Écrit et publié sur Facebook le 3 juin 2026
C’est étrange comme transition et comme période : on ne sait pas encore de quoi sera fait le monde et quels territoires seront laissés à l’homme après l’IA. Ici, un mathématicien, Jared Duker-Lichtman, a passé 7 ans à tenter de trouver une solution au problème 1196 d’Erdős. Jusqu’au jour où un simple étudiant, Liam Price, a demandé, via un prompt intelligent, la réponse à ChatGPT… qui le lui a donnée ! Mais ses connaissances étant limitées, il avait besoin qu’un mathématicien valide la réponse. Ce que Jared Duker-Lichtman a fait, et mieux que personne puisqu’il connaissait déjà très bien le sujet : la réponse apportée par ChatGPT était selon lui correcte. Et un problème qui donnait des migraines aux mathématiciens depuis des décennies à donc été résolu, en 80 minutes précisément (temps qu’il a fallu à l’IA pour opérer et produire le document remis à Duker-Lichtman).
C’est une configuration étrange : le savoir de Jared Duker-Lichtman a été fondamentalement nécessaire à cette vérification. En ce sens, nous avons et aurons encore à l’avenir (pour combien de temps ?) besoin de mathématiciens ou de savants pour vérifier la fiabilité de ce que ChatGPT produit et dit. Et en même temps, le sucre de sa profession lui a peut-être été enlevé. Ici, au lieu d’être un découvreur, il a été le simple inspecteur des travaux finis d’un étudiant qui a juste demandé une réponse à la machine.
Et donc, se pose maintenant une question qui va sans doute nous hanter dans les années qui viennent, au fur et à mesure des développements de l’IA : comment l’humain peut-il avoir envie de développer un savoir de haut niveau dans un domaine donné – savoir toujours nécessaire pour vérifier les trouvailles de l’IA -, pour que le seul horizon de ce savoir soit de le mettre au service de la machine, ou d’un étudiant lambda qui a prompté intelligemment cette dernière ? De devenir « colosse » dans une discipline par ses connaissances, pour être relégué au final à l’état de simple rouage ? Est-ce que l’être humain acceptera une telle collaboration, ou est-ce qu’il va tout simplement se décourager d’apprendre, puisqu’il devra le faire désormais sans grande rétribution ? Et que, même si nous n’aimons pas l’admettre, le début d’un espoir d’une récompense, d’un accomplissement, est souvent aussi ce qui motive l’humain à apprendre, travailler, et à le faire par delà les difficultés, les épreuves, ou l’indifférence, et donc justement par delà l’absence de récompense immédiate. Car c’est là l’ironie : la possibilité d’une récompense hypothétique, même si elle ne vient jamais, permet de mieux supporter l’absence de récompense, même prolongée. Un Nikola Tesla, scientifique désintéressé par l’argent (et l’ayant à de nombreuses fois démontré), humaniste capable de grands renoncements, d’un grand sens moral, n’en était pas moins tourmenté par l’indifférence ou l’ingratitude de ses contemporains. Il a beaucoup souffert du fait que Marconi ait obtenu reconnaissance mondiale (et Prix Nobel de Physique en 1909) pour des systèmes qu’il avait auparavant brevetés, notamment la radio (c’est après sa mort que l’antériorité de Tesla sera reconnue par la Cour Suprême des États-Unis, qui invalidera certains brevets de Marconi). Vivre sans le crédit de son travail peut user un individu.
Cela ressemble à une forme de servitude face à la machine : le savoir humain de haut niveau est toujours utile, et même indispensable, mais celui qui l’a accumulé ne reçoit plus que les clopinettes de cet effort.
On dira : Jared Duker-Lichtman aurait pu directement utiliser ChatGPT, au lieu d’attendre que quelqu’un d’autre de moins instruit que lui y pense. Et s’il l’avait fait, lui qui travaillait justement sur ce problème d’Erdős depuis des années, aurait eu à la fois la réponse de la machine, et aurait pu vérifier la viabilité de cette dernière ; et tout cela, bien plus vite qu’en travaillant seul. Et c’est vrai. En ce sens, l’IA n’est qu’un outil bien plus performant que ceux que nous avons eus jusque là, et il ne tiendrait qu’à nous de l’utiliser, pour découvrir, et découvrir encore plus vite.
Mais de nombreux spécialistes disent aussi que la machine, trop intelligente, trouvera demain d’elle-même les solutions, alimentera d’elle-même les questions emmenant à d’autres réponses, bien plus vite que ce que notre intelligence peut faire ou concevoir. Bref, qu’elle pourrait devenir un corps autonome, qui n’aurait guère besoin de nous.
Des études démontrent que l’IA offre aux travailleurs les moins qualifiés ou compétents d’un domaine de très grands résultats en termes de qualité et de vitesse, leur permettant de se rapprocher d’une forme d’expertise… mais qu’elle ne fait pas une grande différence pour les plus compétents, les experts justement : eux ne gagnent que légèrement en vitesse, et perdent un peu en qualité (Stanford). Et vous me direz, si le très compétent perd en qualité quand il utilise l’IA, c’est que sa valeur ajoutée reste intacte et sera déterminante dans les années qui viennent.
Surtout que d’autres études démontrent aussi que les experts tirent en fait le meilleur parti de l’IA, car ils ont les compétences nécessaires pour orienter cette dernière, la corriger, vérifier.
C’est possible, mais ce n’est pas assuré et, il faut bien le dire, nous sommes en terrain branlant, essayant de nous maintenir de façon précaire sur mille informations contradictoires pour construire l’avenir.
Dans certains domaines, des études battent en brèche l’hypothèse de l’homme juste augmenté par la machine : en physique, l’IA est par exemple plus performante quand elle n’est pas dirigée par des physiciens et qu’en gros, ces derniers la laissent faire son boulot sans la déranger… et c’est la même chose en médecine… un peu comme un adulte qui travaillerait mieux à une tâche ardue et demandant une forte concentration, sans avoir toutes les deux minutes dans les pattes un marmot qui voudrait l’aider et qui en plus se croirait utile et même indispensable.
D’autres études suggèrent que cela peut être du à un manque de collaboration entre la machine et l’homme, qui continue de ne pas intégrer les suggestions de l’IA, même quand elles sont meilleures, et qu’une fois l’intégration faite correctement, les médecins parviennent à obtenir de meilleurs résultats que l’IA seule. Mais cela interroge évidemment.
Serons-nous donc demain comme des enfants relégués aux ateliers pâte à sel et colliers de macaronis pendant que les vraies décisions seront prises dans la pièce d’à côté par les adultes ?
À quel point serons-nous, en tant qu’humains, des acteurs du monde qui vient, potentiellement augmentés par l’IA, mais des acteurs quand même ? Et à quel point serons-nous de simples spectateurs de son génie, alimenté certes par nos intelligences respectives, mais désormais autonome, un peu comme l’élève dépasse le maître et n’a plus besoin, non merci, de l’aide paternaliste et envahissante que ce dernier continue de vouloir lui prodiguer, sans voir que le rapport de forces a muté et que son intervention dérange désormais la qualité de l’oeuvre finie plus qu’autre chose ? Un peu comme un homme des cavernes halluciné et béat d’admiration devant le premier feu, sans s’admettre qu’il ne pourrait jamais contrôler un potentiel incendie ?
Peut-être qu’il nous faudra « recréer » cette rétribution évoquée plus haut, la réorganiser, afin de créer de l’encouragement : c’est pourquoi je suis favorable, dans l’art par exemple – certes dans un tout autre domaine -, à une forme de traçabilité bien sûr, qui permet de constater et de rétribuer l’effort fourni, le mérite effectif.
Peut-être manquons-nous simplement de perspective. Peut-être que ces outils sont tellement faramineux que nous ne pouvons pas si facilement imaginer ce qui viendra, et que nous confondons cette absence de certitudes positives sur notre devenir humain avec une absence de faits positifs réels, ces derniers ne se dépliant qu’en temps et en heure. Et qu’à l’image du surfeur qui exploite les vagues d’un courant pourtant bien plus puissant que lui, dans des temps prochains, nous parviendrons à exploiter l’IA. Même si nous ne voyons pas encore exactement comment.
Seul l’avenir le dira.