment de fascinations pour qu’elles soient encore connues aujourd’hui, même mortes ou très âgées. Elles étaient une toile sur laquelle la lumière, les artistes et les gens pouvaient projeter un certain nombre d’idées collectives. Même Hedy Lamarr, grande et belle actrice qui s’est aussi illustrée en tant qu’inventrice de génie, n’était pas connue pour ça dans sa carrière cinématographique : son magnétisme, sa nudité, son charme, ont été les raisons de son aura, de sa notoriété sur les écrans. À ces femmes, on ne faisait pourtant pas le procès du talent.

Quelle différence, dans le fond, avec Loana ?

La seule différence en réalité, c’est que Loana n’a pas eu la chance d’être choisie par cette grande industrie des incarnations, et des fantasmes, qui comporte notamment le cinéma et la musique, et qui fonctionne sur la rareté : car il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Elle n’a pas rencontré un Hitchcock, un Welles ou un Godard, pour la modeler, la sublimer. C’est là que tient son tragique et donc aussi sa force archétypale. Son drame est celui d’un monde aux ressources à première vue trop réduites actuellement pour offrir une plateforme à tout le vivier de talents et de prétentions qui y naissent chaque jour.

En fait, Loana était une muse sans pygmalion, errant peut-être toute pleine d’un potentiel, d’une grâce, mais sans personne pour la peindre.

Elle a été exhumée d’un milieu populaire, à l’occasion d’une émission de télé-réalité, la première du genre en France, qu’elle a remportée. Ensuite, malgré le succès et un passage éclair auprès du beau monde artistique (quelques grands photographes comme Patrick Demarchelier ou JP Gaultier, tout de même), composé de gens qui ont pour certains authentiquement aimé cette femme, et pour d’autres peut-être juste flairé l’incarnation sociologique qu’elle représentait et souhaitaient se mettre à la page, elle a vite été remisée dans le cabinet de curiosités. Peut-être qu’elle n’avait pas ce qu’il fallait pour aller plus loin, mais peut-être aussi qu’elle n’avait trouvé personne pour lui donner ce qui lui manquait. Là où une Casta, autre fille simple et déesse du Sud repérée de bonne heure dans ses eaux et catapultée sous les projecteurs, a eu (elle le dit elle-même) des gens pour lui faire une éducation culturelle, l’ériger au niveau intellectuel de son milieu et lui en inculquer les codes, lui faire la courte-échelle, tout cela après avoir déjà eu une famille soudée et solide qui lui a donné la force nécessaire à sa croissance, Loana n’a eu personne ou presque pour la protéger ni la chaperonner sur le long terme.

Comme Casta, accéder à une autre place demandait une métamorphose : Casta a du passer du milieu populaire au milieu sophistiqué du mannequinat, puis du mannequinat au cinéma – beaucoup s’y sont cassé les dents avant elle – et elle y est parvenue par la force de son talent, de sa persévérance, par un peu de chance aussi sans doute, par une capacité d’incarnation, et par une solidité intérieure : elle ne se traînait pas le boulet au pied des addictions. Mais le mannequinat, surtout noble, celui des grandes marques et des grands créateurs, possède une légitimité culturelle bien supérieure à celle de la télé, plateforme lucrative mais cependant assez méprisée – surtout à l’époque de Loana.

Les addictions, les traumatismes et blessures d’enfance de cette dernière ont sans doute fait le reste et lui ont compliqué la tâche, la lestant de poids supplémentaires. L’une fut enfant dorée, l’autre maudite. Savait-elle vraiment ce qu’elle voulait ? Il n’y a sans doute pas eu de main pour la pousser et décider à sa place. Paradoxalement, elle a eu un destin, sans en avoir un : on lui en a donné un, on lui en a fait miroiter un, puis la porte s’est refermée presque aussitôt.

Son malheur, c’est celui de la rareté des places décrite par Turchin : un potentiel de rayonnement, mais sans embouchure dans laquelle jeter son talent. Car quand on dit qu’elle n’avait « pas de talent » : qu’en sait-on ? Lui a-t-on laissé une chance ? Dire qu’elle n’en a pas démontré, c’est une chose ; dire qu’elle n’en avait pas, c’en est une toute autre. Elle était belle, savait bouger, se tenir, faire montre de féminité. Peut-être qu’avec un peu d’accompagnement – le même dont bénéficient assez aisément les gens de bons milieux -, elle aurait été une très bonne actrice ou sex symbol, ou de ces chanteuses connues pour un timbre et un phrasé plus que pour une puissance vocale, mais non moins indispensables au paysage musical. Elle avait un QI de 140 ! C’était largement à sa portée.

Toute l’industrie des influenceurs ou des idoles physiques d’internet qui lui fut consécutive quelques années plus tard, par la grâce des réseaux sociaux, est construite sur ce drame et cette frustration populaire : s’y agglutinent pour beaucoup des refusés des industries créatives et du show business, ou des gens qui n’avaient pas le réseau ou la confiance pour rejoindre de tels milieux, qui n’ont peut-être même pas essayé de les rejoindre, se sentant d’avance voués à l’échec, qui manquaient de connaissances, de ce bon goût jugé essentiel dans les milieux artistiques et culturels. Acteurs classifiés « série B » parfois pour de simples raisons de faciès (Kévin séduit moins les cinéastes que Louis ou Paul), mannequins attirantes se sachant pourtant inéligibles par le milieu du mannequinat traditionnel, même lingerie, jugées trop provinciales, chanteurs à voix jugés trop kitsch pour le bon goût… peut-être pour certains d’honnêtes gens, ordinaires et travailleurs, qui ne pouvaient faire leur trou autrement mais qui avaient eux aussi des choses à dire, à exprimer, et ont du se faire une place sur mesure.

On critique aujourd’hui ces filles qui se selfisent à longueur de journée, et qu’on voit comme la continuité naturelle des stars de télé-réalité telles que Loana, dans une mise en scène sans fin de soi-même : mais quelle différence entre cette fille qui se photographie devant son miroir, ou se fait photographier en bikini par ses copines sur la plage, avec celle qui a fait profession du fait d’être photographiée à longueur de journée, et qui a juste eu la possibilité d’être choisie et payée pour cela ?

Quand on tend le micro à une star de cinéma pour parler de la Palestine, du Darfour ou du féminisme, a-t-elle plus de choses à dire qu’une « femme d’internet », potentiellement issue de la télé-réalité ? Pas sûr. Mais toutes les caméras sont sur elle : sa parole acquiert un poids. Son envergure devient celle de la dignité. Sur internet, la parole, même censée, est reléguée à du bruit. C’est un peu moins le cas aujourd’hui, où les lignes se brouillent, mais vraiment un chouilla. Je lis des choses parfois plus pertinentes sur les réseaux sociaux que dans la bouche de penseurs conformistes faisant profession de leurs humeurs et coups de gueule, mais for some reason, les premiers sont perçus comme de simples importuns publiant des « états d’âme » qu’ils osent croire dignes d’être partagés.

Revenons à la rareté des places. On oublie que la moitié des actrices femmes citées plus haut viennent du sérail. Certaines d’entre elles, aussi belles et puissantes soient-elles, n’étaient pas les seules à l’être : combien de femmes de la vie courante étaient tout aussi belles, libres, sensuelles, sexuelles, vivantes, incroyables, peut-être même plus, que ces femmes ! Quelque part, Loana incarne cela : le surgissement de la grâce par le truchement soudain de l’horizontalité. Elle a été cette « nobody » sublime, qui a eu son quart d’heure de gloire, elle aussi, corrigeant une verticalité plus fondée sur la rareté des places que sur la rareté des talents. Elle n’a pas su, pas pu, transformer l’essai. Peut-être ne le voulait-elle même pas, d’ailleurs.

L’ironie, c’est qu’on dit qu’elle n’est rien, qu’elle serait la preuve que la notoriété se galvaude beaucoup trop de nos jours, qu’on la donne à n’importe qui, que c’est ridicule de parler autant d’elle comme s’il s’agissait d’une Deneuve ou d’une Bardot, – dont elle a justement repris une chanson et partageait l’amour des animaux et le goût des plages. Pourtant, Loana, partageait avec une Bardot plus de choses que ce qu’on croit, et en ce sens la comparaison n’est pas obscène : une beauté, un naturel, un impact sociologique indéniable, une incarnation générationnelle, qu’on le veuille ou qu’on le déplore, ou pas. La curiosité suscitée par une Bardot venait aussi de sa manière d’être, de s’habiller, plus que d’un talent d’actrice au sens propre – même si en réalité, elle a aussi eu de grands moments de grâce : mais en fait, précisément, Bardot était une force cinématographique car son visage et sa beauté voulaient dire quelque chose pour nous ; tout comme Loana, bien que purement télévisuelle, voulait aussi dire quelque chose, quand on la regardait. Loana partageait aussi avec elle, sans doute, une candeur. Elle était même en réalité peut-être plus candide que Bardot, ce sex symbol venant d’un très bon milieu, « nepo babe » avant l’heure (bien que ses parents n’aient pas été acteurs, ils étaient très bien insérés dans le milieu culturel), et dont le livre « Plein la vue » nous la fait redescendre d’un étage, nous apprenant qu’elle savait faire preuve d’un grand entregent social, voire d’un certain sens de l’intrigue confinant à la manipulation, auprès des journalistes et photographes dont elle se plaignait pourtant, prête à mourir pour une gloire qu’elle faisait mine de dédaigner… !

Autant de sens stratégique dont Loana a peut-être manqué, justement. Elle a été la fille du monde commun, érigée trop vite par un système qui la faisait peut-être fantasmer mais dont elle ne connaissait pas les impitoyables codes, le bon goût, les usages. On en faisait une séductrice : contrairement à Bardot qui prenait et jetait les hommes, Loana semblait être une éternelle romantique, peut-être trop naïve : on l’imagine plus jetée que jetante, hélas. Dans le Loft, elle a couché très vite avec Jean-Edouard, ce jeune homme de bonne famille – les ébats légendaires dans la piscine – mais elle était vraiment amoureuse, quand lui s’en foutait. Elle disait même que s’il était parti au bout de la première semaine, elle serait sortie avec lui. Elle s’est donnée sans calcul : il l’a utilisée et abandonnée. De même dans le système médiatique : on lui a ouvert une montée des marches et elle a trébuché. Parce qu’elle ne savait pas marcher avec des talons aiguilles.

C’est vrai, elle était un peu artificielle sur deux-trois points, ce qui la reléguait pour certains au rayon « mauvais goût », cagole du Sud, ou autres qualificatifs peu élogieux. Et Dieu sait que j’aime et vénère moi-même le naturel (en ce sens, j’adore Casta, qui est le naturel pur et absolu en matière de beauté). C’est vrai, Loana avait des implants mammaires, souvent des lentilles bleues, une teinture blonde : peu de choses, soyons honnêtes… elle était déjà belle sans tout ça. La teinture, et les perruques même, le maquillage étudié, et les potentielles chirurgies de Marilyn, c’était quoi ? Le maquillage transformiste, presque Drag Queen, de Sophia Loren ou Anita Ekberg – sourcils extrêmement sculptés et crayon à lèvres qui dépasse du bord pour un effet repulpant exagéré -, c’était quoi ? Le charbonneux, les teintures et les bigoudis pour donner du volume en mode caniche de compétition aux cheveux de Bardot, qui avait au naturel une crinière plutôt raide et plate, les ceintures hypra serrées pour souligner une taille qui n’était pas si marquée au naturel, c’était quoi ? Presque aucune n’était la même sans tout cela, alors que Loana passait tout de même haut la main le test de la tronche au réveil, et du string bikini.

Les artifices de Loana n’étaient pas plus artificieux, à ce jeu ; ces artifices sont aussi représentatifs de son époque, un peu comme les sourcils des actrices des années 20. C’était l’époque des gros seins parfois pimpés chez le chirurgien, des bimbos blondes. Elle était une incarnation. Une incarnation prolétaire, populaire, imparfaite, mais une incarnation quand même, de cette époque qui n’était justement pas parfaite non plus, et qui comptait son lot d’individus prolétaires et populaires, de bimbos blondes à gros seins parfois refaits, se créant peut-être parfois sur le corps la générosité maternelle dont elles avaient manqué (à cet égard, le parcours d’une Lolo Ferrari, aux implants immenses, ayant cruellement manqué d’amour maternel, était fort instructif).

Bref, Loana représente ce drame-là, commun et trivial : la gosse de rien mais gentille et bien élevée, dont le coeur était peut-être une source mais qui n’avait nulle part où verser son potentiel.

Je me suis fait cette réflexion, sur le talent, plus d’une fois : j’ai grandi dans un milieu très mixte. J’ai vécu dans une cité HLM, entourée de gens plutôt modestes et de toutes origines, et j’ai aussi fréquenté, à l’école ou durant mes activités extra-scolaires – mes parents se démenaient pour nous payer le Conservatoire ou l’équitation – des personnes de classe moyenne voire bourgeoise. J’ai été dans ces lycées qui se trouvaient entres grandes tours de quartiers défavorisés et zones pavillonnaires, où tout le monde se côtoyait sans forcément toujours se mélanger, dont les anciens élèves comptent aussi bien des écrivains que des rappeurs. Je n’étais pas scolaire, j’ai été envoyée en STG, une filière considérée comme « poubelle », avec essentiellement des enfants d’immigrés comme moi, ou des blancs souvent prolétaires, estampillés beaufs. Dans chaque classe où j’ai été, depuis mon enfance, il y avait toujours 2-3 mecs qui pouvaient faire pleurer de rire tous leurs camarades et jusqu’au professeur, avec une seule réplique. Ils affichaient un redoutable sens comique, des mimiques originales, de vrais personnages à la De Funès. Il m’arrivait de penser : qu’est-ce que j’aimerais être écrivain, ou cinéaste, ou scénariste, parce qu’il faut absolument que je montre au monde ces gens, ces vies, ce sens de l’humour, cette intelligence ordinaire absolument incroyable ; j’adorerais faire tourner ces individus dans un film. Ce sont les mêmes types qui, 10 ans plus tard, font parfois des émissions de télé-réalité (non pas que ce soit forcément arrivé aux gens que j’ai connus dans la vraie vie mais ils en auraient tout à fait eu le profil), et dont on aurait dit avec un peu de mépris : « ils n’ont pas de talent ». Est-ce vraiment le cas ? Ces mecs-là n’avaient pas de talent ? … Ou pas de possibilités ? Et ils ont trouvé à divertir le monde dans des films de fortune que sont les télé-réalité les réels des réseaux sociaux ?

Pourquoi dire ça ? Qu’ils n’ont pas de talent ? Est-ce que répandre l’idée que le talent ou la valeur sont rares ne serait pas un moyen de se protéger contre la tristesse face au fait suivant : il existe beaucoup de talents, de valeurs, qui ne trouvent simplement pas d’océan où se verser ? C’est pour se protéger de ce constat assez désagréable qu’on réserve le talent à ceux qui ont réussi ou qui sont passés par des voies respectables pour exprimer ce dernier.

Parfois, c’est aussi pour préserver une illusion de verticalité : certains individus disent d’un tel qu’il n’a « pas de talent » car cela leur permet de conserver un grand vivier au dessus duquel ils pourront s’ériger, soit en tant que gens qui ont réussi correctement, soit en tant que gens qui n’ont pas réussi, mais qui s’imaginent que la possibilité de la réussite et donc de la supériorité leur est encore laissée dans un tel système.

La télé-réalité, on dit que c’est l’arène maudite et tragique de pauvres gamins qui ne rêvaient que de reconnaissance. On le dit parfois avec un certain mépris, d’ailleurs : celui assigné à l’engeance de classe populaire qui ne rêve que de passer à la télé. Mais le désir de reconnaissance voire de gloire des acteurs, musiciens, écrivains, dans le fond, c’est quoi ? C’est une version un peu plus sophistiquée du même concept. On reproche aux gens de télé-réalité de n’être pas assez talentueux, par opposition à d’autres individus d’incarnation comme les acteurs par exemple. J’appartiens à une caste sociologiquement encore plus valorisée : les écrivains et ceux qui écrivent. Nous, on est perçus comme des artistes, ce qui est déjà un profession à forte valeur, mais avec en plus le vernis de la profondeur intellectuelle. Un livre, des poèmes, des essais, ça ne s’écrit pas comme ça, ça demande du sang et des larmes bien souvent. Bref, si tout le monde n’est pas heureux de voir son gosse rêver de devenir un écrivain (là, de nouveau, ça devient « pas un métier » au moment de l’orientation scolaire), les gens mettent quand même un peu de respect sur notre fonction. Pourtant, dans le fond, peut-on dire qu’aucun d’entre nous n’aime et ne désire être lu, reconnu ? Bien sûr, certains d’entre nous sont plus ‘putes’ que d’autres : là où certains veulent être lus mais placent en priorité l’excellence et le sens (je fais partie de ceux-là), d’autres n’ont aucune vergogne à se trémousser et sacrifier leur être créatif profond pour un peu de vues, de likes, de ventes, d’argent. Mais globalement, tout écrivain aspire un peu à être remarqué, et souffre souvent d’être ignoré, même quand il ne se laisse pas guider dans son travail par ce regard extérieur. Est-on alors mieux qu’un mec ou une nana de télé-réalité ? À l’exception de ceux qui cherchent vraiment à vendre des merdes ou mentir à leur public, est-on mieux qu’une Loana, que des gens qui veulent être aimés et qui seraient des « nobodys », des pas assez bien, des « sans talent » ? En fait, le désir de reconnaissance, même désespéré, des classes ou professions vues comme supérieures, c’est de l’ambition, alors que le même désir chez les classes populaires, modestes, c’est ridicule, sale, porté à être tourné en dérision.

Ce qui change pourtant ici, entre les professions d’expression de soi et d’exposition perçues comme triviales et basses, et celles perçues comme supérieures, c’est juste l’écrin. Mais une perle sans écrin n’en est-elle pas moins une perle ?

Cette femme l’a été, à sa manière, et comme elle pouvait.

Certes, on peut dire que certains programmes ne nous conviennent pas, mais il s’agissait peut-être un peu de remettre les points sur les « i » et de ne pas agiter des supériorités parfois factices.

Certains anciens candidats d’émissions de télé réalité n’ont pas été anéantis seulement par leur désir de gloire, ou par la descente soudaine dans l’anonymat après la notoriété, mais aussi par le mépris accolé à la catégorisation « télé réalité » dont ils ont fait l’objet ; mépris parfois injuste dont il est bien commode de les couvrir et dont, il faut bien l’admettre, ils ont ensuite le plus grand mal à se dépêtrer, ce qui est aussi un peu la cause de leurs misères. L’exemple d’un Filip Nikolic, passé par un boys band, et ayant ensuite amplement prouvé ses talents d’acteur, mais toutefois relégué à une image qui l’empêchait de véritablement accéder aux rôles dont il se savait capable, parfois victime d’un grand mépris, et finalement décédé d’une overdose après une triste descente aux enfers sans doute causée par cette blessure, est aussi très instructif.

Un peu comme un gladiateur dont le combat en pleine arène lui vaut la gloire aussi bien que la mort, et qui se trouve finalement déchiqueté par l’adversaire ou le lion, on (les décideurs, s’entend) a tendu à ces gens une notoriété dont on savait parfois très bien le prix : eux non, hélas.

Je ne défends en rien ces émissions : elles sont souvent vicieuses par essence, structurellement. Dans le sens où elles sont fondées sur une recherche de narration, de péripéties, d’histoires… tout en n’étant pas calibrées comme fictionnelles. C’est là que le bât blesse. En gros : il faut que quelque chose s’y passe, sinon ce n’est pas intéressant, et le public ne les regardera pas. Mais si rien ne se passe ? Alors il faut forcer le coup. S’il n’y a pas de quête, de méchant, en bref de tension narrative, il faut en créer une de manière factice, parfois par des montages injustes, par des conflits crées de toute pièce. Sauf que ces émissions impliquent de vraies gens, venus sans filtre ni gilet pare-balle, pas des acteurs. Il faut en fait que ces émissions soient intéressantes comme un film… sauf qu’elles ne sont pas un film. Là où dans une fiction – livre, film, série -, on peut inventer des évènements à loisir sans qu’ils n’impliquent de traduction concrète dans le réel (ex : deux personnages peuvent s’entretuer, sans que les acteurs qui les jouent ne soient morts pour de vrai), dans une télé-réalité, la frontière n’existe plus. Ce ne sont plus des acteurs qui jouent un rôle, mais un système qui joue directement avec des individus, comme avec les pièces d’un échiquier. Et s’il faut jeter aux chiens un gamin de 20 ans, sa réputation, son honneur, sa santé mentale, son avenir, alors on le fait, tant pis pour lui.

Il ne s’agit donc bien sûr pas du tout de nier le caractère souvent vicieux de ces émissions, mais de savoir qui critiquer, et de faire une distinction entre d’un côté des candidats de télé-réalité – notamment ceux des débuts, car maintenant, des profils plus cyniques ont émergé – souvent innocents et candides, qui pensaient jouer aux acteurs ou aux cobayes, et accéder à des industries du rêve qui sont traditionnellement fermées à des profils comme les leurs, et de l’autre les décideurs qui ont inventé de telles émissions fondées sur le vice moral explicité dans le paragraphe précédent, exploitant pour cela sans vergogne le désir de reconnaissance et d’expression de ces jeunes gens, qu’ils ont piochés délibérément parmi des catégories de population n’ayant pas accès aux industries du rêve (souvent pas par manque de mérite ou de valeur mais par manque de codes sociaux), souvent issues de milieux modestes et fruits d’enfances cabossées, et cela tout en sachant très bien que cette reconnaissance aurait ensuite un poids stigmatisant : non seulement elle ne serait souvent pas le tremplin rêvé vers un ailleurs espéré, mais elle serait même le coup d’arrêt ou le grand frein vers ces ambitions qui avaient déjà de maigres chances de se réaliser ; l’impossibilité quasi définitive de revenir à une vie normale après avoir connu une telle exposition médiatique est hélas couplée à l’impossibilité tout aussi nette de transformer l’essai (puisque ce genre de participation a vocation à ne pas se renouveler, sur le mode « un petit tour et puis s’en va », et qu’elle coupe souvent un réel avenir sous les projecteurs). Le drame surgit donc sans peine. Eux – les décideurs – le savaient. Leurs victimes, non.

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Vais-je enfin réussir à remettre mon pipi au laboratoire Synlab de Paris Vavin ? (journal)

Le Graal, la destination finale. Et même quand on parvient sur place, on peut se casser la figure aux portes du paradis… lire le texte pour comprendre pourquoi. L’image, je l’ai piquée sur le site de Synlab.

(Journal – texte entamé le 23 février 2026, mais terminé seulement le 19 mars 2026… rebondissements obligent)

Que d’incroyables péripéties afin de pouvoir venir apporter mon flacon d’urine à un laboratoire médical parisien. À l’image de ces brouteurs et arnaqueurs désespérés de pouvoir trouver quelqu’un à qui offrir 1 million d’euros, je suis là, désespérée de ne pouvoir remettre mon pipi au docteur, à la différence près que ma requête à moi est bien sûr honnête. Je dénombre à ce jour 4 trajets bredouille. Combien en faudra-t-il encore avant que je puisse enfin accéder au Saint Graal médical et apporter le précieux ?

L’aventure a commencé en octobre 2025. Ma dermato (qui possède plusieurs casquettes, notamment des diplômes en nutrition, de vraies connaissances en santé alternative, etc) m’a prescrit, avant notre prochain rendez-vous, un prélèvement urinaire. Cela fait partie du bilan assez complet que je dois effectuer, en parallèle du traitement externe de mon acné rosacée (qui a déjà donné d’immenses et merveilleux résultats), avec notamment quelques autres prises de sang. Tout cela, afin de vérifier si j’ai des carences ou un quelconque dysfonctionnement que l’on pourrait corriger ou soigner. Je dois donc me rendre dans un type de laboratoire, le Synlab, qui ne se trouve qu’à Paris, et y apporter mes premières urines du matin. Problème étant que je n’y habite pas (à Paris, pas dans mes premières urines du matin). Je suis en banlieue éloignée, un peu campagnarde, et bien qu’en télétravail, ce qui constitue un avantage certain, j’ai plus ou moins des horaires de bureau. Il me faut globalement 1h de RER pour atteindre la première gare de Paris intra-muros. Si l’on considère qu’il me faut quelques minutes à pied pour arriver à la gare près de chez moi et attendre le train (et à ce jeu, il faut toujours avoir un peu d’avance), puis un peu de marche ou une station ou deux de métro une fois arrivée à Paris pour atteindre le labo, avec sans doute une petite queue et une petite attente une fois sur place car je ne suis pas la seule à venir faire des analyses, il faut compter, soyons large, 1h30. Et la durée de vie d’un prélèvement urinaire à température ambiante est de 2h (et encore, nous avons de la chance car nous sommes en hiver, ce qui limite la prolifération bactérienne). C’est jouable… à condition de n’avoir pas de problèmes de transport. Et c’est là que le bât blesse ! Je savais la RATP très farceuse, mais j’ignorais vraiment qu’elle possédait à disposition de ses usagers un tel stock de facéties ! Elle m’en aura tellement fait voir de toutes les couleurs que malgré l’emmerdement et la perte de temps que cette situation m’aura causé, je ne peux pas ne pas en rire. En fait, c’est si grotesque que cela en devient drôle, même à votre détriment.

La première fois, en octobre 2025, ce n’était pas la faute de la RATP : je me suis déplacée un samedi matin au Synlab de Saint Germain, le plus proche pour moi en terme de transports, avec mon petit flacon d’urine fraîchement pissé. Tout s’est très bien passé concernant le trajet, j’étais dans les temps, seulement, une fois sur place, « Sorry Mario, but your Princess is in another castle ! », on m’a dit que ce labo ne faisait pas les analyses réclamées par mon ordonnance, qu’il fallait se rendre soit au Synlab de Vavin, soit à celui de Saint Sulpice, du lundi au jeudi matin. Bon, c’est un peu chiant, je dois donc m’y rendre en semaine, juste avant le travail, et donc me lever très tôt pour partir à 7h, mais ce n’est pas bien grave.

Sorry Mario, but your princess is in another castle ! Premier revers, mais je suis résiliente et je compte bien persister dans ma folle entreprise : apporter mes urines au Synlab de Paris Vavin

Récemment, donc, en février 2026 précisément, j’y retourne, cette fois à la bonne adresse. Pourquoi si tard ? Car j’avais d’autres tests à effectuer, qui nécessitaient du temps, et que de toute façon, je ne pourrais retourner voir ma spécialiste qu’une fois tous les résultats en main. Autant recaler la corvée du Synlab une fois les autres tests terminés.

Février 2026, donc. Munie d’un gobelet stérile que je suis allée demander quelques jours plus tôt à la plus proche pharmacie, je refais la manoeuvre : lever à 6h, on recueille le précieux couleur d’or translucide dans le gobelet. Puis avec force précautions hygiéniques, on met la chose dans un et même deux sachets en plastique, puis au frigo, le temps de se préparer et de s’en aller. Arrivée à la gare : RER en retard. Ce n’est pas bien grave. Sauf que la RATP décide de nous jouer un joli tour. Le train arrive quelques minutes après l’heure prévue. J’ai composté mon ticket, je m’installe comme les autres voyageurs. Mais le train ne s’en va pas. Je ne comprends pas. Il était en retard, d’accord, mais maintenant il est là, pourquoi il ne décolle pas ? Finalement, il ne part qu’à l’horaire du train suivant, c’est-à-dire environ 20 minutes plus tard (il y a un train toutes les 30 minutes). Bah oui, tiens, pourquoi s’emmerder, quand on peut faire d’une pierre deux coups, au détriment des passagers ? Le truc, c’est que là, je risque de dépasser les 2h : je descends donc du train et retourne chez moi. Tant pis, j’y retournerai demain. Le soir, je retourne demander un gobelet en pharmacie : heureusement, ce n’est pas le même pharmacien que la dernière fois, le pauvre se serait posé des questions, et se serait demandé s’il avait affaire à une fétichiste des prélèvements urinaires. Le lendemain, mardi, même chose. Armée de mon flacon d’urine, je retourne prendre le train. Celui-ci arrive à l’heure, formidable. Mais au bout de deux stations… un voyageur, dans notre wagon, sonne l’arrêt d’urgence. Il se sent mal. C’est ce qu’on l’entend dire, de loin. Les passagers les plus proches s’occupent de lui. Le chauffeur arrive et prend le relai. Mais très vite, on comprend que, non seulement il n’y a rien de grave, mais même… il n’y a rien du tout. Le type est incapable de décrire ses symptômes. Il n’y en a pas vraiment. Il ne veut pas d’eau. Il ne veut pas non plus s’asseoir. Il ne veut rien de spécifique. Ce n’est pas non plus un sans domicile fixe, ou même un fou. Non, juste un type qui fait du cinéma et qui a manifestement besoin d’un certificat médical pour justifier une absence au travail. La rumeur se répand dans le wagon. L’agacement commence à fuser. Quelques individus commencent à râler, arguant que pour un bobo dérisoire, il aurait pu descendre directement du train à la station, sans faire d’histoire et appuyer sur le bouton d’arrêt, au lieu de pénaliser tout le monde pour rien. Une tantine – ces femmes noires à l’accent prononcé et au phrasé néanmoins impitoyable, avec une perruque un peu en biais et en forme de coupe au bol qui inspirent bien plus le respect immédiat que la moquerie – commence à faire la morale au « malade imaginaire » du wagon. L’agacement dépasse le simple agacement qui est celui d’une attente prolongée : c’est celui des gens simples qui n’ont qu’un train toutes les demi-heures et qui redoutent, à chaque dérapage de ce type, de se faire licencier et de terminer à la rue.

Face au mécontentement des passagers qu’il tente d’apaiser par des « je sais, je sais, mais… », même le chauffeur de train doit bien concéder son désoeuvrement et admettre à demi-mot qu’il a très bien compris ce qui se jouait, à savoir pas grand chose. Pour autant, le protocole de sécurité reste le même, nous assure-t-il, au grand dam de quelques usagers excédés et impatientés : il doit attendre près du « malade imaginaire » du jour, jusqu’à l’arrivée des pompiers. Évidemment, on s’attend à ce qu’ils arrivent au bout de 15-20 minutes. Mais comme nous ne sommes pas à Paris, et que le chauffeur a du leur préciser que le mec était très loin de faire un AVC – ce qui nous place, dans l’ordre des priorités, bien après le raccompagnement d’une vieille dame perdue chez elle ou le sauvetage de matou coincé en haut d’un arbre -, il leur a fallu une bonne heure pour arriver. Une heure pour de vrai. Pas le « une heure » qu’on dit pour exprimer qu’une attente nous a paru interminable. Non, vraiment 1h. En langage de banlieue lointaine : deux RER auraient eu le temps de passer. À la toute fin, juste avant qu’ils n’arrivent, les voyageurs sont invités à descendre du train. On se réfugie sur le quai, par dizaines. Un couple de jeunes à l’allure cool et tranquille, lunettes rondes et grosses derbies à lacet, hippies branchées version 2026, sans doute de gauche et pas le genre à juger, me confirme qu’apparemment, oui, le mec avait l’air de faire un peu du cinéma. Peut-être qu’il ne veut pas aller au travail, et il lui faut un certificat. Et là, quelques minutes plus tard, on voit passer l’individu, le rigolo devrais-je dire. Assis sur une chaise roulante, que 4-5 pompiers portent à bout de bras. L’une des pompiers, une femme, lui tape sur les doigts, comme on tance un gosse qui a fait son quota de bêtises pour la journée, lui ordonnant d’enlever sa capuche, tout en lui enlevant en fait elle-même la capuche d’une main : sans doute, de honte, il s’était caché. L’escorte passe devant la grande haie d’honneur des passagers silencieux qui attendent debout sur le quai, de bon matin, dans le froid net et blanc de février, observant avec les yeux de l’incrédulité stoïque le badaud qui a causé une telle catastrophe, transporté par des gros bras comme on débarrasse le décor d’un élément qui le contrarie. Le visage glacé et cependant rouge de quelques pompiers en plein effort, dépêchés pour des broutilles, disait tout : la désapprobation profonde mais tue. Voici donc le visage du clown du matin : un trentenaire ordinaire, la chevelure brune bouclée, qui « roule en décapotable » comme j’aime à le dire (il perd un peu ses cheveux en tonsure sur le derrière du crâne), parka kaki de type qui aime faire de la randonnée, la peau un peu bronzée sans être typé, les lèvres charnues du genre à aimer le vin, le soleil et les filles. Bref, un type apparemment très normal.

La situation était tellement lunaire que je n’ai en fait rien ressenti d’autre qu’une forme d’amusement, de « je ne peux même pas croire ce que je vois » qui annihilait toute possibilité d’agacement, un peu comme quand on a oublié ce qu’on voulait dire et que notre esprit ne voit d’un coup qu’un espèce de grand voile blanc. Peut-être une vague compassion : il avait probablement ses raisons d’emmerder tout un train rempli de dizaines de voyageurs allant au travail. Il devait craindre quelque chose, on ne savait pas quoi. Peut-être qu’il avait peur d’aller au travail, pour une raison très précise. Ou qu’il avait été pris d’un désagrément inavouable en public : une diarrhée destructrice qui s’était levée pile au moment de la fermeture des portes, quelque chose qu’il ne pouvait pas dire à tout le wagon. Peut-être avait-il appuyé dans un réflexe, puis regretté, mais qu’il était ensuite trop tard. On ne le saura jamais.

Ayant donc raté de fait la fenêtre des 2h, et très largement, je ne peux que retourner chez moi, avec mon flacon d’urine, là encore délestée du prix de deux tickets, pour rien.

Le RER, principal pourvoyeur de mes misères et péripéties, transformant mon voeu simple de pouvoir remettre mes urines au Synlab de Paris Vavin… en véritable épopée à rebondissements. Où il joue tantôt le rôle de mon allié, tantôt celui de mon ennemi. Crédit de la photo : je sais pas qui c’est mais c’est pas à moi

Le lendemain, mercredi, je décide de ne pas y aller, car j’ai un peu la flemme, après cette accumulation de déconvenues, je me dis qu’il vaut mieux ne pas forcer et laisser passer un jour pour que ça ne se reproduise pas : il reste le jeudi (nous l’avons dit, le labo ne prend les analyses de ce type que du lundi au jeudi), et je ne suis plus à un jour près.

Je retourne chercher un bocal stérile dans la même pharmacie, persuadée que je vais tomber sur un pharmacien qui m’aura déjà vue et qui va vraiment se poser des questions sur mes activités médicales, m’attendant à devoir me justifier sur mon besoin quasiment quotidien de bocaux à prélèvement urinaire, et c’est sans doute là le plus gênant. Mais miracle, je tombe encore sur une autre personne, d’adorables petites stagiaires qui me redonnent un précieux en plastique sans rien soupçonner de mes étranges péripéties.

Le jeudi matin, finalement, j’urine dans le bocal et je me prépare, m’apprête à m’en aller, puis apprends, entre temps, en revérifiant mon itinéraire sur CityMappers, que divers mouvements sociaux sont prévus. Je sens venir le trajet éreintant avec force déconvenues et imprévus, la perte de temps et le retour à la maison bredouille puisque le moindre retard pourrait entraîner l’obsolescence de mon échantillon. Si quand ça ne merde pas, je n’arrive pas à me rendre à ce fichu labo, alors quand il est prévu que ça merde, autant ne rien risquer. Et puis, ça m’évitera de payer encore inutilement des tickets compostés juste pour embrasser la porte (RATP voleurs !). J’annule.

Le labo ne prenant cette analyse que du lundi au jeudi, cela recale automatiquement mon expédition médicale à la semaine suivante. Mais voilà, mes règles sont proches de commencer – et il vaut mieux éviter de faire ce prélèvement pendant ses règles -, ce qui étirerait d’encore quelques jours l’incroyable suspense rattaché à mes péripéties urinaires. Et en effet, la semaine suivante, quasiment pile pendant la fenêtre allouée à ces analyses, j’ai mes règles.

La semaine suivante, l’actualité nous assomme, début de la guerre en Iran : je ne veux pas embêter mon patron et lui demander encore du temps. Surtout étant donné le fiasco, deux semaines plus tôt : trois retards matinaux réclamés pour mes trajets, finalement tous inutiles… trois ! Le pauvre n’est pas un distributeur à congés. Et ce n’est pas du tout le bon moment. En plus, c’est surtout le matin qu’on a besoin de moi, à cause des décalages horaires.

Edit du 12 mars 2026 : Finalement, aujourd’hui 12 mars, je parviens à obtenir une matinée et retourner au Synlab, munie là encore de mon bocal à pipi. Quelques jours plus tôt, j’avais demandé en prévision deux bocaux à la pharmacie, leur expliquant mes problèmes de transport. Ils me les ont donnés, sans doute un peu désarçonnés par une telle demande. Cette fois, je n’ai pas pu y échapper : je suis tombée sur le pharmacien de la première fois, qui a du être un peu surpris de me revoir, pour la même requête, pendant que sa collègue me servait. C’est une pharmacie, pas une usine, j’allais forcément retomber sur certaines trombines. Je suis repartie de là, l’air un peu con. J’avais initialement tenté d’éviter le malaise et les explications sans fin propres à la situation – et dieu sait que je suis immune au malaise – en allant dans une autre pharmacie, mais, pas de bol : elle ne donnait pas de petits contenants à prélèvement urinaire (« ah non on fait pas ça ici »). J’ai donc du me résoudre à effectuer mon walk of shame en retournant à la première pharmacie, celle qui m’avait déjà beaucoup vue.

Bref, ce 12 mars au matin, je me suis rendue au Synlab de Vavin. Miracle : pas de problèmes de transport ! Grisée dès l’instant où le RER est arrivé à Saint Michel (enfin, après d’incroyables péripéties, tout à fait chronophages par ailleurs, je vais pouvoir déposer mon pipi, sans que personne ne m’en empêche !), je ne savais pas que l’ironie finale m’attendait directement au guichet du laboratoire. J’entre, je prends un ticket. On m’appelle. Et là… comme dans Mario, encore, ta princesse est dans un autre château, gadjo ! Eh oui, la gentille secrétaire, à qui je tends mon bocal d’urine dans son petit sachet, me regarde et me dit : « Ah, mais ce n’est pas le bon bocal que vous avez ! C’est un avec des cristaux qu’il faut, pour cette analyse. Je vais vous en donner un ». Je cache ma déception derrière une politesse souriante – la pauvre n’y est pour rien, après tout. La demoiselle farfouille dans un placard derrière elle et me remet le bocal correspondant à mes besoins. Prévoyante, lui expliquant mes problèmes courants de transport, je lui en demande un deuxième…

À ce jour, donc, le Saint Graal n’a pas encore été atteint.

Après avoir bravé tous les obstacles de la RATP, parviendrais-je enfin à accomplir l’offrande de mon pipi à ce laboratoire parisien qui attend de la recevoir ? La question reste grande ouverte et le mystère entier.

Edit du 19 mars 2026 : Après 5 trajets bredouille, c’est finalement ce 19 mars 2026, jour chéri et auréolé de gloire, que je suis parvenue à franchir la ligne d’arrivée, tel un marathonien ayant traversé rivières à crocodiles, forêts hostiles, pluies et cagnards multiples, pour remettre mon bocal d’urine. S’achève par cet évènement à marquer d’une pierre blanche une mémorable épopée s’étalant sur plusieurs mois… En tout, il aura donc fallu 6 trajets avant que clémence ne me soit accordée. Sans doute que le 7e jour, on se repose…

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Mort de Loana, femme coquelicot

Visage de madone, douceur de refuge.

Écrit (et publié sur Facebook) le 25 mars 2026

Belle comme le jour, innocente comme une colombe. Une fille qui, dans mes souvenirs – car oui, j’ai regardé le Loft quand j’étais petite – incarnait ce petit miracle né à l’intersection d’un milieu modeste, d’une enfance difficile, d’une simplicité et d’une gentillesse qui confinaient à la pureté, et d’une perfection physique à couper le souffle, qui n’était dûe pour l’essentiel qu’à la nature et qui constituait la clé de la revanche : un visage de madone et un corps de divinité grecque émergeant d’une foule triviale pour laquelle le rêve n’est souvent accessible que par procuration, cette fois pour y goûter. 

Une de ces biographies qui s’écrivent par tout ce qui a manqué : sans amour, sans argent, sans équilibre. Père violent et alcoolique puis plus de père du tout, mère qui finit aussi par déserter le foyer, bref, un marasme qui enfante pourtant on ne sait trop comment une grande liane aux courbes équilibrées, parvenue avec grâce au bout de sa croissance : mais le dehors était trompeur, les fragilités couvaient bien là-dessous, invisibles ; on les sentait parfois poindre dans la fragilité touchante de sa diction et de ses mots. 

Comme Laetitia Casta quelques années avant elle, elle fut une de ces fleurs sauvages et superbes cueillies par la gloire précoce sur les rebords de la France laborieuse et ordinaire de la fin des Trente glorieuses, enlevées in extremis à un destin de caissière ou de secrétaire déjà abîmée à 30 ans par une vie difficile et la gestion du budget familial, bug rarissime dans la matrice de la reproduction sociale ; sirènes bien du Sud, aux dents blanches, au sourire accueillant et au corps bien formé, comme faites pour porter la vie et devenues en effet toutes deux mères très jeunes… à la différence près que Loana venait d’un milieu plus profane et ingrat encore, qu’elle termina sous les lumières profanes et ingrates de la télévision et non sous celles, nobles et célébrées, des grands photographes ou réalisateurs (après certes un bref passage auprès de Jean-Paul Gaultier et Patrick Demarchelier en mode « un petit tour et puis s’en va »), qu’elle était la bimbo d’en bas – avec chevelure peroxydée, implants mammaires, background de strip teaseuse et premier enfant engendré avant la reconnaissance publique, aussitôt accouché aussitôt récupéré par la DDASS -, avec le destin funeste que ça implique souvent, que sa célébrité tout aussi fulgurante ne connut très vite que de faibles renouvellements, qu’elle était dépouillée de la force conférée par une famille solide, et surtout, qu’elle s’en est allée à 48 ans dans la solitude et la pauvreté, que son corps vient d’être découvert plusieurs jours après sa mort, dans un état de décomposition avancée. Et que l’hommage sur Instagram de Benjamin Castaldi, présentateur de Loft Story, loué comme magnifique par de nombreux internautes, et dénoncé par d’autres plus observateurs, a été… un texte apparemment généré de fond en comble par ChatGPT. Même pas trois lignes authentiques et venues du coeur pour celle avec laquelle il aura partagé sans doute l’aventure médiatique d’une vie.

Pauvre petite fleur fragile ballotée par le vent, et qui y perdit un à un tous ses pétales. Elle fut un coquelicot, oui. Un coquelicot. 

On a assisté, de loin, à sa lente déchéance, certains d’entre nous impuissants et tristes, d’autres moqueurs – j’ose préciser que j’appartenais à la première catégorie. Se demandant si les ressources qui auraient du lui apporter un avenir ne l’avaient pas avalée, ingérables et trop soudaines pour une fille trop vulnérable, qui avait déjà plusieurs fois tenté de mourir, même lorsqu’en apparence elle avait tout. S’attendant, un jour, trop tôt, à apprendre sa mort, au pire d’une overdose ou d’un suicide, au mieux d’un petit cœur qui aurait arrêté de battre dans son sommeil ; se demandant si, dans le fond, ce ne serait pas mieux pour elle : délestée enfin de sa souffrance, tabula rasa, et retour à la flamme divine, parmi les anges et les chants.

Il y a des gens que la lumière sauve, d’autres qu’elle tue. Mais, comme le dit si justement un commentaire lu sur Instagram : qui sait si au final cette télé-réalité dont on dit qu’elle l’a tuée n’a pas finalement prolongé sa vie ? 

Nous reste le souvenir d’une bimbo au grand coeur, maculée de grains de beauté, entourée de peluches et de chiens, à qui tout fut donné, et tout repris.

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Houellebecq, poète ? Houellebecq, poète.

Lu, récemment, un article titré : « Michel Houellebecq, poète ? Chronique d’un refus annoncé ».

Avec un point d’interrogation, vraiment ?

Michel Houellebecq a toujours été poète. Il a même, dans mes souvenirs, publié son premier recueil de poésie avant les romans qui l’ont fait connaître. Ce n’est pas un poète d’opportunité, cette dimension a toujours été là, même si elle n’était pas la plus connue du grand public. D’ailleurs, même cette facette moins connue de son travail a été dûment célébrée, puisqu’un certain nombre d’artistes, notamment musicaux, ont adapté les poèmes de Houellebecq en chansons, parfois avec sa propre participation en tant que chanteur. Je respecte cette vision des choses mais je crois qu’il n’y a ici pas de débat sur le fait de savoir s’il est poète ou pas. Surtout quand on lit ce qui se fait en ce moment en poésie, et ce qui est plébiscité dans le petit milieu poétique, qui est quand même assez médiocre pour la grande majorité : Houellebecq surnage très largement au dessus de tout cela, sans avoir à jouer des coudes. Houellebecq ne vient pas maintenant que la place a été chauffée, il était déjà là, bien avant les poèmes d’Instagram et le retour de hype – très relatif – de la poésie ces dernières années par le biais notamment du spoken word. Et il est même à mon sens le plus grand poète publié français.

Bref, si Houellebecq n’est pas poète… alors personne ne l’est.

Le premier vers cité par l’article (« Je me suis senti vieux peu après ma naissance »), extrait du poème « Une vie, petite » est magnifique mais j’invite les gens à lire le poème en entier : il est bouleversant. La possibilité d’une île également, qui est au départ… un poème :



La possibilité d’une île

« Ma vie, ma vie, ma très ancienne
Mon premier voeu mal refermé
Mon premier amour infirmé
Il a fallu que tu reviennes

Il a fallu que je connaisse
Ce que la vie a de meilleur,
Quand deux corps jouent de leur bonheur
Et sans fin s’unissent et renaissent.


Entré en dépendance entière
Je sais le tremblement de l’être
L’hésitation à disparaître
Le soleil qui frappe en lisière

Et l’amour, où tout est facile,
Où tout est donné dans l’instant
Il existe, au milieu du temps,
La possibilité d’une île. »


Une vie, petite

Je me suis senti vieux peu après ma naissance ;
Les autres se battaient, désiraient, soupiraient ;
Je ne sentais en moi qu’un informe regret.
Je n’ai jamais rien eu qui ressemble à l’enfance.

Au fond de certains bois, sur un tapis de mousse,
Des troncs d’arbre écœurants survivent à leurs feuilles;
Autour d’eux se développe une atmosphère de deuil ;
Leur peau est sale et noire, des champignons y poussent.

Je n’ai jamais servi à rien ni à quiconque ;
C’est dommage. On vit mal quand on vit pour soi-même.
Le moindre mouvement constitue un problème,
On se sent malheureux et cependant quelconque.

On se meut vaguement, comme un animalcule ;
On n’est presque plus rien, et pourtant qu’est-ce qu’on souffre !
On transporte avec soi une espèce de gouffre
Portatif et mesquin, vaguement ridicule.

On ne croit plus vraiment que la mort soit funeste ;
Surtout pour le principe, de temps en temps, on rit ;
On essaie vainement d’accéder au mépris.
Puis on accepte tout, et la mort fait le reste.

J’aime les hôpitaux, asiles de souffrance
Où les vieux oubliés se transforment en organes
Sous les regards moqueurs et pleins d’indifférence
Des internes qui se grattent en mangeant des bananes.

Dans leurs chambres hygiéniques et cependant sordides
On distingue très bien le néant qui les guette
Surtout quand le matin ils se dressent, livides,
Et réclament en geignant leur première cigarette.

Les vieux savent pleurer avec un bruit minime,
Ils oublient les pensées et ils oublient les gestes
Ils ne rient plus beaucoup, et tout ce qui leur reste
Au bout de quelques mois, avant la phase ultime,

Ce sont quelques paroles, presque toujours les mêmes ;
Merci je n’ai pas faim mon fils viendra dimanche.
Je sens mes intestins, mon fils viendra quand même.
Et le fils n’est pas là, et leurs mains presque blanches.

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« The Raven », Edgar Allan Poe, 1845 (lecture de poème)

Lecture nocturne, imparfaite mais vivante, du poème « The Raven » (« Le Corbeau ») d’Edgar Allan Poe (1845).
Enregistrée sur le mode one shot le 19 décembre 2025. J’aurais du la publier le 28 (décembre 2025).

« The Raven » d’Edgar Allan Poe. Cette lecture, publiée il y a quelques nuits, est peut-être l’une de celles dont je suis la plus heureuse. Déjà, parce que ce poème compte beaucoup pour moi. C’est un poème sur le deuil. Ici, il s’agit de celui de la femme aimée. Mais cela pourrait être n’importe quel autre deuil. Il en traverse toutes les dimensions : l’espoir, la peur, le déni, la colère, notamment envers le messager – ici le Corbeau -, et l’irrévocabilité des faits. Et ce, avec une modernité intemporelle qui va main dans la main avec une puissance ancestrale et sacrée profonde, en partie conférée par cette rythmique inouïe, obsédante, presque chamanique. C’est un poème sombre qui pourtant guérit. Qui aide à guérir.

C’est pourquoi j’aime tant le réciter. C’est pourquoi j’aime tant le partager ici, avec vous.

Et parce que je pense avoir réussi à exprimer les choses à peu près comme je voulais les exprimer, à emmener ma voix là où je voulais l’emmener – même si rien n’est jamais parfait bien sûr, et qu’il me faudrait enregistrer et publier mille lectures de ce poème pour restituer l’éventail de mes émotions possibles pour chaque mot. Ce qui n’est vraiment pas de la tarte, pour un poème aussi long : 10 minutes ici ! Et pour une voix capricieuse comme la mienne, qui déraille à l’occasion, et qui est parfois difficile à tenir comme je le voudrais, surtout dans la durée. Évidemment, je sais très bien qu’une lecture de 10 minutes, c’est long, surtout quand on la publie sur Instagram tard le soir, en dépit de tout bon sens algorithmique. Mais je n’y peux rien : je ne suis pas taillée pour respecter les règles et je n’en fais qu’à ma tête. J’aspire à faire ce que j’aime, guidée par le plaisir pur, et à pouvoir y mettre toute mon âme.

J’ai pris plaisir à jouer un peu avec les intonations comme avec l’accent : ici, les plus observateurs auront remarqué que j’emprunte un accent britannique ancien, subtilement au départ, et de plus en plus intensément au fil du texte. Pourquoi, puisqu’Edgar Allan Poe était américain ? Peut-être parce que je l’ai ressenti ainsi, et je crois que cela a à voir avec la tonalité mystique de ce texte incroyable. De par sa scansion et sa rythmique inégalée, il emprunte beaucoup au mysticisme incantatoire des contes, mythes ou histoires anglais, irlandais, gaéliques, celtiques (etc) anciens d’il y a quelques siècles, dans lesquels je trouve que la langue semble une musique à elle seule tant elle est riche, rythmique, profonde, porteuse d’une histoire immémoriale et d’une sagesse enveloppante. En fait, je crois que le sacré est trop fort dans ce poème pour le lire dans une langue vivante. Cela m’évoque tout de suite l’Early Modern Irish ou même le Middle English, Shakespeare, les vieux sages et druides. Pour moi, malgré sa modernité toute américaine, ce poème hybride s’inscrit aussi profondément dans cette veine. Ses tripes viennent de là. Et je voulais rendre hommage à cette dimension ancestrale, qui me touche tellement.

Initialement, je voulais publier cette lecture, enregistrée le 19 décembre 2025, le 28 décembre 2025. À la fois en clin d’œil au texte lui-même, et parce que je trouve que ce poème, contemporain et hivernal, sied cependant mieux au mois de décembre, qui est celui du sacré, des nuits les plus longues de l’année qui obligent l’âme à trouver de la force dans l’intériorité comme l’arbre doit puiser dans les ressources de ses racines pour survivre, de la nature avant sa renaissance, et des Fêtes bien sûr qui cimentent, réconfortent et célèbrent ce travail de l’âme en pleine nuit noire. Finalement, la fatigue et les travaux m’ont eue, manquant de temps pour m’occuper de monter la vidéo, je ne l’aurais publiée que le 28 janvier ! Mais c’est un poème de décembre. Je le répète, j’insiste : c’est un poème de décembre. Et de sa fin, précisément. Quand on s’enfonce dans le nombril mystique de l’année, si proches d’en entamer une nouvelle.

Once upon a midnight dreary, while I pondered, weak and weary,

Over many a quaint and curious volume of forgotten lore—

    While I nodded, nearly napping, suddenly there came a tapping,

As of some one gently rapping, rapping at my chamber door.

“’Tis some visitor,” I muttered, “tapping at my chamber door—

            Only this and nothing more.”


    Ah, distinctly I remember it was in the bleak December;

And each separate dying ember wrought its ghost upon the floor.

    Eagerly I wished the morrow;—vainly I had sought to borrow

    From my books surcease of sorrow—sorrow for the lost Lenore—

For the rare and radiant maiden whom the angels name Lenore—

            Nameless here for evermore.


    And the silken, sad, uncertain rustling of each purple curtain

Thrilled me—filled me with fantastic terrors never felt before;

    So that now, to still the beating of my heart, I stood repeating

    “’Tis some visitor entreating entrance at my chamber door—

Some late visitor entreating entrance at my chamber door;—

            This it is and nothing more.”


    Presently my soul grew stronger; hesitating then no longer,

“Sir,” said I, “or Madam, truly your forgiveness I implore;

    But the fact is I was napping, and so gently you came rapping,

    And so faintly you came tapping, tapping at my chamber door,

That I scarce was sure I heard you”—here I opened wide the door;—

            Darkness there and nothing more.


    Deep into that darkness peering, long I stood there wondering, fearing,

Doubting, dreaming dreams no mortal ever dared to dream before;

    But the silence was unbroken, and the stillness gave no token,

    And the only word there spoken was the whispered word, “Lenore?”

This I whispered, and an echo murmured back the word, “Lenore!”—

            Merely this and nothing more.


    Back into the chamber turning, all my soul within me burning,

Soon again I heard a tapping somewhat louder than before.

    “Surely,” said I, “surely that is something at my window lattice;

      Let me see, then, what thereat is, and this mystery explore—

Let my heart be still a moment and this mystery explore;—

            ’Tis the wind and nothing more!”


    Open here I flung the shutter, when, with many a flirt and flutter,

In there stepped a stately Raven of the saintly days of yore;

    Not the least obeisance made he; not a minute stopped or stayed he;

    But, with mien of lord or lady, perched above my chamber door—

Perched upon a bust of Pallas just above my chamber door—

            Perched, and sat, and nothing more.


Then this ebony bird beguiling my sad fancy into smiling,

By the grave and stern decorum of the countenance it wore,

“Though thy crest be shorn and shaven, thou,” I said, “art sure no craven,

Ghastly grim and ancient Raven wandering from the Nightly shore—

Tell me what thy lordly name is on the Night’s Plutonian shore!”

            Quoth the Raven “Nevermore.”


    Much I marvelled this ungainly fowl to hear discourse so plainly,

Though its answer little meaning—little relevancy bore;

    For we cannot help agreeing that no living human being

    Ever yet was blessed with seeing bird above his chamber door—

Bird or beast upon the sculptured bust above his chamber door,

            With such name as “Nevermore.”


    But the Raven, sitting lonely on the placid bust, spoke only

That one word, as if his soul in that one word he did outpour.

    Nothing farther then he uttered—not a feather then he fluttered—

    Till I scarcely more than muttered “Other friends have flown before—

On the morrow he will leave me, as my Hopes have flown before.”

            Then the bird said “Nevermore.”


    Startled at the stillness broken by reply so aptly spoken,

“Doubtless,” said I, “what it utters is its only stock and store

    Caught from some unhappy master whom unmerciful Disaster

    Followed fast and followed faster till his songs one burden bore—

Till the dirges of his Hope that melancholy burden bore

            Of ‘Never—nevermore’.”


    But the Raven still beguiling all my fancy into smiling,

Straight I wheeled a cushioned seat in front of bird, and bust and door;

    Then, upon the velvet sinking, I betook myself to linking

    Fancy unto fancy, thinking what this ominous bird of yore—

What this grim, ungainly, ghastly, gaunt, and ominous bird of yore

            Meant in croaking “Nevermore.”


    This I sat engaged in guessing, but no syllable expressing

To the fowl whose fiery eyes now burned into my bosom’s core;

    This and more I sat divining, with my head at ease reclining

    On the cushion’s velvet lining that the lamp-light gloated o’er,

But whose velvet-violet lining with the lamp-light gloating o’er,

She shall press, ah, nevermore!


    Then, methought, the air grew denser, perfumed from an unseen censer

Swung by Seraphim whose foot-falls tinkled on the tufted floor.

    “Wretch,” I cried, “thy God hath lent thee—by these angels he hath sent thee

    Respite—respite and nepenthe from thy memories of Lenore;

Quaff, oh quaff this kind nepenthe and forget this lost Lenore!”

            Quoth the Raven “Nevermore.”


    “Prophet!” said I, “thing of evil!—prophet still, if bird or devil!—

Whether Tempter sent, or whether tempest tossed thee here ashore,

    Desolate yet all undaunted, on this desert land enchanted—

    On this home by Horror haunted—tell me truly, I implore—

Is there—is there balm in Gilead?—tell me—tell me, I implore!”

            Quoth the Raven “Nevermore.”


    “Prophet!” said I, “thing of evil!—prophet still, if bird or devil!

By that Heaven that bends above us—by that God we both adore—

    Tell this soul with sorrow laden if, within the distant Aidenn,

    It shall clasp a sainted maiden whom the angels name Lenore—

Clasp a rare and radiant maiden whom the angels name Lenore.”

            Quoth the Raven “Nevermore.”


    “Be that word our sign of parting, bird or fiend!” I shrieked, upstarting—

“Get thee back into the tempest and the Night’s Plutonian shore!

    Leave no black plume as a token of that lie thy soul hath spoken!

    Leave my loneliness unbroken!—quit the bust above my door!

Take thy beak from out my heart, and take thy form from off my door!”

            Quoth the Raven “Nevermore.”


    And the Raven, never flitting, still is sitting, still is sitting

On the pallid bust of Pallas just above my chamber door;

    And his eyes have all the seeming of a demon’s that is dreaming,

    And the lamp-light o’er him streaming throws his shadow on the floor;

And my soul from out that shadow that lies floating on the floor

            Shall be lifted—nevermore!

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Preview – The Raven (« Nevermore »), Edgar Allan Poe, 1845

Extrait du poème « The Raven » (« Le Corbeau ») d’Edgar Allan Poe (1845).
Enregistré en Décembre 2025.

« And the Raven, never flitting, still is sitting, still is sitting
On the pallid bust of Pallas just above my chamber door;
And his eyes have all the seeming of a demon’s that is dreaming,
And the lamp-light o’er him streaming throws his shadow on the floor;
And my soul from out that shadow that lies floating on the floor
Shall be lifted—nevermore ! »

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L’Hiver et la gratitude – Noël 2025

Illustration : Emily Duffin. Une superbe découverte ! ❤

L’hiver et la gratitude 

22 décembre 2025

Je suis une femme de toutes les saisons. J’aime toutes les saisons de manière égale, car chacune est nécessaire, et que c’est cet ensemble qui englobe l’océan de notre être, même s’il est vrai que je ne choisirai jamais l’hiver avant l’été si j’étais obligée de choisir, du moins, c’est ce que je dis souvent. 

Sans doute car l’hiver ne pourrait être une saison éternelle sans que je n’en sois frustrée – l’inverse est moins valable même si l’on se lasserait sans doute d’un été éternel. C’est comme avoir à choisir entre le travail éternel et les vacances éternelles. S’il faut vraiment choisir, on préfère les vacances éternelles. Le risque de la paresse existe, certes, mais le schéma du travail éternel ne laisse de temps pour rien d’autre que lui-même alors que le repos éternel n’interdit pas de placer ses propres activités – là est la grande différence. 

Mais il y a une chose, tout de même, que je réalise à chaque hiver, c’est que l’hiver est la saison du sacré. L’âme, descendant en ses profondeurs, n’a d’autre choix que de se regarder elle-même. Surtout, l’hiver est la saison de la gratitude. La seule capable de me faire à ce point monter les larmes aux yeux. C’est là qu’éclate, paradoxalement, toute la beauté de la création. La fleur survivante, fragile, nous émeut d’autant plus que rien ne semble la rendre possible en apparence. Et pourtant, elle est là, elle existe. C’est que sa propre volonté, et la force de la nature, soulèvent des montagnes. C’est là justement le miracle. On contemple les petits écureuils affairés à leur tâche habituelle – le reste des animaux étant pour beaucoup en hibernation -, on écoute le petit chant des oiseaux comme si ce fut du cristal qui risquait de se briser. On est pris d’une empathie vertigineuse pour tout ce qui a le courage de vivre et même, de le faire en y mettant de la beauté et de la joie. Tout semble vulnérable et pourtant, tout existe, continue d’exister. 

En été, les fruits sont si nombreux, mais on oublie plus facilement de les remarquer : ils nous semblent être un droit de naissance – et c’est à cela que sert l’été, à l’orgueil, au rayonnement, à ce qui est suprême et régnant. 

Mais en hiver, une poignée de marrons chauds et le confort de notre petit appartement nous contentent, tant ils nous paraissent extraordinaires par rapport au froid du dehors. 

Beaucoup de mélopées m’ont fait pleurer dans ma vie – j’ai la larme facile, surtout en musique – mais aucune autant qu’un Stariy Klion (la chanson du film soviétique « Devchata »), surtout cet émouvant passage à l’accordéon. Je vois alors passer tous mes ancêtres, tous mes défunts, réels ou symboliques, et je me sens alors riche de tout ce que j’ai, mais aussi de tout ce que j’ai perdu. Car la beauté de ce qui n’est plus me saute au cœur d’une force toute neuve. La beauté des fantômes, de la graine qui n’a pas encore donné de fruit, de tout ce qui est intangible, modeste, discret et invisible mais qui prépare pourtant un travail souterrain d’une intensité faramineuse, et se bat pour survivre et prolonger notre beau monde. C’est parce que nous savons que mille petits lutins sous terre sont appliqués à la tâche de faire renaître les fleurs que nous mettons des lutins partout, pour leur rendre hommage, et mille lumières sur nos sapins. C’est parce que nous nous savons être les récipiendaires, autant que les contributeurs, des grandes joies de ce monde, que nous éprouvons souvent une espèce de gratitude silencieuse, à ce stade de l’année, même seuls, même tristes : quelque chose travaille pour nous ; quelque chose dont nous faisons partie et qui nous englobe tout un chacun, n’a pas dit son dernier mot. 

Stariy Klion, issu du film soviétique « Devchata » (« Les filles »), 1961 –
Старый клён – Девчата
Bon, ils ont supprimé la vidéo que j’aimais bien, avec les enchaînements d’extraits du film que j’aimais bien, et je n’ai trouvé que celle-ci en remplacement, mais c’est déjà bien ! C’est la chanson qui compte, n’est-ce pas ? 😉
Extrait du film Devchata (celui-là même qui apparaissait sur la vidéo désormais supprimée, avec la chanson Stariy Klion, et plein d’extraits du film !)
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Sentiments intenses et Alouly Ansa de Mayada El Hennawy (photos)

Photo : la nuit du 6 au 7 septembre 2025.

Avec pour musique, Alouly Ansa de Mayada El Hennawy (les vrais auront reconnu la mélodie samplée dans chanson « More than a woman » d’Aaliyah).

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L’envoûtement / The bewitchment (poème + lecture)

Écrit et publié le 17 août 2024 sur Facebook.

Texte en français et traduction anglaise littérale.

Version originale française :

L’ENVOÛTEMENT

Je ne sais comment nommer ce que je ressens.
S’il est vrai que nos obsessions nous trahissent,
Les miennes, tout comme mes yeux,
Sont d’un bleu transparent.

Mes hanches faiblissent 
Et dansent pour toi,
Et tous les jours je me mens,
À me dire que je n’ai pas envie de toi,
Si peu ou pas vraiment.

Pourtant, 
La terre est devenue ocre tout autour de moi,
Dans ma banlieue de forêts, de sols verdoyants,
Et mon existence un long gémissement, 
Délicieux, lancinant.

Khôl kajal brun diffus, un halo de fumée
Cerne mon œil candide, d’un azur innocent,
Eau glacée où se lit le départ immédiat
D’un brasier étonnant.

Lèvres à mourir, à laper goulûment :
Deux pétales ouverts, offerts au tout venant,
Comme l’orchidée pâle où la rosée descend,
Où la brume s’accroche, où l’araignée se pend.

Terminaisons nerveuses,
Corps à feu et à sang,
Taille creusant son gouffre 
Jusqu’à l’orbe indécent,
Comme une amphore d’argile
Proche du déversement.

Et la vulve du ventre 
Fendue profondément,
Blessure fatale et cardinale,
Rompt la chair nubile et lisse
Comme un déchirement.

Une goutte de sueur
Y perle doucement
Et frit sur ma peau brûlante,
Étendue blanche et moite d’animal marin 
Onctueuse et obsédante.

La poitrine en foyer de tous bombardements,
Centre des tourments et sommet des douleurs,
S’ouvre sur cette grande plaie vive 
Que j’appelais mon cœur.

J’y nourris un voeu sanglant 
– Quoique salvateur – et brutal :
Ta bite au fond de moi
M’empale et me transperce
Comme une épée fatale.

Et je culmine dans ce songe,
Jusqu’à mon plus parfait néant,
Comme une brûlée vive
En son firmament.

Tes lèvres sont serrées 
Comme si tu avais
Un poignard entre les dents,

Et ton regard est si glacial
Que je me sens frissonner,
Depuis le bûcher 
Où je me voue et t’attends.

Regarde-moi ou je meurs, 
Disparais et m’éteins,
Comme une braise ardente mouillée par la pluie.
Regarde-moi bien, ou je meurs et flétris.

Je baiserai ta bouche, en rêve peut-être,
C’est ma tête qu’on trouvera sur un plateau,
Apportée en présent
Au plus beau des bourreaux.

Ondulations dorées, comme un soleil brûlant ;
Dans un frétillement d’invasion de criquets,
Mes hanches bruissent dans un roulis
De plus en plus violent.

Les tables de bois tournent, le décor est branlant,
Les flacons renversés, les lustres à mes pieds ;
Déluge de parfums et de poisons mêlés :
Le naufrage et l’orage sont à notre portée.

Tes yeux déshabillent jusqu’à l’âme
Mon corps nu comme un emblème,
Et mes lèvres éperdues
Ne savent que ces mots : 
Je t’aime.

Mon regard supplie et implore,
Le tien oscille entre deux sentiments :
Tantôt satisfait et avide,
Tantôt indifférent.

Tu bois une gorgée d’alcool fort,
Spectateur de mon désarroi,
Et moi j’ai envie de ton corps :
Je t’en supplie, achève moi.

Comme une vierge immolée devenue volcan
Qui ne vit et ne brûle que par le serment,
Ou une femelle alanguie
Au bord de l’enfantement,

Je me prends à la gorge
Dans un étranglement,
Et les larmes me montent
Dans un psaume brisé,
Un appel laissé pour mort,
Un horizon troué.

Plus vite, plus fort,
J’ai perdu le temps,
J’ai perdu le rythme,
Tout mon être est devenu
Un grand cri déchirant.

Qui danse à travers moi ?
De quoi est-ce le règne ?
Est-ce encore ma voix ?
Et pourquoi je saigne ?

Un filet d’eau entre mes cuisses,
Prémices de l’océan :
Quand la marée chatouille les pieds
Dans un afflux croissant.

Mon amour, ma douleur, adorable tourment,
Mais qu’est-ce qui me prend ?
Je hurle à la mort, à la vie, 
Au ciel et au sang.

Je t’ai dans la peau,
Et dehors et dedans,
Et ce chant déréglé, 
Hystérique, haletant,
N’est, que le début, paraît-il,

De l’envoûtement.




*

THE BEWITCHMENT

I don’t know how to name what I’m feeling.
If it’s true that our obsessions betray us,
Mine, just like my eyes,
Are of a transparent blue.

My hips weaken 
And dance for you,
And every day I lie to myself,
Telling myself that I don’t want you,
So little or not really.

Yet, 
The earth has turned ochre all around me,
In my suburb of forests and green soils,
And my existence, a long moan,
Delicious, lingering.

Diffuse brown kajal kohl, a halo of smoke
Frames my candid eye, of an innocent azure,
Icy water where one can read the immediate departure 
Of an astonishing blaze.

Lips to die for, to lap up gluttonously :
Two open petals, offered to all comers,
Like the pale orchid where the dew descends,
Where the mist clings, where the spider hangs.

Nerve endings,
Body on fire and blood,
Waist digging its abyss
Up to the indecent orb,
Like a clay amphora
Close to spilling.

And the belly’s vulva
Deeply split,
Fatal and cardinal wound,
Breaks the nubile and smooth flesh
Like a tearing.

A drop of sweat
Gently beads on it
And fries on my burning skin,
White, moist expanse of a sea animal
Creamy and haunting.

The chest, home of all bombardments,
Center of torments and summit of aches,
Opens onto this great, raw wound
That I used to call my heart.

There, I harbour a bloody wish 
– Though saving – and brutal :
Your dick deep inside me
Impales and spears me
Like a fatal sword.

And I peak in this dream,
Until my most perfect nothingness,
Like a burned alive woman
In her firmament.

Your lips are tight 
As if you had
A dagger between your teeth,

And your gaze is so icy
That I feel myself shiver,
From the pyre,
Where I devote myself and await you.

Look at me or I die, 
Disappear and fade,
Like a burning ember wet with rain.
Look at me well, or I die and wither.

I will kiss your mouth, in a dream perhaps,
It is my head that will be found on a platter,
Brought as a gift
To the most beautiful of the executioners.

Golden curls, like a burning sun ;
In a wriggling of locusts’ invasion,
My hips rustle in a rolling,
More and more violent.

The wooden tables spin, the decor is shaky,
The bottles overturned, chandeliers at my feet ;
A deluge of mingled perfumes and poisons :
Shipwreck and storm are within our reach.

Your eyes undress to the soul
My body naked like an emblem,
And my distraught lips
Know only these words : 
I love you.

My gaze pleads and implores,
Yours oscillates between two feelings :
Sometimes satisfied and avid,
Sometimes indifferent.

You drink a sip of strong alcohol,
Spectator of my disarray,
While I want your body :
I beg you, finish me off.

Like an immolated virgin turned volcano
Who lives and burns only by the oath,
Or a languorous female
On the verge of childbirth,

I grab myself by the throat
In a stranglehold,
And tears well up in my eyes
In a broken psalm,
A call left for dead,
A horizon pierced with holes.

Faster, harder,
I’ve lost time,
I’ve lost rhythm,
My whole being has become 
A great heart-rending cry.

Who is dancing through me ?
What is it the reign of ?
Is it still my voice ?
And why am I bleeding ?

A trickle of water between my thighs,
Premonitions of the ocean :
When the tide tickles the feet
In a growing flood.

My love, my pain, adorable torment,
What’s got into me ?
I scream at death, at life, 
At the sky and at blood.

I have you under my skin,
And outside and inside,
And this deranged chant, 
Hysterical, gasping,
Is only the beginning, it seems,
Of the bewitchment.




https://youtu.be/POyMXLt7gtc?feature=shared



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