Écrit et publié sur Facebook le 1er août 2026
Il y a quelques temps, le grand public a pris connaissance de ce qui a été nommé le « projet Panama » : Anthropic, entreprise d’intelligence artificielle, a acheté à des libraires des milliers de livres non réédités, afin d’en scanner et utiliser le contenu, puis de les détruire une fois qu’elle avait fait son affaire. Elle agit, en principe, en toute légalité. Et respecte le « fair use » qui autorise les IA à s’entraîner sur des oeuvres protégées acquises de manière légale et dont l’original n’est plus accessible au grand public.
Pour certains, les réactions d’indignation semblent être un choeur de cris d’orfraie provenant de gens ignorants des réalités fatales du marché (une entreprise n’a-t-elle après tout pas le droit d’acheter des livres qu’on était prêt à lui vendre et dont apparemment peu de gens voulaient, et d’en disposer comme elle le souhaite ?). Mais bien d’autres, lecteurs chevronnés ou pas, auteurs ou pas, sont à l’inverse profondément choqués et abondent de comparaisons inquiétantes : incendie – cette fois volontaire – de la Bibliothèque d’Alexandrie, Farenheit 451, etc.
C’est que ces derniers ont très bien compris l’atteinte au sacré nichée dans ce genre d’acte a priori purement matériel : on s’en prend, de manière unilatérale, sous couvert de pouvoir économique, au patrimoine de l’humanité, collectif et essentiel.
Il y a ce qu’on a le droit de faire, ce que la loi nous autorise à faire ou plutôt ne nous interdit pas. Et il y a… la vergogne. Notre monde crève de l’absence de distinction entre les deux. Parce qu’on peut, alors on fait, et même, on pense qu’on doit. Et on se moque du symbole, du sacré, qu’on prend pour dérisoires, alors qu’ils sont les colonnes porteuses du monde.
J’ai vu passer sur Philitt il y a quelques mois cette phrase de l’Anti-Manifeste de Raymond Queneau, qui m’avait touchée, car elle disait en une ligne tout ce que je pensais à ce sujet : « Il n’y a pas d’action véritable s’il n’y a pas – quelque part – des saints qui prient ou des sages qui méditent. C’est ce que les Modernes n’ont pas compris. »
Pourtant, à première vue, c’est inutile. Que des gens vivent, aux frais de la communauté religieuse, dans leur coin, pour planter des tomates, et prier toute la journée, pendant que d’autres travaillent, c’est bien mignon, mais quel intérêt à part pour eux-mêmes ? Mais celui qui sait que le monde est essentiellement construit sur l’énergie, sur des forces subtiles et invisibles, que l’essentiel même, en fait, est invisible, sait aussi que c’est bien plus important que ça n’en a l’air. Que des oasis de compassion, de silence, de méditation, de connexion à des choses profondes et sacrées soient préservées dans la folie du monde, dans le ventre chaud des monastères et des temples, c’est justement ce qui permet bien souvent à ce même monde de continuer à exister et garder la tête hors de l’eau, surtout quand tant d’individus guidés par la cupidité et les valeurs les moins nobles sont prêts à le faire couler pour assouvir leurs intérêts. Nos ancêtres, qui n’avaient ni notre extrême rationalité ni nos réglementations, et qui valorisaient des choses qui nous semblent aujourd’hui relever de la clopinette, savaient que les lieux sacrés devaient être construits à des endroits spécifiques, et pas n’importe où, n’importe comment. Nous pensons savoir mieux qu’eux : leurs cathédrales à eux survivent. Les nôtres, non.
C’est comme le travail maternel et féminin, souvent peu considéré, surtout dans la société actuelle qui valorise la productivité et le lucratif immédiats, et où passent donc à la trappe toutes les choses qui passent pour « inutiles en apparence ». Un peu comme si l’on négligeait de planter des arbres et de semer de nouvelles graines, sous prétexte de se concentrer sur les gros fruits déjà mûrs, ceux qui peuvent nous nourrir immédiatement. Alors que les gros fruits mûrs, bien sûr, nous nourrissent aujourd’hui, mais que ce sont les semis qui nous nourriront demain ! Si des arbres meurent, d’autres doivent avoir la possibilité de naître, d’être plantés, pour que le monde puisse continuer d’exister. Mais ça, ce sont des choses subtiles, qui sont de l’ordre de la ressource sous terre, de l’humus, des choses qui ne se voient pas, pas tout de suite, et font pourtant toute la différence. La terre n’est pas juste la terre : elle doit être riche, préservée, pour qu’une vie également riche puisse y pousser et y prospérer – la perte colossale de nutriments accusée par les fruits et légumes ces dernières décennies, à cause de l’agriculture intensive, le démontre bien. Les tâches les plus ingrates en apparence, celles qui sont accomplies sans tambours ni trompettes, sont donc la fondation du monde.
De même, mille choses qui semblent dérisoires, superflues, liées à l’apparat, ne le sont pas : le symbole et le sacré ne sont pas des guirlandes de Noël accrochées sur l’arbre mais bien la racine de tout ce qui poussera demain.
Ici, le sacré, le symbole, c’est qu’on ne détruit pas pour des raisons marchandes et pécuniaires des livres qui, à cause de cette destruction, n’existeront plus pour toujours, ne laisseront plus de trace, surtout quand on a la possibilité et les moyens d’éviter ça. D’ailleurs, il n’y a même pas besoin ici de faire appel à des notions de transcendance. Le bon sens pur suffit : on sait bien que même pour se nourrir – pour ceux d’entre nous qui mangent encore de la carne -, on ne tire pas sur un oiseau qui est une espèce en voie de disparition : on se rabat poliment sur une grive ou un merle. Cela, les anciens, ceux des tribus dites « primitives » qui existent encore à travers le monde, ceux qui vivent proches de la terre, le savent et le respectent autant que possible.
Par ailleurs, quand on a du fric à ne plus savoir quoi en faire, et qu’on peut ensuite redistribuer ces livres, les offrir à des bibliothèques, en faire un fonds, ou à la rigueur détruire les copies physiques mais numériser le contenu, priver le monde d’une partie de sa propre mémoire relève du gâchis. Car c’est la mémoire du monde qui tient dans ces livres, même les plus dérisoires, ceux qui précisément sont parfois redécouverts par les générations futures et érigés en chefs d’oeuvre, là où dans le présent, ce n’est pas toujours la qualité qui l’emporte.
Mais notre société regorge de gens qui traquent les vices juridiques, les failles dans lesquelles s’engouffrer pour assouvir leur cupidité, avant de jouer ensuite les saintes-nitouches en expliquant que rien ne leur interdisait d’agir ainsi, de gens qui ignorent ou font mine d’ignorer le subtil, le sacré, l’évident, toujours à leur propre profit. C’est un comportement de prédateur. Les pires rapaces dans nos sociétés prospèrent sur cette ambiguïté, sur le fait que la loi ne dise pas tout, et que rien n’interdise certains agissements, en particulier s’ils sont en effet trop rares, marginaux ou nouveaux, relevant du cas particulier ou inédit, pour que des textes de lois existent à ce sujet, ou que leur nocivité paraît ne pas pouvoir être mesurée dans l’immédiat. Surtout dans un monde où la réglementation est forte, où l’informel se réduit comme peau de chagrin, ils peuvent se cacher derrière l’absence d’une règle officielle et établie pour dire : « Après tout, si rien ne me l’interdit, c’est que tout m’y autorise ».
Mais la loi est faite pour donner un canevas, un squelette, pas pour s’occuper de chaque cas particulier, pas pour dire aux gens qu’ils doivent se laver les mains en sortant des chiottes, dire bonjour à leur voisin dans la cage d’escalier, ou demander au petit vieux s’il a besoin d’aide pour monter ses courses au lieu de le laisser ramper bossu jusqu’au dernier étage. Là, c’est justement la vergogne des individus, le bon sens et le sens collectif, la subtilité, l’honneur, l’intégrité, le principe, la compassion, le respect de l’autre, et tout ce qui est de l’ordre de l’informel, qui doivent prendre la place.
Ces individus font semblant de l’ignorer, d’ignorer le sens commun qui doit aussi présider aux actes, ce qui leur permet de s’affranchir du civisme élémentaire pour agir, sans cesse, dans leur intérêt personnel, et au détriment du reste du monde. Ce qui est d’autant plus ironique quand on considère l’aspect « collectiviste » de l’IA : il s’agissait, devait s’agir, de mettre des savoirs et savoir-faire, connaissances, à la portée de tout le monde ; de briser, dit-on, un « privilège », bref, de mutualiser ce qui appartenait autrefois à une caste de passionnés ayant bossé leur sujet à fond. Pourtant, les fruits sont privatisés. On dit agir dans l’intérêt du monde mais on agit surtout dans l’intérêt du sien, de sa crèmerie, et on ajoute tous les jours à son escarcelle un nouvel acte orienté au détriment du collectif au service duquel on disait se mettre.
La vergogne n’a pas besoin de la loi des hommes pour savoir que ce qui a été fait ici ne se fait pas. Oui, je peux laisser mon petit vieux de tout à l’heure ramper avec ses courses et se casser la figure dans les escaliers au milieu de ses tomates et de son camembert (et partir du principe que seule la non-assistance à personne en danger est condamnée par la loi, pas la non-assistance à personne en difficulté), je peux refuser un bout de pain à mon prochain ou mon lointain, mais ce n’est pas parce que rien ne me l’interdit que je dois le faire, et je sais bien dans mon for intérieur que si je le fais, je blesse un peu plus le monde à chaque fois, que j’agis en dessous de ce qu’il réclame, en dessous de moi-même et de mon humanité.
Car nous appartenons au monde, et nous avons à lui rendre des comptes. Rendre des comptes à Dieu, ou à l’Univers ou au Grand Tout, pour les croyants, du reste, ce n’est pas invoquer le ciel ou passer en procès devant le tout puissant, mais bien reconnaître le sacré de son voisin et prendre soin de lui ; comprendre que le divin se niche là.
Aux États-Unis, lorsqu’une personne atteint un haut niveau de réussite sociale et/ou pécuniaire, elle doit ensuite aider la communauté. On appelle ça le principe du « give back » : rendre un peu de ce qu’on a reçu. Notez d’ailleurs qu’on ne dit pas « give », donner tout court, mais bien « give back » : rendre. Car toute personne lucide et honnête avec elle-même sait qu’elle ne réussit jamais totalement seule. Cette pratique remet les pieds sur terre : au lieu de se vanter de ce qu’on a construit, on se souvient surtout que ça n’a de valeur que lorsque c’est mis au service des autres, et surtout qu’on n’est soi-même pas arrivé là sans se hisser sur ce qui a été construit par d’autres avant nous, que la réussite n’est pas à mettre uniquement sur le compte de son propre génie, qu’elle ne doit pas juste alimenter notre propre orgueil. Le fruit rend hommage à la terre qui l’a rendu possible. La boucle est bouclée. C’est à ce principe que ces gens s’arrachent quand ils agissent ainsi. Ils mutualisent les ressources d’autrui… en expliquant ensuite qu’ils ne doivent rien à personne. Ils braconnent le savoir du monde, pour ensuite le détruire et en priver les autres. Et invoquent les lois du marché et l’absence de réglementation ou de loi sur le sujet pour se défendre des attaques potentielles contre leur cupidité.
Certains disent pour les défendre : « Quelle différence avec le fait d’acheter un livre et de le garder chez soi ou ensuite de le perdre, ou de le jeter, ou de le laisser dormir dans un grenier ? » « Après tout, si personne ne les a achetés jusque là, si ces livres ne sont plus vendus, c’est que personne n’en voulait, alors ça change quoi qu’on les détruise ensuite ? » « On a le droit d’acheter un livre et de faire ce qu’on veut ensuite avec, surtout si personne n’avait daigné l’acheter avant ».
Déjà, ce n’est pas tout à fait vrai : les livres ont été achetés à des libraires, ils étaient donc dans le circuit commercial, présentés pour être achetés, et pas dans un sombre entrepôt, ne demandant qu’à être détruits. Cependant, il est juste que de très nombreux livres (et surtout les derniers exemplaires) dorment dans des bibliothèques où ils ne sont pas lus, et ne le seront jamais. La différence c’est que quasiment aucun lecteur ne détruit sciemment les bouquins qu’il a achetés, même quand ils lui sont inutiles, et qu’il n’y a pas à grande échelle un mouvement de destruction des livres. Parfois, il y a un procédé organique qui fait disparaître les livres : le temps, l’indifférence, l’oubli, la mort. Alors qu’ici, c’est un acte délibéré, même si ce n’est pas le but direct mais un simple dommage collatéral de l’avidité compétitive.
On a tous déjà eu à faire du tri dans notre bibliothèque : par manque de place, à cause d’un déménagement, d’un changement de vie, ou d’un désir de faire de l’espace pour d’autres livres. On sait aussi tous ce qu’on fait à ce moment-là, surtout quand on détient un livre rare ou qu’on a eu du mal à trouver : on les envoie chez un parent qui a de la place chez lui, on les stocke dans une cave ou un grenier, on les donne autour de soi, on les met dans la boîte à livres la plus proche, on en fait don à la bibliothèque du coin, ou à un organisme de bienfaisance qui pourra ou les revendre, ou les donner à son tour. On ne les jette pas à la poubelle ! On ne les détruit pas ! Ou bien rarement…
On sait que souvent, les éditeurs envoient au ‘pilon’ (c’est-à-dire à la destruction) leurs livres invendus, faute de pouvoir stocker l’excédent (c’est un peu hélas le même principe que la grande distribution qui jette les invendus alimentaires, et on peut d’ailleurs le déplorer et estimer que la société doit sortir d’un tel système). Mais il y a que les livres envoyés au pilon, qui viennent en général de sortir, ne sont pas inexistants ou définitivement éteints sur le marché ; il y a que les maisons d’édition ne savent pas où les stocker par manque de place et qu’elles impriment beaucoup trop de livres pour se permettre de garder l’excédent. Mais ces compagnies d’IA ont de l’argent à ne plus savoir quoi en faire. Elles n’ont pas sur les bras toutes les quelques semaines plusieurs milliers d’exemplaires en trop d’un livre encore en circulation ou aisément trouvables. Dans le cas présent, les livres sont en exemplaires uniques. Me concernant, la seule fois où j’ai détruit un livre, c’est quand celui qui l’avait écrit m’avait causé un beau chagrin d’amour. Et son livre, alors encore commercialisé, était tout sauf une rareté. L’inverse me paraîtrait relever du sacrilège.
Du reste, on précisera que le « projet Panama » a été gardé secret : Anthropic savait très bien que les gens y réagiraient. Et pas comme des indignés de service qui sautent au plafond pour tout avant même de comprendre, mais comme des citoyens qui ont parfaitement compris ce qu’on cherchait à leur voler. C’est du même acabit que les compagnies de la Tech qui ont pour projet de rendre les individus addicts à leurs plateformes, comme en témoignent des fuites de leurs correspondances et documents internes. Le secret sur ces pratiques n’est pas gardé à cause de l’ignorance du public et des colères parfois primitives et stupides dont il est capable, mais à cause, cette fois (c’est assez rare pour le souligner !) de la lucidité qu’on lui pressent.
De la même manière que notre monde crève de ne plus voir l’effort des saints, des moines, des mères, il crève de considérer que la culture de l’informel, du bon sens, de la vergogne, n’ont aucune place, et que seule la loi officielle a de la valeur, et que même, cette dernière autorise tout ce qu’elle autorise, c’est-à-dire qu’elle autorise moralement tout ce qu’elle autorise légalement. La loi n’a jamais prétendu remplacer le monde, le respect, le civisme, la compassion. Elle érige les grandes lignes et simplifie la vie en société. Elle n’est pas là pour en gérer les détails.
Certains disent que le monde s’est féminisé, que les valeurs féminines règneraient partout : c’est à la fois vrai et faux. Les valeurs féminines sont défendues, mais souvent sous une forme atrophiée, défigurée… ou partielle. La modèle d’Only Fans – et je n’ai rien contre elle évidemment – peut faire fortune, c’est sûr, mais l’infirmière et la mère dévouée sont en posture bien plus ingrate. Le sacré du féminin, le sens du repos, la lenteur, l’organique, la maternité, le soin, le don de soi, la gratuité, les petits actes, la générosité simple d’un plat fait de ses mains et d’un instant de partage qui cimente les liens essentiels et les solidarités vitales, la méditation, le rituel, sont tous les jours mutilés par une société qui les perçoit comme inutiles et qui n’a d’yeux que pour les grands exploits, souvent d’essence masculine. Évidemment, ici, je caricature : il y a des femmes qui commettent des exploits qui feraient rougir les hommes et des hommes qui cultivent le jardin qui nourrit les âmes et les coeurs autour de chez eux (et d’ailleurs chaque individu doit trouver en soi les deux, du reste, pour s’approcher d’une forme d’aboutissement : la polarité masculine, et la polarité féminine). Mais je parle là en termes d’archétypes purs. Cet archétype féminin décrit plus haut, celui de la force discrète, des labeurs invisibles, est chaque jour dévalué, c’est indéniable.
Notre société ne rémunère pas beaucoup (et là je ne parle pas que d’argent mais aussi de reconnaissance) ce versant féminin spécifique de l’existence. Elle le déconsidère, précisément de la même manière qu’elle déconsidère l’invisible, le sacré, le symbole, mais aussi l’informel… et donc la vergogne qui en découle. Et c’est sur les bases d’une telle société que l’on peut, toute honte bue, détruire des livres.