Écrit et publié le 26 mars 2026 sur Facebook

Parmi les nombreux hommages de gens émus par la disparition de Loana, après une vie bien triste et constellée de rares coins de soleil, quelques voix plus critiques s’élèvent comme des aiguilles parmi les marguerites : « elle était connue pour être connue ». Selon eux, elle serait la première star française sans talent, et ces hommages seraient le témoignage d’une culture du néant qui érigerait en icônes des individus qui n’auraient pas mérité de l’être.
Soit. On ne peut pas me soupçonner de faire partie de ces gens qui pensent que tout se vaut juste pour éviter les accusations de snobisme.
J’ai regardé le premier Loft Story quand j’étais petite (à peine 10 ans), par automatisme populaire – dans mon milieu, on avait une télé, on la regardait, et cette émission était une nouveauté qui ne pouvait pas se rater.
Aujourd’hui, je ne regarde pas de télé-réalité, tout comme je ne suis pas vraiment d’influenceurs sur Instagram. Bref, ce monde ne m’intéresse pas plus que cela a priori. Et je ne fais sûrement pas partie de ceux qui érigent ces individus en idoles.
Pourtant, quelque chose me chiffonne et me blesse un peu pour elle, et pour d’autres, dans cet argumentaire. « Elle n’avait aucun talent », « c’était la première star française sans talent ».
Pourquoi étaient connues Ava Gardner, Grace Kelly, Marilyn Monroe, Liz Taylor, Brigitte Bardot, Sophia Loren ? Pour avoir résolu des équations vieilles de plusieurs siècles ? Non. Pour avoir été belles. Et pour avoir incarné une émotion, un tempérament, un modèle de séduction, une époque. Elles n’étaient pas pour la plupart des actrices de composition à la Meryl Streep. Comme un Alain Delon, d’ailleurs, elles étaient là pour se jouer elles-mêmes, en variantes multiples, dans des décors différents. Ce qui est déjà un très grand travail, et une oeuvre digne de suffisamment de fascinations pour qu’elles soient encore connues aujourd’hui, même mortes ou très âgées. Elles étaient une toile sur laquelle la lumière, les artistes et les gens pouvaient projeter un certain nombre d’idées collectives. Même Hedy Lamarr, grande et belle actrice qui s’est aussi illustrée en tant qu’inventrice de génie, n’était pas connue pour ça dans sa carrière cinématographique : son magnétisme, sa nudité, son charme, ont été les raisons de son aura, de sa notoriété sur les écrans. À ces femmes, on ne faisait pourtant pas le procès du talent.
Quelle différence, dans le fond, avec Loana ?
La seule différence en réalité, c’est que Loana n’a pas eu la chance d’être choisie par cette grande industrie des incarnations, et des fantasmes, qui comporte notamment le cinéma et la musique, et qui fonctionne sur la rareté : car il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Elle n’a pas rencontré un Hitchcock, un Welles ou un Godard, pour la modeler, la sublimer. C’est là que tient son tragique et donc aussi sa force archétypale. Son drame est celui d’un monde aux ressources à première vue trop réduites actuellement pour offrir une plateforme à tout le vivier de talents et de prétentions qui y naissent chaque jour.
En fait, Loana était une muse sans pygmalion, errant peut-être toute pleine d’un potentiel, d’une grâce, mais sans personne pour la peindre.
Elle a été exhumée d’un milieu populaire, à l’occasion d’une émission de télé-réalité, la première du genre en France, qu’elle a remportée. Ensuite, malgré le succès et un passage éclair auprès du beau monde artistique (quelques grands photographes comme Patrick Demarchelier ou JP Gaultier, tout de même), composé de gens qui ont pour certains authentiquement aimé cette femme, et pour d’autres peut-être juste flairé l’incarnation sociologique qu’elle représentait et souhaitaient se mettre à la page, elle a vite été remisée dans le cabinet de curiosités. Peut-être qu’elle n’avait pas ce qu’il fallait pour aller plus loin, mais peut-être aussi qu’elle n’avait trouvé personne pour lui donner ce qui lui manquait. Là où une Casta, autre fille simple et déesse du Sud repérée de bonne heure dans ses eaux et catapultée sous les projecteurs, a eu (elle le dit elle-même) des gens pour lui faire une éducation culturelle, l’ériger au niveau intellectuel de son milieu et lui en inculquer les codes, lui faire la courte-échelle, tout cela après avoir déjà eu une famille soudée et solide qui lui a donné la force nécessaire à sa croissance, Loana n’a eu personne ou presque pour la protéger ni la chaperonner sur le long terme.
Comme Casta, accéder à une autre place demandait une métamorphose : Casta a du passer du milieu populaire au milieu sophistiqué du mannequinat, puis du mannequinat au cinéma – beaucoup s’y sont cassé les dents avant elle – et elle y est parvenue par la force de son talent, de sa persévérance, par un peu de chance aussi sans doute, par une capacité d’incarnation, et par une solidité intérieure : elle ne se traînait pas le boulet au pied des addictions. Mais le mannequinat, surtout noble, celui des grandes marques et des grands créateurs, possède une légitimité culturelle bien supérieure à celle de la télé, plateforme lucrative mais cependant assez méprisée – surtout à l’époque de Loana.
Les addictions, les traumatismes et blessures d’enfance de cette dernière ont sans doute fait le reste et lui ont compliqué la tâche, la lestant de poids supplémentaires. L’une fut enfant dorée, l’autre maudite. Savait-elle vraiment ce qu’elle voulait ? Il n’y a sans doute pas eu de main pour la pousser et décider à sa place. Paradoxalement, elle a eu un destin, sans en avoir un : on lui en a donné un, on lui en a fait miroiter un, puis la porte s’est refermée presque aussitôt.
Son malheur, c’est celui de la rareté des places décrite par Turchin : un potentiel de rayonnement, mais sans embouchure dans laquelle jeter son talent. Car quand on dit qu’elle n’avait « pas de talent » : qu’en sait-on ? Lui a-t-on laissé une chance ? Dire qu’elle n’en a pas démontré, c’est une chose ; dire qu’elle n’en avait pas, c’en est une toute autre. Elle était belle, savait bouger, se tenir, faire montre de féminité. Peut-être qu’avec un peu d’accompagnement – le même dont bénéficient assez aisément les gens de bons milieux -, elle aurait été une très bonne actrice ou sex symbol, ou de ces chanteuses connues pour un timbre et un phrasé plus que pour une puissance vocale, mais non moins indispensables au paysage musical. Elle avait un QI de 140 ! C’était largement à sa portée.
Toute l’industrie des influenceurs ou des idoles physiques d’internet qui lui fut consécutive quelques années plus tard, par la grâce des réseaux sociaux, est construite sur ce drame et cette frustration populaire : s’y agglutinent pour beaucoup des refusés des industries créatives et du show business, ou des gens qui n’avaient pas le réseau ou la confiance pour rejoindre de tels milieux, qui n’ont peut-être même pas essayé de les rejoindre, se sentant d’avance voués à l’échec, qui manquaient de connaissances, de ce bon goût jugé essentiel dans les milieux artistiques et culturels. Acteurs classifiés « série B » parfois pour de simples raisons de faciès (Kévin séduit moins les cinéastes que Louis ou Paul), mannequins attirantes se sachant pourtant inéligibles par le milieu du mannequinat traditionnel, même lingerie, jugées trop provinciales, chanteurs à voix jugés trop kitsch pour le bon goût… peut-être pour certains d’honnêtes gens, ordinaires et travailleurs, qui ne pouvaient faire leur trou autrement mais qui avaient eux aussi des choses à dire, à exprimer, et ont du se faire une place sur mesure.
On critique aujourd’hui ces filles qui se selfisent à longueur de journée, et qu’on voit comme la continuité naturelle des stars de télé-réalité telles que Loana, dans une mise en scène sans fin de soi-même : mais quelle différence entre cette fille qui se photographie devant son miroir, ou se fait photographier en bikini par ses copines sur la plage, avec celle qui a fait profession du fait d’être photographiée à longueur de journée, et qui a juste eu la possibilité d’être choisie et payée pour cela ?
Quand on tend le micro à une star de cinéma pour parler de la Palestine, du Darfour ou du féminisme, a-t-elle plus de choses à dire qu’une « femme d’internet », potentiellement issue de la télé-réalité ? Pas sûr. Mais toutes les caméras sont sur elle : sa parole acquiert un poids. Son envergure devient celle de la dignité. Sur internet, la parole, même censée, est reléguée à du bruit. C’est un peu moins le cas aujourd’hui, où les lignes se brouillent, mais vraiment un chouilla. Je lis des choses parfois plus pertinentes sur les réseaux sociaux que dans la bouche de penseurs conformistes faisant profession de leurs humeurs et coups de gueule, mais for some reason, les premiers sont perçus comme de simples importuns publiant des « états d’âme » qu’ils osent croire dignes d’être partagés.
Revenons à la rareté des places. On oublie que la moitié des actrices femmes citées plus haut viennent du sérail. Certaines d’entre elles, aussi belles et puissantes soient-elles, n’étaient pas les seules à l’être : combien de femmes de la vie courante étaient tout aussi belles, libres, sensuelles, sexuelles, vivantes, incroyables, peut-être même plus, que ces femmes ! Quelque part, Loana incarne cela : le surgissement de la grâce par le truchement soudain de l’horizontalité. Elle a été cette « nobody » sublime, qui a eu son quart d’heure de gloire, elle aussi, corrigeant une verticalité plus fondée sur la rareté des places que sur la rareté des talents. Elle n’a pas su, pas pu, transformer l’essai. Peut-être ne le voulait-elle même pas, d’ailleurs.
L’ironie, c’est qu’on dit qu’elle n’est rien, qu’elle serait la preuve que la notoriété se galvaude beaucoup trop de nos jours, qu’on la donne à n’importe qui, que c’est ridicule de parler autant d’elle comme s’il s’agissait d’une Deneuve ou d’une Bardot, – dont elle a justement repris une chanson et partageait l’amour des animaux et le goût des plages. Pourtant, Loana, partageait avec une Bardot plus de choses que ce qu’on croit, et en ce sens la comparaison n’est pas obscène : une beauté, un naturel, un impact sociologique indéniable, une incarnation générationnelle, qu’on le veuille ou qu’on le déplore, ou pas. La curiosité suscitée par une Bardot venait aussi de sa manière d’être, de s’habiller, plus que d’un talent d’actrice au sens propre – même si en réalité, elle a aussi eu de grands moments de grâce : mais en fait, précisément, Bardot était une force cinématographique car son visage et sa beauté voulaient dire quelque chose pour nous ; tout comme Loana, bien que purement télévisuelle, voulait aussi dire quelque chose, quand on la regardait. Loana partageait aussi avec elle, sans doute, une candeur. Elle était même en réalité peut-être plus candide que Bardot, ce sex symbol venant d’un très bon milieu, « nepo babe » avant l’heure (bien que ses parents n’aient pas été acteurs, ils étaient très bien insérés dans le milieu culturel), et dont le livre « Plein la vue » nous la fait redescendre d’un étage, nous apprenant qu’elle savait faire preuve d’un grand entregent social, voire d’un certain sens de l’intrigue confinant à la manipulation, auprès des journalistes et photographes dont elle se plaignait pourtant, prête à mourir pour une gloire qu’elle faisait mine de dédaigner… !
Autant de sens stratégique dont Loana a peut-être manqué, justement. Elle a été la fille du monde commun, érigée trop vite par un système qui la faisait peut-être fantasmer mais dont elle ne connaissait pas les impitoyables codes, le bon goût, les usages. On en faisait une séductrice : contrairement à Bardot qui prenait et jetait les hommes, Loana semblait être une éternelle romantique, peut-être trop naïve : on l’imagine plus jetée que jetante, hélas. Dans le Loft, elle a couché très vite avec Jean-Edouard, ce jeune homme de bonne famille – les ébats légendaires dans la piscine – mais elle était vraiment amoureuse, quand lui s’en foutait. Elle disait même que s’il était parti au bout de la première semaine, elle serait sortie avec lui. Elle s’est donnée sans calcul : il l’a utilisée et abandonnée. De même dans le système médiatique : on lui a ouvert une montée des marches et elle a trébuché. Parce qu’elle ne savait pas marcher avec des talons aiguilles.
C’est vrai, elle était un peu artificielle sur deux-trois points, ce qui la reléguait pour certains au rayon « mauvais goût », cagole du Sud, ou autres qualificatifs peu élogieux. Et Dieu sait que j’aime et vénère moi-même le naturel (en ce sens, j’adore Casta, qui est le naturel pur et absolu en matière de beauté). C’est vrai, Loana avait des implants mammaires, souvent des lentilles bleues, une teinture blonde : peu de choses, soyons honnêtes… elle était déjà belle sans tout ça. La teinture, et les perruques même, le maquillage étudié, et les potentielles chirurgies de Marilyn, c’était quoi ? Le maquillage transformiste, presque Drag Queen, de Sophia Loren ou Anita Ekberg – sourcils extrêmement sculptés et crayon à lèvres qui dépasse du bord pour un effet repulpant exagéré -, c’était quoi ? Le charbonneux, les teintures et les bigoudis pour donner du volume en mode caniche de compétition aux cheveux de Bardot, qui avait au naturel une crinière plutôt raide et plate, les ceintures hypra serrées pour souligner une taille qui n’était pas si marquée au naturel, c’était quoi ? Presque aucune n’était la même sans tout cela, alors que Loana passait tout de même haut la main le test de la tronche au réveil, et du string bikini.
Les artifices de Loana n’étaient pas plus artificieux, à ce jeu ; ces artifices sont aussi représentatifs de son époque, un peu comme les sourcils des actrices des années 20. C’était l’époque des gros seins parfois pimpés chez le chirurgien, des bimbos blondes. Elle était une incarnation. Une incarnation prolétaire, populaire, imparfaite, mais une incarnation quand même, de cette époque qui n’était justement pas parfaite non plus, et qui comptait son lot d’individus prolétaires et populaires, de bimbos blondes à gros seins parfois refaits, se créant peut-être parfois sur le corps la générosité maternelle dont elles avaient manqué (à cet égard, le parcours d’une Lolo Ferrari, aux implants immenses, ayant cruellement manqué d’amour maternel, était fort instructif).
Bref, Loana représente ce drame-là, commun et trivial : la gosse de rien mais gentille et bien élevée, dont le coeur était peut-être une source mais qui n’avait nulle part où verser son potentiel.
Je me suis fait cette réflexion, sur le talent, plus d’une fois : j’ai grandi dans un milieu très mixte. J’ai vécu dans une cité HLM, entourée de gens plutôt modestes et de toutes origines, et j’ai aussi fréquenté, à l’école ou durant mes activités extra-scolaires – mes parents se démenaient pour nous payer le Conservatoire ou l’équitation – des personnes de classe moyenne voire bourgeoise. J’ai été dans ces lycées qui se trouvaient entres grandes tours de quartiers défavorisés et zones pavillonnaires, où tout le monde se côtoyait sans forcément toujours se mélanger, dont les anciens élèves comptent aussi bien des écrivains que des rappeurs. Je n’étais pas scolaire, j’ai été envoyée en STG, une filière considérée comme « poubelle », avec essentiellement des enfants d’immigrés comme moi, ou des blancs souvent prolétaires, estampillés beaufs. Dans chaque classe où j’ai été, depuis mon enfance, il y avait toujours 2-3 mecs qui pouvaient faire pleurer de rire tous leurs camarades et jusqu’au professeur, avec une seule réplique. Ils affichaient un redoutable sens comique, des mimiques originales, de vrais personnages à la De Funès. Il m’arrivait de penser : qu’est-ce que j’aimerais être écrivain, ou cinéaste, ou scénariste, parce qu’il faut absolument que je montre au monde ces gens, ces vies, ce sens de l’humour, cette intelligence ordinaire absolument incroyable ; j’adorerais faire tourner ces individus dans un film. Ce sont les mêmes types qui, 10 ans plus tard, font parfois des émissions de télé-réalité (non pas que ce soit forcément arrivé aux gens que j’ai connus dans la vraie vie mais ils en auraient tout à fait eu le profil), et dont on aurait dit avec un peu de mépris : « ils n’ont pas de talent ». Est-ce vraiment le cas ? Ces mecs-là n’avaient pas de talent ? … Ou pas de possibilités ? Et ils ont trouvé à divertir le monde dans des films de fortune que sont les télé-réalité les réels des réseaux sociaux ?
Pourquoi dire ça ? Qu’ils n’ont pas de talent ? Est-ce que répandre l’idée que le talent ou la valeur sont rares ne serait pas un moyen de se protéger contre la tristesse face au fait suivant : il existe beaucoup de talents, de valeurs, qui ne trouvent simplement pas d’océan où se verser ? C’est pour se protéger de ce constat assez désagréable qu’on réserve le talent à ceux qui ont réussi ou qui sont passés par des voies respectables pour exprimer ce dernier.
Parfois, c’est aussi pour préserver une illusion de verticalité : certains individus disent d’un tel qu’il n’a « pas de talent » car cela leur permet de conserver un grand vivier au dessus duquel ils pourront s’ériger, soit en tant que gens qui ont réussi correctement, soit en tant que gens qui n’ont pas réussi, mais qui s’imaginent que la possibilité de la réussite et donc de la supériorité leur est encore laissée dans un tel système.
La télé-réalité, on dit que c’est l’arène maudite et tragique de pauvres gamins qui ne rêvaient que de reconnaissance. On le dit parfois avec un certain mépris, d’ailleurs : celui assigné à l’engeance de classe populaire qui ne rêve que de passer à la télé. Mais le désir de reconnaissance voire de gloire des acteurs, musiciens, écrivains, dans le fond, c’est quoi ? C’est une version un peu plus sophistiquée du même concept. On reproche aux gens de télé-réalité de n’être pas assez talentueux, par opposition à d’autres individus d’incarnation comme les acteurs par exemple. J’appartiens à une caste sociologiquement encore plus valorisée : les écrivains et ceux qui écrivent. Nous, on est perçus comme des artistes, ce qui est déjà un profession à forte valeur, mais avec en plus le vernis de la profondeur intellectuelle. Un livre, des poèmes, des essais, ça ne s’écrit pas comme ça, ça demande du sang et des larmes bien souvent. Bref, si tout le monde n’est pas heureux de voir son gosse rêver de devenir un écrivain (là, de nouveau, ça devient « pas un métier » au moment de l’orientation scolaire), les gens mettent quand même un peu de respect sur notre fonction. Pourtant, dans le fond, peut-on dire qu’aucun d’entre nous n’aime et ne désire être lu, reconnu ? Bien sûr, certains d’entre nous sont plus ‘putes’ que d’autres : là où certains veulent être lus mais placent en priorité l’excellence et le sens (je fais partie de ceux-là), d’autres n’ont aucune vergogne à se trémousser et sacrifier leur être créatif profond pour un peu de vues, de likes, de ventes, d’argent. Mais globalement, tout écrivain aspire un peu à être remarqué, et souffre souvent d’être ignoré, même quand il ne se laisse pas guider dans son travail par ce regard extérieur. Est-on alors mieux qu’un mec ou une nana de télé-réalité ? À l’exception de ceux qui cherchent vraiment à vendre des merdes ou mentir à leur public, est-on mieux qu’une Loana, que des gens qui veulent être aimés et qui seraient des « nobodys », des pas assez bien, des « sans talent » ? En fait, le désir de reconnaissance, même désespéré, des classes ou professions vues comme supérieures, c’est de l’ambition, alors que le même désir chez les classes populaires, modestes, c’est ridicule, sale, porté à être tourné en dérision.
Ce qui change pourtant ici, entre les professions d’expression de soi et d’exposition perçues comme triviales et basses, et celles perçues comme supérieures, c’est juste l’écrin. Mais une perle sans écrin n’en est-elle pas moins une perle ?
Cette femme l’a été, à sa manière, et comme elle pouvait.
Certes, on peut dire que certains programmes ne nous conviennent pas, mais il s’agissait peut-être un peu de remettre les points sur les « i » et de ne pas agiter des supériorités parfois factices.
Certains anciens candidats d’émissions de télé réalité n’ont pas été anéantis seulement par leur désir de gloire, ou par la descente soudaine dans l’anonymat après la notoriété, mais aussi par le mépris accolé à la catégorisation « télé réalité » dont ils ont fait l’objet ; mépris parfois injuste dont il est bien commode de les couvrir et dont, il faut bien l’admettre, ils ont ensuite le plus grand mal à se dépêtrer, ce qui est aussi un peu la cause de leurs misères. L’exemple d’un Filip Nikolic, passé par un boys band, et ayant ensuite amplement prouvé ses talents d’acteur, mais toutefois relégué à une image qui l’empêchait de véritablement accéder aux rôles dont il se savait capable, parfois victime d’un grand mépris, et finalement décédé d’une overdose après une triste descente aux enfers sans doute causée par cette blessure, est aussi très instructif.
Un peu comme un gladiateur dont le combat en pleine arène lui vaut la gloire aussi bien que la mort, et qui se trouve finalement déchiqueté par l’adversaire ou le lion, on (les décideurs, s’entend) a tendu à ces gens une notoriété dont on savait parfois très bien le prix : eux non, hélas.
Je ne défends en rien ces émissions : elles sont souvent vicieuses par essence, structurellement. Dans le sens où elles sont fondées sur une recherche de narration, de péripéties, d’histoires… tout en n’étant pas calibrées comme fictionnelles. C’est là que le bât blesse. En gros : il faut que quelque chose s’y passe, sinon ce n’est pas intéressant, et le public ne les regardera pas. Mais si rien ne se passe ? Alors il faut forcer le coup. S’il n’y a pas de quête, de méchant, en bref de tension narrative, il faut en créer une de manière factice, parfois par des montages injustes, par des conflits crées de toute pièce. Sauf que ces émissions impliquent de vraies gens, venus sans filtre ni gilet pare-balle, pas des acteurs. Il faut en fait que ces émissions soient intéressantes comme un film… sauf qu’elles ne sont pas un film. Là où dans une fiction – livre, film, série -, on peut inventer des évènements à loisir sans qu’ils n’impliquent de traduction concrète dans le réel (ex : deux personnages peuvent s’entretuer, sans que les acteurs qui les jouent ne soient morts pour de vrai), dans une télé-réalité, la frontière n’existe plus. Ce ne sont plus des acteurs qui jouent un rôle, mais un système qui joue directement avec des individus, comme avec les pièces d’un échiquier. Et s’il faut jeter aux chiens un gamin de 20 ans, sa réputation, son honneur, sa santé mentale, son avenir, alors on le fait, tant pis pour lui.
Il ne s’agit donc bien sûr pas du tout de nier le caractère souvent vicieux de ces émissions, mais de savoir qui critiquer, et de faire une distinction entre d’un côté des candidats de télé-réalité – notamment ceux des débuts, car maintenant, des profils plus cyniques ont émergé – souvent innocents et candides, qui pensaient jouer aux acteurs ou aux cobayes, et accéder à des industries du rêve qui sont traditionnellement fermées à des profils comme les leurs, et de l’autre les décideurs qui ont inventé de telles émissions fondées sur le vice moral explicité dans le paragraphe précédent, exploitant pour cela sans vergogne le désir de reconnaissance et d’expression de ces jeunes gens, qu’ils ont piochés délibérément parmi des catégories de population n’ayant pas accès aux industries du rêve (souvent pas par manque de mérite ou de valeur mais par manque de codes sociaux), souvent issues de milieux modestes et fruits d’enfances cabossées, et cela tout en sachant très bien que cette reconnaissance aurait ensuite un poids stigmatisant : non seulement elle ne serait souvent pas le tremplin rêvé vers un ailleurs espéré, mais elle serait même le coup d’arrêt ou le grand frein vers ces ambitions qui avaient déjà de maigres chances de se réaliser ; l’impossibilité quasi définitive de revenir à une vie normale après avoir connu une telle exposition médiatique est hélas couplée à l’impossibilité tout aussi nette de transformer l’essai (puisque ce genre de participation a vocation à ne pas se renouveler, sur le mode « un petit tour et puis s’en va », et qu’elle coupe souvent un réel avenir sous les projecteurs). Le drame surgit donc sans peine. Eux – les décideurs – le savaient. Leurs victimes, non.