L’affaire Hamza La Douane ne me fait pas rire du tout. Aucun des deux discours proposés dans les deux camps qui s’opposent à son sujet ne me semble constructif ni convenable. Entre ceux qui le dénigrent parce qu’il est arabe, et ceux qui le défendent strictement pour les mêmes raisons, entre ceux qui parlent de lui en des termes dégradants, moquent son poids, ses origines, et ceux qui en font un adorable petit ange qui ne fait que s’adonner aux facéties communes à toutes les personnes de son âge, il me semble qu’il y a un juste milieu qui s’appelle le vrai.
Qu’un gamin de 14 ans fasse des blagues et arrose des passants, passe encore. On a presque tous sonné aux portes quand on était enfants, certains ont jeté des ballons d’eau par les fenêtres, ce sont souvent les actes d’un enfant de cet âge, qui joue et teste l’autorité des adultes, jauge son propre pouvoir et fait l’apprentissage des limites. Et s’il est indéniable qu’en certaines circonstances, on enlève parfois aux enfants non blancs (sous-entendu, noirs et arabes) le droit à l’innocence et le droit d’être des enfants, interprétant leur moindre transgression adolescente comme un crime ou un fait politique, et qu’il est pertinent de chercher à éviter ce biais autant que possible, les évènements impliquant Hamza ne sont guère classables dans la catégorie des facéties inoffensives.
Hamza a cassé le nez d’un passant, qui a du porter plainte. Hamza terrorise les femmes, en a coincé une dans un urinoir – sur la vidéo qui témoigne de cet acte, on entend cette dernière hurler, la voix paniquée -, est rentré par effraction chez une autre en la traitant de pute. Hamza vole des chips dans le distributeur du métro, des bouteilles dans les magasins, et même des téléphones (ce serait le motif de sa garde à vue). Hamza a jeté des gens dans l’eau – et quand on connaît l’état de propreté de la Seine à Paris, qui a occasionné des maladies jusqu’aux athlètes des JO de Paris, on ne minimisera vraiment pas ce fait, qui revient à jeter quelqu’un dans les égouts. Quand ce ne sont pas des gens, Hamza jette dans le Canal St Martin des chaises ou encore un panneau de signalisation fraîchement dérobé à son emplacement. Hamza a aussi balancé une trottinette sur ce qui semble être un bateau : au delà du potentiel dommage matériel non négligeable, il aurait pu blesser très grièvement quelqu’un, voire le tuer. Etc, etc. La liste n’est sans doute pas exhaustive hélas.
Cela pouvait prêter à sourire quand il s’agissait d’arroser les passants, notamment en pleine canicule – sur des vidéos, on voit même des policiers prendre part de bon coeur à une bataille d’eau, et tant mieux : ce sont des moments de vivre ensemble qui font plaisir à voir. À la rigueur, même, leur réclamer 2€ pour passer en guise de « frais de douane », comme les enfants réclament « des bonbons ou un sort » à Halloween, tant que c’est sur le ton de la facétie sans suite. Mais nous avons dépassé de très loin ce stade des petites transgressions adolescentes.
Comment est-il possible de continuer à croire que nous sommes dans l’anodin ? Ce garçon est un danger public, et il est aussi un danger pour lui-même. Nulle personne saine d’esprit n’agit ainsi : il y a là, forcément, un immense problème de fond, une souffrance, et la véritable justesse consiste à ne surtout pas minimiser la gravité de ses actes. On s’indigne qu’il ait été mis en garde à vue ? Ce qui est sûr, c’est qu’il doit être pour le moment partout sauf dans la rue, où il a déjà fait beaucoup trop de dégâts pour circuler en liberté.
Je rappelle qu’Hamza est un enfant et que tout discours lui déniant son enfance n’est non seulement pas constructif, mais est même dangereux. Mais c’est justement au nom de cette enfance qu’il aurait fallu être intransigeant dès le départ avec lui, afin de ne pas le retrouver dans 5 ou 10 ans dans les pages de faits divers. C’est pour le protéger, d’abord de lui-même, et protéger les autres, qu’il aurait fallu fixer des règles à son endroit, ou plutôt lui faire respecter celles qui existent déjà, usant aussi bien de pédagogie sur le long terme que de sanctions non négociables dans l’immédiat. C’est parce qu’il est un enfant qu’il faut d’autant plus, au moment où la « peinture » est encore fraîche, redoubler d’efforts pour ne pas le laisser s’enliser dans la violence, avec le risque qu’il lui soit ensuite encore plus difficile de revenir des réflexes dans lesquels il se sera figé.
Le défendre des attaques indignes contre ses origines (ou son physique) est une chose. En revanche, le dédouaner de ses actes les plus graves à cause de ces dernières, et les imposer en excuse ou argument politique, est non seulement déplacé, mais il s’agit peut-être même d’une forme de racisme détourné, de paternalisme : c’est considérer qu’un petit arabe comme lui n’a, en gros, pas vocation à faire autre chose de sa vie que traîner dans les rues et faire n’importe quoi. Hamza ne mérite pas qu’on le sauve de ce sort funeste ? Ses potentielles futures victimes non plus ? Il faudrait le laisser tuer quelqu’un ? Finir en taule dans 10 ans ?
D’ailleurs, le plus drôle, c’est que cette complaisance me semble provenir essentiellement de petits blancs prétendument de gauche. Je connais peu de français d’origine arabe ou maghrébine qui soient amusés par les frasques d’Hamza (de même que récemment, les péripéties de Gonas, femme noire enceinte et à la rue car refusant un logement social en banlieue, ont suscité beaucoup de critiques chez des tweetos noirs). Déjà, car (surprise ! Ça vous étonne ?), la plupart d’entre eux n’aspirent pas à vivre dans le Bronx ou dans la merde, et qu’ils n’ont pas besoin de prouver leur absence de racisme par mille courbettes grotesques. Et surtout, car eux connaissent le prix réel de ce laxisme vis à vis de quelques individus fautifs appartenant à leur communauté : la stigmatisation de tous les autres.
Pourtant, Hamza pourrait mettre sa facétie, son répondant et son incroyable énergie au service d’autre chose. Il pourrait prendre des cours de théâtre, se développer à travers une discipline, écrire des punchlines.
Mais une certaine fraction de gauche un peu arrogante – qui éduque ses enfants et leur donne justement accès à toutes ces activités – considère qu’il n’est bon qu’à gâcher son potentiel, balancer des trottinettes et traiter des femmes de putes. Les mêmes qui se piquent de féminisme le reste du temps – parfois jusqu’à l’excès ou l’injuste -, les mêmes qui revendiquent la non-violence, l’écologie ou la compassion, font semblant de ne voir aucun problème dans ces tristes faits d’armes qui en sont l’antithèse. Un feu intérieur – et Hamza ne semble pas en manquer – permet, lorsqu’il est bien canalisé, de créer. Mais lorsqu’il ne l’est pas, hélas, il est vite employé à la destruction et la rébellion sans cause. Et c’est ici ce qui est en train de se produire.
Passons sur ceux qui agitent l’existence de fautes plus graves commises par d’autres pour justifier celles d’Hamza : cela n’a aucun sens. On peut condamner les deux sans distinction.
Honnêtement, lorsque je vois ces images qui circulent sur internet, violentes et sans appel, je m’interroge : a-t-on affaire à un pur sociopathe déjà difficilement récupérable, car désormais trop installé dans ses usages, manquant de la compassion la plus élémentaire, n’ayant soit pas conscience des conséquences potentielles de ses actes, ou étant – ce serait encore pire -, fondamentalement indifférent à ces dernières, c’est-à-dire la souffrance d’autrui ? Ou simplement à un gosse qui, faute de se voir imposer des limites, grisé par une forme de « célébrité du mal » sur internet et conscient des fascinations amusées qu’il suscite, cherche à aller encore plus loin ou faire fructifier cette ressource de transgression, gosse qu’une belle pichenette et une fermeté bienveillante pourraient pousser de nouveau sur le droit chemin ?
Il est en fait peut-être à la lisière des deux, et c’est là que se trouve justement le crime des adultes, et notamment de ceux incarnant une autorité (journalistes, intellectuels, « têtes d’affiche ») qui font oeuvre de complaisance à son endroit : il est peut-être précisément à un tournant décisif de sa jeune vie, et les adultes qui devraient le protéger (car tout adulte a le devoir de protéger les enfants de notre société, qu’il s’agisse des siens ou non) le laissent sciemment s’engager sur une pente bien funeste, convaincus visiblement de ce qu’il ne mérite pas mieux que ça.
Sur une vidéo, où il est interrogé, notamment sur ses parents, dont l’absence ou l’inaction étonne forcément le quidam ordinaire, il explique que sa mère n’est pas au courant de ses actes (plus tard, on apprendra même qu’elle le défend, et taxe de « racistes » les critiques à l’égard de son fils) et que son père, oui ; et que ce dernier ne voit aucun problème à ce qu’il fait. Là se dessine un début d’explication : celle de la négligence, du laisser-faire. Car en effet, il faut avoir atteint un rare degré de négligence pour laisser son enfant se dégrader et dégrader les autres de la sorte.
Hamza cherche à attirer l’attention, sans doute, à détruire et se faire remarquer.
Poser des limites est une forme d’amour : c’est avoir assez de considération envers l’autre pour vouloir qu’il s’édifie en individu et citoyen libre et respectable, c’est vouloir le hisser à la hauteur de la plus belle idée de lui-même. Lorsqu’on n’en pose pas en face d’un enfant qui fait acte de violence, on lui signale qu’il n’est pas très important à nos yeux qu’il se dégrade, qu’on est indifférent au fait de le voir péricliter et se corrompre. On lui manque en réalité de respect. Et c’est sur ces bases branlantes, et le sentiment de ne pas mériter la considération que démontre la fermeté, que l’enfant se construit. Et si l’on ne peut pas toujours influer en bien sur le devenir d’un individu, le sauver de ses bassesses, et parfois d’un destin karmique, une fois que ce dernier a commis ses graves erreurs, il faut au moins le mettre hors d’état de nuire ou de prospérer, étant admis qu’il faut au moins sauver les meubles, et les autres innocents de ses actes. Je ne dis pas que l’autorité seule est la réponse à tout, qu’il ne faut pas aussi donner aux enfants de l’amour, de la bienveillance, de la pédagogie en amont. Mais dans un premier temps, quand ça saigne, il faut stopper l’hémorragie, empêcher l’infection de s’étendre. Le bon sens, c’est de comprendre que certains individus n’ont pas encore acquis cette base solide qu’est le civisme et la compassion pour se gérer seuls et vivre avec les autres sans leur nuire. C’est les aider à développer ces vertus mais c’est aussi, tant qu’ils ne possèdent pas ces dernières, les empêcher d’exercer en toute impunité leur pouvoir mal géré, et de le faire au détriment du reste de la société.
C’est normalement le rôle de l’adulte de couper le robinet, quand ce dernier est mis au service de l’inondation du bien collectif. Il est vicieux de faire passer ces actes graves pour de simples jeux d’enfant. Ce que d’ailleurs certains prétendent tolérer sur Hamza, ils ne l’admettraient jamais sur leurs propres enfants, et sans doute parce qu’ils aiment ces derniers et veulent leur bien.
Nous avons presque tous fait des bêtises lorsque nous étions enfants, et certaines étaient peut-être même amusantes, surtout avec le recul, mais la différence, c’est que la plupart d’entre nous avons été corrigés à temps par les adultes. Personne ne nous a applaudis pour ces dernières. Encore moins défendus ou encouragés. Nos parents ont peut-être réprimé un rire en privé sur nos faits d’armes du jour, mais ils savaient qu’il ne fallait pas laisser faire. Savoir que la chose était en apparence anodine – car ce n’est pas non plus un crime de jeter par la fenêtre un ballon rempli d’eau sur un passant – et être capable d’en rire ne diminuait pas la nécessité d’agir : ces fautes, on le sait, s’accumulent et grandissent dans le temps lorsqu’elles sont banalisées. Là se trouve le rôle de l’adulte. Un gosse jette un ballon rempli d’eau par la fenêtre. C’est amusant vu comme ça et son parent en rira peut-être quand il aura le dos tourné, mais je ne connais quasiment aucun parent qui ne dirait pas aussi à son enfant d’arrêter, qui se rendrait complice de l’acte, voire l’encouragerait, aussi anodin puisse-t-il paraître. Car l’apprentissage de la non-nuisance à autrui est le début du civisme et de la considération. Et cela commence par les petites choses.
Comment se fait-il que le visage d’Hamza tourne à gauche à droite ? Qu’on le laisse s’enorgueillir, sa vanter de ses actes ? Devenir une petite icône des internets, un espèce de Monsieur Hulot débonnaire qui se balade à vélo en vapotant nonchalamment après ses cavalcades ? Comment se fait-il qu’il soit starifié, par des adultes qui enjambent sa vulnérabilité d’enfant pour en faire un divertissement ou une bête de foire, histoire de non seulement le laisser s’enfoncer dans l’impunité mais aussi de le rendre addict à l’attention malsaine qu’il suscite, et ce alors qu’il est manifestement déjà fragile psychologiquement et en manque cruel de structures ? Et ce alors qu’il met les autres en danger et se met en danger lui-même ?
Les gens qui participent à cette entreprise pensent-ils vraiment lui rendre service ? Ou se rendent-ils service à eux-mêmes – pour afficher leur coolitude, leur nonchalance, leur tolérance, qualités à la mode dans la société actuelle où il est de bon ton de s’en foutre plus que les autres -, et ce, au prix de l’avenir d’un gamin de 14 ans, de ses potentielles futures victimes, mais aussi de la paix sociale qui s’ébrèche un peu plus à chaque fois que complaisance est accordée à ce genre d’agissements ?
Dans quelques décennies ou siècles, peut-être, on parlera comme d’une anecdote amusante, ou d’un fait historique périphérique mais non moins instructif sur notre époque, de ces quelques semaines de l’été 2026, où une canicule a fait rage et qu’une terreur des rues de 14 ans nommée « Hamza la Douane » aura fait trembler Paris pendant quelques semaines, à l’image d’un Gavroche version diablotin – la presse étrangère se fait déjà l’écho de cette histoire en tout cas. On parlera aussi sans doute avec étonnement de la mollesse et de l’inaction des pouvoirs publics… et de la complaisance aveugle de certaines élites, qui deviendra l’illustration du laxisme nombriliste et hors sol qui s’obstine par delà les faits et le bon sens, dans un désir égoïste d’afficher sa coolitude. Mais en attendant, de tout cela, notre société souffre. Et si Hamza, pour le moment, a l’air de faire le mariole en toute impunité, il risque de ne pas tarder à en souffrir aussi lorsque ses actes grossiront et creuseront petit à petit un sillon de violence et de conséquences dont il aura le plus grand mal à sortir, et qui fera peut-être des victimes au passage. C’est ce gâchis-là qui devrait en premier lieu indigner et tourmenter nos donneurs de leçons.