Je suis venue vous dire que la joie est possible. Je vous le dis les yeux encore pleins de larmes, Dans un sourire fragile qui menace de chavirer ; Comme un pécheur encore tout plein de ses péchés Et qui s’avance pourtant à la tribune pour défendre la vertu, Cramponné à sa sincérité comme un enfant à son doudou Les soirs d’orage et d’obscurité ; Perdu, la voix brisée, mais sûr d’une chose, d’une seule : Il vient dire la lumière parce qu’il y croit Et qu’il sait que sa propre faiblesse d’homme ne suffit pas à ternir Le glorieux éclat du soleil.
Écrit à la volée le soir du 15 mai 2023 et publié le même jour sur FB.
Jean Ferrat, qui incarne bien cette énergie. Le passage sur le poulet transgénique est une référence indirecte au poulet aux hormones dont il parle dans l’une de ses chansons…
J’aime les hommes simples. Ceux qui n’ont qu’une vieille chemise, solide et rêche, raccommodée au linon des rêves Et qui donneraient leur dernier sou à un homme de passage ; Sur le visage desquels on lit le goût de la nature, des aliments simples mangés dehors. Ceux qui n’ont pour eux que leur bonté, Un vieux couteau dans la poche pour couper le pain Et une maison toujours ouverte aux pauvres, aux voyageurs, aux oiseaux blessés, tombés du nid. Un coin de table dans la cuisine, une nappe qui a traversé les âges, qui a gardé l’odeur des rires et des soirs. Ceux à qui un simple jeu de cartes et une bande d’amis suffisent à être heureux. Et un petit chat au coin du feu. Tous les humains sont leurs frères, tous les petits insectes sont leurs amis, Et ils sortent avec patience les araignées de la maison, avec un verre et un mouchoir, Quand ils ne cohabitent pas avec elles. Ils savent que c’est là que l’on trouve Dieu, Jusqu’au plus petit d’entre nous. Les tentations du monde, la méchanceté banalisée, ne peuvent pas les corrompre ni les acheter. Elles ne leur font rien. Transparents comme l’eau des rivières près desquelles ils ont grandi, Authentiques comme le coton dont ils se vêtissent, Droits comme des arbres forts de leurs racines, Mais humbles comme la branche qui ploie sous le poids de ses fruits et dont le destin est de s’offrir à l’appétit des hommes et des oiseaux, Ils ne savent même pas qu’autre chose que cela existe, Et qu’il est un monde où les gens se tuent pour un regard, un crédit, une chimère. Ils aiment le bruit des clochers Mais ils vont en forêt comme d’autres vont à l’église, Ils ont une grand-mère qui leur tire le tarot et lit dans le marc de café, Ils parcourent les vallées habitées de fantômes avec la conscience du temps et de l’esprit, Ne ratent pas un solstice et grouillent de petits rituels qu’ils n’oublient jamais, tout en disant ne pas y croire. Leur vie est simple. Ils sont du matin, sauf le samedi et les lendemains de fêtes – et encore, même là, la joie fraîche de l’aube les cueille et ils se contenteront souvent d’une sieste l’après-midi. Ils veillent quand ils ont des invités, et cela est souvent. Leur porte est toujours ouverte, la clé est on ne sait-où, et ils habitent en réalité chez leurs chats, leurs chiens et leurs voisins. Ils parlent avec une politesse désuète, un accent démodé qui rappelle l’époque où les mômes écrivaient comme des calligraphes. Leur vie est rythmée par les naissances, les mariages et les enterrements, Et le coq qu’il faut bien saigner, le poisson qu’il faut bien trancher Pour qu’il y ait quelque chose à manger dans les assiettes du souper. Ils savent que quelque chose a existé avant eux, et que quelque chose existera après eux. Ils le voient dans l’envol rieur des enfants qu’ils regardent jouer dehors et sauter dans les ruisseaux à la pureté glaciale, Et dans le regard émouvant des petits vieux qu’ils aident et dans les yeux desquels se déploie tout l’horizon d’un monde désormais mort. La médiocrité et les modes n’ont même pas le temps d’arriver jusqu’à eux. Elles disparaissent avant de faire effet Et laissent intacts ces mondes préservés. Ils lisent de la poésie et écoutent de la musique. Beaucoup. Ils sont poètes jusque dans chacun de leurs gestes Et ont parfois de l’encre sur les doigts Comme un enfant a de la confiture de fraise autour de la bouche. Et ils baladent cette enfance avec un sourire de gosse fier de lui-même et de sa facétie. De trois bouts de bois, ils font une flûte, Pêchent à mains nues, Ont le goût du chant et de la danse, Et se moquent des breloques du monde – Celui où l’on mange du poulet transgénique. Ils ont mille histoires et rient De tout ce qu’ils ont perdu et raté. Ils ont les lèvres pleines et débordantes comme leur coeur, Leur appétit de vivre et de donner ; Des lèvres exprimant la ferveur et l’offrande, la dévotion simple. Ils savent fléchir et ployer pour ce qui est beau et grand, Mais ils savent aussi quelles choses sont vraiment dignes de ces adjectifs. Les cynismes, les comédies, les postures, les violences, ils en connaissent le prix, ils n’aiment pas ça et referment gentiment la fenêtre sur ces billevesées. Rien de ce qui dénature ou grime l’homme en créature de cirque ne les fascine ou n’a de prise sur eux. Ils font l’amour. Leur désir est blanc. Ils touchent une femme comme on rentre dans un temple, Comme on dévore une figue – en connaissant le labeur du figuier qui l’a permise -, Et savent mettre dans chaque étreinte la substance du sacré. Rien n’est sale, chez eux, pas même l’habit plein de sueur et de boue qu’ils retirent avant d’avoir franchi le pas de la porte, assommés d’une saine fatigue. Ils sont les gardiens d’un monde Dont tout le monde rêve et dit vouloir, Mais que plus personne n’a le courage de faire perdurer. Personne ne connaîtra jamais leur nom. Personne, sauf la mémoire de l’univers. Et moi, qui sans les connaître, les chéris tous. Ils seront enterrés dans un petit cimetière de village, Le même où toute leur famille a été enterrée, Depuis des générations ; Justes parmi les justes De la nation. Ou sous un arbre heureux Qui rappelle de son sourire l’inimportance de ce pour quoi les hommes s’agitent, et la grande éternité des choses. Ils n’ont rien de ce qui s’achète Et tout de ce qui ne s’achète pas, Dans ces villages où les femmes accouchent chez elles Et les vieux meurent dans leur lit, entourés d’une descendance qui ne les a jamais abandonnés.
Ces hommes meurent souvent dans leur lit, oui, Illustration d’une vie tranquille et inoffensive Que la nature récompense de s’être humblement nichée en son sein Apportant aux forêts qui grouillent du chant des oiseaux Le chatouillement supplémentaire de leurs rires humains. Ils sont ce qui continue d’être Après avoir été. Leur lumière les prolonge Et permet au soleil de briller encore ; Ils ne le savent même pas.
Je ne suis pas sûre, parfois, d’être à la hauteur de ces hommes que j’aime. Peut-être suis-je trop compliquée, avec mes airs de sirène au bord du gouffre, Si prête de tomber, Et qu’il faut sans cesse rattraper. Intense comme une absinthe qui finit par monter à la tête Et viole le sommeil de la nature, Enfermée dans le bocal de sa mélancolie slave. Je ne suis même pas sûre qu’ils ne soient pas tout ce que je suis profondément incapable d’être ; Même pas sûre de ne pas jurer Avec ce monde qu’ils ont su garder vivant ; Je ne suis même pas sûre, en vérité, que ces hommes existent encore Et qu’ils ne soient pas le reflet d’une illusion Dont je ne suis pas digne. Mais peut-être qu’un peu de ce qui les porte et les anime Survit encore dans le sang quiet de quelques uns ; Et peut-être qu’un de ces hommes, un seul, attend de soulever mon corps Et de renouveler avec moi le paradis du monde. Et alors, je pourrais le dire, sûre et sereine : La vie suffit et elle est belle.
Terminé le 26 avril 2023 (commencé quelques mois plus tôt…) et publié le même jour sur FB.
L’amour ne nous laisse pas le choix. Il est cette succession de fenêtres décevantes qui ne s’ouvrent que sur des enfers multiples, et qui finissent par imposer comme seule option valable cette grande porte tout en haut de la tour, qui donne sur le vide et les étoiles Et que nous aurons déclinée jusqu’au bout Freinant des quatre fers et nous accrochant aux pieds de toutes les tables L’amour nous vient quand nous avons tout épuisé Quand nous avons essayé tout ce qui n’est pas lui Jusqu’à nous y brûler Ce n’est qu’à cet instant que notre cœur, enfin, acculé, au pied du mur, mûrit et dit : Je n’en peux plus, délivrez-moi. Je suis prêt à tout, même à essayer cette porte sur le vertige et le néant. La détresse est telle que sauter, d’un coup, ne fait plus peur. Un peu comme les piégés du World Trade Center, qui se savaient condamnés et qui ont pourtant tous choisi de sauter plutôt que de se laisser dévorer par les flammes. L’amour est patient, il nous pardonne tout Y compris de ne pas l’avoir aimé tout de suite D’avoir boudé ses charmes Et préféré d’abord les courbes de l’illusion À sa lumière totale. Il connaît bien les hommes. Il sait combien nous sommes faibles. Petits êtres de glaise, il sait que nous ne pouvons pas regarder en face La lumière du soleil Tant que nous ne devenons pas nous même Le soleil. Alors il attend. Disperse quelques rayons pour que nous sachions Pour que nous nous rappelions De ce à quoi il ressemble. Il a le sourire de ceux qui savent. Mais il ne nous laisse quand même pas le choix. Il nous regarde avec un grand sourire fixe et béat Mais insiste pour que nous finissions notre assiette Et ne nous laissera pas sortir de table Avant que ce soit fait. « Mange ». L’amour a assez d’amour pour nous voir souffrir Sans chercher à nous délivrer de la souffrance Sans céder à la facilité de la pitié et des pleurs L’amour nous veut grands, libres, forts et droits Et bien souvent, nous lui en voulons, Oubliant si facilement sa vraie vocation Qui est de nous ouvrir à sa lumière Et pour nous ouvrir Il faut D’abord Mille fois Nous briser. Comme une noix de coco récalcitrante Tant de gens ont usurpé son nom Que nous en avons oublié son vrai visage Ou plutôt Son absence de visage L’amour est si différent de l’idée qu’on s’en fait De l’idée qu’on nous en vend Que bien souvent, on ne le reconnaît plus Quand il se présente à nous L’on donne son nom à tous ceux qui se réclament de lui Sans rien connaître de son essence Tandis qu’on lui refuse à lui le droit à sa propre identité, l’entrée en sa propre maison Étranger en son propre pays, il regarde à chaque instant son héritage qu’on défigure Et sa lumière qu’on détourne Au profit de mauvais soleils Sans en dire jamais rien L’amour nous aime si fort Qu’il ne craint pas de nous faire mal Pourtant, quand il surprend parfois Une petite graine qui donne Une toute petite pousse Fragile, maladroite, misère de misère, Il envoie tous ses rayons sur elle Pour couver sa croissance Et lorsque l’un de nous enfin le rencontre C’est un concert de larmes en forme d’étoiles Qu’il fait pleuvoir sur nous Jusqu’à ce que nous ayons l’idée Un jour Enfin De rejoindre cette grande fête donnée pour nous Et nous y dissoudre.
À propos de l’étrange sentiment d’avoir vu Dieu trop jeune,d’avoir tué ses illusions avant de pouvoir les vivre et les éprouver par l’usure, d’avoir accédé à une vérité trop tôt pour pouvoir l’accepter. Sans toutefois jamais pouvoir revenir sur ce qui a été vu.
Écrit et publié sur FB le 14 février 2023.
Trop souvent regardée sans jamais être vue, Le monde est un carrefour où je me tiens nue, Epluchée jusqu’à l’os par des yeux vides et sales, Ange parmi tous ces démons de carnaval.
J’aimerais être une âme, et n’être que cela. Mon corps est un bagage trop lourd pour mes bras. Mais je suis trop fragile, oui je suis trop gamine Pour fuir cet horizon qui ne veut plus de moi.
Je désire et repousse mes propres passions, Veuve d’un idéal, fille d’un cataclysme, Traînant derrière moi, pour unique chanson La cloche assourdissante de mon fatalisme.
Architecte stupide de ma propre ruine, J’ignore tant la joie qu’à force de tourment, Je fais de chaque douleur un pressentiment Et répète à loisir mon errance chagrine.
Mélancolie s’affirme et prend bientôt racine, Peine qui coagule devient un destin ; Entre sol et plafond, j’épuise mes matins Dans des fatigues qui m’assomment et m’assassinent.
Mes songes me raniment pour mieux m’anéantir : Tirée de mon apathie par des voeux fébriles, Ma conscience punit mes rêveries futiles Un rocher dans la face ; je paie chaque soupir.
Mes illusions sont mortes, n’en reste que le deuil. Toutes les couleurs ont déjà lassé mon oeil. Je ne sais qu’une chose : l’amour n’existe pas Dans les refuges où je le trouvais autrefois.
Je ne peux plus jouir de tout ce que j’aimais Car j’en ai vu l’envers, la vanité profonde. Percutée bien trop jeune, ma lucidité est Trop prématurée pour être vraiment féconde.
Dieu, je l’ai entrevu : il était un mirage. Je sais qu’il est partout, mais je ne le vois pas. Je crois toujours en lui, mais je suis trop sauvage Pour comprendre à quel point il étincèle en moi.
Jetée dans l’océan, loin de tous les rivages, Ou je nage à mourir, ou je sombre et me noie. Trop tard pour la candeur, trop tôt pour être sage, J’oscille entre deux gouffres : aucun ne veut de moi.
Tombée dans l’angle mort où plus rien ne respire, Comme un jouet coincé derrière un meuble lourd, Je rêve du meilleur et je m’attends au pire, J’ai perdu l’habitude de chercher le jour.
Je pleure un passé dont même la poussière Est tarie ; l’avenir est un lit éventré Où tous mes ennemis ont mangé et couché, Où des chiens ont pissé leur vessie toute entière.
Dans mes poches trouées reste un triste poème. Dans mon coeur abattu un simple requiem. Il ne fait bon dormir, il ne fait bon rêver Dans ce berceau d’épines nommé réalité.
Je ne veux pas être le seul oiseau de la forêt. Je veux juste ne pas être aimée moins qu’un autre, Et que l’utilité de chaque colibri soit reconnue égale à celle de n’importe quel rossignol. Je ne suis pas venue pour te confisquer Tes précieux souvenirs, Vestiges d’un monde ancien Qui vit encore en toi, À l’état de silences et de craquements, Et tous les sourires reçus et donnés À d’autres que moi.
Quelle vilaine personne je serais De vouloir effacer de ton tableau Toutes les fleurs qui te constituent, Toutes les rivières qui t’ont donné de l’eau, Tous les soleils qui t’ont offert le matin un peu de cette force qui permet de surmonter La douleur parfois déchirante qu’engage l’acte de vivre. Tout cet amour que tu as reçu, ou qu’on t’a refusé, du sein de ta mère à celui d’une belle de passage, a fait de toi ce que tu es, C’est-à-dire celui que j’aime d’un amour qui n’a rien à envier aux abysses et aux cieux. Il est la paire d’épaules sur laquelle je me suis juchée pour t’embrasser. Et qui suis-je pour prétendre, du haut de mon présent, que ton passé m’appartient ? Je ne peux pas t’aimer sans aimer les routes qui t’ont permis d’arriver jusqu’à moi.
Quand je te regarde, je vois au fond de tes yeux chaque femme que tu as aimée, qui t’a aimé, ou pas aimé, De la première à moi-même, Et chacune a donné à tes yeux un peu de leur couleur actuelle. Te regarder, c’est aussi les regarder. Te regarder, c’est regarder un puits sans fonds qui porte tout l’Univers dans sa gorge. Tu es l’océan : tu es la surface ondoyante, aussi bien que les innombrables sirènes, poissons, mollusques, algues, qui y grouillent et en habitent la profondeur. Ne deviens pas, pour moi, une grande flaque vide et sans souvenirs, une page blanche, un livre sans histoires. Ne sois pas de ces ingrats qui insultent leur passé, aussi beau a-t-il été, quand ils rencontrent leur présent. Si c’est le cadeau que tu as à me faire, je ne peux pas l’accepter. C’est aussi moi que tu outrages Quand tu enlèves à ces gens jusqu’à l’écho de leur nom dans ton cœur. Un jour, de notre chant, il ne restera qu’une onde lointaine que seule la mémoire du monde entendra encore. Nous aussi nous périrons. Comme tous les autres avant nous. Nos cendres et nos larmes nourriront la terre Qui accouchera du fruit Que d’autres mangeront demain, Sans même savoir que nous avons existé.
Alors aime-moi sans insulter toute la beauté du monde, Mais n’oublie pas que j’en fais partie. Sois comme l’oiseau sur mon épaule. Et sens-toi libre de faire un nid, Si tu le veux, pour aujourd’hui, Entre mes deux bras réunis.
Prends-moi par la main. J’ai dans le coeur mille vers oubliés Que le sommeil a ensevelis Mais qui habitent ma mémoire ; Ils ont fondé en moi un nid Seulement pour t’y recevoir.
Je porte tellement d’histoires Mais plus une seule tragédie. Tout en moi conspire à t’aimer, Je rêve de grands champs de blé Où le soleil tombe et s’oublie.
Je veux que la vie toute entière Ressemble à cet astre têtu Qui triomphe à chaque printemps. Qu’est l’existence si ce n’est Un grand bel été retrouvé Par delà nos hivers cinglants.
Je voudrais cueillir à tes lèvres L’insouciant verdict de la joie, Quand la douleur enfin n’est plus. Alors heureuse, toute à ma fièvre, Je m’endormirai dans tes bras, Comme une femelle repue.
Je sourirai dans mon sommeil Comme un enfant un peu taquin Qui fait semblant d’être assoupi,
Comme un vieillard qui a tout eu Et qui voit s’éteindre, serein, Le grand spectacle de sa vie.
La mer est un grand ventre chaud Et j’ai plié pour nos vacances Des linges de toutes couleurs.
Même les voiles sont au repos Et tes yeux me le font promettre : Je n’écrirai que le bonheur.
Nuit du 11 au 12 avril 2022. Publié sur FB le 12 avril 2022.
Je t’ai dans le ventre comme une femme enceinte Arrivée à son terme, ronde telle la Lune Je déborde de toi, comme une marée sainte Lancée à l’assaut des rivages et des dunes
Je t’ai dans la peau comme une trace d’impact Une balle brûlante dans mon sein gonflé Sirène agonisante pleurant son dernier acte Dans un soupir nubile, l’innocence volée
Je t’ai dans le sang comme un alcool absolu Tu me seras si vite monté à la tête Mais j’aurais été ivre avant même d’avoir bu Et d’avoir pu goûter à l’extase de la fête
Je t’ai dans ma détresse, lorsque je me vois nue Dans mes rondeurs de femme hantée par des étreintes Imaginées cent fois et jamais survenues Livrée au courant d’air, bossue comme une sainte
Je t’ai comme un tatouage, un cœur sur une fesse Je t’ai comme un foutu piercing au clitoris Tu es mon mauvais goût, et tu es ma noblesse Tu es tout à la fois ma vertu et mon vice
Je t’ai dans mon ciel bleu, tu es mon astre mort Mon étoile qui s’éteint, mon grand rêve brisé Je t’ai dans les eaux fières qui bordent tous mes ports Plus qu’un voyage, tu étais l’horizon entier
Je t’ai dans mes pensées, et je t’ai dans mon corps Très probablement inscrit dans mon ADN Je t’ai dans mon sommeil, et lorsque vient l’aurore C’est encore toi qui peuple les contrées de ma peine
Je t’ai dans chaque tremblement que fait ma voix Chaque fragilité, je te la dois Dans mes nuits d’incendie, quand je crois me reprendre Dans mes jours d’agonie, quand j’aimerais me pendre
Dans ces matins maussades, où me vient la nausée Où je n’avale rien que des songes surfaits Blottie contre un drap blanc, ami inanimé Sur lequel j’imprime ton parfum et tes traits
Je t’ai dans ces regrets attendant de faner Pour devenir le terreau de ma renaissance Dans mes rêves incongrus de mariage en été Dans une baie secrète et bordée de silence
Oui je t’aurais donné jusqu’à ma liberté Pour laquelle je dis être prête à mourir Et dans tous les affronts que je lui aurais faits Il y avait cet amour qui tentait de se dire
Ton sillage ne rime qu’avec l’éternité Ventre de tous mes jours dont tu es le nombril Mon cœur est devenu une maison hantée Je m’y réveille en sueur, inquiète et fébrile
J’ai délégué ma joie à un homme occupé À courir mille femmes, pourvu qu’elles ne soient moi Unique âme esseulée qui n’est pas invitée À ce si grand festin où tout le monde est roi
Je t’ai dans mon présent, je t’ai dans mon passé Tu es sans doute ma plus belle cicatrice Je t’ai dans mon futur, comme un destin violé Une belle promesse tombée dans la pisse
Je t’ai dans ma mémoire, cette armoire fermée D’où débordent trop souvent des souvenirs honteux Celui d’avoir aimé sans jamais être aimée Et des rêves stupides qui ont fait long feu
Comme un dieu immobile attendant ses louanges Et qui ne sort jamais de son silence fourbe Tu as été ma prière adressée aux anges La foi aveugle dans laquelle je m’embourbe
Une lettre brûlante restée sans réponse Le silence des cieux qui laisse démuni Une vallée de fleurs qui se double de ronces Un amour de soleil mué en tragédie
Je t’ai partout en moi et dans ce qui m’entoure La moindre fleur paraît rappeler ton prénom Tu me cueilles soudain, au hasard d’un détour Et les heures du jour me deviennent une prison
Je me retiens souvent de gémir, de crier Quand je pense à ton corps s’écroulant sur le mien Si l’amour n’existait, je l’aurais inventé Pour le simple plaisir de mourir sous tes reins
Je t’ai dans mes veines palpitantes et nerveuses Comme un poison intense à l’effet prolongé Bouquet de faux espoirs, épines vénéneuses Qui sont le seul présent que tu m’auras laissé
Je t’ai partout sauf entre mes bras délicats Ouverts comme un berceau au centre d’une chambre Attendant un enfant qui jamais ne naîtra Une femme est en pleurs, et juin devient décembre
Je t’ai partout partout, sauf dans mon sexe humide Refuge hospitalier que tu as déserté Une huître préservée, dans son repos placide Et qu’une main cruelle arrache à son rocher