Écrit et publié sur Facebook le 11 février 2026
J’avais vu passer, il y a quelques mois, la vidéo d’une jeune et jolie Tiktokeuse ou Instagrammeuse, je ne sais plus, qui tournait en dérision son sentiment de frustration lorsque, se baladant dans les rues un soir dans une tenue très féminine, elle réalisait que les garçons ne l’abordaient même pas. Ce qu’elle déplorait, bien sûr. Et une grande partie des commentaires provenait il me semble d’hommes, qui disaient plus ou moins : en effet, vous avez fait de nous des harceleurs dès qu’on osait vous regarder et maintenant, vous en payez le prix. On ne vous aborde plus.
Faisant partie des femmes ayant ardemment dénoncé l’amalgame entre drague de rue et harcèlement sexuel, il y a 10-15 ans, au plus fort de la « 3e vague féministe », cette vidéo m’a forcément rappelé des souvenirs. Elle est l’illustration, en effet, du fossé total qui s’est creusé entre les sexes, ces dernières années, notamment chez les jeunes générations, à cause d’une instrumentalisation du féminisme visant à une criminalisation puritaine du désir, en particulier celui des hommes. Et évidemment, elle m’a donné de l’espoir : que des jeunes femmes, par ailleurs totalement libres et autonomes, à l’aise avec leur féminité, s’emparent désormais de ce sujet et expriment une frustration de ne plus se faire draguer, même sous un angle humoristique, est l’indice que le bon sens, longtemps réprimé, est en train de ressurgir inévitablement. Car on ne peut en effet pas continuer comme ça plus longtemps, quand on voit la méfiance totale entre les jeunes femmes et les jeunes hommes, et l’impossibilité totale qu’ils semblent avoir à véritablement se rencontrer, au sens profond, à se comprendre, à éprouver ne serait-ce qu’un peu d’empathie pour le sort du sexe opposé sans avoir l’impression de trahir le leur, dans un combat de cour d’école un peu ridicule et dont nous avons tous, semble-t-il, passé l’âge. Comment pourraient-ils même se respecter, s’aimer, se reproduire ?
Mais enfin, ce furent quand même de longues années confisquées à la liberté de s’aborder, avec des conséquences nombreuses et profondes, sur les hommes comme sur les femmes ; et une profonde entaille sur l’estime de soi de nombreux jeunes garçons à qui on a fait payer les dérives commises par certains individus de leur sexe – on se permet moins de faire l’inverse avec les dérives féminines dans l’espace médiatique officiel – et qu’on a laissés grandir avec le martelage dévalorisant et stigmatisant de certains discours qui généralisent des déceptions personnelles (« Men are trash » ; ce qui est à la rigueur compréhensible pour exprimer son dépit en privé, sur le mode infantile « ils sont vraiment tous pareils » après une rupture, mais un peu moins en slogan officiel d’une idéologie).
La criminalisation de la drague de rue n’est pas seulement la criminalisation du désir masculin, même respectueux du consentement – qui se répercute ensuite sur les femmes. Elle est en fait aussi la criminalisation du désir des classes populaires. Plus frontal, plus direct, plus physique dans son expression, contrairement aux classes bourgeoises chez lequel il est plus social, intériorisé, parfois transactionnel, puisque beaucoup de gens ayant un capital essaient de le sauvegarder, de le faire prospérer. La bourgeoise de 35 ans qui travaille dans la communication et qui fait très bien la différence entre son coeur et ses intérêts financiers, couchant et sortant avec divers hommes auxquels elle cède la première place dans le monde de ses fantasmes, puis en épousant encore un autre assigné, lui, à la vie ordinaire, ou trompant son mari stable (qu’elle ne veut pas surtout pas quitter à cause de « tout ce qu’on a construit ensemble » : en gros, l’argent), un exemple vu 1000 fois, en est une bonne illustration.
Les classes populaires assument pour la plupart davantage l’immédiateté du désir qui préside à la relation amoureuse. La rue est donc un terrain de jeu pour ces dernières. En leur enlevant ce dernier, la féministe bourgeoise lectrice de Cosmopolitain décrète que seuls les réflexes de sa caste sont acceptables pour ce qui est des sentiments. Surtout, dans une xénophobie authentique, et sachant que les plus à même de la draguer seront aujourd’hui des jeunes de banlieue, elle exprime sans même le savoir son mépris pour le jeune arabe ou africain des quartiers, dont elle estime au fond d’elle-même qu’il n’est pas assez bien pour avoir le droit de la convoiter ou l’aborder, même si elle n’ose pas le dire ainsi.
Le concept du « no zob in job » (« pas de bite au boulot »), qui a beaucoup fleuri ces dernières années, et qui invite à ne surtout pas mélanger vie professionnelle et sentimentale, et à ne pas avoir de relations sexuelles ou amoureuse avec un collège de travail, participe indirectement de ce même puritanisme bourgeois, de cette même criminalisation du désir des classes populaires. Évidemment, dans les cercles fermés (culturels, artistiques, intellectuels, etc) où tout le monde se connaît, la réputation joue un rôle, on craint la tâche, la relation amoureuse qui se termine dans l’acrimonie et déteint sur la vie professionnelle. D’où la tentation de cloisonnement. Chacun fait comme il l’entend et je ne juge pas les gens qui ont des réflexes auto-protecteurs, tant que ça ne concerne qu’eux-mêmes. Et il ne s’agit évidemment pas de nier les rapports de force potentiels au travail qui incitent à la prudence (il serait par exemple indiqué, dans certains cas, pour éviter les conflits d’intérêt, de démissionner d’un poste si l’on poursuit une histoire d’amour avec son supérieur hiérarchique). Mais là encore, la vulgate selon laquelle ce type de relation, qui commence au travail, serait problématique par essence, s’est énormément répandue et a eu des effets sur tout le monde, alors même qu’elle peut déboucher sur de véritables rencontres, alors même que 80% des gens ont déjà eu une histoire d’amour au travail (étude de Zety), et que 14-15% des gens ont rencontré leur conjoint de cette manière, alors même que le travail est le lieu où beaucoup d’individus passent le plus clair de leur temps. D’ailleurs, selon cette même étude de Zety, si une moyenne de 80% des gens ont eu une histoire d’amour au travail, de grandes différences générationnelles se font jour : car cette situation concerne 90% des Boomers, 81% des GenX, 76% des Millenials, 70% des GenZ.
Pour expliquer cette baisse faramineuse, on a du mal à trouver d’autres explications qu’une forme de précaution grandissante chez les plus jeunes, qui rend simplement la situation de moins en moins bien perçue (l’idéologie du « No zob in job » évoquée plus haut et la peur d’être étiquetés comme prédateurs pour certains). Car les jeunes générations ne sont pas moins intéressées par l’amour et les rencontres, et surtout, elles sont plus seules que jamais, souvent acculées aux applications pour trouver un partenaire : elles devraient donc sauter sur l’aubaine de trouver un amoureux.
Selon la même étude, 68% des gens pensent qu’on ne peut plus tomber amoureux au travail. Et si l’on rentre dans le détail, on apprend que ces 68% recouvrent 56% des femmes contre… 79% des hommes. Que les hommes soient devenus bien plus rétifs que les femmes à tomber amoureux au travail, sans doute par peur d’être perçus comme prédateurs ou profiteurs, et d’y perdre leur réputation, illustre à quel point les rencontres amoureuses en milieu professionnel sont désormais de l’ordre du terrain miné, estampillées dangereuses.
Et lorsque l’on repousse petit à petit les rencontres au travail dans la catégorie « inacceptable », ce sont avant tout les classes populaires que l’on vise, encore une fois.
Car tandis que les féministes aux ongles vernis de rouge, lectrices conformistes de Cosmopolitain et Simone de Beauvoir, iront faire les belles sur les rooftops branchés de Paris en sirotant des cocktails à 18€, passeront leurs vacances à Portofino, courront les vernissages et les soirées triées sur le volet, la fille des classes populaires – dont le budget sortie ou loisirs est en plus mis à rude épreuve ces dernières années – voit s’effacer une autre opportunité de rencontre.
On peut même se demander s’il n’y a pas dans certains cas extrêmes l’expression d’une compétition intrasexuelle inconsciente. Car criminaliser la drague de rue, c’est surtout décider que le désir qui rapproche les êtres n’a pas vocation à être quelque chose d’immédiat. Qu’il doit être réfléchi, intériorisé, pesé et soupesé, circonscrit à des zones où il peut échapper à cette immédiateté, seule manière de le rendre respectable et noble selon les critères bourgeois. Et qui en tirerait le meilleur parti ? Les femmes qui se sentent les moins à même d’attirer ce désir immédiat, qui redoutent de n’être pas aussi abordées que d’autres. En supprimant la drague de rue pour toutes, les comparatifs se dissolvent d’eux-mêmes. Dans la rue, il n’y aura plus ni belle ni moche, ni jeune ni vieille, juste une « armée des ombres » qui ne s’adresse pas la parole et va d’un point A à un point B en regardant le sol ou son téléphone.
La jeune fille de milieu populaire à la beauté miraculeuse, bientôt abîmée par une vie difficile peut-être, vouée à être caissière ou secrétaire, a dans la rue les mêmes chances qu’une bourgeoise d’être abordée par des hommes qu’elle ne fréquente peut-être pas au quotidien – médecins, avocats – et qui seront, eux, généralement un peu moins regardants sur la classe sociale de cette femme. Inconsciemment, c’est ce prérogative que protègent les bourgeoises en décrétant que la parle rare des classes populaires ne pourra plus mettre un pied sur le territoire qu’elles voudraient se réserver.
Même si l’on peut évidemment modérer ce propos, tant il est vrai que les codes diffèrent entre les classes sociales : on se reconnaît, même dans la rue, des codes communs (vestimentaires, esthétiques, intellectuels, même dans l’apparence et la façon de se mouvoir ; on reproduit souvent un entre-soi et ce n’est pas un problème d’ailleurs d’avoir à cet égard ses goûts propres). Et l’on se marie davantage entre gens de même classe, pas seulement parce qu’on est davantage amené à rencontrer des gens de son groupe, mais aussi parce qu’on est souvent davantage amené à les désirer. Mais il y a quelques décennies, la mixité sociale appliquée aux sentiments semblait tout de même plus fréquente qu’aujourd’hui ; il était encore courant pour les femmes de toutes catégories sociales, à l’époque où ces dernières étaient moins autonomes financièrement, d’entamer des études juste pour rencontrer un garçon qui deviendrait un mari, les études en question étant interrompues au bout d’1 an ou 2 une fois la trouvaille actée, débouchant effectivement sur le mariage des deux jeunes oiseaux. Si nous avons sans doute des attirances innées pour ce qui nous ressemble, et donc pour les gens qui seront souvent de classe similaire, ce qui n’est pas un crime en soi, depuis quelques décennies, la part d’individus potentiellement encline à la mixité voit se réduire les possibilités de concrétisation de cette dernière.
Évidemment, un autre critère s’est ajouté, c’est indéniable : les mariages ne durant plus toujours toute une vie, avoir un conjoint, une conjointe, d’un autre milieu social, c’est prendre le risque, surtout si on est mal tombé, d’âpres querelles financières de patrimoine et d’argent, pendant le divorce. Ce qui renforce sans doute la méfiance des mieux lotis à l’égard de ceux qui gagnent moins bien leur vie. Donc évidemment, il ne s’agit pas de dire que la stigmatisation de la drague de rue est le seul élément ayant réduit la mixité sociale dans les couples, mais c’en est un tout de même.
D’ailleurs, par quoi a-t-on remplacé le regard volé dans le métro qui débouche parfois sur une conversation décisive ? Les applications de rencontre ! Celles-là même qui sont en réalité tout autant fondées sur l’attirance immédiate (certes complétées souvent par une description, mais forcément succincte, quand elle n’est pas mensongère), et surtout, qui abolissent chez l’humain moderne en quête de certitude l’élément d’imprévisibilité si menaçant : car cette drague-là, sur des applications réservées à cet effet, n’importune pas, ne fait pas perdre de temps, n’oblige pas à discuter avec celui qui ne nous intéresse pas ne serait-ce que pour décliner son offre : l’autre étant un simple profil à swiper, pas besoin de « sortir de sa route », pas besoin d’enlever ses écouteurs et d’éteindre sa musique pour répondre, pas besoin de regarder l’autre dans les yeux (au final, on est tenté de répondre : les mêmes qui pensent que la drague de rue déshumanise, sur le mode « morceau de viande », avalisent et utilisent souvent ces applis). Et là, nous ne parlons même pas des critères beaucoup plus cliniques et caricaturaux et restrictifs que permettent ces applis, qui tendent à l’optimisation et abolissent le charme imprévisible des rencontres, en plus d’effacer de fait de notre horizon une bonne partie des individus qui pourraient en réalité nous plaire, tant il est vrai que nous sommes rarement capables de dessiner nous-mêmes notre propre idéal.
Un peu comme la bourgeoisie serait, selon des études scandinaves, moins à même de faire preuve de solidarité, d’empathie et de générosité (ce n’est pas systématique mais c’est une moyenne), car l’argent lui permet de déléguer un certain nombre de tâches là où les pauvres dépendent souvent des autres, cette même bourgeoisie serait sans doute aussi plus à même de chercher à couper court à tout ce qui ne lui convient pas ou lui fait perdre du temps (en se faisant aborder directement dans la rue par exemple), avec l’idée d’optimiser sans cesse. Quitte à abolir la part d’imprévisible qui constitue les relations humaines, qui engage un effort de part et d’autre, mais qui offre aussi aux dites relations ce que les applis ou les endroits « réservés aux rencontres » ne peuvent pas offrir : la narration. Car le fait est qu’à peu près personne ne rêve de rencontrer son conjoint dans un endroit déjà balisé pour les rencontres, comme une appli, ou une soirée de speed dating. Les gens rêvent d’une belle rencontre sur le sable chaud, dans une bibliothèque, à un concert de guitare, à une soirée où les pouls s’accordent à une musique effrénée, ou dans le couloir d’un immeuble, pas de rencontrer l’amour après avoir swipé sur 50 profils. Ces applications, qui sont en effet une solution de facilité bien utile pour beaucoup de gens, n’en demeurent pas moins des plateformes utilisées par dépit, pour combler les manquements de la « vie réelle » à favoriser les rencontres de qualité – soit parce qu’on s’est avachi dans la paresse apathique propres à notre époque à laquelle les smartphones nous inclinent, soit parce qu’on est seul ou pauvre et qu’on ressent comme difficile le fait de cultiver des liens sociaux et des loisirs qui soient propices à la rencontre amoureuse, soit parce qu’on est séduit par leurs promesses d’abondance facile (le monde entier dans un petit écran !).
Évidemment, rien n’est absolu : en ce sens, il existe des femmes qui ne sont pas bourgeoises et qui ont désormais adopté ce discours. C’est d’ailleurs souvent ainsi que les choses se passent : les plus bourgeois imposent des codes, et les autres les copient, parfois parce qu’ils y croient sincèrement (un point abordé juste après), parfois parce qu’ils veulent inconsciemment se sentir appartenir à cette bourgeoisie, sans même voir qu’ils ne jouent pas dans la même cour que les « bourgeois » et que ce qui est un détail pour ces derniers, dont ils peuvent aisément se priver, est pour eux bien plus nécessaire. Entre les jeunes filles de quartier populaires, belles et entourées, blasées de se faire aborder 50 fois par jour, et oubliant que ce n’est pas le cas de toutes les femmes, et que la rue était pour certaines un outil réel de rencontres, ou d’autres moins bien loties qui surjouent en réalité ce qu’elles n’ont pas ou singent une idéologie, les introverties sincères ou les déjà-en-couple, etc, les cas sont multiples et qui apportent de la complexité au débat. Mais il n’en demeure pas moins que l’angle sur lequel repose ce texte ne me semble pas totalement absurde : le refus total de la drague de rue (et nous parlons bien là, encore une fois, d’une drague respectueuse du consentement et de la dignité de l’autre) pourrait bien être une « croyance de luxe » réservée à ceux pour qui les opportunités de rencontre ne seront jamais un problème, parce qu’ils ont l’argent qui permet les sorties et les loisirs en abondance, ou le réseau qui assure les invitations aux bonnes soirées.
Il reste, bien sûr, ceux qui, comme dit plus tôt, croient sincèrement qu’aborder une personne dans la rue serait une habitude animale et donc basse, bonne à être abandonnée. Pourtant, aborder une personne dans la rue n’est dans le fond pas différent du fait d’aborder en soirée, ou même sur une application où la photo et la présentation jouent un rôle primordial (bien plus que la soi-disant description, qui n’est souvent pas bien longue). Il n’y a en réalité là qu’une différence de formes, d’emballage, ce qui est parfois prompt à rassurer les individus en recherche de statut, d’exhibition de codes qu’ils perçoivent comme plus raffinés ou élitistes, mais qui recouvre les mêmes mécanismes. Plus le raffinement des codes augmente (et cela va en général de pair avec une forme de bourgeoisie, au moins d’esprit), plus l’on souhaite se soustraire au monde des sens et des instincts, perçu comme trop trivial, porteur d’illusions, d’éphémère, là où la rationalité pure détiendrait les clés de la vérité, et de la sagesse, de la durabilité, y compris dans la vie amoureuse. En fait, ces gens veulent réécrire le désir : vivre le désir… en le vidant précisément de ce qui le constitue. Et en dessinant des ailes d’ange autour d’une bite. Mais le cerveau, c’est fait pour réfléchir, pas pour aimer ! Une rencontre commence par du désir. Et il n’y a pas de honte à cela. En fait, notre corps est lui-même porteur d’une sagesse qui le dépasse. Par exemple, notre biologie profonde nous incline à être attirés ou repoussés par les odeurs de certaines personnes, et très indépendamment du fait que ces derniers « puent » ou non : nous sommes simplement capables de détecter, à partir de ce simple facteur, une compatibilité ou une incompatibilité génétique. Et cela nous est personnel, et n’a pas valeur universelle : le « déchet » de l’un sera le trésor de l’autre. Les couples affichent souvent de grandes similarités, même faciales. Et des études (notamment du HeartMath Institute (HMI)) démontrent que le coeur, que l’on oppose si souvent à notre cerveau, peut littéralement « prédire » certains évènements, avant leur survenue. Les intuitions ne nous trompent pas, elles nous guident. Mais beaucoup refusent de le voir, par impossibilité très moderne à se fier à des règles perçues comme invisibles, et non rationnelles. En ce sens, j’irai même plus loin et réitèrerai un constat effectué il y a déjà 10, 15 ans dans d’autres articles : le manque de foi spirituelle est à l’origine de bien des erreurs de jugement modernes. Et notre manière de gérer le désir n’y fait pas exception. Nous souhaitons désirer, tout en nous soustrayant aux règles mêmes du désir. Pourquoi ? Car nous les considérons comme basses et surtout, injustes. En l’absence de structures spirituelles comme le karma, le don divin, un ordre naturel qui régirait ce dernier pour le mieux, le désir devient une chose sale. Parce qu’il existe des gens qui sont plus désirés que d’autres, et que rien ne semble expliquer à première vue ce qui ne peut être perçu par l’esprit rationnel que comme une injustice, un facteur trop aléatoire pour être justifié, alors on condamne le désir au premier regard, celui-là même qui se déclenche dans la rue. Il y a donc là un questionnement moral sincère.
Pourtant, s’il est vrai que des gens attirent plus que d’autres, attirer profondément et vraiment est à la portée de tous. Beaucoup d’individus qui ont eu la chance de vivre un coup de foudre ne sont pas des top models : ils se sont reconnus, tout simplement, parmi la foule.
Car il n’y a pas, comme on le croit trop souvent, qu’un aspect purement plastique dans le désir. Au contraire, le vrai désir est très personnel, et s’oriente vers d’autres humains pleins de défauts.
D’ailleurs, c’est drôle, mais je pense à une petite étude lue il y a quelques mois sur internet, et qui parlait des rencontres amoureuses chez les personnes plus âgées. Eh bien, ces derniers étaient beaucoup plus à même de vivre l’amour au premier regard, et de mettre fin immédiatement au « dating » avec une personne s’ils ne sentaient pas l’alchimie, la flamme. On arguerait pourtant que les plus âgés, se dégradant souvent un peu physiquement, ayant moins ce rayonnement terrible de la jeunesse, et nourrissant aussi moins d’illusions sur ce que doivent être la vie ou l’amour, seraient les plus à même de fuir l’idée des rencontres immédiates, de laisser une chance à cet individu qui ne leur plaît peut-être pas tant que ça, mais qui pourrait se révéler plus intéressant au fil des rencontres. Il faut croire que la sagesse et l’expérience les oriente au contraire vers l’immédiateté et l’intuition : ça prend, on continue, ça prend pas, on arrête. On laissera donc à nos sages ancêtres le mot de la fin.