Texte écrit et publié le 15 septembre 2026 sur Facebook (j’aborde ce concept d' »absolu collectif » dans d’autres textes très anciens, jamais publiés ici ; je vais les publier dans la foulée)
À propos du scandale autour de la publicité « Novig », où Sydney Sweeney apparaît nue, et est accusée par des athlètes féminines de « sexualiser » le sport féminin.
Il est légitime que des femmes athlètes cherchent à acquérir ou conserver de la crédibilité, surtout après avoir été parfois ridiculisées dans leurs velléités, découragées, empêchées, minimisées, moquées, après avoir passé des années à effectuer d’innombrables sacrifices pour leur sport. Il est cependant injuste de réclamer d’une seule femme – en l’occurrence ici Sydney Sweeney – d’incarner à elle seule toutes les visions du monde, toutes les causes possibles. Un individu, aussi multidimensionnel soit-il, et je ne doute pas que Sweeney le soit, ne peut être que lui-même. Il ne peut offrir que la subjectivité de sa propre vie et de ses propres obsessions. Il est un angle du monde mais il n’est pas le monde.
Je m’explique par un exemple. Reprocher à Sydney de nuire aux femmes sportives en s’hypersexualisant, cela reviendrait à reprocher à une femme qui parle de son désir de ne pas avoir d’enfants d’insulter celles qui ne peuvent pas en avoir ou d’éclipser leur combat ; ou, à l’inverse, reprocher à une femme d’avoir des enfants, ou de rester temporairement au foyer, sous prétexte qu’à travers le monde, d’autres femmes sont obligées de n’être que des mères et n’ont d’autre choix que d’être à la maison.
Ici, on fait porter à un seul individu, riche de sa propre subjectivité, la charge d’incarner la totalité des expériences du monde, la totalité des causes, de se mouler sur chacune des luttes qui existent sous le soleil.
Mais l’un n’empêche pas l’autre ! Les récits de vie coexistent. La sexualité de Sydney Sweeney n’annule en rien la crédibilité et le labeur des athlètes femmes. Elles sont peut-être même en fait les deux facettes de la même médaille : mises ensemble, elles pointent vers la multidimensionnalité de la femme. Certaines sont scientifiques, d’autres musiciennes, d’autres femmes de ménage ou guérisseuses, d’autres encore actrices ou sex symbols : chacun sa tâche et son chantier. Il ne peut pas y avoir un seul oiseau dans la forêt. Ne serait-ce pas triste, d’ailleurs ?
Si demain, je suis, mettons, un militant antiraciste qui écrit pléthore d’articles sur le sujet, et que quelqu’un m’apostrophe parce que je n’ai pas parlé du féminisme, ou de tel autre sujet d’actualité (sur le mode « on ne vous entend pas sur ce sujet X ou Y »), il commet une injustice à mon endroit. Car je ne suis que moi ! Je ne peux pas être partout. Je suis ma propre personne et c’est déjà beaucoup.
Mais telle est la tragédie des célébrités. On les porte aux nues et on les écrase sous le poids de projections infinies, pour leur reprocher ensuite de n’être que des humains, de n’être qu’elles- mêmes, c’est-à-dire d’être limitées par une subjectivité.
Alors que c’est précisément ce qui fait la richesse d’un individu : sa pauvreté. Il est riche de ce dont il manque, de ce qu’il possède en excès, de ce qu’il est autant que de ce qu’il n’est pas, de ses viviers inexploités. Ses limites définissent son identité. Dans un monde où le temps n’est pas (encore ?) infini, c’est parce que je suis, mettons, un danseur tout entier consacré à son art, que j’ai pu atteindre un haut niveau en la matière. On pourrait me reprocher de ne pas savoir opérer des cœurs ou coudre. Et ce serait sans doute vrai. Mais ce n’est pas mon rôle ! C’est parce que je suis intensément une chose que j’y excelle, mais c’est aussi pour la même raison que d’autres causes m’échappent, ne me constituent pas autant que d’autres. C’est parce que je suis boulanger que je ne suis pas infirmier, c’est parce que je suis pompier que je ne suis pas instituteur. L’absolu ne peut être incarné ici que par une seule entité : nous tous en même temps. C’est ce que je nommerais « l’absolu collectif », par opposition à la limite individuelle et identitaire. Demander à un individu d’être tout, c’est lui demander d’être Dieu à lui tout seul. C’est un poids trop grand.
Si je peux être tout, c’est en fait précisément et uniquement à travers l’expérience des autres qui complète la mienne : le danseur de haut niveau effectue des mouvements virtuoses que je ne ferai jamais (en tout cas dans cette vie), le grand voyageur respire et vit à ma place des expériences que je ne vivrai jamais, le chanteur de chorale bulgare chante pour moi et à ma place, le jardinier dévoué à ses fleurs ou le sauveur dévoué à ses oiseaux agissent en mon nom, en notre nom à tous. Tous ces gens extérieurs sont un peu moi, ils me finissent. Et la somme de ces individualités précieuses forme le monde.
J’ose le dire : il nous faut apprendre à vivre un peu plus par procuration, dans le bon sens du terme. De se réjouir qu’un autre apporte sa marque sur le monde, différente et complémentaire de la nôtre, et de peindre ensemble un beau tableau qui est celui de l’humanité.
Car un individu peut être une part du gâteau. Mais il ne peut pas être le gâteau entier. Aussi délicieux soit-il. Et il n’y a absolument rien de mal à ça.