Écrit le 14-15 juillet 2026, publié le 15 juillet 2026 sur Facebook.
Ce qui est remarquable dans le cas de Hamza, c’est la coopération totale de ses parents avec ses actes. Ils savent, mais ils laissent faire. Pire, ils brocardent de « racistes » toute critique à son endroit (et nous ne parlons pas là des attaques réellement racistes), alors que ses faits d’armes ne se résument plus à arroser les passants, mais à l’agression et l’insulte de plusieurs individus, notamment femmes et enfants, avec entre autres un nez cassé, des biens privés ou publics dégradés, etc.
Beaucoup de parents ont des enfants qui font n’importe quoi mais ils n’approuvent pas les actes de ces derniers. Souvent, ils sont sincèrement désemparés et dépassés par les événements. Et ce, même quand les actes de leurs enfants sont directement ou indirectement la conséquence de l’éducation reçue : car hélas, l’éducation ne vient pas toujours avec un manuel, certains ont fait du mieux qu’ils pouvaient mais ont pris les mauvaises décisions en pensant bien faire, n’ont pas su faire preuve d’autorité.
Parfois, des drames en arrière-plan (décès ou absence d’un parent, harcèlement à l’école, agression sexuelle pendant l’enfance, etc) ont fortement favorisé cette situation. On mesure les difficultés d’une mère qui a perdu son mari, élève seule ses enfants et travaille beaucoup pour subvenir à leurs besoins, et qui doit gérer la colère face à la vie et le mal-être de ces derniers, voire leur violence, et qui ne sait pas forcément s’imposer. Surtout quand les enfants en question sont des garçons dans la fleur de l’âge, devenus presque des hommes, bien plus forts qu’elle.
Mais dans tous les cas, et c’est déjà un immense premier pas : le problème est admis par ces parents.
Le recours au village, à la communauté, à l’aide ou à l’autorité du monde extérieur, dans l’intérêt de l’enfant, est alors possible : ils ne demandent même souvent que ça ! Qu’on les aide. Il y a convergence des constats du milieu familial et du milieu extérieur sur la situation : une coopération peut s’établir entre les deux.
On se souvient de l’émission Pascal le grand frère, où un éducateur spécialisé venait discipliner un jeune parti à la dérive, et qui faisait vivre à son entourage un calvaire, avec des méthodes à la dure, parfois contestées (on peut s’interroger sur le fait d’exhiber ces jeunes en public, à la télévision), et une fermeté proportionnelle à l’insoumission du jeune en question. Une telle démarche était possible précisément parce que les parents, désespérés, en venaient à faire appel à lui. D’autres parents emmenaient leurs enfants chez le psy. D’autres encore leur agitaient la menace d’être envoyés au pensionnat ou renvoyés « au bled ». Pourquoi ces menaces faisaient-elles peur ? Car là-bas, l’enfant serait extirpé d’un environnement qui encourage voire valorise ses bêtises, extirpé aussi de l’anonymat et du manque de solidarité des communautés urbaines qui lui permettent d’agir un peu n’importe comment sans être remis en place par tout le village (car le village est soudé, de par sa situation microcosmique, ses habitants possèdent des intérêts communs, et ils sont donc propres à agir comme un seul homme face à un individu pour se défendre) ; il sera aussi extirpé d’une abondance (voire d’une surstimulation) qui lui permet de renouveler sans cesse ses cibles et l’objet de ses convoitises délinquantes. Surtout, il serait confronté à l’ordre. L’ordre exercé par des individus qui ne sont pas de sa famille (pour le pensionnat), ou qui le sont de manière assez lointaine pour ne rien lui passer, qui sont suffisamment présents physiquement pour le surveiller et l’encadrer, et qui ont la vie suffisamment difficile pour ne pas y aller de main morte (pour le bled). S’il désobéit à une personne d’autorité, 15 autres viendront en aide à cette dernière. Il n’y a pas d’échappatoire. La sanction ou la limite tombe toujours.
Quand il faut se lever tous les matins et faire son lit au carré, sous peine de punition, ou aider à s’occuper des animaux, du fumier, des champs, du potager, sinon on ne mange pas, alors la vie se réduit à l’essentiel, et crée presque un état de méditation, de reconnexion au sens élémentaire de l’existence : tout a un impact immédiat et tangible. L’acte n’est pas séparé de ses conséquences. Si l’on ne coupe pas le bois pour l’hiver, alors on aura froid. Si l’on ne nourrit pas les poules, elles ne donneront pas l’œuf qui fait le repas. Un grand nombre d’enfants sont revenus transformés de ces expériences, un peu comme à une époque, certains hommes disaient que le service militaire leur avait remis les idées en place et leur avait tout appris. Car ils ont pu se hisser à une meilleure idée d’eux-mêmes.
Et évidemment, je ne nie pas les dérives possibles favorisées par ces expériences. Ex : les agressions sexuelles dans certains pensionnats ; et même en fait potentiellement dans les familles éloignées « au bled »…). Cela n’en demeure pas moins instructif.
Enfant, je me souviens que certains parents d’enfants classés turbulents autorisaient même la maîtresse à donner une gifle à leur enfant en cas de mauvaise conduite ; évidemment, cette dernière refusait. Mais en tout cas, les parents avaient fondamentalement conscience des problématiques de leur enfant et ne les minimisaient pas.
Que certaines de ces méthodes soient exactement les bonnes ou pas n’est pas la question, on voit qu’en tout cas, il y avait ici une volonté sincère de la part des parents d’admettre comme justes les constats du milieu extérieur sur leur enfant : à savoir, que ce dernier avait pris une mauvaise direction et qu’une action sérieuse était obligatoire pour que les choses changent.
Mais comment agir face à des parents qui ne sont pas mortifiés à l’idée de savoir que leur enfant a cassé le nez de quelqu’un ou qu’il est entré par effraction dans l’appartement d’une femme en la traitant de « sale pute » ?
Leur enfant fait des conneries toute la journée, et quand il rentre, il reçoit presque une médaille. Et là, non seulement, le foyer ne l’aide pas à vaincre ses démons, mais même, l’encourage, l’enlise, le maintient dans cette version de lui-même. Car lorsque les parents de Hamza, face aux actes graves de leur fils, continuent de le laisser dehors, au lieu de l’obliger à remplir des cahiers de vacances, passer la serpillière, et regarder le plafond de sa chambre, quand ses parents s’en prennent même à ceux qui osent le critiquer, cette coopération entre autorité parentale et autorité extérieure, qui se donnent habituellement la main pour tenter de venir à bout du problème, n’est pas possible.
La seule solution, dans le cas présent, c’est de réfléchir à un moyen de faire coopérer les parents, et, s’ils ne le font pas, je le crains, c’est d’extraire l’oisillon du nid, au moins pour une certaine période.
Si Hamza avait passé tout l’été à aider dans ses activités un agriculteur en galère de la campagne française (avec un bonus financier bienvenu pour ce dernier), et à enfourcher du foin, à faire du bénévolat (clown ?) dans les hôpitaux face à des enfants malades ou à des petits vieux, à préparer de grandes quantités de repas pour les SDF, ou à trimer un peu dans le bâtiment avec les mecs qui construisent du concret, non seulement il n’aurait sans doute pas eu le temps de penser à faire des bêtises, mais il aurait beaucoup appris de lui-même et des autres et serait revenu différent de l’expérience.
Je me demande même si, dans le fond, le désir de destruction ne résulte pas du désir froissé d’apprendre à connaître les autres : c’est une manière d’entrer en contact. L’ « autre » étant lointain, on le blesse pour parvenir à se faire voir de lui, pour obtenir qu’il nous voie et nous aime.
Bref, ce qui me semble la solution dans le cas de ce garçon, c’est de l’éloigner d’un environnement qui ne lui rend pas service et intensifie même tous ses graves travers, de le mettre dans une institution semblable à un pensionnat, de l’inscrire au moins pour une certaine période dans un endroit qui applique un contrôle strict, et qui ne fasse pas de sa guérison un fait annexe mais une priorité absolue qui éclipse tout le reste.
Ce qui peut raisonner un enfant, c’est aussi parfois le prêtre ou l’imam : en étant confronté à la notion de bien et de mal, à quelque chose de plus grand que lui, et pas juste en termes de loi des hommes mais aussi en termes cosmiques, il peut apprendre à peser le poids de ses actes, en toute solennité ; s’ajoute à cela la déférence naturelle envers l’homme de Dieu, celui dont il est normalement reconnu qu’il consacre sa vie au bien des autres. De là surgirait alors peut-être un sentiment qui ferait beaucoup de bien à Hamza : la honte. La vergogne. La honte de ses actes, face à des gens qui se battent pour rendre le monde meilleur, et dont il ne voudrait pas compliquer la tâche.
Une honte qui ne doit pas être une destination finale mais un tremplin. Quand on arrive dans un environnement qui donne la première place au bien de la communauté et d’autrui, et ce au nom du sacré, où le bien et le juste sont la loi, et qu’on y arrive comme une tâche de vin sur un chemisier blanc, on est en général dans ses petits souliers. Alors, on cherche à devenir meilleur.
Être pendant les vacances le commis de l’imam du coin, devoir aider la femme de ménage de la mosquée, ou la secrétaire, organiser les actions pour les pauvres, voilà qui changerait quelque peu son regard sur lui-même et le monde.
Bref, ce n’est pas une « tarte dans la gueule » qui aiderait Hamza mais une confrontation, pleine d’amour mais ferme, ô combien ferme, inflexiblement ferme, avec le Bien.
Et avec des figures qui incarneront l’ « autre », sous sa version la plus noble et aussi la plus ferme, et avec lesquelles Hamza devra composer.
Car pour le moment, les « autres » sont abstraits, ce sont des passants, des victimes avec un visage mais sans nom, dont rien ne lui dit qu’ils doivent être respectés et qu’il ne tient pas en estime suffisante pour les épargner de ses méfaits, dont il ne connaît pas les vertus, l’humanité.
Ou bien ce sont son clan, ses potes, sa famille, des gens dont il a l’intime connaissance, mais qui ne sont du coup plus « les autres » : ils appartiennent au nid.
Ici, le défi est de sortir du clanisme, et de voir comme digne de respect ce qui est extérieur à soi et au microcosme humain qui prolonge notre petite personne (amis, famille).
En étant obligé de côtoyer et de se soumettre à l’autorité de cet « autre », un « autre » à la fois ferme et qui ne lui laissera pas le choix de faire ce qu’il veut, mais aussi noble et qui lui donnera à voir une belle idée de l’humain, Hamza aura l’occasion de comprendre que la figure de l’ « autre » est digne de respect et que commettre un méfait envers un individu, c’est insulter quelque chose de beaucoup plus grand que soi, à commencer par soi-même.
Bref, ce qu’il faut, c’est universaliser Hamza.