Il faut sauver le petit Hamza…

L’affaire Hamza La Douane ne me fait pas rire du tout. Aucun des deux discours proposés dans les deux camps qui s’opposent à son sujet ne me semble constructif ni convenable. Entre ceux qui le dénigrent parce qu’il est arabe, et ceux qui le défendent strictement pour les mêmes raisons, entre ceux qui parlent de lui en des termes dégradants, moquent son poids, ses origines, et ceux qui en font un adorable petit ange qui ne fait que s’adonner aux facéties communes à toutes les personnes de son âge, il me semble qu’il y a un juste milieu qui s’appelle le vrai.

Qu’un gamin de 14 ans fasse des blagues et arrose des passants, passe encore. On a presque tous sonné aux portes quand on était enfants, certains ont jeté des ballons d’eau par les fenêtres, ce sont souvent les actes d’un enfant de cet âge, qui joue et teste l’autorité des adultes, jauge son propre pouvoir et fait l’apprentissage des limites. Et s’il est indéniable qu’en certaines circonstances, on enlève parfois aux enfants non blancs (sous-entendu, noirs et arabes) le droit à l’innocence et le droit d’être des enfants, interprétant leur moindre transgression adolescente comme un crime ou un fait politique, et qu’il est pertinent de chercher à éviter ce biais autant que possible, les évènements impliquant Hamza ne sont guère classables dans la catégorie des facéties inoffensives.

Hamza a cassé le nez d’un passant, qui a du porter plainte. Hamza terrorise les femmes, en a coincé une dans un urinoir – sur la vidéo qui témoigne de cet acte, on entend cette dernière hurler, la voix paniquée -, est rentré par effraction chez une autre en la traitant de pute. Hamza vole des chips dans le distributeur du métro, des bouteilles dans les magasins, et même des téléphones (ce serait le motif de sa garde à vue). Hamza a jeté des gens dans l’eau – et quand on connaît l’état de propreté de la Seine à Paris, qui a occasionné des maladies jusqu’aux athlètes des JO de Paris, on ne minimisera vraiment pas ce fait, qui revient à jeter quelqu’un dans les égouts. Quand ce ne sont pas des gens, Hamza jette dans le Canal St Martin des chaises ou encore un panneau de signalisation fraîchement dérobé à son emplacement. Hamza a aussi balancé une trottinette sur ce qui semble être un bateau : au delà du potentiel dommage matériel non négligeable, il aurait pu blesser très grièvement quelqu’un, voire le tuer. Etc, etc. La liste n’est sans doute pas exhaustive hélas.

Cela pouvait prêter à sourire quand il s’agissait d’arroser les passants, notamment en pleine canicule – sur des vidéos, on voit même des policiers prendre part de bon coeur à une bataille d’eau, et tant mieux : ce sont des moments de vivre ensemble qui font plaisir à voir. À la rigueur, même, leur réclamer 2€ pour passer en guise de « frais de douane », comme les enfants réclament « des bonbons ou un sort » à Halloween, tant que c’est sur le ton de la facétie sans suite. Mais nous avons dépassé de très loin ce stade des petites transgressions adolescentes.

Comment est-il possible de continuer à croire que nous sommes dans l’anodin ? Ce garçon est un danger public, et il est aussi un danger pour lui-même. Nulle personne saine d’esprit n’agit ainsi : il y a là, forcément, un immense problème de fond, une souffrance, et la véritable justesse consiste à ne surtout pas minimiser la gravité de ses actes. On s’indigne qu’il ait été mis en garde à vue ? Ce qui est sûr, c’est qu’il doit être pour le moment partout sauf dans la rue, où il a déjà fait beaucoup trop de dégâts pour circuler en liberté.

Je rappelle qu’Hamza est un enfant et que tout discours lui déniant son enfance n’est non seulement pas constructif, mais est même dangereux. Mais c’est justement au nom de cette enfance qu’il aurait fallu être intransigeant dès le départ avec lui, afin de ne pas le retrouver dans 5 ou 10 ans dans les pages de faits divers. C’est pour le protéger, d’abord de lui-même, et protéger les autres, qu’il aurait fallu fixer des règles à son endroit, ou plutôt lui faire respecter celles qui existent déjà, usant aussi bien de pédagogie sur le long terme que de sanctions non négociables dans l’immédiat. C’est parce qu’il est un enfant qu’il faut d’autant plus, au moment où la « peinture » est encore fraîche, redoubler d’efforts pour ne pas le laisser s’enliser dans la violence, avec le risque qu’il lui soit ensuite encore plus difficile de revenir des réflexes dans lesquels il se sera figé.

Le défendre des attaques indignes contre ses origines (ou son physique) est une chose. En revanche, le dédouaner de ses actes les plus graves à cause de ces dernières, et les imposer en excuse ou argument politique, est non seulement déplacé, mais il s’agit peut-être même d’une forme de racisme détourné, de paternalisme : c’est considérer qu’un petit arabe comme lui n’a, en gros, pas vocation à faire autre chose de sa vie que traîner dans les rues et faire n’importe quoi. Hamza ne mérite pas qu’on le sauve de ce sort funeste ? Ses potentielles futures victimes non plus ? Il faudrait le laisser tuer quelqu’un ? Finir en taule dans 10 ans ?

D’ailleurs, le plus drôle, c’est que cette complaisance me semble provenir essentiellement de petits blancs prétendument de gauche. Je connais peu de français d’origine arabe ou maghrébine qui soient amusés par les frasques d’Hamza (de même que récemment, les péripéties de Gonas, femme noire enceinte et à la rue car refusant un logement social en banlieue, ont suscité beaucoup de critiques chez des tweetos noirs). Déjà, car (surprise ! Ça vous étonne ?), la plupart d’entre eux n’aspirent pas à vivre dans le Bronx ou dans la merde, et qu’ils n’ont pas besoin de prouver leur absence de racisme par mille courbettes grotesques. Et surtout, car eux connaissent le prix réel de ce laxisme vis à vis de quelques individus fautifs appartenant à leur communauté : la stigmatisation de tous les autres.

Pourtant, Hamza pourrait mettre sa facétie, son répondant et son incroyable énergie au service d’autre chose. Il pourrait prendre des cours de théâtre, se développer à travers une discipline, écrire des punchlines.

Mais une certaine fraction de gauche un peu arrogante – qui éduque ses enfants et leur donne justement accès à toutes ces activités – considère qu’il n’est bon qu’à gâcher son potentiel, balancer des trottinettes et traiter des femmes de putes. Les mêmes qui se piquent de féminisme le reste du temps – parfois jusqu’à l’excès ou l’injuste -, les mêmes qui revendiquent la non-violence, l’écologie ou la compassion, font semblant de ne voir aucun problème dans ces tristes faits d’armes qui en sont l’antithèse. Un feu intérieur – et Hamza ne semble pas en manquer – permet, lorsqu’il est bien canalisé, de créer. Mais lorsqu’il ne l’est pas, hélas, il est vite employé à la destruction et la rébellion sans cause. Et c’est ici ce qui est en train de se produire.

Passons sur ceux qui agitent l’existence de fautes plus graves commises par d’autres pour justifier celles d’Hamza : cela n’a aucun sens. On peut condamner les deux sans distinction.

Honnêtement, lorsque je vois ces images qui circulent sur internet, violentes et sans appel, je m’interroge : a-t-on affaire à un pur sociopathe déjà difficilement récupérable, car désormais trop installé dans ses usages, manquant de la compassion la plus élémentaire, n’ayant soit pas conscience des conséquences potentielles de ses actes, ou étant – ce serait encore pire -, fondamentalement indifférent à ces dernières, c’est-à-dire la souffrance d’autrui ? Ou simplement à un gosse qui, faute de se voir imposer des limites, grisé par une forme de « célébrité du mal » sur internet et conscient des fascinations amusées qu’il suscite, cherche à aller encore plus loin ou faire fructifier cette ressource de transgression, gosse qu’une belle pichenette et une fermeté bienveillante pourraient pousser de nouveau sur le droit chemin ?

Il est en fait peut-être à la lisière des deux, et c’est là que se trouve justement le crime des adultes, et notamment de ceux incarnant une autorité (journalistes, intellectuels, « têtes d’affiche ») qui font oeuvre de complaisance à son endroit : il est peut-être précisément à un tournant décisif de sa jeune vie, et les adultes qui devraient le protéger (car tout adulte a le devoir de protéger les enfants de notre société, qu’il s’agisse des siens ou non) le laissent sciemment s’engager sur une pente bien funeste, convaincus visiblement de ce qu’il ne mérite pas mieux que ça.

Sur une vidéo, où il est interrogé, notamment sur ses parents, dont l’absence ou l’inaction étonne forcément le quidam ordinaire, il explique que sa mère n’est pas au courant de ses actes (plus tard, on apprendra même qu’elle le défend, et taxe de « racistes » les critiques à l’égard de son fils) et que son père, oui ; et que ce dernier ne voit aucun problème à ce qu’il fait. Là se dessine un début d’explication : celle de la négligence, du laisser-faire. Car en effet, il faut avoir atteint un rare degré de négligence pour laisser son enfant se dégrader et dégrader les autres de la sorte.

Hamza cherche à attirer l’attention, sans doute, à détruire et se faire remarquer.

Poser des limites est une forme d’amour : c’est avoir assez de considération envers l’autre pour vouloir qu’il s’édifie en individu et citoyen libre et respectable, c’est vouloir le hisser à la hauteur de la plus belle idée de lui-même. Lorsqu’on n’en pose pas en face d’un enfant qui fait acte de violence, on lui signale qu’il n’est pas très important à nos yeux qu’il se dégrade, qu’on est indifférent au fait de le voir péricliter et se corrompre. On lui manque en réalité de respect. Et c’est sur ces bases branlantes, et le sentiment de ne pas mériter la considération que démontre la fermeté, que l’enfant se construit. Et si l’on ne peut pas toujours influer en bien sur le devenir d’un individu, le sauver de ses bassesses, et parfois d’un destin karmique, une fois que ce dernier a commis ses graves erreurs, il faut au moins le mettre hors d’état de nuire ou de prospérer, étant admis qu’il faut au moins sauver les meubles, et les autres innocents de ses actes. Je ne dis pas que l’autorité seule est la réponse à tout, qu’il ne faut pas aussi donner aux enfants de l’amour, de la bienveillance, de la pédagogie en amont. Mais dans un premier temps, quand ça saigne, il faut stopper l’hémorragie, empêcher l’infection de s’étendre. Le bon sens, c’est de comprendre que certains individus n’ont pas encore acquis cette base solide qu’est le civisme et la compassion pour se gérer seuls et vivre avec les autres sans leur nuire. C’est les aider à développer ces vertus mais c’est aussi, tant qu’ils ne possèdent pas ces dernières, les empêcher d’exercer en toute impunité leur pouvoir mal géré, et de le faire au détriment du reste de la société.

C’est normalement le rôle de l’adulte de couper le robinet, quand ce dernier est mis au service de l’inondation du bien collectif. Il est vicieux de faire passer ces actes graves pour de simples jeux d’enfant. Ce que d’ailleurs certains prétendent tolérer sur Hamza, ils ne l’admettraient jamais sur leurs propres enfants, et sans doute parce qu’ils aiment ces derniers et veulent leur bien.

Nous avons presque tous fait des bêtises lorsque nous étions enfants, et certaines étaient peut-être même amusantes, surtout avec le recul, mais la différence, c’est que la plupart d’entre nous avons été corrigés à temps par les adultes. Personne ne nous a applaudis pour ces dernières. Encore moins défendus ou encouragés. Nos parents ont peut-être réprimé un rire en privé sur nos faits d’armes du jour, mais ils savaient qu’il ne fallait pas laisser faire. Savoir que la chose était en apparence anodine – car ce n’est pas non plus un crime de jeter par la fenêtre un ballon rempli d’eau sur un passant – et être capable d’en rire ne diminuait pas la nécessité d’agir : ces fautes, on le sait, s’accumulent et grandissent dans le temps lorsqu’elles sont banalisées. Là se trouve le rôle de l’adulte. Un gosse jette un ballon rempli d’eau par la fenêtre. C’est amusant vu comme ça et son parent en rira peut-être quand il aura le dos tourné, mais je ne connais quasiment aucun parent qui ne dirait pas aussi à son enfant d’arrêter, qui se rendrait complice de l’acte, voire l’encouragerait, aussi anodin puisse-t-il paraître. Car l’apprentissage de la non-nuisance à autrui est le début du civisme et de la considération. Et cela commence par les petites choses.

Comment se fait-il que le visage d’Hamza tourne à gauche à droite ? Qu’on le laisse s’enorgueillir, sa vanter de ses actes ? Devenir une petite icône des internets, un espèce de Monsieur Hulot débonnaire qui se balade à vélo en vapotant nonchalamment après ses cavalcades ? Comment se fait-il qu’il soit starifié, par des adultes qui enjambent sa vulnérabilité d’enfant pour en faire un divertissement ou une bête de foire, histoire de non seulement le laisser s’enfoncer dans l’impunité mais aussi de le rendre addict à l’attention malsaine qu’il suscite, et ce alors qu’il est manifestement déjà fragile psychologiquement et en manque cruel de structures ? Et ce alors qu’il met les autres en danger et se met en danger lui-même ?

Les gens qui participent à cette entreprise pensent-ils vraiment lui rendre service ? Ou se rendent-ils service à eux-mêmes – pour afficher leur coolitude, leur nonchalance, leur tolérance, qualités à la mode dans la société actuelle où il est de bon ton de s’en foutre plus que les autres -, et ce, au prix de l’avenir d’un gamin de 14 ans, de ses potentielles futures victimes, mais aussi de la paix sociale qui s’ébrèche un peu plus à chaque fois que complaisance est accordée à ce genre d’agissements ?

Dans quelques décennies ou siècles, peut-être, on parlera comme d’une anecdote amusante, ou d’un fait historique périphérique mais non moins instructif sur notre époque, de ces quelques semaines de l’été 2026, où une canicule a fait rage et qu’une terreur des rues de 14 ans nommée « Hamza la Douane » aura fait trembler Paris pendant quelques semaines, à l’image d’un Gavroche version diablotin – la presse étrangère se fait déjà l’écho de cette histoire en tout cas. On parlera aussi sans doute avec étonnement de la mollesse et de l’inaction des pouvoirs publics… et de la complaisance aveugle de certaines élites, qui deviendra l’illustration du laxisme nombriliste et hors sol qui s’obstine par delà les faits et le bon sens, dans un désir égoïste d’afficher sa coolitude. Mais en attendant, de tout cela, notre société souffre. Et si Hamza, pour le moment, a l’air de faire le mariole en toute impunité, il risque de ne pas tarder à en souffrir aussi lorsque ses actes grossiront et creuseront petit à petit un sillon de violence et de conséquences dont il aura le plus grand mal à sortir, et qui fera peut-être des victimes au passage. C’est ce gâchis-là qui devrait en premier lieu indigner et tourmenter nos donneurs de leçons.

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Rêves d’ailleurs / Dreams of elsewhere (lecture de poème + extrait de journal)

Lecture de ce poème déjà écrit et publié ici même en octobre 2020, pour mon compte Instagram @the.universal.poetry

Je remets cependant le texte ici, ainsi que sa traduction littérale (et ce d’autant plus que j’ai entre temps changé… un mot ! 😉 – « Les oiseaux sont beaux lorsqu’ils volent librement » a désormais remplacé « les oiseaux sont beaux parce qu’ils volent librement »). De même, quelques commentaires que j’ajoute au poème, et un extrait de mon journal datant de 2020.


Rêves d’ailleurs

Je ne peux pas ne pas rêver
A des rêves d’ailleurs
Mon corps est là, prisonnier
Mon coeur est voyageur

Happé tout entier par un horizon prometteur
Meilleur

Je vis pour aujourd’hui, je brûle pour demain
Pour tout ce qui est en fleurs

Une débauche de couleurs
Attend d’être admirée
Par des yeux peu ingrats

Tant de paysages
Attendent d’être fécondés
Par chacun de nos pas

Je peux aimer l’instant
Mais je ne peux pas le figer
Je ne peux pas rêver à des rêves passés

Le vent n’est pas fossile, la mer n’est pas de marbre, fixée dans son azur
Aujourd’hui comme hier, je continue de marcher jusqu’à la rupture

Je continuerai demain de vivre ma vie comme une grande aventure

Les oiseaux sont beaux parce qu’ils volent librement
Ils sont si tristes en cage
Alors dites-moi qui a 
Décidé que l’homme 
Devait prendre racine dans un seul paysage ?

L’oiseau a des ailes, moi j’ai des jambes longues, des idées court vêtues
Je reprendrai la route demain première heure
En direction d’un nouveau
Paradis perdu

J’irai poser mon pied sur la branche qui craque
Dans le silence des bois
J’irai gagner mon droit d’être libre et vivante
Dans ces paysages fous
Où la nature fait loi

Loin de vos fleuves sales, des poissons à deux sexes, des humains détraqués
Que la vue chaque soir d’un ciel sans étoiles
Ne fait pas frissonner.


*

Dreams of elsewhere

I cannot not dream
Of dreams of elsewhere.
My body is here, a prisoner,
My heart is a traveler.

Wholly drawn to a promising horizon,
A better one,

I live for today, I burn for tomorrow,
For all that is in flower.

An orgy of colors
Awaits to be admired
By eyes that are not ungrateful

So many landscapes
Await to be fecundated
By each of our steps

I can love the moment
But I cannot freeze it
I cannot dream of dreams from the past.

The wind is not a fossil, the sea is not of marble, fixed in its azure
Today as yesterday, I keep on walking until the breaking point

Tomorrow I will keep on living my life as a great adventure

Birds are beautiful when they fly freely
They are so sad in cage
So tell me, who
Decided that man
Should take root in a single landscape ?

The bird has wings, me I have long legs, short clothed ideas
I’ll hit the road again first thing tomorrow
Heading towards a new
Lost paradise

I’ll go placing my foot on the creaking branch
In the silence of the woods
I’ll go and earn my right to be free and alive
In these wild landscapes
Where nature makes law, 

Far from your filthy rivers, your two-sexed fish, your deranged humans, 
Whom the sight of a starless sky each night
Doesn’t make shudder.

*

Commentaire, 27 juin 2026 :

Ce poème sur le voyage et l’ailleurs m’est venu, c’est ironique, durant l’année 2020, celle du confinement. En octobre, le 2 sans doute (car Facebook m’apprend que je l’ai publié le lendemain, le 3). C’était le soir, j’étais dans mon lit, m’apprêtant à dormir, quand une phrase m’est venue. Je la trouvais tellement ordinaire, presque pas digne d’être retranscrite en vérité, mais j’étais comme poussée par une nécessité : il me fallait l’écrire. Les suivantes sont venues tout aussi naturellement et là encore, je n’en pensais pas grand chose, je me contentais juste d’écrire ce qui me venait. En quelques minutes à peine, le temps de taper le texte sur mon téléphone, le poème était terminé. Je me suis endormie avec cette paix que l’on a au coeur lorsque la maison est propre et rangée, le devoir du jour accompli, sans pour autant trouver ce poème intéressant : c’était juste de l’hygiène, voilà, un truc qu’on a besoin d’écrire, et d’écrire tel quel, juste pour se sortir l’épine du pied. C’est seulement le lendemain que je l’ai relu pour la première fois. Et que j’ai ressenti quelque chose : ce n’était pas parce que ce poème m’avait été facile à écrire, qu’il n’était pas issu d’une idée que j’avais idéalisée pendant 6 mois avant de la concrétiser, qu’il était insignifiant. L’instant aussi peut-être un cadeau. Je m’étais abandonnée, et le fruit de cet abandon n’était peut-être pas ridicule. C’était même ça, la poésie : l’abandon. C’est comme si les vannes s’étaient ouvertes. Une forme de confiance, d’ouverture à mon instinct, à la capacité d’errance que demande l’écriture. Comme un chakra supplémentaire qui s’ouvre, une aventure qui se débloque. Ce soir-là, c’était comme si j’avais appris à écrire une seconde fois. Plus librement. Comme si j’avais compris que j’avais le droit de rester sauvage, mais que je n’étais pas obligée de me cabrer en face de l’écriture, que c’était parfois un geste simple et non une lutte, et sûrement pas une denrée qui avait besoin d’être rare, non, que je pouvais écrire dans l’élan, que j’avais juste à commencer, à continuer, et que c’était précisément l’abandon à l’idée de l’instant qui emmenait la suivante. Et que cela n’empêchait en rien l’excellence. Je me compliquais l’écriture comme si c’était une expédition avant laquelle il fallait vérifier que tout était bien là ! Quelques mois avant d’écrire ce poème, après des années à nier à mon corps ses besoins, je remangeais de nouveau : ce n’était sans doute pas un hasard. On oppose souvent le corps et l’esprit, mais en redevenant aussi un corps, mon esprit avait peut-être obtenu de nouveau un nid dans lequel grandir. Alors de même, c’est parfois en s’abandonnant à l’instant que l’on touche à une forme d’éternité. J’ai publié ce poème sur Facebook le lendemain de son écriture et il avait à l’époque touché des gens. Je sentais que le regard porté sur mon texte était autre, inhabituel. C’est que moi-même j’avais changé. 

En astrologie, mon Noeud Sud en Cancer, en maison 9, fait de moi une nomade, sans doute, et j’ai souvent éprouvé la nostalgie d’un ailleurs. Ce poème a été écrit quelques mois après mon opposition nodale. 

Voici un extrait de mon journal rédigé la même année (quelque part en 2020) :

« J’ai souvent peur d’écrire car je sais la limite des mots et c’est comme si je craignais de ruiner la pureté du message originel que je porte en moi en cherchant à traduire ce dernier par des mots. Il y a un deuil à faire, le deuil de ce qui n’est pas essentiel. Je dois accepter l’idée qu’il ne puisse y avoir au final qu’une essence, et ça m’est difficile. Que cette essence, justement, est plus intense et signifiante que l’intégralité de ce qui est en moi. Le soleil donne tout de lui-même mais il ne parvient pourtant à nous que ses rayonnements : de même, nous écrivains devons apprendre à ne pas tout donner mais à donner l’essentiel : tout ne pourra jamais être donné, trouvé, dit, sauf à fossiliser chaque instant de vie dans des pages qui deviendraient alors indigestes. Le temps manque. C’est l’urgence et la sélection qui affinent l’œuvre. C’est l’essence qu’il faut rechercher. Ce qui compte, c’est ce que nous choisissons de dire. 

C’est sans doute tout le parcours d’un Noeud Sud en Cancer en Maison 9 / Noeud Nord en Capricorne en Maison 3 (note : il s’agit de mon placement astrologique)

Le message et l’idéal (maison 9) originel et intérieur (Cancer) doit se traduire avec des mots (maison 3) concrets et essentiels (Capricorne). L’idéal doit devenir quotidien et actes. Il faut apprendre, comme le Capricorne, à faire et concrétiser, à manifester Dieu sur terre au lieu de rêver à lui. Il faut apprendre, comme le Gémeaux, à vivre dans l’instant, à donner les mots tels qu’ils sont et tels qu’ils viennent, ne pas perdre de temps quand on en manque et préférer la parole imparfaite au silence infertile et perfectionniste, en comprenant justement que les mots que l’on donne dans l’instant ont leur sagesse à eux, leur rythme, leur sens ; ils sont parfaits à leur manière. C’est faire confiance à l’aujourd’hui que d’être capable de donner les mots qui nous viennent dans l’instant, sans les remettre à demain. Comprendre que demain, justement, ils seront sclérosés, fossilisés, regrettés. C’est dans l’instant, dans l’instant qu’il faut dire. L’attente et le travail doivent bien sûr être de mise, mais tant qu’ils permettent de purger les mots des idées parasites ou des humeurs ; de les révéler, de leur offrir un piédestal, une direction, un sens, une perfection ; il faut parfois laisser les mots s’affiner, se perfectionner, oui, mais jamais au point de leur faire dépasser la date de péremption ; jamais au point de garder en soi les mots jusqu’à ce qu’ils pourrissent et n’aient plus de sens. Tout cela, parce qu’on les a voulus parfaits. Quand ils sont déjà bien plus que cela, oui, bien plus : ils sont vivants. » 

Commentary in English, for readers who visit this site :

This poem about travel and faraway places came to me, ironically, during 2020, the year of the lockdown. It was in October, probably on the 2nd (since Facebook tells me I posted it the next day, the 3rd). It was evening ; I was in bed, getting ready to sleep, when a line came to me. I thought it was so ordinary, hardly worth transcribing to be honest, but I felt compelled by some inner necessity : I had to write it down. The next lines came just as naturally, and once again, I didn’t think much of them ; I was simply writing down whatever came to my mind. In just a few minutes, the time it took to type the text on my phone, the poem was finished. I fell asleep with that sense of peace you feel in your heart when the house is clean and tidy, the day’s work done, though I didn’t find the poem particularly interesting : it was just a matter of hygiene, that’s all, something you need to write, and write exactly as it comes, just to get the thorn off your foot. It wasn’t until the next day that I reread it for the first time. And that’s when I felt something : just because this poem had been easy for me to write, just because it didn’t stem from an idea I’d idealized for six months before bringing it to life, didn’t mean it was insignificant. Perhaps the moment itself was a gift. I surrendered, and the result of that surrender might not have been ridiculous after all. That was even what poetry was all about : surrendering. It was as if the floodgates had opened. A sense of trust, of openness to my instincts, to the capacity for wandering that writing demands. Like an extra chakra opening up, an adventure unfolding. That evening, it was as if I’d learned to write a second time. More freely. As if I’d realized that I had the right to remain wild, but that I wasn’t obliged to resist writing, that it was sometimes a simple move rather than a struggle, and certainly not a commodity that needed to be scarce, no, that I could write on a whim, that I just had to start, to keep going, and that it was surrendering to the idea of the moment that led to the next one. And that this in no way precluded excellence. I was overcomplicating my writing as if it were an expedition before which I had to make sure everything was there ! A few months before writing this poem, after years of denying my body its needs, I had started eating again : this was undoubtedly no coincidence. We often pit the body against the mind, but by becoming a body once again, my mind had perhaps found a new nest in which to grow. In the same way, it’s sometimes by surrendering to the moment that we touch upon a form of eternity. I posted this poem on Facebook the day after I wrote it, and at the time, it resonated with people. I sensed that the gaze cast upon my text was different, unusual. It was that I myself had changed. 

In astrology, my South Node in Cancer, in the 9th house, makes me a nomad, undoubtedly, and I’ve often felt a longing for somewhere else. This poem was written a few months after my nodal opposition. 

On my blog, I go into more detail and also share an excerpt from a journal entry written around the same time, which touches on this same idea.

Excerpt from my journal written that same year (sometime in 2020) :

« I’m often afraid to write because I know the limits of words, and it’s as if I’m afraid of ruining the purity of the original message I carry within me by trying to translate it into words. There’s a process of letting go, letting go of what isn’t essential. I must accept the idea that, in the end, there can be only one essence, and that is difficult for me. That this essence, precisely, is more intense and meaningful than the totality of what is within me. The sun gives its all, yet it reaches us only through its rays : in the same way, we writers must learn not to give everything but to give what is essential, for we can never give, find, or say everything, unless we fossilize every moment of life on pages that would then become indigestible. Time is short. It is urgency and selection that refine the work. It is the essence that we must seek. What matters is what we choose to say.

This is undoubtedly the entire journey of a South Node in Cancer in the 9th House / North Node in Capricorn in the 3rd House (note : this is my astrological placement)

The original and inner (Cancer) message and ideal (9th House) must be expressed through concrete and essential (Capricorn) words (3rd House). The ideal must become part of daily life and action. We must learn, like Capricorn, to act and bring things to fruition, to manifest God on earth rather than merely dreaming of Him. We must learn, like Gemini, to live in the moment, to speak words as they are and as they come, not to waste time when we’re short on it, and to prefer imperfect speech to barren, perfectionist silence, understanding precisely that the words we speak in the moment have their own wisdom, their own rhythm, their own meaning ; they are perfect in their own way. It is to trust the today to be able to speak the words that come to us in the moment, without putting them off until tomorrow. To understand that tomorrow, precisely, they will be ossified, fossilized, and regretted. It is in the moment, in the very moment, that we must speak. Patience and hard work are, of course, essential, but only as long as they allow us to purge the words of parasitic ideas or moods ; to reveal them, to offer them a pedestal, a direction, a meaning, a perfection ; sometimes you have to let words refine themselves, perfect themselves, yes, but never to the point of letting them pass their expiration date ; never to the point of keeping them inside until they rot and lose all meaning. All because we wanted them to be perfect. When they are already so much more than that, yes, so much more : they are alive. » 

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

À la musique, d’Arthur Rimbaud (lecture de poème)

Publié ce 21 juin 2026, à l’occasion de la Fête de la Musique, sur mon compte Instagram the.universal.poetry . Cette fois, j’ai un peu innové, je n’ai pas seulement mis les sous-titres en anglais, mais aussi le texte original ! Il s’agit donc d’un double sous-titrage. Je pensais que ce serait bien d’avoir les deux. Peut-être que c’est ce que je vais continuer de faire, à l’avenir.

Aujourd’hui, 21 juin, se tient comme chaque année, la Fête de la Musique. Une fête très importante en France, mais aussi dans plus d’une centaine de pays désormais. Durant une journée, celle du solstice d’été, la musique est à l’honneur. Dans tout le pays, dans toutes les villes, petites ou grandes, des concerts sont organisés, officiels, officieux, improvisés, qu’importe ! Il suffit de sortir dehors pour trouver son bonheur. Une petite fanfare tzigane joue dans un parc. Quinze mètres plus loin, c’est un petit groupe de rock anonyme qui égrène ses chansons sur un bout de trottoir. Ailleurs, un rappeur, une chanteuse de jazz ou encore un ténor d’opéra. Tout autant d’artistes, amateurs ou professionnels, qui nous rappellent que la musique appartient à tout le monde, dans son étonnante et superbe diversité. Les grandes foules où les corps se pressent et se heurtent jusqu’à se confondre côtoient les modestes rassemblements devant lesquels, parfois, quelques passants dansent. C’est comme passer à chaque fois d’un décor à un autre ! Dans les bars, cafés et péniches, partout, de la musique, une orgie de musique ! Et jamais de cacophonie. De la gaieté, de la joie, les oiseaux qui chantent, et les humains aussi, le plaisir d’accueillir de nouveau l’été, et de célébrer ensemble la musique qui nous est si chère. Alors, forcément, à cette occasion, un poème s’est imposé : À la musique d’Arthur Rimbaud. Écrit alors qu’il avait 15 ans, le prodige y peint un superbe tableau à la française, où, entre les postures guindées et les vanités superficielles, la musique, la fête, la joie simple et l’émerveillement du poète parviennent toujours à se frayer un chemin. L’enchantement romantique surgit, dans ce moment simple où l’on s’accorde le droit d’être simplement charmé et ému par son environnement. La vie, en somme.


Version traduite de mon texte, publiée sur Instagram :

Today, 21 June, as it does every year, the Fête de la Musique (Music Day) is taking place. A very important festival in France, and also in over a hundred countries now. For one day, the summer solstice, music takes center stage. Across the country, in every town and city, large and small, concerts are organized : official, unofficial, improvised, it doesn’t matter! You only have to step outside to find something to your liking. A small gypsy brass band is playing in a park. Fifteen meters further on, an obscure little rock band is strumming away on a patch of pavement. Somewhere else, a rapper, a jazz singer or even an opera tenor. All these artists, whether amateur or professional, remind us that music belongs to everyone, in all its astonishing and magnificent diversity. Large crowds, where bodies jostle and bump into one another until they become indistinguishable, stand side by side with smaller gatherings, in front of which a few passers-by sometimes dance. It’s like moving from one setting to another. In bars, cafés and houseboats, everywhere, there’s music, a veritable feast of music ! And never a hint of cacophony. Cheerfulness, joy, birds singing (and people too), the pleasure of welcoming summer back, and celebrating together the music we hold so dear. 
So, naturally, on this occasion, one poem seemed obvious : ‘To Music’ by Arthur Rimbaud. Written when he was just 15, the prodigy paints there a superb French-style tableau, where, amidst the stiff posturing and superficial vanities, music, celebration, simple joy and the poet’s sense of wonder always manage to find their way through. Romantic enchantment arises from that simple moment when we allow ourselves to be simply charmed and smitten by our surroundings. Life, in short.

Texte original français :

À la musique, d’Arthur Rimbaud

Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

– L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
Les gros bureaux bouffis traînant leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;

Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent :  » En somme !…  »

Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d’où le tabac par brins
Déborde – vous savez, c’est de la contrebande ; –

Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes…

– Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.

J’ai bientôt déniché la bottine, le bas…
– Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas…
– Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres…



Traduction littérale anglaise :

To Music, by Arthur Rimbaud

On the square carved into petty little lawns,
A square where everything is proper, the trees and the flowers,
All the puffed up bourgeois, strangled by the heat,
Carry, on Thursday evenings, their jealous little antics.

– The military band, in the middle of the garden,
Swings its shakos in the Waltz of the Fifes :
Around it, in the front rows, parades the dandy ;
The notary clings to his numbered trinkets.

Rentiers with lorgnettes underline every false note :
The bloated bigwigs dragging their stout ladies,
Beside whom go, like officious mahouts,
Those whose flounces have the look of advertisements ;

On the green benches, clubs of retired grocers,
Poking the sand with their knob-handled cane,
With utmost seriousness, discuss the treaties,
Then take snuff, and resume: « In short!… »

Spreading across his bench the roundness of his hips,
A bourgeois with light-colored buttons, and a Flemish paunch,
Savors his onnaing, whence tobacco in strands
Overflows — you know, it’s contraband ; —

Along the green lawns, snicker the rascals ;
And, made amorous by the song of the trombones,
Very naïve, and smoking roses, the pioupious (« birdies » : simple soldiers)
Caress the babies to cajole the maids…

Me, I am, disheveled like a student, 
Under the green chestnut trees, the lively little girls : 
They know it well ; and turn, laughing, 
Toward me, their eyes full of indiscreet things.

I don’t say a word : I keep on looking
The flesh of their white necks, embroidered with wild locks :
I follow, beneath the bodice and the frail finery,
The divine back after the curve of the shoulders.

I soon have unearthed the boot, the stocking…
— I reconstruct the bodies, burning with beautiful fevers.
They find me funny and speak to each other in hushed tones…
— And I feel the kisses coming to my lips…

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Si tu le veux / If you want (lecture de poème)

Écrit (et publié sur Facebook) le 5 juin 2025

Texte original :

Si tu le veux

Ne joue pas
À des jeux stupides avec moi
Parce que quand je suis amoureuse
Je deviens dangereuse
Ne fais pas de petits confettis avec mon petit coeur
Je risquerais de jouer aux fléchettes sur le tien
Avec en guise de projectile
Un poignard oriental
Dis plutôt au ciel de nous laisser passer
Nous avons un univers à visiter
Des étoiles avec lesquelles
Faire connaissance
Et l’éternité
Pour nous embrasser
Ici même
Sous un soleil de feu
Si tu le veux


Traduction littérale en anglais :

If you want to

Don’t play

Stupid games with me
Because when I’m in love 
I become dangerous 
Don’t make little confetti out of my little heart
I might end up playing darts on yours
With, as a projectile,
An oriental dagger.
Tell the sky to let us pass instead
We have a universe to visit
Stars to
Get to know
And the eternity
To kiss each other
Right here
Under a sun of fire
If you want to

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

A Silvia, de Giacomo Leopardi (lecture de poème) – 31 mai 2026

A Silvia, Giacomo Leopardi (1828) 🥀

Publié le 31 mai 2026 sur mon Instagram, @the.universal.poetry

Dans ce poème qui me fait penser à un muguet flétri, à la fois sombre et printanier, la mort tragique et précoce de la mélodieuse petite Silvia signe celle de l’enfance, des illusions, des jours heureux. Mais inaugure aussi un tourbillon de questions charriées par le deuil. Qui se terminent sur une conclusion implacable. N’est-ce que cela, la vie, quand même le rire discret d’une petite fille ne résonne plus dans les rues ensoleillées ?

J’ai beau être croyante, je suis touchée par le sensibilité lancinante de ce poème. Et évidemment, sa douce musicalité. 

J’espère avoir rendu hommage comme il se doit à ce magnifique classique de la poésie italienne. 

Traduction anglaise publiée sur Instagram :

In this poem, that reminds me of a withered lily of the valley, dark and evoking spring at the same time, the tragic and premature death of the sweet-voiced little Silvia marks the end of childhood, illusions, and happy days. But it also ushers a whirlwind of questions brought on by grief. Which ends with a relentless conclusion. Is this all there is to life, when even a little girl’s quiet laughter no longer echoes through the sunlit streets ? And when she never gets to become a woman ?

Even though I am a believer, I am moved by the poignant sensitivity of this poem. And, of course, by its gentle musicality.

I hope I have paid proper tribute to this magnificent classic of Italian poetry.

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Delta (poème et lecture)

Écrit (et publié sur Facebook) le 27 Mars 2026

DELTA

Tu es le si grand océan
Où je voudrais verser mes jours 
Le soleil pur au sourire évident
Auquel on pense quand on parle d’amour 

Je n’aurais jamais perdu de temps
Si tous les drames de ma vie
Ont conspiré unanimement
À me conduire jusqu’ici

Dans l’espace de tes bras
Sur moi bien refermés pourtant 
S’ouvre donc le vaste delta
Vers l’univers au coeur battant

J’ai rendu les armes jusqu’à m’en foutre
Je ne veux plus jamais me battre
Je ne sais qu’aimer, et veux mourir 
Dans ce grand silence d’albâtre.



Traduction :

You are the oh so vast ocean
Into which I would pour my days
The pure sun with an obvious smile
That springs to mind when we speak of love

I’ve never wasted any time
If all the tragedies of my life
Have conspired, unanimously
To bring me all the way here

In the space of your arms
Yet tightly wrapped around me
Opens up thus the great delta
Toward the beating-heart universe

I surrendered till I stopped giving a damn
I never want to fight again
I only know to love, and want to die
In this vast alabaster silence.

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

IA : quand la « démocratisation » apparente se double en réalité d’une « aristocratisation » (et comment la suppression des hiérarchies en fait émerger d’autres, plus vicieuses)

Cet article fait partie d’une série de textes écrits sur l’IA depuis début 2023, dans lesquels j’exprime mes opinions et sentiments les plus contradictoires et contrastés, essayant toutefois autant que possible de faire preuve de nuance et d’humilité. Je compte publier ces textes (parfois finis, parfois à l’état de fragments) petit à petit ici (certains ont cependant déjà été postés sur mon compte Facebook). Jusque là, je ne l’avais pas fait, sans doute car j’oscillais, comme beaucoup de gens je pense, entre des idées et sentiments paradoxaux : j’imagine que j’attendais que ces derniers soient davantage fixés avant de les publier, de m’assurer que ma vision soit cohérente, craignant peut-être de changer d’avis, de me désavouer le lendemain, d’offrir quelque chose qui ne soit pas totalement représentatif de ma pensée sur le sujet (notamment dans le cas de textes isolés). Mais dans le fond, rien n’est jamais gravé dans le marbre, et ce qui est intéressant, c’est justement cela : non les certitudes mais les questions, les doutes, les fluctuations, les idées diverses soulevées par ces technologies, notamment dans les premières années de leur mise en circulation. Gardez donc à l’esprit qu’il ne faudra jamais juger ma pensée sur un texte seul : j’ai pu écrire des choses très différentes sur le sujet. Mais avec le recul, je crois que, dans le fond, une cohérence se dégage plus ou moins de tout cela.

Article rédigé fin avril 2026.

On parle souvent de l’IA comme d’un outil de démocratisation – de la créativité, de l’intellect, qu’importe. On a prêté à d’autres outils ou progrès techniques au cours de l’Histoire les mêmes vertus. Si cet effet n’est pas à nier, je constate qu’on ne dit pas assez à quel point l’inverse est aussi valable :

Je remarque personnellement que les outils ou procédés de démocratisation – présentés comme tels – engendrent souvent aussi très fortement une concentration du pouvoir dans les mains de ceux qui le possédaient déjà, voire une appropriation quasi monopolistique et confiscatoire de domaines où la classe modeste ou moyenne parvenait à être représentée par les plus riches ou les plus connectés. 

Et je ne pense pas que l’IA dérogera à ce phénomène. 

Je vais faire une analogie qui n’est pas à mon sens pas absurde. Il y a bien des années, j’avais écrit un article de décryptage du phénomène des « nepo babes », cette génération de jeunes célébrités souvent issues de lignées déjà prestigieuses et insérées dans les « industries du rêve » (cinéma, mannequinat, musique). Ces mécanismes de reproduction sociale ont toujours existé, et il ne s’agit pas d’ailleurs de nier le droit naturel d’une personne issue d’un milieu riche ou d’une famille présente dans le show biz à également aspirer à effectuer un métier tel qu’acteur, mannequin ou chanteur, mais il est en effet intéressant de voir que la proportion de « nepo babes » au sommet des sphères culturelles, créatives, médiatiquement exposées, semble avoir grandement augmenté ces dernières années. 

Le métier de mannequin, par exemple, a connu une très grande mutation.

Dans les années 90, les « top models », mannequins qui régnaient sur le monde, étaient les plus exposées médiatiquement et les mieux payées de leur profession, présentaient généralement quelques points communs. D’une part, évidemment, elles étaient belles, extraordinairement belles, et surtout, elles étaient indéniables dans leur beauté : quasiment tout le monde reconnaissait au moins que Laetitia Casta, Claudia Schiffer, Naomi Campbell ou Adriana Karembeu étaient des miracles de la nature, qu’elles étaient hors normes, bref, qu’elles étaient légitimes à faire ce métier, et à être au sommet de ce dernier. D’ailleurs, signe qui ne trompe pas : elles étaient pour beaucoup « repérées », de Claudia Schiffer à Laetitia Casta, en passant par Kate Moss (la première dans une boîte de nuit, la seconde à la plage, la troisième dans un aéroport). Le métier venait à elles. D’autre part, et c’est surtout là le coeur de mon argumentaire, elles venaient très souvent de milieux ordinaires, modestes, voire pauvres. Même quand elles venaient de milieux un peu plus aisés, comme Claudia Schiffer, dont le père était avocat, ce n’étaient pas des grandes fortunes, ou leur famille n’était pas liée en tout cas aux industries du show-biz. Certaines, comme Adriana Lima, élevée par une mère célibataire, ou Natalia Vodianova, qui à l’adolescence vendait des fruits et légumes sur le marché, en Russie, en toutes saisons et parfois dans un froid proverbial, pour subvenir aux besoins de sa famille – dont une soeur handicapée – ont pu se sortir d’une pauvreté extrême grâce à ce métier, et ont parfois eu des destins à la Cendrillon.  

Bref, le mannequinat était souvent une plateforme d’ascension sociale pour des femmes extrêmement belles, et dont la beauté aurait pu n’éclairer que les ruelles de leur village, ou ne subjuguer que les yeux de ceux qui les croisaient au centre commercial ou à la plage, mais qui soudain, faisaient rêver le monde entier. Il réinstaurait même une forme de justice, comme avec les footballeurs : on voyait ces gosses de rien, ou ces beautés du village, souvent humbles et travailleuses, parvenir à un destin digne de leur splendeur physique et peut-être de leurs qualités de coeur, d’une forme de labeur digne qui fut celui de leur lignée. C’était d’autant plus vrai que la beauté ne s’achetait pas, et même si la chirurgie existait déjà, elle demeurait plus rare et moins indétectable qu’aujourd’hui (on ne pouvait pas ou difficilement photoshoper ses photos d’enfance comme certains le font maintenant pour dissimuler les traces de leur passé !). Elle constituait donc quelque part la revanche de la jeune fille pauvre et très belle des favelas sur la jeune fille des beaux quartiers qui partait avec tous les avantages dans la vie, mais peut-être pas celui-là. 

Depuis, deux choses ont changé dans notre monde. D’abord, internet, les réseaux sociaux et les smartphones sont évidemment passés par là et ont offert à beaucoup de gens la possibilité de se mettre directement en scène, sans passer par le regard extérieur du photographe ou du caméraman, sans passer par les filtres hiérarchiques habituels, et de se montrer au monde. N’importe qui peut se prendre en photo dans sa chambre, et même corriger ce qu’il montre à outrance, ou être « shooté » sur une plage par des amis. La beauté peut s’exhiber sans permission, sans feu vert extérieur, et déferler sur le monde – et ce, à l’échelle mondiale. Comme je l’explique dans mon article sur les nepo babes, les réseaux sociaux ont favorisé les personnes issues de milieux déjà aisés et insérés dans l’industrie du spectacle : quand on est le fils de tel acteur connu, que notre existence est déjà relatée par la presse et les réseaux sociaux alors même qu’on est encore un enfant ou un adolescent, et qu’on décide de se créer un compte Instagram, on a tout de suite 100 000 abonnés, de la visibilité, qui attirent les marques, les opportunités et les collaborations, on ne publie pas les mêmes photos que tout le monde, on peut faire rêver plus que le commun des mortels avec des lieux, voyages, vêtements, qui sortent de l’ordinaire. Puis il y a eu la banalisation des artifices, filtres ou chirurgie esthétique, qui donnent à chacun la possibilité de modifier son apparence, parfois d’une manière extrême, et de rivaliser avec les beautés naturelles (du moins le croit-on : l’engouement hors norme autour d’une Sydney Sweeney, perçue comme rafraîchissante dans un océan de beautés refaites et de visages qui se ressemblent, démontre que les gens demeurent avides de cette authenticité). Bref, tout autant de changements qui pourraient apparaître comme démocratisateurs, qu’on en pense du bien ou pas. 

Comme le monde a changé, la profession de mannequin a en conséquence totalement muté. 

Aujourd’hui, s’il n’y a en effet plus de top models comme dans les années 90, il y a cependant toujours des mannequins extrêmement connues et bien payées : Kendall Jenner, les soeurs Hadid, dont l’omniprésence voire le monopole médiatique sur leur profession n’est plus à démontrer, sont celles qui se rapprocheraient le plus du sens qu’on donne à ce terme, et constituent de bons exemples. Mais les « top models » d’aujourd’hui sont d’une toute autre nature que celles des années 90. 

Là où les anciennes étaient des miracles de la nature, beaucoup sont désormais refaites, passées par la chirurgie esthétique, comme Kendall Jenner et Bella Hadid ; au point où il est évident pour beaucoup qu’elles ne seraient sans doute pas parvenues aux sommets de leur profession avec leur physique originel. Elles sont souvent jugées moins impressionnantes dans leur beauté que les top models d’autrefois, voire contestées dans cette dernière, ayant perdu ce facteur d’évidence qui faisait que le public des années 90, face à une top model, pouvait comprendre pourquoi « elle et pas une autre ». 

Elles sont par ailleurs toutes issues de familles extrêmement riches, exposées médiatiquement, ou avec un carnet d’adresses très showbiz, des réseaux importants. Beaucoup sont également, et aussi pour cette raison, contestées dans leur légitimité – la montée en puissance d’une Kendall Jenner, que beaucoup ont vue avant ses opérations probables de chirurgie, et qui provient du clan Kardashian, a été très commentée, souvent de manière critique, pour cette raison. Un peu comme une enfant qui n’aurait qu’à pointer du doigt la vitrine et qui recevrait immédiatement l’objet de sa convoitise, hors de prix, ce privilège de la gloire dans le domaine du mannequinat a été perçu comme « indu », comme une forme de « cadeau non mérité donné à une gosse de riche parce qu’elle est riche ». 

Si on mène le raisonnement jusqu’au bout, en gardant en tête l’exemple de Bella Hadid ou Kendall Jenner, d’aucuns pourraient dire qu’elles ont quelque peu « acheté » leur physique avec la carte bleue de papa-maman, et avec cela leur accès aux sommets d’une profession très convoitée. Cela, au détriment des classes populaires, les places étant limitées.

Le clip de la chanson « Murder on the Dancefloor », qui avait marqué les années 2000, montrait la chanteuse Sophie Ellis Bextor dans la peau d’une petite peste participant à un concours de danse, et ne reculant devant aucun coup bas pour éliminer un à un tous ses concurrents : à la fin, son partenaire et elles gagnaient en effet la compétition, mais il ne restait que quelques individus pour applaudir mollement et avec des mines désabusées ce « triomphe sans gloire » dont tout le monde savait comment il était survenu. De la même manière, le triomphe de ces modèles actuelles est souvent perçu par une partie du public avec une forme d’esprit critique amer, et c’est sans doute en partie pourquoi ces figures n’ont plus la même aura qu’autrefois. Elles ne sont pas perçues comme aussi belles et naturelles, elles sont perçues comme ayant « pris la place » d’autres qui l’auraient davantage mérité. 

Le processus de démocratisation dans ce milieu, en produisant du flood, a rendu bien plus difficile le fait de s’y distinguer, d’en vivre, et il a surtout contribué au fait que ceux qui parviennent à sortir leur épingle du jeu sont souvent ceux qui ont déjà un capital à faire fructifier – financier, médiatique, etc. Pour devenir top model, il ne manquait à certaines filles issues de milieux riches que la beauté plastique objective et impressionnante – soit ce qui est en général le socle d’une telle carrière. C’était la limite infranchissable, malgré tout l’argent et les réseaux du monde. Elles peuvent aujourd’hui l’acheter avec la carte bleue parentale et demander à leurs parents de passer deux-trois coup de fil. Au nez et à la barbe des Natalia Vodianova ou des Laetitia Casta de 2026, comme Bhavita Mandava, Frida Aasen ou Xenia Tchoumitcheva, toujours présentes sur les podiums, mais reléguées en arrière-plan, moins médiatisées, ou condamnées à faire de la création de contenu sur les réseaux sociaux plutôt que de défiler en robe de créateur. 

La conséquence de cette démocratisation de la beauté engendrée par les réseaux sociaux et les artifices : cela a levé des barrières d’entrée dans le mannequinat ou les métiers de la beauté en général, mais pour ce qui est du sommet, cela a aussi surtout donné l’ascendant à des personnes déjà issues de bons milieux insérés, ayant quelque peu « acheté » leurs atouts, là où il y a quelques décennies, le métier de mannequin permettait à des gamines de milieux modestes et naturellement belles de sortir de leur condition, là où la richesse et le réseau pouvaient accorder quelques faveurs mais pas non plus acheter un destin. 

Le plus pernicieux étant que ces sujets sont difficiles à aborder vraiment en débat. En effet, le relativisme ambiant se retourne finalement contre les masses qui l’ont porté : dans une époque où il a été admis que tout se valait, il n’est donc pas possible de discuter de la valeur objective d’une personne dans une industrie, de sa beauté, de sa légitimité, d’adopter un point de vue plus critique et lucide, car tout tombe systématiquement dans l’escarcelle de la subjectivité et des bons sentiments égalitaires. Ce qui revient, in fine… à ne pas pouvoir critiquer le système dominant. 

La conséquence, valable aussi dans certains milieux artistiques (le milieu poétique et littéraire par exemple), c’est que cette absence apparente de hiérarchies s’exerce finalement à l’avantage de ceux qui sont déjà tout en haut de la pyramide sociale et qui accèdent à des places indues sans être jamais remis en question. Si la beauté n’existe pas, comment défendre qu’une mannequin qui n’est là que grâce à ses parents ne mérite pas sa place ? Si le talent et le niveau n’existent pas en musique, en littérature, en création artistique, alors pourquoi tel ou tel décideur n’attribuerait-il pas le prochain prix, la prochaine place ou la prochaine subvention à son cousin ou son copain, qui jettent de la sauce tomate sur le mur en guise d’art, et qui peut dire que ces derniers ne sont pas des génies ? 

Quand on ne peut plus dire qu’il y a des choses bonnes ou moins bonnes, et que les sommets peuvent donc être occupés par n’importe qui, ou n’importe quoi, indistinctement, alors les sommets en question seront occupés par ceux qui étaient déjà là, qui ont le capital économique et social et culturel, et qui trouvent là une raison en or de n’être pas contestés dans leur règne souvent indû. Au diktat très contestable de l’objectivité classique a succédé un autre diktat très contestable : celui du subjectif à tout prix. 

Si l’IA permet en partie d’augmenter, voire d’automatiser la création, la pensée, l’intelligence, la compétence pure, cet outil est encore très neuf. À l’inverse, l’apparence et la physicalité, que ce soit par la chirurgie esthétique ou les produits dopants dans le sport, ont été parmi les premières ressources prestigieuses « augmentables » ou « automatisables », depuis déjà un certain nombre d’années. En ce sens, le métier du mannequinat (et l’industrie qui y est liée) me semble un très bon exemple à évoquer dans ce débat sur la démocratisation car il pourrait préfigurer l’avenir. 

De la même manière que la démocratisation des « augmentations » physiques a indirectement engendré un système favorisant les plus aisés, riches ou socialement insérés, il est possible que l’IA ait un effet similaire. Si composer une chanson en 20 secondes (on n’évoquera pas le caractère qualitatif ou non de la chanson en question) relève en effet, a priori, d’un processus de banalisation, de facilitation, et donc de démocratisation, de ce qui était autrefois un effort, un savoir-faire, voire une lutte ou un luxe, lorsqu’internet sera floodé (il l’est en fait déjà) par les compositions générées quasi instantanément par Suno, qui pourra se distinguer d’une marée aussi compacte ? Sans doute ceux qui « ont » déjà et qui pourront faire fructifier ce qu’ils ont. Les influenceurs qui ont des millions de followers et qui voudront se diversifier, étendre leurs tentacules ou vivre de talents usurpés – étant donné les poudres de perlimpinpin que certains d’entre eux ont vendu pendant des années, on pourra compter sur leur honnêteté pour nous dire qu’ils utilisent l’IA. Les opportunistes qui savent flairer le filon (un peu comme les esclavagistes des USA, qui ont construit une fortune sur « l’opportunité nouvelle » donnée par l’esclavage il y a quelques siècles : non que je compare forcément l’IA à de l’esclavage, je déplore simplement ce systématisme de l’argument du « si vous ne l’utilisez pas, vous serez supplantés par ceux qui l’utiliseront », et cet espèce d’éloge permanent de l’opportunisme et de la nouveauté compétitive, sans discernement aucune, sans jamais se poser la question du bien-fondé de ces technologies, et surtout de la valeur morale de ceux qui les utilisent : sont-ils forcément des exemples à suivre ? Pas toujours. Souvent, ceux qui « savent saisir les opportunités nouvelles de leur environnement » sont moins des esprits innovateurs que des individus prêts à vendre père et mère et enjamber des mourants pour se hisser en haut de la pyramide sociale). 

Internet et les réseaux sociaux ont été la promesse de la démocratisation, du pouvoir au peuple, du monde comme un grand village. Et cette promesse a été en partie exaucée, puisque ces outils ont en effet permis à des gens autrefois sans plateforme d’en avoir enfin une, plus immédiate, d’émerger et de s’exprimer. En bien comme en mal du reste, puisque du village, on reproduit les fêtes collectives mais aussi les lynchages et les bûchers. Et qu’il faut tout de même avoir les reins solides pour encaisser l’immédiateté permanente et l’absence de filtres que ces outils permettent. Même des personnes grandement exposées médiatiquement, comme Scarlett Johnasson, admettent être « trop fragiles » pour les réseaux sociaux et la violence qui s’y passe parfois. Cela veut tout dire. Ne pas passer par ces plateformes est devenu un luxe. Elles étaient au départ une option pour les « have nots » des milieux culturels et artistiques, et sont devenues un passage quasi obligé pour exister depuis que les hautes places ont été monopolisées par des profils privilégiés.

Cependant, on voit que cette promesse de démocratisation s’est aussi soldée par le monopole final de la Tech, qui règne en maître sur nos vies, notre attention, notre temps. Nous sommes nombreux à nous sentir piégés par les technologies que nous utilisons pourtant, avec la conscience que nous y avons beaucoup gagné, mais aussi beaucoup perdu, à des niveaux qui dépassent le simple inconvénient qui fait partie du jeu. Ces outils et plateformes sont devenus des addictions, et l’on s’en passe d’autant moins que tout nous ramène à eux. Les plus jeunes y gaspillent chaque jour plusieurs heures de leur précieuse vie. Et ils sont les premiers à s’en plaindre. Au point qu’émergent des alternatives comme les dumbphones, ou des « détox »: on parle de ces plateformes comme on parlerait d’une drogue, de la cigarette ou du whisky autrefois, et ce n’est guère anodin ni normal.

De la même manière, pour ce qui est de l’art, je crains que la démocratisation relative engendrée a priori par l’IA ne se double de l’inverse : une aristocratisation.  

Dans les milieux créatifs, pour se démarquer du flood, et surtout, échapper aux soupçons de plus en plus pressants d’usage d’IA, il faudra incarner son travail, le défendre. On ne compte plus les créateurs de contenu au phrasé vraisemblablement trop éteint pour avoir véritablement écrit les textes qu’ils ânonnent face caméra. Si un écrivain invité à la radio ou dans une émission de télé ne sait pas aligner deux phrases correctement, on se dira qu’il y a peu de chances pour qu’il soit l’auteur de son livre. Si un philosophe semble submergé par les concepts qu’il tente d’aborder, enchevêtré sans cohérence comme on l’est parfois quand on usurpe la pensée d’un autre, on saura évidemment que la crédibilité, qui découle elle-même d’une obsession réelle pour un sujet, n’est pas au rendez-vous. Comme toujours, rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme. 

Un chanteur qui ne sait pas chanter en vrai, ou a capella, un musicien qui ne sait pas jouer de la guitare devant son public, un compositeur incapable de gérer l’orchestre qui adaptera sa symphonie car il n’a pas les bases du Solfège, risquent très vite de déclencher des soupçons. Il sera donc difficile de totalement cacher, pour beaucoup de gens, l’usage de l’IA. Sans doute même les plus malhonnêtes jugeront plus prudent d’assumer.

Mais le fait est que cette « preuve par le réel » ne sera pas donnée à tous. Car combien d’écrivains sont par exemple vraiment invités à la radio ou à la télé ? Combien d’artistes ont vraiment la possibilité de s’expliquer sur leur travail, de se raconter devant un public ? 

Et surtout, est-ce toujours une preuve ? N’importe quel normalien, n’importe quelle personne éduquée, avec un peu de bagout et d’audace, peut faire illusion. D’expérience, pour fréquenter les milieux littéraires, je peux garantir que l’appartenance à une « élite » académique (Normale Sup, grandes prépas, etc) ne préjuge pas du tout d’un talent littéraire. Beaucoup d’entre eux n’ont rien à dire mais ils ont une culture très étendue et savent évidemment parler, manier des concepts. À l’inverse, beaucoup de très bons écrivains ont des profils peu prestigieux, ne viennent pas du sérail, ne savent pas se vendre et ne sont pas « efficaces » à l’oral (ex : Houellebecq, informaticien de profession, et plus à l’aise à l’écrit qu’à l’oral). 

Bref, toute personne qui « semble intelligente » pourra peut-être piéger le chaland au détriment de la profondeur véritable. 

Il est même possible qu’il soit instauré un délit de sale gueule et que les profils les plus profanes le paient cher… ceux jugés trop « improbables », pas assez intellectuels, pas assez diplômés, pas assez bons parleurs, pas assez ceci ou cela, seront les premiers à être soupçonnés et montrés du doigt. On sera moins à même d’accuser un normalien qu’un mécanicien de ne pas avoir écrit son livre. 

Pourtant, il y a des écrivains de haut vol qui ne savent pas très bien parler en vrai, comme Houellebecq, capable d’écrire des choses bouleversantes dans ses recueils de poèmes et livres mais qui semble peu prolixe à l’oral, comme renfermé sur son secret (même si on discerne, à l’oral, les formes de ce qui est à l’écrit, et que précisément, le phrasé un peu mou et désabusé de Houellebecq à l’oral fait partie du charme et donne du sens à ses écrits, qu’il est cohérent avec des derniers. Mais si ce dernier n’était pas invité à la télé ? Et s’il était arrivé aujourd’hui ?). Dans la musique, il y a des Hans Zimmer – certes rares dans le milieu de la composition musicale de films – qui n’ont pas de formation musicale savante, n’ont pas fait le Solfège et composent strictement depuis des logiciels, sont incapables de rédiger une partition. Ces profils moins académiques mais non moins méritants, qui ont peut-être justement pu avoir accès à la musique et à la composition sans venir du sérail, sans passer par le Conservatoire ou des formations d’excellence, grâce à des technologies leur permettant d’exprimer directement leur talent, sont précisément ceux qui risquent demain d’être mis en difficulté, d’être perçus comme ne donnant pas suffisamment de gages de leur génie au public. 

Il y a des musiciens, compositeurs, chanteurs, qui n’apprécient pas la scène, et préfèrent se concentrer sur leur production musicale et leurs albums : Françoise Hardy ou les Beatles, passé un certain temps, en ont été de bons exemples à une époque, même s’il est vrai que le streaming et le téléchargement ces dernières années ont obligé beaucoup d’artistes musicaux à dépendre des concerts pour vivre. Comment pourront-ils à l’avenir prouver ce qu’ils sont ? 

Il y a des créateurs qui aiment, comme Elena Ferrante, cultiver le mystère. Des poètes qui ne veulent pas courir le marché des poètes, les évènements, les lectures en librairie. Des artistes qui ne sont de toute façon même pas invités à ces évènements, ou qui les cumulent avec un travail alimentaire, une vie bien chargée.

En fait, si l’on y réfléchit bien, la démocratisation relative obtenue ces dernières décennies pourrait même s’effondrer : les mêmes auteurs qui ont pu trouver dans l’autopublication, internet, les blogs en ligne, les réseaux sociaux, une plateforme leur permettant d’exprimer leurs idées, leur vision du monde, leur créativité, précisément car ils n’avaient pas accès aux plateformes courantes (maison d’édition, presse), et parfois pas faute de talent, verront peut-être les quelques progrès qu’ils ont accumulés se retourner contre eux, une fois ces mêmes plateformes précisément floodées de contenu (c’est déjà le cas). Les mêmes qui ont besoin de ces plateformes pour se faire entendre seront ceux pour qui elles deviendront insuffisantes, de plus en plus. 

On remarque que les maisons d’édition publient de plus en plus des livres de « copains », des témoignages. Certains argueront que ce phénomène n’a pas commencé avec l’IA et qu’il est sans douté lié au fait que les gens aiment de moins en moins lire et se concentrer sur des histoires, les écrans assurant déjà le besoin de narration des individus, et ce en demandant encore moins d’efforts que la lecture… mais si c’est le cas, alors l’IA n’arrangera peut-être rien à tout cela. Avec toute la somme vertigineuse de manuscrits que ces maisons recevront de plus en plus (pour rappel, fin 2022, une maison d’édition expliquait déjà sur Twitter/X être floodée de manuscrits à la suite de la mise sur le marché de ChatGPT), certaines choisiront peut-être de fermer leurs services et de se concentrer sur la cooptation (comme certaines l’avaient déjà fait durant le Covid, je crois, car cette période de retraite forcée avait donné lieu à un grand afflux de manuscrits). Ou bien, à niveau égal – puisque des tas d’histoires d’un assez bon niveau leur parviendront -, ils donneront leur chance à je ne sais quel influenceur fitness ou influenceuse maquillage aux 2 millions d’abonnés, à je ne sais quelle vedette, qui se seront soudainement découverts – quelle coïncidence ! – des velléités de romanciers, à l’heure de l’IA, expliquant qu’ils écrivent depuis l’âge de 12 ans… Et dont il sera plus agréable d’exploiter la force de frappe plutôt que de découvrir voire lancer de nouveaux talents. Robert, auteur auto-publié de 55 ans qui habite au fin fond de la Creuse, couronnes dentaires et chemise de bûcheron, sillonnant les petits évènements locaux, aura encore moins de chance d’émerger désormais, face à Yanis qui présente bien sur Tiktok avec ses petites bouclettes de gentil garçon et ses dents blanches, ou Zoé, avec ses petits tops, ses faux ongles et son bagout face à sa « communauté ». Car, soyons honnêtes, ce qui émerge le plus sur les réseaux sociaux, c’est la beauté, la sympathie vulgarisatrice apparente, point la profondeur. Au final, qui est-ce que cette démocratisation aide ? Les meilleurs d’entre nous ou les pires ? Les plus méritants ou les plus malhonnêtes ? Les plus profonds ou les plus superficiels ? Ceux qui n’ont pas accès ou ceux qui ont déjà tout ? Je crains que ce ne soit surtout en grande partie l’art, la littérature, la musique, à la portée des influenceurs et des opportunistes de tous poils, de tous ceux qui n’en ont jamais rien eu à faire de créer mais qui souhaitent étendre sans cesse l’horizon de la monétisation et du prestige social. 

La démocratisation obtenue jusqu’ici pourrait donc en fait s’amoindrir, voire s’écrouler. 

Démocratisation tout à fait partielle car comme on peut le constater, les plateformes « palliatives » restent des plateformes au rabais, même si beaucoup de success stories y sont parfois nées (mais précisément, ces plateformes sont une étape : pour ceux qui y connaissent le plus grand succès, l’accomplissement final est précisément d’en sortir, comme par exemple Lena Situations, ou d’être invité ailleurs, d’avoir accès à la vraie reconnaissance, au vrai tampon que sont les médias traditionnels et qui, bien qu’ils aient perdu de leur superbe, demeurent un couronnement). D’ailleurs, dans les faits, internet ou pas, réseaux sociaux ou pas, si on n’a pas publié de livre, on n’est toujours personne dans le milieu intellectuel : un « oubli » bien commode qui permet de nier le talent ou le travail des « créatifs ou intellectuels d’internet », voire de se réapproprier pour certains journalistes ou créatifs ou intellectuels ayant accès aux plateformes « sérieuses » des choses lues sur le net, sans jamais les citer par exemple, ni en rendre le crédit aux principaux intéressés, comme on le ferait pourtant avec un auteur, philosophe, ayant pignon sur rue. 

La suppression apparente des hiérarchies entraîne donc souvent l’émergence de hiérarchies encore plus vicieuses et encore moins basées sur le mérite. 

Une comparaison que je trouve assez drôle : il est fréquent de dire que l’IA est comparable à Autotune, une technologie très réprouvée à son arrivée dans le milieu musical, et à laquelle les gens se seraient in fine habitués : c’est à la fois vrai et faux. Ce n’est pas parce qu’Autotune fait désormais partie du paysage – on s’habitue à tout, c’est bien connu, même au pire -, que les gens s’en réjouissent tous. Autotune est toujours pour beaucoup de gens profondément agaçant, et vrille les tympans (pas forcément à cause de l’outil lui-même que de la manière dont il est utilisé). Et s’il existe en effet un certain nombre d’usages artistiques ou créatifs originaux qui peuvent en être faits, cela a, il faut bien le dire, surtout fait pulluler à la radio de la musique inécoutable (d’où le fameux terme de « merdes autotunées » utilisé par pas mal de gens pour brocarder la musique synthétique, sans âme et en plastique), et maintenant, des gens qui ne savent même pas chanter sont diffusés à la radio. Parce qu’ils sont mignons et présentent bien, sans doute, qu’ils ont un peu de bagout, un sens commercial. Je ne suis pas certaine qu’ont ait vraiment eu besoin de ça. Ici, cela ne fait que renforcer un processus d’optimisation : puisque tout le monde peut chanter, alors qui chantera et surtout qui sera diffusé ? Un tel qui présente bien (et s’il ne sait pas chanter, Autotune arrangera ça), un tel autre cousin de Machin chose… Und so weiter ! On se souvient du scandale Mini Vanilli dans les années 80 : binôme à succès, le public avait découvert que ses deux membres ne chantaient pas eux-mêmes leurs chansons. Aujourd’hui, de tels procédés sont tellement ordinaires qu’ils ne font plus sourciller le grand public… la séparation entre talent et vitrine a été actée, au nom du pragmatisme. Peut-être qu’aujourd’hui, les Beatles ne seraient pas jugés assez charmants pour faire une grande carrière en dehors des milieux indie, et qu’ils seraient invités à plutôt composer dans l’ombre pour je ne sais quel beau gosse aux dents blanches de 25 ans.

Edit (début mai 2026) : j’apprends par les réseaux sociaux (Threads) que Spotify donnera une certification aux artistes musicaux humains répondant à un certain nombre de conditions, parmi lesquelles par exemple les preuves d’une existence « dans la vie réelle » (concerts, etc). Ce qui, d’une part, ne prouve pas du tout qu’un artiste n’utilise pas l’IA pour composer ses chansons (cela écarte juste les faux très visibles et grotesques ou le « IA slop » vraiment très identifiable). Et ces conditions, comme beaucoup le soulignent dans les commentaires, laissent sur le carreau nombre d’artistes aspirants ou débutants, de la jeune génération notamment, qui sont encore en train de faire leurs dents et n’ont pas du tout fait leurs preuves « humaines », et qui risquent même de se trouver facilement accusés d’être des IA, puisqu’on pourra leur lancer à la figure qu’ils ne sont pas certifiés (les accusations IA pleuvent déjà sur beaucoup d’artistes dernièrement, ça ne devrait rien arranger). Durant mon même passage sur Threads, je tombe sur le post d’une lectrice qui se plaint d’avoir trouvé une trace sans équivoque d’usage de l’IA dans un livre : l’auteure avait tout simplement oublié une réponse de ChatGPT (auquel elle avait manifestement demandé d’écrire une scène) directement dans le texte ! Dans les commentaires, une personne explique que pour cette raison, et à cause de l’impossibilité à distinguer les oeuvres générées ou non par IA, elle ne lit désormais plus de livres sortis avant 2022… Ce n’est pas la première fois que je lis ce genre de commentaire, j’ai du trouver en substance le même propos à plusieurs reprises sous la plume d’autres internautes, notamment sur Reddit, qui déplorent de devoir en arriver là mais qui ont le sentiment de ne pas avoir le choix pour éviter l’IA. 

Nous sommes passés à l’ère du soupçon en termes de création, et la mise sur le marché d’outils de création IA sans l’existence d’un label permettant de distinguer l’art généré (ou assisté) par IA de l’art « humain », organique pourrait-on dire, qui va à l’encontre d’une grande partie des désirs du public qui souhaite bel et bien soutenir en premier lieu le second, y est pour quelque chose. 

Bien sûr, on pourra arguer que le livre en question semblait être un de ces livres de storytelling pur. Et nombre de livres de ce secteur obéissaient dans le fond déjà à des règles d’efficacité parfois quasi algorithmiques : ce sont plus facilement les auteurs usant de telles méthodes qui risqueraient d’être pris pour des IA. Il n’en demeure pas moins que le procédé de création demeure bien différent d’un livre généré ou assisté par IA, et que cet effort mériterait reconnaissance. 

Publié dans Uncategorized | Tagué , , , , | Laisser un commentaire

April U Beogradu, de Zdravko Čolić (musique)

Texte publié ce 30 avril 2026 au soir, sur mon second Instagram, @the.universal.poetry , où je partage des perles musicales souvent méconnues, de tous pays et cultures.

« Opet je u mojoj duši proljeće
Da l’si djevojka il’ žena sada ti ? 

J’imagine une atmosphère de film français des années 60. Dans les rues frappées de soleil d’une grande capitale, moderne mais restée latine, parmi les grandes et belles femmes aux allures de biches qui sortent du travail, un beau jeune homme brun, Zdravko lui-même, sueur au front, erre à la recherche de cette femme, une beauté menue aux cheveux de blé, chignon élégant, peau dorée, yeux sombres, jambes longues et articulations fines, silhouette de gazelle, charme fragile et sophistiqué, à la fois solaire et froid : Catherine Deneuve dans Belle de jour. Parfois, il l’aperçoit, croit l’apercevoir, la perd de vue parmi la foule bavarde, parmi les autres femmes qui ne lui ressembleront jamais. À la fin, sans doute, de désespoir, ne parvenant pas à retrouver sa chimère lors de cet après-midi à l’enjeu fatidique, en plein jour, il enjambe un pont et se tue.

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

La stigmatisation de la drague de rue est une criminalisation du désir des classes populaires

Écrit et publié sur Facebook le 11 février 2026

J’avais vu passer, il y a quelques mois, la vidéo d’une jeune et jolie Tiktokeuse ou Instagrammeuse, je ne sais plus, qui tournait en dérision son sentiment de frustration lorsque, se baladant dans les rues un soir dans une tenue très féminine, elle réalisait que les garçons ne l’abordaient même pas. Ce qu’elle déplorait, bien sûr. Et une grande partie des commentaires provenait il me semble d’hommes, qui disaient plus ou moins : en effet, vous avez fait de nous des harceleurs dès qu’on osait vous regarder et maintenant, vous en payez le prix. On ne vous aborde plus.

Faisant partie des femmes ayant ardemment dénoncé l’amalgame entre drague de rue et harcèlement sexuel, il y a 10-15 ans, au plus fort de la « 3e vague féministe », cette vidéo m’a forcément rappelé des souvenirs. Elle est l’illustration, en effet, du fossé total qui s’est creusé entre les sexes, ces dernières années, notamment chez les jeunes générations, à cause d’une instrumentalisation du féminisme visant à une criminalisation puritaine du désir, en particulier celui des hommes. Et évidemment, elle m’a donné de l’espoir : que des jeunes femmes, par ailleurs totalement libres et autonomes, à l’aise avec leur féminité, s’emparent désormais de ce sujet et expriment une frustration de ne plus se faire draguer, même sous un angle humoristique, est l’indice que le bon sens, longtemps réprimé, est en train de ressurgir inévitablement. Car on ne peut en effet pas continuer comme ça plus longtemps, quand on voit la méfiance totale entre les jeunes femmes et les jeunes hommes, et l’impossibilité totale qu’ils semblent avoir à véritablement se rencontrer, au sens profond, à se comprendre, à éprouver ne serait-ce qu’un peu d’empathie pour le sort du sexe opposé sans avoir l’impression de trahir le leur, dans un combat de cour d’école un peu ridicule et dont nous avons tous, semble-t-il, passé l’âge. Comment pourraient-ils même se respecter, s’aimer, se reproduire ? 

Mais enfin, ce furent quand même de longues années confisquées à la liberté de s’aborder, avec des conséquences nombreuses et profondes, sur les hommes comme sur les femmes ; et une profonde entaille sur l’estime de soi de nombreux jeunes garçons à qui on a fait payer les dérives commises par certains individus de leur sexe – on se permet moins de faire l’inverse avec les dérives féminines dans l’espace médiatique officiel – et qu’on a laissés grandir avec le martelage dévalorisant et stigmatisant de certains discours qui généralisent des déceptions personnelles (« Men are trash » ; ce qui est à la rigueur compréhensible pour exprimer son dépit en privé, sur le mode infantile « ils sont vraiment tous pareils » après une rupture, mais un peu moins en slogan officiel d’une idéologie). 

La criminalisation de la drague de rue n’est pas seulement la criminalisation du désir masculin, même respectueux du consentement – qui se répercute ensuite sur les femmes. Elle est en fait aussi la criminalisation du désir des classes populaires. Plus frontal, plus direct, plus physique dans son expression, contrairement aux classes bourgeoises chez lequel il est plus social, intériorisé, parfois transactionnel, puisque beaucoup de gens ayant un capital essaient de le sauvegarder, de le faire prospérer. La bourgeoise de 35 ans qui travaille dans la communication et qui fait très bien la différence entre son coeur et ses intérêts financiers, couchant et sortant avec divers hommes auxquels elle cède la première place dans le monde de ses fantasmes, puis en épousant encore un autre assigné, lui, à la vie ordinaire, ou trompant son mari stable (qu’elle ne veut pas surtout pas quitter à cause de « tout ce qu’on a construit ensemble » : en gros, l’argent), un exemple vu 1000 fois, en est une bonne illustration. 

Les classes populaires assument pour la plupart davantage l’immédiateté du désir qui préside à la relation amoureuse. La rue est donc un terrain de jeu pour ces dernières. En leur enlevant ce dernier, la féministe bourgeoise lectrice de Cosmopolitain décrète que seuls les réflexes de sa caste sont acceptables pour ce qui est des sentiments. Surtout, dans une xénophobie authentique, et sachant que les plus à même de la draguer seront aujourd’hui des jeunes de banlieue, elle exprime sans même le savoir son mépris pour le jeune arabe ou africain des quartiers, dont elle estime au fond d’elle-même qu’il n’est pas assez bien pour avoir le droit de la convoiter ou l’aborder, même si elle n’ose pas le dire ainsi. 

Le concept du « no zob in job » (« pas de bite au boulot »), qui a beaucoup fleuri ces dernières années, et qui invite à ne surtout pas mélanger vie professionnelle et sentimentale, et à ne pas avoir de relations sexuelles ou amoureuse avec un collège de travail, participe indirectement de ce même puritanisme bourgeois, de cette même criminalisation du désir des classes populaires. Évidemment, dans les cercles fermés (culturels, artistiques, intellectuels, etc) où tout le monde se connaît, la réputation joue un rôle, on craint la tâche, la relation amoureuse qui se termine dans l’acrimonie et déteint sur la vie professionnelle. D’où la tentation de cloisonnement. Chacun fait comme il l’entend et je ne juge pas les gens qui ont des réflexes auto-protecteurs, tant que ça ne concerne qu’eux-mêmes. Et il ne s’agit évidemment pas de nier les rapports de force potentiels au travail qui incitent à la prudence (il serait par exemple indiqué, dans certains cas, pour éviter les conflits d’intérêt, de démissionner d’un poste si l’on poursuit une histoire d’amour avec son supérieur hiérarchique). Mais là encore, la vulgate selon laquelle ce type de relation, qui commence au travail, serait problématique par essence, s’est énormément répandue et a eu des effets sur tout le monde, alors même qu’elle peut déboucher sur de véritables rencontres, alors même que 80% des gens ont déjà eu une histoire d’amour au travail (étude de Zety), et que 14-15% des gens ont rencontré leur conjoint de cette manière, alors même que le travail est le lieu où beaucoup d’individus passent le plus clair de leur temps. D’ailleurs, selon cette même étude de Zety, si une moyenne de 80% des gens ont eu une histoire d’amour au travail, de grandes différences générationnelles se font jour : car cette situation concerne 90% des Boomers, 81% des GenX, 76% des Millenials, 70% des GenZ. 

Pour expliquer cette baisse faramineuse, on a du mal à trouver d’autres explications qu’une forme de précaution grandissante chez les plus jeunes, qui rend simplement la situation de moins en moins bien perçue (l’idéologie du « No zob in job » évoquée plus haut et la peur d’être étiquetés comme prédateurs pour certains). Car les jeunes générations ne sont pas moins intéressées par l’amour et les rencontres, et surtout, elles sont plus seules que jamais, souvent acculées aux applications pour trouver un partenaire : elles devraient donc sauter sur l’aubaine de trouver un amoureux. 

Selon la même étude, 68% des gens pensent qu’on ne peut plus tomber amoureux au travail. Et si l’on rentre dans le détail, on apprend que ces 68% recouvrent 56% des femmes contre… 79% des hommes. Que les hommes soient devenus bien plus rétifs que les femmes à tomber amoureux au travail, sans doute par peur d’être perçus comme prédateurs ou profiteurs, et d’y perdre leur réputation, illustre à quel point les rencontres amoureuses en milieu professionnel sont désormais de l’ordre du terrain miné, estampillées dangereuses. 

Et lorsque l’on repousse petit à petit les rencontres au travail dans la catégorie « inacceptable », ce sont avant tout les classes populaires que l’on vise, encore une fois. 

Car tandis que les féministes aux ongles vernis de rouge, lectrices conformistes de Cosmopolitain et Simone de Beauvoir, iront faire les belles sur les rooftops branchés de Paris en sirotant des cocktails à 18€, passeront leurs vacances à Portofino, courront les vernissages et les soirées triées sur le volet, la fille des classes populaires – dont le budget sortie ou loisirs est en plus mis à rude épreuve ces dernières années – voit s’effacer une autre opportunité de rencontre. 

On peut même se demander s’il n’y a pas dans certains cas extrêmes l’expression d’une compétition intrasexuelle inconsciente. Car criminaliser la drague de rue, c’est surtout décider que le désir qui rapproche les êtres n’a pas vocation à être quelque chose d’immédiat. Qu’il doit être réfléchi, intériorisé, pesé et soupesé, circonscrit à des zones où il peut échapper à cette immédiateté, seule manière de le rendre respectable et noble selon les critères bourgeois. Et qui en tirerait le meilleur parti ? Les femmes qui se sentent les moins à même d’attirer ce désir immédiat, qui redoutent de n’être pas aussi abordées que d’autres. En supprimant la drague de rue pour toutes, les comparatifs se dissolvent d’eux-mêmes. Dans la rue, il n’y aura plus ni belle ni moche, ni jeune ni vieille, juste une « armée des ombres » qui ne s’adresse pas la parole et va d’un point A à un point B en regardant le sol ou son téléphone. 

La jeune fille de milieu populaire à la beauté miraculeuse, bientôt abîmée par une vie difficile peut-être, vouée à être caissière ou secrétaire, a dans la rue les mêmes chances qu’une bourgeoise d’être abordée par des hommes qu’elle ne fréquente peut-être pas au quotidien – médecins, avocats – et qui seront, eux, généralement un peu moins regardants sur la classe sociale de cette femme. Inconsciemment, c’est ce prérogative que protègent les bourgeoises en décrétant que la parle rare des classes populaires ne pourra plus mettre un pied sur le territoire qu’elles voudraient se réserver. 

Même si l’on peut évidemment modérer ce propos, tant il est vrai que les codes diffèrent entre les classes sociales : on se reconnaît, même dans la rue, des codes communs (vestimentaires, esthétiques, intellectuels, même dans l’apparence et la façon de se mouvoir ; on reproduit souvent un entre-soi et ce n’est pas un problème d’ailleurs d’avoir à cet égard ses goûts propres). Et l’on se marie davantage entre gens de même classe, pas seulement parce qu’on est davantage amené à rencontrer des gens de son groupe, mais aussi parce qu’on est souvent davantage amené à les désirer. Mais il y a quelques décennies, la mixité sociale appliquée aux sentiments semblait tout de même plus fréquente qu’aujourd’hui ; il était encore courant pour les femmes de toutes catégories sociales, à l’époque où ces dernières étaient moins autonomes financièrement, d’entamer des études juste pour rencontrer un garçon qui deviendrait un mari, les études en question étant interrompues au bout d’1 an ou 2 une fois la trouvaille actée, débouchant effectivement sur le mariage des deux jeunes oiseaux. Si nous avons sans doute des attirances innées pour ce qui nous ressemble, et donc pour les gens qui seront souvent de classe similaire, ce qui n’est pas un crime en soi, depuis quelques décennies, la part d’individus potentiellement encline à la mixité voit se réduire les possibilités de concrétisation de cette dernière. 

Évidemment, un autre critère s’est ajouté, c’est indéniable : les mariages ne durant plus toujours toute une vie, avoir un conjoint, une conjointe, d’un autre milieu social, c’est prendre le risque, surtout si on est mal tombé, d’âpres querelles financières de patrimoine et d’argent, pendant le divorce. Ce qui renforce sans doute la méfiance des mieux lotis à l’égard de ceux qui gagnent moins bien leur vie. Donc évidemment, il ne s’agit pas de dire que la stigmatisation de la drague de rue est le seul élément ayant réduit la mixité sociale dans les couples, mais c’en est un tout de même. 

D’ailleurs, par quoi a-t-on remplacé le regard volé dans le métro qui débouche parfois sur une conversation décisive ? Les applications de rencontre ! Celles-là même qui sont en réalité tout autant fondées sur l’attirance immédiate (certes complétées souvent par une description, mais forcément succincte, quand elle n’est pas mensongère), et surtout, qui abolissent chez l’humain moderne en quête de certitude l’élément d’imprévisibilité si menaçant : car cette drague-là, sur des applications réservées à cet effet, n’importune pas, ne fait pas perdre de temps, n’oblige pas à discuter avec celui qui ne nous intéresse pas ne serait-ce que pour décliner son offre : l’autre étant un simple profil à swiper, pas besoin de « sortir de sa route », pas besoin d’enlever ses écouteurs et d’éteindre sa musique pour répondre, pas besoin de regarder l’autre dans les yeux (au final, on est tenté de répondre : les mêmes qui pensent que la drague de rue déshumanise, sur le mode « morceau de viande », avalisent et utilisent souvent ces applis). Et là, nous ne parlons même pas des critères beaucoup plus cliniques et caricaturaux et restrictifs que permettent ces applis, qui tendent à l’optimisation et abolissent le charme imprévisible des rencontres, en plus d’effacer de fait de notre horizon une bonne partie des individus qui pourraient en réalité nous plaire, tant il est vrai que nous sommes rarement capables de dessiner nous-mêmes notre propre idéal.

Un peu comme la bourgeoisie serait, selon des études scandinaves, moins à même de faire preuve de solidarité, d’empathie et de générosité (ce n’est pas systématique mais c’est une moyenne), car l’argent lui permet de déléguer un certain nombre de tâches là où les pauvres dépendent souvent des autres, cette même bourgeoisie serait sans doute aussi plus à même de chercher à couper court à tout ce qui ne lui convient pas ou lui fait perdre du temps (en se faisant aborder directement dans la rue par exemple), avec l’idée d’optimiser sans cesse. Quitte à abolir la part d’imprévisible qui constitue les relations humaines, qui engage un effort de part et d’autre, mais qui offre aussi aux dites relations ce que les applis ou les endroits « réservés aux rencontres » ne peuvent pas offrir : la narration. Car le fait est qu’à peu près personne ne rêve de rencontrer son conjoint dans un endroit déjà balisé pour les rencontres, comme une appli, ou une soirée de speed dating. Les gens rêvent d’une belle rencontre sur le sable chaud, dans une bibliothèque, à un concert de guitare, à une soirée où les pouls s’accordent à une musique effrénée, ou dans le couloir d’un immeuble, pas de rencontrer l’amour après avoir swipé sur 50 profils. Ces applications, qui sont en effet une solution de facilité bien utile pour beaucoup de gens, n’en demeurent pas moins des plateformes utilisées par dépit, pour combler les manquements de la « vie réelle » à favoriser les rencontres de qualité – soit parce qu’on s’est avachi dans la paresse apathique propres à notre époque à laquelle les smartphones nous inclinent, soit parce qu’on est seul ou pauvre et qu’on ressent comme difficile le fait de cultiver des liens sociaux et des loisirs qui soient propices à la rencontre amoureuse, soit parce qu’on est séduit par leurs promesses d’abondance facile (le monde entier dans un petit écran !).

Évidemment, rien n’est absolu : en ce sens, il existe des femmes qui ne sont pas bourgeoises et qui ont désormais adopté ce discours. C’est d’ailleurs souvent ainsi que les choses se passent : les plus bourgeois imposent des codes, et les autres les copient, parfois parce qu’ils y croient sincèrement (un point abordé juste après), parfois parce qu’ils veulent inconsciemment se sentir appartenir à cette bourgeoisie, sans même voir qu’ils ne jouent pas dans la même cour que les « bourgeois » et que ce qui est un détail pour ces derniers, dont ils peuvent aisément se priver, est pour eux bien plus nécessaire. Entre les jeunes filles de quartier populaires, belles et entourées, blasées de se faire aborder 50 fois par jour, et oubliant que ce n’est pas le cas de toutes les femmes, et que la rue était pour certaines un outil réel de rencontres, ou d’autres moins bien loties qui surjouent en réalité ce qu’elles n’ont pas ou singent une idéologie, les introverties sincères ou les déjà-en-couple, etc, les cas sont multiples et qui apportent de la complexité au débat. Mais il n’en demeure pas moins que l’angle sur lequel repose ce texte ne me semble pas totalement absurde : le refus total de la drague de rue (et nous parlons bien là, encore une fois, d’une drague respectueuse du consentement et de la dignité de l’autre) pourrait bien être une « croyance de luxe » réservée à ceux pour qui les opportunités de rencontre ne seront jamais un problème, parce qu’ils ont l’argent qui permet les sorties et les loisirs en abondance, ou le réseau qui assure les invitations aux bonnes soirées. 

Il reste, bien sûr, ceux qui, comme dit plus tôt, croient sincèrement qu’aborder une personne dans la rue serait une habitude animale et donc basse, bonne à être abandonnée. Pourtant, aborder une personne dans la rue n’est dans le fond pas différent du fait d’aborder en soirée, ou même sur une application où la photo et la présentation jouent un rôle primordial (bien plus que la soi-disant description, qui n’est souvent pas bien longue). Il n’y a en réalité là qu’une différence de formes, d’emballage, ce qui est parfois prompt à rassurer les individus en recherche de statut, d’exhibition de codes qu’ils perçoivent comme plus raffinés ou élitistes, mais qui recouvre les mêmes mécanismes. Plus le raffinement des codes augmente (et cela va en général de pair avec une forme de bourgeoisie, au moins d’esprit), plus l’on souhaite se soustraire au monde des sens et des instincts, perçu comme trop trivial, porteur d’illusions, d’éphémère, là où la rationalité pure détiendrait les clés de la vérité, et de la sagesse, de la durabilité, y compris dans la vie amoureuse. En fait, ces gens veulent réécrire le désir : vivre le désir… en le vidant précisément de ce qui le constitue. Et en dessinant des ailes d’ange autour d’une bite. Mais le cerveau, c’est fait pour réfléchir, pas pour aimer ! Une rencontre commence par du désir. Et il n’y a pas de honte à cela. En fait, notre corps est lui-même porteur d’une sagesse qui le dépasse. Par exemple, notre biologie profonde nous incline à être attirés ou repoussés par les odeurs de certaines personnes, et très indépendamment du fait que ces derniers « puent » ou non : nous sommes simplement capables de détecter, à partir de ce simple facteur, une compatibilité ou une incompatibilité génétique. Et cela nous est personnel, et n’a pas valeur universelle : le « déchet » de l’un sera le trésor de l’autre. Les couples affichent souvent de grandes similarités, même faciales. Et des études (notamment du HeartMath Institute (HMI)) démontrent que le coeur, que l’on oppose si souvent à notre cerveau, peut littéralement « prédire » certains évènements, avant leur survenue. Les intuitions ne nous trompent pas, elles nous guident. Mais beaucoup refusent de le voir, par impossibilité très moderne à se fier à des règles perçues comme invisibles, et non rationnelles. En ce sens, j’irai même plus loin et réitèrerai un constat effectué il y a déjà 10, 15 ans dans d’autres articles : le manque de foi spirituelle est à l’origine de bien des erreurs de jugement modernes. Et notre manière de gérer le désir n’y fait pas exception. Nous souhaitons désirer, tout en nous soustrayant aux règles mêmes du désir. Pourquoi ? Car nous les considérons comme basses et surtout, injustes. En l’absence de structures spirituelles comme le karma, le don divin, un ordre naturel qui régirait ce dernier pour le mieux, le désir devient une chose sale. Parce qu’il existe des gens qui sont plus désirés que d’autres, et que rien ne semble expliquer à première vue ce qui ne peut être perçu par l’esprit rationnel que comme une injustice, un facteur trop aléatoire pour être justifié, alors on condamne le désir au premier regard, celui-là même qui se déclenche dans la rue. Il y a donc là un questionnement moral sincère. 

Pourtant, s’il est vrai que des gens attirent plus que d’autres, attirer profondément et vraiment est à la portée de tous. Beaucoup d’individus qui ont eu la chance de vivre un coup de foudre ne sont pas des top models : ils se sont reconnus, tout simplement, parmi la foule. 

Car il n’y a pas, comme on le croit trop souvent, qu’un aspect purement plastique dans le désir. Au contraire, le vrai désir est très personnel, et s’oriente vers d’autres humains pleins de défauts. 

D’ailleurs, c’est drôle, mais je pense à une petite étude lue il y a quelques mois sur internet, et qui parlait des rencontres amoureuses chez les personnes plus âgées. Eh bien, ces derniers étaient beaucoup plus à même de vivre l’amour au premier regard, et de mettre fin immédiatement au « dating » avec une personne s’ils ne sentaient pas l’alchimie, la flamme. On arguerait pourtant que les plus âgés, se dégradant souvent un peu physiquement, ayant moins ce rayonnement terrible de la jeunesse, et nourrissant aussi moins d’illusions sur ce que doivent être la vie ou l’amour, seraient les plus à même de fuir l’idée des rencontres immédiates, de laisser une chance à cet individu qui ne leur plaît peut-être pas tant que ça, mais qui pourrait se révéler plus intéressant au fil des rencontres. Il faut croire que la sagesse et l’expérience les oriente au contraire vers l’immédiateté et l’intuition : ça prend, on continue, ça prend pas, on arrête. On laissera donc à nos sages ancêtres le mot de la fin.

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Loana : perle sans écrin, muse sans pygmalion

Écrit et publié le 26 mars 2026 sur Facebook

Capture d’écran d’une émission où elle était invitée.

Parmi les nombreux hommages de gens émus par la disparition de Loana, après une vie bien triste et constellée de rares coins de soleil, quelques voix plus critiques s’élèvent comme des aiguilles parmi les marguerites : « elle était connue pour être connue ». Selon eux, elle serait la première star française sans talent, et ces hommages seraient le témoignage d’une culture du néant qui érigerait en icônes des individus qui n’auraient pas mérité de l’être.

Soit. On ne peut pas me soupçonner de faire partie de ces gens qui pensent que tout se vaut juste pour éviter les accusations de snobisme.

J’ai regardé le premier Loft Story quand j’étais petite (à peine 10 ans), par automatisme populaire – dans mon milieu, on avait une télé, on la regardait, et cette émission était une nouveauté qui ne pouvait pas se rater.

Aujourd’hui, je ne regarde pas de télé-réalité, tout comme je ne suis pas vraiment d’influenceurs sur Instagram. Bref, ce monde ne m’intéresse pas plus que cela a priori. Et je ne fais sûrement pas partie de ceux qui érigent ces individus en idoles.

Pourtant, quelque chose me chiffonne et me blesse un peu pour elle, et pour d’autres, dans cet argumentaire. « Elle n’avait aucun talent », « c’était la première star française sans talent ».

Pourquoi étaient connues Ava Gardner, Grace Kelly, Marilyn Monroe, Liz Taylor, Brigitte Bardot, Sophia Loren ? Pour avoir résolu des équations vieilles de plusieurs siècles ? Non. Pour avoir été belles. Et pour avoir incarné une émotion, un tempérament, un modèle de séduction, une époque. Elles n’étaient pas pour la plupart des actrices de composition à la Meryl Streep. Comme un Alain Delon, d’ailleurs, elles étaient là pour se jouer elles-mêmes, en variantes multiples, dans des décors différents. Ce qui est déjà un très grand travail, et une oeuvre digne de suffisamment de fascinations pour qu’elles soient encore connues aujourd’hui, même mortes ou très âgées. Elles étaient une toile sur laquelle la lumière, les artistes et les gens pouvaient projeter un certain nombre d’idées collectives. Même Hedy Lamarr, grande et belle actrice qui s’est aussi illustrée en tant qu’inventrice de génie, n’était pas connue pour ça dans sa carrière cinématographique : son magnétisme, sa nudité, son charme, ont été les raisons de son aura, de sa notoriété sur les écrans. À ces femmes, on ne faisait pourtant pas le procès du talent.

Quelle différence, dans le fond, avec Loana ?

La seule différence en réalité, c’est que Loana n’a pas eu la chance d’être choisie par cette grande industrie des incarnations, et des fantasmes, qui comporte notamment le cinéma et la musique, et qui fonctionne sur la rareté : car il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Elle n’a pas rencontré un Hitchcock, un Welles ou un Godard, pour la modeler, la sublimer. C’est là que tient son tragique et donc aussi sa force archétypale. Son drame est celui d’un monde aux ressources à première vue trop réduites actuellement pour offrir une plateforme à tout le vivier de talents et de prétentions qui y naissent chaque jour.

En fait, Loana était une muse sans pygmalion, errant peut-être toute pleine d’un potentiel, d’une grâce, mais sans personne pour la peindre.

Elle a été exhumée d’un milieu populaire, à l’occasion d’une émission de télé-réalité, la première du genre en France, qu’elle a remportée. Ensuite, malgré le succès et un passage éclair auprès du beau monde artistique (quelques grands photographes comme Patrick Demarchelier ou JP Gaultier, tout de même), composé de gens qui ont pour certains authentiquement aimé cette femme, et pour d’autres peut-être juste flairé l’incarnation sociologique qu’elle représentait et souhaitaient se mettre à la page, elle a vite été remisée dans le cabinet de curiosités. Peut-être qu’elle n’avait pas ce qu’il fallait pour aller plus loin, mais peut-être aussi qu’elle n’avait trouvé personne pour lui donner ce qui lui manquait. Là où une Casta, autre fille simple et déesse du Sud repérée de bonne heure dans ses eaux et catapultée sous les projecteurs, a eu (elle le dit elle-même) des gens pour lui faire une éducation culturelle, l’ériger au niveau intellectuel de son milieu et lui en inculquer les codes, lui faire la courte-échelle, tout cela après avoir déjà eu une famille soudée et solide qui lui a donné la force nécessaire à sa croissance, Loana n’a eu personne ou presque pour la protéger ni la chaperonner sur le long terme.

Comme Casta, accéder à une autre place demandait une métamorphose : Casta a du passer du milieu populaire au milieu sophistiqué du mannequinat, puis du mannequinat au cinéma – beaucoup s’y sont cassé les dents avant elle – et elle y est parvenue par la force de son talent, de sa persévérance, par un peu de chance aussi sans doute, par une capacité d’incarnation, et par une solidité intérieure : elle ne se traînait pas le boulet au pied des addictions. Mais le mannequinat, surtout noble, celui des grandes marques et des grands créateurs, possède une légitimité culturelle bien supérieure à celle de la télé, plateforme lucrative mais cependant assez méprisée – surtout à l’époque de Loana.

Les addictions, les traumatismes et blessures d’enfance de cette dernière ont sans doute fait le reste et lui ont compliqué la tâche, la lestant de poids supplémentaires. L’une fut enfant dorée, l’autre maudite. Savait-elle vraiment ce qu’elle voulait ? Il n’y a sans doute pas eu de main pour la pousser et décider à sa place. Paradoxalement, elle a eu un destin, sans en avoir un : on lui en a donné un, on lui en a fait miroiter un, puis la porte s’est refermée presque aussitôt.

Son malheur, c’est celui de la rareté des places décrite par Turchin : un potentiel de rayonnement, mais sans embouchure dans laquelle jeter son talent. Car quand on dit qu’elle n’avait « pas de talent » : qu’en sait-on ? Lui a-t-on laissé une chance ? Dire qu’elle n’en a pas démontré, c’est une chose ; dire qu’elle n’en avait pas, c’en est une toute autre. Elle était belle, savait bouger, se tenir, faire montre de féminité. Peut-être qu’avec un peu d’accompagnement – le même dont bénéficient assez aisément les gens de bons milieux -, elle aurait été une très bonne actrice ou sex symbol, ou de ces chanteuses connues pour un timbre et un phrasé plus que pour une puissance vocale, mais non moins indispensables au paysage musical. Elle avait un QI de 140 ! C’était largement à sa portée.

Toute l’industrie des influenceurs ou des idoles physiques d’internet qui lui fut consécutive quelques années plus tard, par la grâce des réseaux sociaux, est construite sur ce drame et cette frustration populaire : s’y agglutinent pour beaucoup des refusés des industries créatives et du show business, ou des gens qui n’avaient pas le réseau ou la confiance pour rejoindre de tels milieux, qui n’ont peut-être même pas essayé de les rejoindre, se sentant d’avance voués à l’échec, qui manquaient de connaissances, de ce bon goût jugé essentiel dans les milieux artistiques et culturels. Acteurs classifiés « série B » parfois pour de simples raisons de faciès (Kévin séduit moins les cinéastes que Louis ou Paul), mannequins attirantes se sachant pourtant inéligibles par le milieu du mannequinat traditionnel, même lingerie, jugées trop provinciales, chanteurs à voix jugés trop kitsch pour le bon goût… peut-être pour certains d’honnêtes gens, ordinaires et travailleurs, qui ne pouvaient faire leur trou autrement mais qui avaient eux aussi des choses à dire, à exprimer, et ont du se faire une place sur mesure.

On critique aujourd’hui ces filles qui se selfisent à longueur de journée, et qu’on voit comme la continuité naturelle des stars de télé-réalité telles que Loana, dans une mise en scène sans fin de soi-même : mais quelle différence entre cette fille qui se photographie devant son miroir, ou se fait photographier en bikini par ses copines sur la plage, avec celle qui a fait profession du fait d’être photographiée à longueur de journée, et qui a juste eu la possibilité d’être choisie et payée pour cela ?

Quand on tend le micro à une star de cinéma pour parler de la Palestine, du Darfour ou du féminisme, a-t-elle plus de choses à dire qu’une « femme d’internet », potentiellement issue de la télé-réalité ? Pas sûr. Mais toutes les caméras sont sur elle : sa parole acquiert un poids. Son envergure devient celle de la dignité. Sur internet, la parole, même censée, est reléguée à du bruit. C’est un peu moins le cas aujourd’hui, où les lignes se brouillent, mais vraiment un chouilla. Je lis des choses parfois plus pertinentes sur les réseaux sociaux que dans la bouche de penseurs conformistes faisant profession de leurs humeurs et coups de gueule, mais for some reason, les premiers sont perçus comme de simples importuns publiant des « états d’âme » qu’ils osent croire dignes d’être partagés.

Revenons à la rareté des places. On oublie que la moitié des actrices femmes citées plus haut viennent du sérail. Certaines d’entre elles, aussi belles et puissantes soient-elles, n’étaient pas les seules à l’être : combien de femmes de la vie courante étaient tout aussi belles, libres, sensuelles, sexuelles, vivantes, incroyables, peut-être même plus, que ces femmes ! Quelque part, Loana incarne cela : le surgissement de la grâce par le truchement soudain de l’horizontalité. Elle a été cette « nobody » sublime, qui a eu son quart d’heure de gloire, elle aussi, corrigeant une verticalité plus fondée sur la rareté des places que sur la rareté des talents. Elle n’a pas su, pas pu, transformer l’essai. Peut-être ne le voulait-elle même pas, d’ailleurs.

L’ironie, c’est qu’on dit qu’elle n’est rien, qu’elle serait la preuve que la notoriété se galvaude beaucoup trop de nos jours, qu’on la donne à n’importe qui, que c’est ridicule de parler autant d’elle comme s’il s’agissait d’une Deneuve ou d’une Bardot, – dont elle a justement repris une chanson et partageait l’amour des animaux et le goût des plages. Pourtant, Loana, partageait avec une Bardot plus de choses que ce qu’on croit, et en ce sens la comparaison n’est pas obscène : une beauté, un naturel, un impact sociologique indéniable, une incarnation générationnelle, qu’on le veuille ou qu’on le déplore, ou pas. La curiosité suscitée par une Bardot venait aussi de sa manière d’être, de s’habiller, plus que d’un talent d’actrice au sens propre – même si en réalité, elle a aussi eu de grands moments de grâce : mais en fait, précisément, Bardot était une force cinématographique car son visage et sa beauté voulaient dire quelque chose pour nous ; tout comme Loana, bien que purement télévisuelle, voulait aussi dire quelque chose, quand on la regardait. Loana partageait aussi avec elle, sans doute, une candeur. Elle était même en réalité peut-être plus candide que Bardot, ce sex symbol venant d’un très bon milieu, « nepo babe » avant l’heure (bien que ses parents n’aient pas été acteurs, ils étaient très bien insérés dans le milieu culturel), et dont le livre « Plein la vue » nous la fait redescendre d’un étage, nous apprenant qu’elle savait faire preuve d’un grand entregent social, voire d’un certain sens de l’intrigue confinant à la manipulation, auprès des journalistes et photographes dont elle se plaignait pourtant, prête à mourir pour une gloire qu’elle faisait mine de dédaigner… !

Autant de sens stratégique dont Loana a peut-être manqué, justement. Elle a été la fille du monde commun, érigée trop vite par un système qui la faisait peut-être fantasmer mais dont elle ne connaissait pas les impitoyables codes, le bon goût, les usages. On en faisait une séductrice : contrairement à Bardot qui prenait et jetait les hommes, Loana semblait être une éternelle romantique, peut-être trop naïve : on l’imagine plus jetée que jetante, hélas. Dans le Loft, elle a couché très vite avec Jean-Edouard, ce jeune homme de bonne famille – les ébats légendaires dans la piscine – mais elle était vraiment amoureuse, quand lui s’en foutait. Elle disait même que s’il était parti au bout de la première semaine, elle serait sortie avec lui. Elle s’est donnée sans calcul : il l’a utilisée et abandonnée. De même dans le système médiatique : on lui a ouvert une montée des marches et elle a trébuché. Parce qu’elle ne savait pas marcher avec des talons aiguilles.

C’est vrai, elle était un peu artificielle sur deux-trois points, ce qui la reléguait pour certains au rayon « mauvais goût », cagole du Sud, ou autres qualificatifs peu élogieux. Et Dieu sait que j’aime et vénère moi-même le naturel (en ce sens, j’adore Casta, qui est le naturel pur et absolu en matière de beauté). C’est vrai, Loana avait des implants mammaires, souvent des lentilles bleues, une teinture blonde : peu de choses, soyons honnêtes… elle était déjà belle sans tout ça. La teinture, et les perruques même, le maquillage étudié, et les potentielles chirurgies de Marilyn, c’était quoi ? Le maquillage transformiste, presque Drag Queen, de Sophia Loren ou Anita Ekberg – sourcils extrêmement sculptés et crayon à lèvres qui dépasse du bord pour un effet repulpant exagéré -, c’était quoi ? Le charbonneux, les teintures et les bigoudis pour donner du volume en mode caniche de compétition aux cheveux de Bardot, qui avait au naturel une crinière plutôt raide et plate, les ceintures hypra serrées pour souligner une taille qui n’était pas si marquée au naturel, c’était quoi ? Presque aucune n’était la même sans tout cela, alors que Loana passait tout de même haut la main le test de la tronche au réveil, et du string bikini.

Les artifices de Loana n’étaient pas plus artificieux, à ce jeu ; ces artifices sont aussi représentatifs de son époque, un peu comme les sourcils des actrices des années 20. C’était l’époque des gros seins parfois pimpés chez le chirurgien, des bimbos blondes. Elle était une incarnation. Une incarnation prolétaire, populaire, imparfaite, mais une incarnation quand même, de cette époque qui n’était justement pas parfaite non plus, et qui comptait son lot d’individus prolétaires et populaires, de bimbos blondes à gros seins parfois refaits, se créant peut-être parfois sur le corps la générosité maternelle dont elles avaient manqué (à cet égard, le parcours d’une Lolo Ferrari, aux implants immenses, ayant cruellement manqué d’amour maternel, était fort instructif).

Bref, Loana représente ce drame-là, commun et trivial : la gosse de rien mais gentille et bien élevée, dont le coeur était peut-être une source mais qui n’avait nulle part où verser son potentiel.

Je me suis fait cette réflexion, sur le talent, plus d’une fois : j’ai grandi dans un milieu très mixte. J’ai vécu dans une cité HLM, entourée de gens plutôt modestes et de toutes origines, et j’ai aussi fréquenté, à l’école ou durant mes activités extra-scolaires – mes parents se démenaient pour nous payer le Conservatoire ou l’équitation – des personnes de classe moyenne voire bourgeoise. J’ai été dans ces lycées qui se trouvaient entres grandes tours de quartiers défavorisés et zones pavillonnaires, où tout le monde se côtoyait sans forcément toujours se mélanger, dont les anciens élèves comptent aussi bien des écrivains que des rappeurs. Je n’étais pas scolaire, j’ai été envoyée en STG, une filière considérée comme « poubelle », avec essentiellement des enfants d’immigrés comme moi, ou des blancs souvent prolétaires, estampillés beaufs. Dans chaque classe où j’ai été, depuis mon enfance, il y avait toujours 2-3 mecs qui pouvaient faire pleurer de rire tous leurs camarades et jusqu’au professeur, avec une seule réplique. Ils affichaient un redoutable sens comique, des mimiques originales, de vrais personnages à la De Funès. Il m’arrivait de penser : qu’est-ce que j’aimerais être écrivain, ou cinéaste, ou scénariste, parce qu’il faut absolument que je montre au monde ces gens, ces vies, ce sens de l’humour, cette intelligence ordinaire absolument incroyable ; j’adorerais faire tourner ces individus dans un film. Ce sont les mêmes types qui, 10 ans plus tard, font parfois des émissions de télé-réalité (non pas que ce soit forcément arrivé aux gens que j’ai connus dans la vraie vie mais ils en auraient tout à fait eu le profil), et dont on aurait dit avec un peu de mépris : « ils n’ont pas de talent ». Est-ce vraiment le cas ? Ces mecs-là n’avaient pas de talent ? … Ou pas de possibilités ? Et ils ont trouvé à divertir le monde dans des films de fortune que sont les télé-réalité les réels des réseaux sociaux ?

Pourquoi dire ça ? Qu’ils n’ont pas de talent ? Est-ce que répandre l’idée que le talent ou la valeur sont rares ne serait pas un moyen de se protéger contre la tristesse face au fait suivant : il existe beaucoup de talents, de valeurs, qui ne trouvent simplement pas d’océan où se verser ? C’est pour se protéger de ce constat assez désagréable qu’on réserve le talent à ceux qui ont réussi ou qui sont passés par des voies respectables pour exprimer ce dernier.

Parfois, c’est aussi pour préserver une illusion de verticalité : certains individus disent d’un tel qu’il n’a « pas de talent » car cela leur permet de conserver un grand vivier au dessus duquel ils pourront s’ériger, soit en tant que gens qui ont réussi correctement, soit en tant que gens qui n’ont pas réussi, mais qui s’imaginent que la possibilité de la réussite et donc de la supériorité leur est encore laissée dans un tel système.

La télé-réalité, on dit que c’est l’arène maudite et tragique de pauvres gamins qui ne rêvaient que de reconnaissance. On le dit parfois avec un certain mépris, d’ailleurs : celui assigné à l’engeance de classe populaire qui ne rêve que de passer à la télé. Mais le désir de reconnaissance voire de gloire des acteurs, musiciens, écrivains, dans le fond, c’est quoi ? C’est une version un peu plus sophistiquée du même concept. On reproche aux gens de télé-réalité de n’être pas assez talentueux, par opposition à d’autres individus d’incarnation comme les acteurs par exemple. J’appartiens à une caste sociologiquement encore plus valorisée : les écrivains et ceux qui écrivent. Nous, on est perçus comme des artistes, ce qui est déjà un profession à forte valeur, mais avec en plus le vernis de la profondeur intellectuelle. Un livre, des poèmes, des essais, ça ne s’écrit pas comme ça, ça demande du sang et des larmes bien souvent. Bref, si tout le monde n’est pas heureux de voir son gosse rêver de devenir un écrivain (là, de nouveau, ça devient « pas un métier » au moment de l’orientation scolaire), les gens mettent quand même un peu de respect sur notre fonction. Pourtant, dans le fond, peut-on dire qu’aucun d’entre nous n’aime et ne désire être lu, reconnu ? Bien sûr, certains d’entre nous sont plus ‘putes’ que d’autres : là où certains veulent être lus mais placent en priorité l’excellence et le sens (je fais partie de ceux-là), d’autres n’ont aucune vergogne à se trémousser et sacrifier leur être créatif profond pour un peu de vues, de likes, de ventes, d’argent. Mais globalement, tout écrivain aspire un peu à être remarqué, et souffre souvent d’être ignoré, même quand il ne se laisse pas guider dans son travail par ce regard extérieur. Est-on alors mieux qu’un mec ou une nana de télé-réalité ? À l’exception de ceux qui cherchent vraiment à vendre des merdes ou mentir à leur public, est-on mieux qu’une Loana, que des gens qui veulent être aimés et qui seraient des « nobodys », des pas assez bien, des « sans talent » ? En fait, le désir de reconnaissance, même désespéré, des classes ou professions vues comme supérieures, c’est de l’ambition, alors que le même désir chez les classes populaires, modestes, c’est ridicule, sale, porté à être tourné en dérision.

Ce qui change pourtant ici, entre les professions d’expression de soi et d’exposition perçues comme triviales et basses, et celles perçues comme supérieures, c’est juste l’écrin. Mais une perle sans écrin n’en est-elle pas moins une perle ?

Cette femme l’a été, à sa manière, et comme elle pouvait.

Certes, on peut dire que certains programmes ne nous conviennent pas, mais il s’agissait peut-être un peu de remettre les points sur les « i » et de ne pas agiter des supériorités parfois factices.

Certains anciens candidats d’émissions de télé réalité n’ont pas été anéantis seulement par leur désir de gloire, ou par la descente soudaine dans l’anonymat après la notoriété, mais aussi par le mépris accolé à la catégorisation « télé réalité » dont ils ont fait l’objet ; mépris parfois injuste dont il est bien commode de les couvrir et dont, il faut bien l’admettre, ils ont ensuite le plus grand mal à se dépêtrer, ce qui est aussi un peu la cause de leurs misères. L’exemple d’un Filip Nikolic, passé par un boys band, et ayant ensuite amplement prouvé ses talents d’acteur, mais toutefois relégué à une image qui l’empêchait de véritablement accéder aux rôles dont il se savait capable, parfois victime d’un grand mépris, et finalement décédé d’une overdose après une triste descente aux enfers sans doute causée par cette blessure, est aussi très instructif.

Un peu comme un gladiateur dont le combat en pleine arène lui vaut la gloire aussi bien que la mort, et qui se trouve finalement déchiqueté par l’adversaire ou le lion, on (les décideurs, s’entend) a tendu à ces gens une notoriété dont on savait parfois très bien le prix : eux non, hélas.

Je ne défends en rien ces émissions : elles sont souvent vicieuses par essence, structurellement. Dans le sens où elles sont fondées sur une recherche de narration, de péripéties, d’histoires… tout en n’étant pas calibrées comme fictionnelles. C’est là que le bât blesse. En gros : il faut que quelque chose s’y passe, sinon ce n’est pas intéressant, et le public ne les regardera pas. Mais si rien ne se passe ? Alors il faut forcer le coup. S’il n’y a pas de quête, de méchant, en bref de tension narrative, il faut en créer une de manière factice, parfois par des montages injustes, par des conflits crées de toute pièce. Sauf que ces émissions impliquent de vraies gens, venus sans filtre ni gilet pare-balle, pas des acteurs. Il faut en fait que ces émissions soient intéressantes comme un film… sauf qu’elles ne sont pas un film. Là où dans une fiction – livre, film, série -, on peut inventer des évènements à loisir sans qu’ils n’impliquent de traduction concrète dans le réel (ex : deux personnages peuvent s’entretuer, sans que les acteurs qui les jouent ne soient morts pour de vrai), dans une télé-réalité, la frontière n’existe plus. Ce ne sont plus des acteurs qui jouent un rôle, mais un système qui joue directement avec des individus, comme avec les pièces d’un échiquier. Et s’il faut jeter aux chiens un gamin de 20 ans, sa réputation, son honneur, sa santé mentale, son avenir, alors on le fait, tant pis pour lui.

Il ne s’agit donc bien sûr pas du tout de nier le caractère souvent vicieux de ces émissions, mais de savoir qui critiquer, et de faire une distinction entre d’un côté des candidats de télé-réalité – notamment ceux des débuts, car maintenant, des profils plus cyniques ont émergé – souvent innocents et candides, qui pensaient jouer aux acteurs ou aux cobayes, et accéder à des industries du rêve qui sont traditionnellement fermées à des profils comme les leurs, et de l’autre les décideurs qui ont inventé de telles émissions fondées sur le vice moral explicité dans le paragraphe précédent, exploitant pour cela sans vergogne le désir de reconnaissance et d’expression de ces jeunes gens, qu’ils ont piochés délibérément parmi des catégories de population n’ayant pas accès aux industries du rêve (souvent pas par manque de mérite ou de valeur mais par manque de codes sociaux), souvent issues de milieux modestes et fruits d’enfances cabossées, et cela tout en sachant très bien que cette reconnaissance aurait ensuite un poids stigmatisant : non seulement elle ne serait souvent pas le tremplin rêvé vers un ailleurs espéré, mais elle serait même le coup d’arrêt ou le grand frein vers ces ambitions qui avaient déjà de maigres chances de se réaliser ; l’impossibilité quasi définitive de revenir à une vie normale après avoir connu une telle exposition médiatique est hélas couplée à l’impossibilité tout aussi nette de transformer l’essai (puisque ce genre de participation a vocation à ne pas se renouveler, sur le mode « un petit tour et puis s’en va », et qu’elle coupe souvent un réel avenir sous les projecteurs). Le drame surgit donc sans peine. Eux – les décideurs – le savaient. Leurs victimes, non.

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire