Un peuple, une terre ?

A Bedouin elder in the ruins of his home, Gabriel Romero/Alexia Foundation/ZUMA

A la faveur de l’actualité, on a beaucoup entendu, ces derniers temps, dans la bouche de partisans d’un Israël autonome, un slogan qui ne date pas d’hier : « un peuple, une terre ». Avec pour corollaire l’argument selon lequel chaque peuple a le droit de se constituer en état-nation, et qu’il est donc légitime que les Juifs puissent le faire en Israël.

Non que je sois opposée au fait qu’un peuple ait le droit de vivre libre et en sécurité, qu’il ait le droit d’avoir un pays, dans la mesure du possible. Mais je ne suis pas d’accord avec cette assertion qui semble présenter le fait qu’un peuple vive dans un pays attitré comme un acquis coulant de source, simplement car c’est historiquement faux : la plupart des peuples n’ont pas le luxe d’avoir un pays pour eux tout seuls. Ils le partagent avec d’autres. Cet état de fait est vécu par beaucoup de minorités, encore aujourd’hui. Les Kurdes, les Tatars, les Ouïghours, sont tout autant d’exemples de peuples qui n’ont pas de terre à eux. Souvent, ils vivent dans des régions ou des zones où ils sont nombreux, voire majoritaires, et forment une unité cohérente, mais c’est au sein d’une nation qui englobe bien d’autres peuples qu’eux-mêmes.

La sédentarisation de l’humain a offert à ce dernier une possibilité nouvelle, dont il a usé sans plus attendre : connaître ses voisins ; commercer, échanger, se marier, partager des savoir-faire, des connaissances, une humanité avec eux. Tant et si bien que le monde est désormais structuré en groupes cohérents nommés nations, qui sont constitués non pas d’un mais de plusieurs peuples ethniques. Les nations sont l’une des premières pierres du dépassement de la tribu au profit d’une structure plus grande que soi. A l’époque, ce fut souvent une religion unique qui jouait le rôle de ciment, bien qu’une tolérance relative ait pu être accordée à certains autres cultes. Aujourd’hui, c’est davantage une forme de vision du monde qui unit les citoyens d’un même pays.

C’est donc la volonté de vivre quelque chose ensemble qui fait un peuple, désormais. Bien sûr, tous les peuples qui s’unissent en un pays ont souvent quelque chose en commun. Mais ce quelque chose a souvent été trouvé de force ou artificiellement exacerbé par les dominants du jeu. Il peut s’agir d’une culture, d’une langue imposée aux autres membres par les dominants, au reste de la nation. Bien des peuples se sont trouvés réunis à leur corps défendant, et au prix de leur identité tribale. La France en est un exemple parmi bien d’autres, avec sa mosaïque de régions dont les particularismes, les langues, les us et les coutumes ont été réprimés, voire interdits. Les Bretons en savent quelque chose.

Ce fut pourtant un passage sans doute nécessaire vers un mode de pensée plus universaliste, même si l’on peut toujours arguer que les choses auraient pu se faire par le consentement et le respect mutuel plutôt que par l’uniformisation. Il ne faut toutefois pas oublier que l’être humain a longtemps été une créature peu évoluée, étroite d’esprit et rétive au changement, et qu’il a fallu parfois lui coller un coup de pied aux fesses pour qu’elle avance. De même que le principe de religion unique, cette uniformisation forcée a peut-être été un passage obligé pour qu’enfin les humains se trouvent une humanité commune. L’être humain est devenu un être à peu près civilisé, qui ne craint pas son voisin et ne l’accuse plus de tous les maux, grâce à ce procédé d’universalisation qui a commencé par la nation, qui elle-même a commencé bien souvent par la domination des uns sur les autres, par la conquête du territoire du voisin, au mépris de sa souveraineté.

La nation plurielle était dans l’ordre naturel des choses, et à l’avenir, cette entreprise d’universalisation qui s’est intensifiée avec la mondialisation ira sans doute encore plus loin, résultant en un dépassement des nations telles que nous les connaissons, ou en leur transformation radicale. Paradoxalement, et eu égard l’évolution naturelle de l’humain vers plus de tolérance et de respect pour l’altérité, les identités individuelles seront de plus en plus libres de s’exprimer, tant qu’elles sont pacifiques et ne nuisent à personne. Elles seront comme les couleurs d’un tableau ou les fleurs d’un champ qui cohabitent parfaitement entre elles, tout en ayant leur identité propre. Car une harmonie pacifique aura justement été trouvée, et cette dernière aura été possible précisément car l’Histoire a un peu forcé les gens à vivre ensemble à un moment donné.

J’ai bien conscience que la situation est très différente pour le peuple Juif, qui a subi ce que chacun sait. Même si bien d’autres peuples ont aussi subi des choses difficiles, parfois durant des siècles, il est indéniable que le calvaire traversé par le peuple Juif fait l’effet d’une culmination, qui d’une certaine manière a justifié la nécessité impérieuse de lui trouver une terre.

J’ai cependant expliqué, dans de récents articles, pourquoi, à mon sens, la fondation d’Israël a peut-être été une erreur, en ce qu’elle engageait d’atteindre les Palestiniens dans leur intégrité. J’ajouterai qu’il y a dans ce projet quelque chose d’éminemment compréhensible, mais en même temps de fondamentalement obsolète, à une époque de transcendance radicale des identités tribales. En d’autres termes, nous sommes dans le tragique, dans la nostalgie qui a mille raisons d’être mais qu’il faut abandonner. C’est un autre débat, vaste et complexe. Mais il me semblait important de rappeler dans cet article qu’une terre, c’est plusieurs peuples. Et ce, depuis bien longtemps.

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Concernant les attaques du Hamas en Israël…

Post publié le 14 octobre 2023 sur FB.

Je n’ai rien dit jusque là sur l’attaque du Hamas envers Israël, car bien que la thématique m’intéresse comme tout un chacun, elle dépasse de loin mes connaissances sur le sujet.

Toute attaque envers les civils constitue un crime de guerre selon le droit international. Le Hamas a prouvé à plusieurs reprises son antisémitisme fondamental, comme une partie non-négligeable du camp pro-palestinien : il y a quelques heures, je voyais encore passer sur X. (ex-Twitter) une vidéo de N. Rashmawi, directrice de cabinet de l’ambassadeur de l’Autorité palestinienne à Paris, filmée et dénoncée dans un café parisien pour avoir dit, quelques jours après l’attaque meurtrière : « Les Youpins, ils méritent d’être exterminés ». Et ce n’est pas le seul monument d’indignité dont internet se fait l’écho.
En admettant que le combat entre Palestine et Israël ne soit pas à armes égales – un petit pays sans armée réelle face à un autre qui possède l’une des plus grandes armées et le meilleur service de renseignement au monde -, il faudra nous expliquer en quoi violer des femmes, rafler des vieillards, et potentiellement décapiter des enfants, est censé faire avancer leur cause. Si vraiment ils tenaient à s’en prendre à des civils, car ils n’ont pas d’armée digne de ce nom, sont en infériorité numérique et dans l’incapacité à viser des « têtes » (politiciens, chefs militaires..), et qu’ils pensent n’avoir pour se défendre que le terrorisme, pourquoi ne pas s’en être tenus à l’attaque clinique, gardant leurs forces pour commettre des destructions a priori utiles ? Pourquoi être descendus si bas, pour ensuite invoquer l’inversion accusatoire quand on les met en face de leur déshonneur ?
Sur ce point, le débat est plié.

Ce que je regrette en revanche, c’est l’atmosphère d’anathème et de haine généralisée qui ne profite à personne, ni aux israéliens ni aux palestiniens. Je comprends qu’on ait envie de casser des bouches quand on pense connaître un sujet, qu’on a des convictions, que l’horizon est celui des charniers et de l’humanité en péril. Mais rappelons que ce conflit qui dure depuis des décennies est devenu une vraie toile d’araignée pour celui qui essaie de le comprendre, un mille-feuilles d’informations dont chacune semble contredire celle qui a été apprise précédemment, et qu’à ce titre, il faudra pour le résoudre beaucoup d’amour et d’humilité, de sentiments constructifs et tangibles, surtout pas des caricatures et des coups de gueule m’as-tu-vu. Rappelons aussi que l’on ne peut pas parler du présent sans évoquer le passé, et croire que le second n’a aucune incidence sur le premier est non seulement illusoire mais aussi fondamentalement méprisant pour les principaux concernés : c’est penser que leur Histoire ne compte pas, que les détresses affichées au compteur sur des décennies, des siècles, des millénaires, sont un tas de poussière qu’on peut balayer sans considération aucune. C’est dans ce passé, dans la larme et dans l’ancêtre, dans la vie antérieure et l’antécédent, qu’on trouve l’humain et l’âme ; c’est de ce passé qu’on exhume la clé fondamentale qui permet de les comprendre.

Entre les antisémites patentés, les gauchistes complaisants avec l’islamisme et une partie de leur électorat, et ceux qui n’attendaient que ça pour cracher leur haine des Arabes et leur désir de les voir tous crever, j’avoue ne pas me sentir très à ma place.

Et j’en ai un peu ras-le-bol de voir tous ceux qui essaient de se questionner intelligemment être traînés dans la boue, traités d’antisémites, ou de collabos, ou d’islamo-gauchistes, ou à l’inverse de monstres sionistes sans cœur pour les palestiniens.

Si la situation est si facile que ça, si savoir ce que vous savez est aussi évident que ça, pourquoi ne contribuez-vous pas au débat par des faits énoncés avec civilité et respect de l’autre, des informations constructives qui enrichiront le débat public et parviendront à convaincre les autres de ce dont vous êtes parfaitement sûr ? Pourquoi partir du principe que chacun est un monstre qui n’attend que d’ouvrir sa grande gueule pour happer des innocents ?

Je ne sais pas comment un individu de bonne foi peut se faire un avis aussi facilement sur un sujet aussi complexe, surtout s’il a vraiment à cœur la paix, la justice et le bien-être de ses semblables, et pas juste la préservation de ses illusions narcissiques, parmi lesquelles le désir de toute puissance, la certitude de tout savoir et l’empressement d’ouvrir sa bouche encore pleine à table pour ne pas rater l’occasion de se présenter sous le jour de l’omniscience. En particulier quand on considère qu’Amnesty International a condamné et dénoncé ces deux camps – Hamas et Israël – pour crimes de guerre.

Je ne crois pas forcément qu’Israël soit le monstre dépeint par de nombreux médias ou militants qui se veulent pacifistes, et je pense que la situation est un peu plus compliquée que ça. De l’autre côté, je me demande si, malgré le poids bien compréhensible de l’Histoire, la fondation d’Israël en tant qu’état confessionnel sur des terres sans doute déjà habitées, même si elles l’étaient par peu de gens, n’a pas été une faute morale originelle qui restera le grain de sable dans l’engrenage qui empêchera toujours ce pays de prospérer, une tentative noble de résoudre une injustice, en en créant une autre malheureusement.
Mon point de vue réel est assez flottant, car trop d’informations intéressantes me semblent aussi parfaitement contradictoires, et qu’il m’est difficile dans tout cela de me créer un point de vue cohérent.

Je sais l’antisémitisme profond d’une grande partie des opposants à Israël. Je sais aussi l’humanisme pacifique d’une autre partie d’entre eux, qui ne demande que la dignité et la justice pour chacun. Et je sais que chaque cause, idéologie, religion, doit être jugée dans l’absolu, en se référant au texte ou à sa racine, et non selon le comportement ou les dérives d’une partie de ses croyants, qui diffèrent tous dans leurs attitudes et leurs interprétations en règle générale. Ce que trop de gens semblent oublier actuellement, préférant donner aux erreurs de chaque camp une valeur générale et représentative, sans jamais se demander si la Partie concorde avec le Tout (en littérature, on appelle ça une ‘synecdoque généralisante’…)

Je sais surtout mon ignorance profonde et j’attends en toute bonne foi d’être instruite.

Je demande juste à ce qu’on ne cède pas tous à la facilité des bons sentiments et de l’égo déblatérateur, quand ce sont des millions de vies qui se trouvent en jeu, et, en filigrane, toute une humanité qui a déjà bien assez porté son fardeau, et qui mérite un peu de respect et d’amour, si on veut la défendre comme il se doit.

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Israël : une faute morale originelle, minime à première vue mais décisive ?

Shalom et Mohamed, deux amis qui se considèrent comme frères. L’un juif israélien, l’autre musulman palestinien.
Source : https://www.wusf.org/2014-07-25/sholom-mohamed-brothers-in-spite-of-israeli-palestinian-conflict



Cet article, rédigé et publié le 8 octobre 2023 sur FB, est la suite logique d’un autre texte, « Le rôle christique du peuple Juif », terminé quelques mois plus tôt.


Je connais mal la situation israélo-palestinienne. Ou plutôt, comme tout un chacun, j’essaie de la connaître. Mais plus j’engrange de connaissances, plus j’ai le sentiment que chaque information vient déconstruire ou démentir la précédente, me faisant réaliser un peu plus à chaque fois la complexité arachnéenne du conflit israélo-palestinien et l’ampleur abyssale de ma propre ignorance, plus la situation me paraît insoluble par les voies traditionnelles : diplomatie, stratégie, justice pour chacun. Tout simplement parce que les intérêts de tous semblent dans le cas présent se chevaucher, et que chacun semble avoir une revendication justifiée : vivre ; vivre dans une terre conçue au fil des siècles comme un chez soi, une terre dont on connaît les cadeaux et les caprices, le parfum des fleurs, le goût des fruits, les vibrations du sol et de l’eau, la clémence du soleil. Une terre qui n’a pas été pour rien l’épicentre de la foi spirituelle.

Je ne peux que dire, de façon très bateau, que je suis pour la paix, et pour que, dans l’idéal, chaque peuple puisse vivre, tout simplement vivre, dans la dignité, la tranquillité, la fraternité, l’amour. Ce n’est pas grand chose mais c’est l’essentiel pourtant. Quand on garde cette pensée à l’esprit, et l’humilité d’admettre que l’on ne sait pas tout, on ne peut pas totalement mal faire.

Ce que je sais d’Israël ? Pas grand chose. Que c’est la terre sacrée des grandes religions monothéistes, et qu’elle était naturellement le foyer de ceux qui sont liés à la première d’entre elle, le judaïsme : les Juifs. Ils en ont été chassés par les Romains, devenant dès lors une diaspora, qui s’éparpillera et essaimera à travers le monde, vivant dans des pays qui souvent ne voulaient pas d’eux, comme des étrangers perpétuels, comme des intrus à une fête à laquelle ils n’étaient pas invités, alors même qu’ils ont semé dans ces pays les graines du progrès, du savoir, de l’universalité, petits oiseaux chassés par tous, peu nombreux mais venus porter leur message, migrant au gré des circonstances, des pogroms, des agressions, du rejet, et de l’antisémitisme, qui n’est qu’un mot pour définir la haine de l’autre, dont les Juifs ont été les victimes primordiales, dans nos sociétés. Au cours de leur histoire, ils ont parfois essayé de revenir en Israël, et ils ont gardé la nostalgie profonde de ce paradis perdu, répétant dans leurs prières et dans leurs fêtes, répétant chaque jour : « l’an prochain, à Jérusalem ». Pleins d’un espoir sans doute vain en apparence, réalisable aux calendes grecques, mais que la foi et le désespoir ont gardé vivant, et que le drame, dans ses étranges revers de fortune, a finalement rendu possible. Des siècles de drames, précisément, qui ont culminé en la Shoah, monument d’horreur humaine. Et alors, ce doux projet caressé comme un rêve au cours des siècles a semblé d’un coup, et à tous les pays, la plus urgente des nécessités : rendre aux Juifs leur foyer en Israël. Pour qu’ils ne soient plus jamais tributaires de l’hospitalité d’autrui. Pour qu’ils ne soient plus jamais des étrangers. Pour qu’ils puissent, eux aussi, simplement vivre.

Où envoyer les Juifs, qui ont déjà tant souffert ? En Antarctique ? Leur céder des territoires allemands, qui leur rappelleront ce qu’ils ont vécu, en plus de les rendre vulnérables et de les enfermer géographiquement dans la toile d’araignée de ceux qui leur ont fait tant de mal, avec en prime des paysages qui ressemblent à des punitions pour ceux qui ont gardé au coeur les langueurs du croissant fertile ? Il apparaît comme tout à fait censé de leur rendre ce qui leur a appartenu, des siècles plus tôt. Une terre promise où coule le lait et le miel.

Qu’y-a-t-il de plus compréhensible ?

Mais de l’eau avait coulé sous les ponts et désormais, d’autres gens vivaient sur cette terre. Ils n’étaient pas des plus nombreux, mais ils étaient là et ils ne voulaient pas vivre ailleurs. Pour eux aussi, cette terre était celle de leurs ancêtres, celle où l’on semble lire dans le chant d’une rivière le rire d’un défunt aimé, enterré quelque part, pas très loin. Ils n’étaient pas si nombreux mais ils étaient là et ils ne voulaient pas vivre ailleurs.

Les Juifs se sont installés quand même, parce que face au monstre qu’est l’Histoire, face à l’urgence de la situation, face à la nécessité d’agir et de trouver une solution, on ne peut pas s’attarder sur des détails.

Les gens qui habitaient déjà ici, sur cette terre qu’ils nomment Palestine, se sont révoltés, petit à petit. Certains, qui n’habitaient même pas là, ont décidé de faire du zèle et de revenir, de se dire palestiniens, alors qu’ils avaient des noms syriens, des passeports égyptiens ; eux, la seule chose qu’ils voulaient, c’était s’engouffrer dans la brèche, la seule chose qui les embêtait, c’était de voir une terre à majorité juive s’établir dans une zone acquise essentiellement aux arabes et à l’islam, où il n’y avait jusque là que de petites diasporas juives.

Mais voilà, la revendication légitime d’un petit peuple palestinien qui vivait encore là a pris de l’ampleur, gonflée par le soutien et la solidarité d’autres pays arabes ou musulmans, qu’il s’agisse de gens qui veulent juste vivre chez eux, de pacifistes sincères, ou de parfaits antisémites.

Naturellement, une fois la terre acquise, il a fallu se battre pour la garder. Il a fallu coloniser, être ferme, être préventif, parfois offensif. Parce que le seul moyen pour Israël de survivre, désormais, face à tant de résistance, c’est de cimenter ce qui a été fait, et de s’assurer que la terre juive reste juive ; que les musulmans et chrétiens tolérés par Israël n’essaient pas de reprendre le dessus par la démographie.

Des décennies après, ce pays est un colosse aux pieds d’argile, ou l’inverse, on ne sait plus : puissance militaire, scientifique, économique, rendez-vous historique et touristique, petit morceau de terre qui constitue une exception régionale de prospérité et de paix dans un Moyen-Orient en détresse ces dernières décennies, mais sans cesse menacé, vivant sous vigilance nationale et internationale permanente, avec en arrière-plan les sirènes des ambulances et la présence des militaires, et qu’il faut surveiller comme le lait sur le feu pour ne pas qu’une catastrophe survienne, pour ne pas qu’un grand le frappe à mort à la récréation dès que les adultes ont le dos tourné.

Une question me taraude, parfois :

Est-ce que la décision tout à fait compréhensible de fonder un état d’Israël, mais qui impliquait obligatoirement de léser ceux qui habitaient désormais là, n’aurait pas été la faute morale originelle qui empêchera à jamais ce pays de prospérer ? Une faute que d’aucuns ont voulu juger minime, à première vue, au regard des enjeux de plus grande ampleur, et du fait que les palestiniens sur place n’étaient pas si nombreux, mais qui apparaît comme le diable niché dans le détail, le grain de sable dans l’engrenage d’un peuple dont le devoir séculaire a été de transmettre au monde un message d’universalité et de fraternité, de transcendance des frontières, quitte à ce que cette irréprochabilité à laquelle il est tenu implique le sacrifice de soi, d’un grand idéal et d’un droit naturel à une terre, précisément pour ne pas résoudre l’injustice brûlante de sa condition en infligeant soi-même une injustice – même réduite – à un autre ?

Cela expliquerait pourquoi de nombreux Juifs orthodoxes semblent invoquer que la Bible n’autorise pas le peuple juif à s’installer en Israël de lui-même.

Je n’ai pas de réponse facile à cette question. Je peux répondre oui, mais comment juger le drame d’autrui ? La seule chose que je puisse donner, aujourd’hui, ce sont des prières.

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Le rôle christique du peuple Juif

Christ walking on the waters, Julius Von Klever

Texte écrit il y a quelques années, peaufiné et publié le 29 août 2023 sur FB, et dont la suite est à lire ici : https://altanaotovic.com/2023/10/15/israel-une-faute-morale-originelle-minime-a-premiere-vue-mais-decisive/

A l’origine, l’être humain était nomade. Puis il s’est sédentarisé. Il a alors, dans sa fixité d’agriculteur assigné à un territoire et qui ne voit pas beaucoup d’autres horizons, développé un ancrage à son patelin, ses habitudes, au monde connu, une solidarité avec ce qui lui est familier, un attachement pour ce qu’il considère lui appartenir. Lorsque le peuple Juif a été chassé d’Israël et privé du luxe ordinaire d’avoir une terre, il s’est trouvé nomade dans un monde qui ne l’était plus, et ses membres sont devenus des étrangers partout où ils allaient, les mettant souvent à la merci d’une haine irrationnelle de la part de ceux qui ne connaissaient pas autre chose que leur monde faussement clos. C’est ce qui lui a permis de jouer un rôle particulier dans l’Histoire, bien sûr chaque peuple en joue un, mais les Juifs ont pu porter et incarner un message nouveau – parfois malgré eux – en voyant ce que les autres peuples n’étaient pas capables de voir. Ils ont du, contrairement à la plupart des peuples du monde dit civilisé, intégrer très tôt la fragilité des frontières, de cette forme de fixité artificielle, et la stérilité d’une forme de nationalisme. C’est ce qui a permis à tant de grands penseurs juifs d’être des avant gardistes dans la transmission d’une pensée universelle, construite sur une fraternité qui ne se basait pas seulement sur le sang. Bien sûr, il y avait toujours des exceptions, il y avait aussi certains juifs aux mentalités plus tribales et non accomplies, et ce serait tomber dans une généralisation fallacieuse que de considérer qu’on est forcément bon parce qu’on est Juif, mais globalement, ce mode de pensée plus évolué et conscient est devenu partie prenante de leur diaspora et c’est ce qu’ils sont venus apporter au monde, comme des messagers, essaimés un peu partout : ils sont venus dire la stérilité des attachements et l’impermanence des choses, la vocation à l’ouverture de l’humain. Ils ont aimé des femmes et des hommes qui n’étaient pas de leur appartenance, ils se sont fait aimer d’hommes et de femmes qui leur étaient étrangers, et ont disséminé ici et là les graines du mélange et donc de l’homme universel. C’est sans doute l’une des raisons du génie juif. On avance que ce sont les racines savantes de cette communauté et l’emphase mise sur l’éducation qui ont crée ce génie, car, à travers l’Histoire, ce peuple a du se battre pour sa survie et que l’accès à un statut social lui permettait d’être un peu moins à la merci de la haine populaire – et encore, pas tout le temps -, tout comme il est vrai que certaines métiers perçus comme maléfiques (usure, etc), leur étaient les seuls autorisés, ce qui a par ailleurs contribué à créer une image d’élite et de solidarité tribale si souvent brocardée par les antisémites, et il est vrai que cela a sans doute joué. Mais le Juif ultime et accompli est solidaire de l’humanité toute entière, et c’est précisément parce qu’il est venu apporter, parfois sans le savoir, parfois en le sachant très bien, cette vérité universelle au monde, de par sa simple existence, qu’il a récolté la haine de ceux qui étaient encore trop attachés à leurs illusions vitales, mais aussi l’adhésion progressive des gens à ce qu’il était venu professer. S’il fascine autant qu’il effraie, c’est que son message d’amour universel est aussi essentiel que vertigineux, qu’il réclame un abandon total de son ego et de ses certitudes.

Ce peuple a donné son corps un peu comme le Christ a donné le sien à l’humanité et dit sur la croix : « pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Et dans ce sillage, l’humain a petit à petit ouvert les yeux.

Bien sûr, ce nomadisme sans terre les a mis en situation de grande précarité : éternels invités, à la merci de peuples souvent sous-évolués et archaïques, soumis au contexte du moment, au sens du vent, aux caprices des modes qui leur permettaient d’être tantôt acceptés et tolérés voire aimés, tantôt dénigrés et rejetés, ne pouvant se réfugier nulle part. Mais c’est précisément cette précarité, cette incapacité à se réfugier où que ce soit et à se créer une sécurité, qui est le corollaire de l’acceptation bouddhique de l’impermanence et du vrai don de soi christique, qui ont permis au peuple Juif d’exprimer sa grandeur : on ne tient plus à sa vie terrestre, le corps est une chair donnée aux affamés, un vin donné à ceux qui ont soif ; il n’est même valable et ne s’accomplit totalement que dans cet ultime don de soi.

Evidemment, tous les Juifs n’ont pas atteint cet état de grâce, mais ce peuple en porte la graine, et les Juifs qui y sont parvenus sont devenus bien souvent des phares pour l’humanité.

Être à la merci des autres, c’est devenir Christ, ou l’archétype Poissons en astrologie, c’est-à-dire un être dont l’existence et le sacrifice permettent à l’humanité de devenir un peu meilleure que ce qu’elle a été, un être qui s’est tellement universalisé qu’il ne voit plus rien d’anormal à ce que sa vie serve de courte échelle au progrès humain, même si cela signifie sa dissolution dans le procédé ; un être qui ne conçoit pas une destinée qui ne soit pas construite sur le service et le don de soi au profit de l’Univers. En d’autres termes, une âme, dans son plus parfait rayonnement.

C’est d’ailleurs pour cela que, malgré l’immense et bien compréhensible sécurité qu’apporte un Etat, surtout au regard de l’Histoire, et malgré la légitimité incontestable de ce peuple à s’établir en Israël, qui fut après tout son berceau, je ne suis pas sûre qu’il ne s’ampute pas quelque chose de sa plus grande richesse en y bâtissant un État-nation au sens traditionnel du terme, en s’établissant de nouveau ‘quelque part’. Peut-être est-il impossible d’effacer ce qu’une communauté a vécu au fil des millénaires, et peut-être cette essence, une fois apprise et conquise, peut-elle subsister, par delà les métamorphoses et l’ancrage géographique… Mais je suis sûre que certains Juifs, ceux qui ont atteint cet état de grâce ou qui le convoitent, comprendront très bien ce que je veux dire.

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L’absolue (poème)

Le dernier voyage du téméraire (détail) de William Turner

En amour comme en littérature
Je suis facile à satisfaire :
Je ne demande que l’absolu
Des rivières sauvages et pures
Pour étancher ma soif
Et la vérité nue

Quelques falaises pour le vertige
Quelques bassins pour m’y baigner
Et mille chemins pour me perdre
Je ne veux pas savoir où je vais
J’aime mieux être désorientée
C’est dans l’errance qu’on trouve le mieux
Quand on oublie ce qu’on était en train de chercher

Je voudrais seulement chuter
Sans jamais être rattrapée
Jusqu’à ce que me poussent des ailes dans le dos
C’est ainsi, paraît-il, que naissent les oiseaux
L’Homme prend son envol quand il sait s’abandonner

De la musique pour faire danser
Ce grand serpent dans ma poitrine
Seuls les jours qui ont un parfum
Peuvent faire frémir ma narine
Ma pupille ne fleurit dans mon œil
Que pour des horizons neufs
Des sentiers inédits
Le futur qui grandit dans son oeuf
Et tout ce qui n’a pas encore été dit

J’aime la virginité de l’aube
Qui attend qu’on la déflore
Et le festin du crépuscule
Qui se sait bientôt mort

Je n’aime que les alcools forts
Et les vins qui montent à la tête
Mon cœur tangue avec le ressac
Pour un déluge, pour une fête
Pour un amour sans lendemain
Qui porte pourtant dans son sein
Tous les ors de l’éternité ;
Pour quelques dérapages trop bêtes
Des virages mal négociés
Et des passagers clandestins
Enfouis dans ce très vieux musée
Que sont mon âme et ses jardins

Que la vie soit plus que la vie
C’est tout ce que je lui demande
Je lui pardonne tous mes ennuis
Pour un peu de vin ; et l’offrande
Du jour qui se rend à la nuit

J’aime mieux avoir des ennemis
Que des cortèges d’amis tièdes
Ce que les premiers m’enseignent n’a pas de prix
Ce que les seconds me prennent a un coût :
Celui de la vie qui se trahit

J’attends d’un amour qu’il me déchire
Comme un fruit qui s’enorgueillit d’être mangé
J’ai élu domicile dans les cimes
Pour voir qui viendra m’y chercher

Et tant pis pour ceux qui pensent
Que nous respirons trop fort,
Ceux qui sont morts
Avant d’être morts
Décomposés dans leur silence,
Et qui craignent de vivre
Car ils ne savent pas
Que nous ne mourrons jamais

On est plus près de Dieu quand on se sait immortel
Et quand on est fidèle
À la grandeur du Soleil souverain en son ciel

Je ne sais pas où je vais
Mais je veux brûler
Je veux errer
Au gré
Des tentations qui foisonnent sous l’égide du jour
Des visions permises par la confiance en l’avenir
Tenir la vie dans un rire
Fermer les yeux et voir
Psalmodier sur ma route
Dans une prière sans fin
Que seuls les arbres écoutent

Je veux écrire des vers
Que personne ne comprend
Pas même moi
Que mon voyage soit un accident
Que le hasard guide mes pas
La gorge ouverte au tout venant
Et ce quelque chose qui appelle la fortune
Blotti à l’intérieur de moi

Au milieu de brumes hallucinatoires
Être une maison ouverte aux quatre vents
Traverser la vie dans un état de rêve permanent

J’ai dans le cœur mille chevaux fous
Colosses aux grands yeux révulsés
Qui se déchaînent dans la fureur
Au paroxysme de l’été

Je veux donner mon dernier sou
À quelques humains de passage
Enrouler mon dernier habit
Et en faire un nid
Pour qu’un animal s’y blottisse
Et se répare de ses voyages

Je voudrais seulement oublier
Et que ma mémoire se vide
Comme une coupe renversée
Parce que j’aurais trop dansé

Et battu du pied sur cette table
Au bois vieilli par les années
Qui se rappelle encore de l’arbre dont elle est née

Les fruits les meilleurs, les vignes sucrées
La figue et la mangue dont le ventre éclate
Unissent leurs mémoires dans mon chant fécond
Dans l’odeur de la terre sur laquelle les pluies s’abattent

Je veux accueillir tout l’univers
Dans ma poitrine hospitalière
Semblable au pain rond des jours de fête
Qu’on sert aux gens dans les banquets

Mon âme est un royaume imprenable
Fermé à tout ce qui offense
Les dieux, les cieux dont je proviens
Et mes paysages de chance

Je suis cette porte qui à la réputation
De demeurer infranchissable
Mais qui s’ouvre en un seul instant
Pour qui possède la bonne clé

Initiales AO
Mon destin était plié
Entre l’absolutisme et l’obscénité

Les modes et les usages, tout cela m’indiffère
Mon âme a soif d’éternité
De mers et de rivières
Dans lesquelles plonger
Et ressusciter

Une torche au fond des abîmes
Impose et maintient sa lumière
Allégorie de l’éternité.


Écrit dans la nuit du 29 au 30 mai 2022 ; publié sur FB le 30 mai 2022, à 1h30 du matin.

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La brûlure et l’absolu (photo)

Avril 2022. J’étais très fatiguée, déshydratée, cernée à cette période, j’étais encore en grande partie vegan. Le maquillage est une belle catastrophe (ayant perdu l’habitude de me maquiller les yeux, j’ai fait n’importe quoi, j’ai mis beaucoup de crayon mais pas de mascara, ce qui donne ces superbes yeux de panda, en mode « j’ai été violée par Crayola » ; j’ai mal appliqué mon rouge à lèvres), mais j’ai eu une humeur soudaine… J’ai choisi une lumière et un angle qui ne pardonnent pas, sans filtre, avec les nouveaux iPhones qui restituent chaque défaut, chaque rougeur, chaque pore de la peau… J’étais aussi en plein ‘retour de Saturne’. Il faut partir du principe que toutes les archives de cette époque et des quelques années précédentes ne me montrent pas sous mon meilleur jour. C’est depuis fin 2022, début 2023 que j’ai pu enfin récupérer. Mais j’aime cette photo. Et elle ne triche pas. Je publierai d’autres photos de cette ‘série’, à l’occasion. J’en ai déjà postée une le 11 août 2023 (« All of these pretty rhymes and perfect crimes »). Et d’autres photos tout court.

Agnus Dei de Samuel Barber par le New College Choir d’Oxford
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Poète / projecteur splénique (poème)

27 mai 2023. Visage nu. Un samedi où j’avais besoin d’une bonne sieste…

Les tanks sont entrés dans le pays,
Et j’étais en train de dormir.
La maison a brûlé,
Et j’étais en train de dormir.
Les manifestants ont jeté des cailloux,
Les policiers ont donné des coups de matraque,
Les statues ont saigné du nez,
Et j’étais en train de dormir.
La société s’est écroulée,
La Révolution a eu lieu,
Le monde a changé de visage,
Et j’étais en train de dormir.
L’humanité était en liesse,
Partout, un horizon noir
De mains fraternellement tendues et serrées.
Et moi, souriant du travail accompli par d’autres,
J’étais en train de dormir.

Pourvu qu’il n’arrive rien de grave,
Car je serai sans doute encore
En train de dormir.

J’ai raté tous les grands jours, c’est ainsi.
Je soutiens votre cause mais n’en fais pas partie.

Car l’Univers m’a faite comme cela : fatiguée de naissance.
Petite, ma mère me disait : « Le travail pleure entre tes mains »
Et cette phrase est devenue mon destin,
De toute évidence.

Je jure que j’ai souvent amèrement lutté contre cette fatalité,
Avant de la comprendre :

Je suis comme ces petits animaux
Qui ne font apparemment que dormir et manger,
Mais qui, le reste du temps,
Pressentent les cataclysmes,
Se reposent sur le torse d’un malade
Pour prendre sa douleur,
Mourant finalement des blessures d’un autre.

J’ai usé mon corps à des luttes invisibles,
J’ai fixé et interrogé mille soleils, le regard droit,
J’ai nettoyé des océans, fait accoucher des aubes,
J’ai oeuvré à la régénération de la planète,
J’ai écrit des mots qui guérissent,
Et même précédé des modes,
Sans jamais en recueillir les lauriers.
Et j’ai affronté l’ingratitude d’un monde
Qui me croit parfaitement inutile
Quand je suis le fil d’argent
Entre Dieu et les hommes.

Je suis poète.
Je suis là pour voir et dire :
Telle est ma tâche.
Je souffle un secret et le vent l’ébruite.

Alors je retourne faire la sieste
Et je compte sur vous
Pour ne pas me réveiller :
Je suis occupée
A construire des empires dans ma fuite.


Ecrit en quelques minutes sur un coin de table et publié le 28 septembre 2023 sur FB.
Il est possible que ce texte soit une version provisoire, que je peaufinerai plus tard.

*Projecteur splénique (ou splenic projector) : référence à l’Human Design, une discipline de développement personnel très intéressante dont je recommande l’étude, que je connais depuis quelques années et qui m’a beaucoup aidée. Mon profil est donc évidemment Projecteur, et mon autorité splénique (instinctive).

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Non, l’abaya ne peut être traitée comme une « simple robe longue »…

Ceux qui applaudissent à deux mains le tweet de Cécile Duflot ne comprennent pas – ou ne veulent pas comprendre – que ces deux tenues n’engagent pas de la même manière le bien-être, les libertés et l’avenir de nos sociétés…

Ceux qui ne comprennent pas l’interdiction de l’abaya, au prétexte que ce n’est pas différent d’une robe longue, ne comprennent pas que c’est justement dans cet interstice d’ambiguïté que s’engouffre l’islamisme ; ce sont les mêmes qui disaient il y a quelques années ne pas voir la différence entre le voile et un simple couvre-chef (casquette, bonnet..), ou entre un voile intégral et une cagoule pendant un carnaval.

La différence n’est pas dans la tenue (et dans l’espace de peau que cette dernière laisse visible), mais dans l’intentionnalité qui lui est liée, le système qui la promeut et dans lequel elle s’inscrit.

Evidemment, toutes les filles qui portent des abayas ne le font pas forcément pour provoquer, pour créer de la contagion, et n’ont pas toutes comme objectif d’empêcher les autres de mettre des mini-jupes ou de faire ce qu’elles souhaitent de leur corps, elles ne se vivent pas forcément comme les parties d’un système, on est bien d’accord. Bien que certaines soient clairement dans une logique de conquête idéologique, beaucoup ne font qu’exercer, a priori, leur propre liberté.

Mais on ne peut pas ignorer qu’il existe un islamisme rampant ces dernières années, qui tente de s’introduire discrètement dans nos institutions sous une forme édulcorée car moins menaçante à première vue, et qui prospère précisément sur les ambiguïtés évoquées précédemment, sur les failles de nos démocraties laïques qui s’imposent un devoir de neutralité vis-à-vis des religions ; neutralité qui rend plus difficile l’identification d’un danger propre à un seul culte, puisqu’on s’interdit alors de parler au cas par cas des religions, au prétexte que l’Etat n’a pas à mettre son nez là-dedans, que toutes les religions doivent être mises sur un pied d’égalité, et qu’il faut respecter les libertés individuelles.

A cet égard, je recommande tous les livres sortis sur le sujet (et il y en a), par exemple, celui de Florence Bergeaud-Blackler, « Le frérisme et ses réseaux, l’enquête », ou le rapport de la DGSI de 2018, « Etat des lieux de la pénétration de l’islam fondamentaliste en France », ou encore « Principal de collège ou imam de la République » de Bernard Ravet, un homme pourtant bien à gauche, qui a assisté à la montée de l’islamisme dans les établissements scolaires (surveillants acquis à la cause terroriste ou fondamentaliste, antisémitisme et impossibilité d’assurer la sécurité des élèves juifs, violences et menaces religieuses, etc).

Les nombreuses mosquées fondamentalistes sur le sol français – qu’il est très difficile de faire fermer… Les prières de rue il y a quelques années, qui bloquaient en plus la circulation, au prétexte qu’il n’y avait pas assez de place dans la mosquée du coin (alors que les croyants peuvent prier chez eux, qu’il leur appartient de faire construire leurs lieux de culte, avec leurs propres deniers, et que nous sommes dans un pays laïc où l’Etat n’a pas à subventionner les religions)… Les violences dans certaines zones contre les personnes qui refusent de faire le Ramadan, qui osent boire un verre d’eau ou s’attabler en terrasse durant cette période (surtout quand elles sont identifiées comme musulmanes de naissance)… Sans parler des agressions régulières dans les hôpitaux contre le personnel, exercées par des maris qui ne veulent pas que leur femme soit soignée par un homme… Ou encore des remises en cause permanentes de la liberté d’expression et du droit au blasphème, qui vont jusqu’à l’assassinat ou l’atteinte à l’intégrité… L’affaire Mila, avec ses centaines de milliers de menaces reçues et une jeune fille qui vit désormais privée de toute vie normale, ou l’affaire Samuel Paty, qui s’est soldée par une décapitation de rue, en sont de tristes exemples. Etc, etc..
.. Tout cela démontre une chose : il y a quand même beaucoup de croyants en France qui n’acceptent pas notre modèle de société et souhaitent, au forceps, lui en substituer un autre.

Cela n’est un secret pour personne et une rapide documentation en ligne suffit à s’en rendre compte : l’école, qui est pourtant largement à gauche de même que son personnel, est l’une des nombreuses institutions qui subit depuis des années des assauts permanents contre la laïcité et la paix sociale, et elle est même l’une des premières à en avoir été la proie, un peu comme les hôpitaux, ce qui lui confère un rôle de laboratoire à surveiller avec la plus grande attention.

L’affaire Samuel Paty n’a pas été un épiphénomène, c’était l’un des nombreux « bébés tortues » lancés sur le sable par l’islamisme : certains seulement ont atteint la mer, ce qui fait dire à de nombreuses personnes que le danger n’est pas si grand que ça, ne voyant pas que d’autres se préparent aussi à arriver au bord de l’eau, et que c’est notre vigilance qui leur permettra d’arriver ou non à leur destination.

Les manifestations les plus violentes et visibles du fondamentalisme religieux, et leur extension, c’est un peu comme les punaises de lit : quand vous en voyez une, c’est que l’infestation a déjà commencé depuis longtemps, qu’il y a un peu partout des larves qui n’attendent que d’éclore en masse, et qu’il faut se dépêcher de trouver et détruire avant qu’elles ne croissent et n’accomplissent leur destin.

Les musulmans sont peut-être pour beaucoup des gens qui n’aspirent en majorité qu’à vivre leur vie tranquillement, mais ils sont utilisés et instrumentalisés par des organisations comme les Frères Musulmans, qui ne cessent de chercher à avancer leurs pions, partout en Occident, leur objectif n’étant pas juste d’assurer ou d’étendre leurs propres droits de croyants, mais bien de conquérir et d’imposer leurs croyances afin de les ériger en modèle de société dominant auquel chacun devra se plier, de détruire des idées et des concepts auxquels nous tenons (liberté d’expression, de pensée, de croyance, de vêtements, libertés individuelles…). Et cela, on ne peut pas l’ignorer.

Ajoutons à cela qu’une quantité non négligeable de croyants sont aussi dans une logique de conquête et qu’il ne faudra pas compter sur eux demain pour défendre certains acquis de société – notamment ‘féministes’ – auxquels nous tenons : le droit pour une femme de s’habiller comme elle le souhaite et d’être parfaitement libre, le droit à l’avortement, etc.

Nous comprenons alors que nous sommes en face d’un phénomène de masse, dans un pays de presque 70 millions d’habitants, dans un monde qui en compte 8 milliards : face à un problème de nature aussi collective, on ne peut pas égoïstement se retrancher derrière la liberté individuelle de chacun à porter ce qu’il veut.

Nous n’étions pas tous des terroristes lorsque nous avons du nous soumettre au plan vigipirate ou qu’il nous a été interdit de prendre l’avion avec une bouteille d’eau ou du shampoing, mais nous avons heureusement compris que la situation collective était assez grave pour que le dérisoire de nos petites libertés individuelles ne vienne pas entraver les tentatives de résolution du problème.

Lorsque la somme des choix individuels fait florès, et que de « simples tenues religieuses » comme l’abaya deviennent majoritaires dans un lieu, une pression s’exerce sur les récalcitrants, sur les « autres ». C’est surtout là le problème.

Ces vêtements permettent une identification visuelle et un renforcement du sentiment de communauté qui, dans le contexte actuel, n’est pas sans danger, et pourrait galvaniser encore davantage les partisans d’un islam conquérant en leur conférant le sentiment de l’impunité, de l’extension, de la prise de pouvoir, et en leur donnant plus facilement encore la possibilité de s’organiser entre eux, d’abord socialement puis, peut-être, politiquement.

La question ne se pose pas pour un effet de mode vestimentaire comme un autre : on voit partout fleurir des crops tops, et pourtant, aucune femme n’est forcée d’en porter. Mais c’est autre chose lorsqu’un vêtement est directement lié à une religion ou à la manière qu’ont de nombreux fidèles de la pratiquer.

En effet, nous rechignons trop souvent à parler de la religion en tant que telle, car nous pensons que la laïcité nous protège de tout, et notamment des assauts de la religion contre notre modèle de société ; ou parce que nous n’avons pas le courage de voir qu’un garde fou posé il y a plus de 100 ans n’empêche pas l’aujourd’hui de s’exercer, avec sa foule de problématiques inédites, et qu’il faut sans cesse réformer notre système et juger de ce qui fonctionne ou pas ; ou parce que nous voulons nous tenir – parfois par lâcheté opportune, parfois par principe et par excès de zèle – à la neutralité imposée par cette même laïcité, nous empêchant alors de débattre des spécificités des religions, de leur contenu, de leur historique, de leurs antécédents, de leurs dangers potentiels. Nous oublions donc que les religions, surtout monothéistes, doivent toujours inspirer la méfiance, car elles s’inscrivent souvent dans un système de pensée qui nie l’altérité, qu’elles promeuvent parfois des valeurs auxquelles nos sociétés dans leur construction et la plupart d’entre nous sommes fondamentalement opposés, et que l’adhésion à leur dogme induit souvent l’adhésion à des modes de pensée archaïques dont beaucoup de gens ne veulent plus à l’heure actuelle et qui représentent une menace directe pour notre mode de vie. L’Histoire récente tend à le démontrer et ne permet pas de relâcher la pression à ce sujet. Les « signes visibles » de la religion tels que l’abaya ne peuvent donc pas être traités comme de simples vêtements, même lorsqu’ils sont vus comme tels par une grande partie de ceux qui les revêtent. La laïcité, qui nous a permis il y a plus de 100 ans de mater l’influence d’une Église sur le déclin, n’est aujourd’hui pas suffisante pour nous protéger des coups de butoir d’un Islamisme en pleine croissance.

Les sondages menés ces dernières années, notamment auprès des musulmans, sont préoccupants et démontrent que les jeunes générations sont plus perméables que les précédentes aux discours fondamentalistes : une grande partie de la jeunesse place par exemple la charia avant nos lois (et quand on sait ce qu’il y a dans la charia, ce n’est guère rassurant…). La visibilité des problèmes liés à l’islamisme est croissante ces dernières années : fondamentalisme jusque dans la RATP, dans la police, l’armée, la sécurité et les services secrets, violences régulières contre le personnel dans les hôpitaux par des conjoints qui ne veulent pas que leur femme soit auscultée par un homme, violences, menaces ou assassinats contre les blasphémateurs, les apostats, les femmes qui veulent s’échapper du moule religieux, importation par l’immigration de problématiques parfois meurtrières dont nous pensons nous êtres débarrassés ici mais qui gangrènent encore des pays où la religion est reine, etc. La manière dont beaucoup de croyants, notamment musulmans, vivent aujourd’hui la religion, la place qu’ils lui donnent, et celle qu’ils accordent à ceux qui ne pensent pas comme eux, démontrent un décalage croissant et trop important avec les structures mêmes de nos sociétés. Ces différences ne se bornent plus à de simples divergences de pensée comme il y en a dans toute société : elles représentent une menace directe envers nos valeurs, nos libertés et notre droit de vivre comme nous l’entendons. Si l’on écoute le souffle de l’époque, on ne peut donc pas ne pas voir qu’il existe un grave problème.

La clé fondamentale se trouve là : il faut prendre le pouls de l’époque. L’abaya ou le vêtement religieux ne peuvent se juger dans l’absolu, ils doivent surtout être jugés dans le contexte actuel, qui est loin d’être totalement pacifique, et à la lumière des pratiques et des velléités des croyants à notre époque.

Alors, aussi contradictoire que cela puisse paraître, c’est précisément au nom de la liberté de chacun de se vêtir comme il le souhaite qu’il faut interdire à l’école ces tenues religieuses, qui s’inscrivent – parfois malgré elles – dans un combat qui ne vise pas à l’augmentation de la diversité et de la liberté dans l’espace public mais bien à sa suppression progressive.

C’est une nécessité, aussi bien pour les non-musulmans, que pour les musulmans qui souhaitent véritablement vivre avec les autres.

Il est évident que l’interdiction ne règlera pas tous les problèmes et qu’il faut se méfier de tout projet politique ne reposant que sur cette dernière. Mais elle fait partie des quelques leviers immédiats qui permettent de stopper l’hémorragie en attendant que des mesures plus complexes, qui s’inscrivent sur le long terme, fassent leur effet. On ne peut pas laisser la situation dégénérer plus longtemps.

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All of these pretty rhymes and perfect crimes (photos)



Ces photos datent d’il y a quelques mois.

New love grows on trees – Pete Doherty.
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Pensées autour de la pensée : l’art et l’idée que l’on s’en fait (ou « l’effet Edouard Louis »)

Barry Lyndon. Parce que ce film correspond bien à l’illusion dont parle cet article : j’ai aimé l’idée du film, mais j’ai été déçue quand j’ai vu ce dernier.

J’ai écouté il y a quelques mois cette artiste dont tout le monde parle, Zaho de Sagazan. Ce que j’en ai pensé n’est peut-être pas très intéressant et je n’ai pas grand chose à en dire (j’ai toujours beaucoup de choses à raconter quand j’adore quelque chose, mais généralement moins quand je n’accroche pas ; sauf si cela est prétexte à aborder un sujet plus profond, ou à analyser un phénomène artistique, sociétal qui dépasse l’individu dont je n’ai pas aimé le travail). En revanche, cela m’a amené à une autre réflexion sur l’art, en général, que j’ai jugé utile d’écrire et de partager.

D’abord, ce que j’en ai pensé : je n’ai pas réussi à rentrer dedans. C’est pas mal, mais il manque à mon sens l’élément fort qui en ferait un album qui saisit l’âme et laisse un souvenir. Musicalement, c’est déjà entendu et un peu gimmick ; cela reste plutôt efficace, dans le sens où si l’une des chansons passait en soirée, elle ne me déplairait pas et contribuerait au bien-être et à l’ambiance, je trouverais pas ça dégueu. Mais il ne m’en reste rien en dernière instance, cela manque d’originalité, d’incarnation, ce n’est pas assez habité. On sent pourtant que quelque chose est possible, qu’un bourgeon d’univers est sorti – le titre et la couverture de l’album, très réussis, en témoignent – mais la connexion entre le talent potentiel de l’artiste et l’oeuvre finalement accouchée n’est pas encore établie, à mon sens. Concernant les paroles, il y a parfois des fulgurances mais cela reste trop léger pour être notable. Il ne suffit pas à un artiste d’avoir un peu plus de sensibilité que les autres ou de s’exprimer d’une façon plus lyrique ou élégante à une époque où ça n’est plus vraiment la mode pour que le résultat soit bon, hélas. C’est vraiment dommage car, comme je l’ai dit plus tôt, la couverture de l’album est une vraie réussite et a la force des images cultes, de même que le nom de l’album, La symphonie des éclairs, extrêmement bien trouvé. Moi qui pars toujours avec l’envie d’aimer un album quand je l’écoute, j’avais donc de très bons préjugés. Le problème, c’est que je n’ai ressenti ni la force d’une symphonie, ni celle d’un éclair, à l’écoute de ces chansons.

La couverture de l’album La symphonie des éclairs
de Zaho de Sagaza

Je me suis donc demandé ce que j’avais bien pu rater : il y a peut-être quelque chose que je n’ai pas su entendre, et que d’autres ont remarqué, puisque beaucoup de gens semblent ne pas tarir d’éloges sur le travail de cette artiste. Etant ouverte et bonne pâte en matière de musique, je me suis interrogée, et j’en suis venue à une conclusion, qu’on peut partager ou non, mais qui ne me semble pas totalement débile dans l’absolu : je crois que c’est le genre de hype qui repose grandement sur le fait qu’il y ait quelques éléments forts autour de l’album (ici, la couverture et le titre de l’album, le style de la fille et l’aura qu’elle dégage, une forme de sensibilité poétique moins commune à notre époque chez une si jeune personne qui semble la placer à rebours de sa génération, etc), ce qui est assez pour créer un engouement et le sentiment d’un univers, une attente qu’on aimerait voir comblée (quitte à broder sur ce qui manque).
Le problème, c’est qu’à mon sens, ça ne suffit pas. Sauf à faire de chaque filet d’eau une source.

Le fait est que si le romantisme est moins commun à notre époque, ça n’est pas le cas de la très bonne écriture : il y a en réalité pléthore d’artistes ou rappeurs qui écrivent des textes à tomber par terre, et qui sont sous-estimés pour de multiples raisons (et je ne parle pas là de certaines horreurs ultra-autotunées qu’on entend actuellement en radio). Concernant le rap, c’est souvent parce malgré le tapage pas possible autour de cette musique ces dernières années, une emprise quasi hégémonique sur la culture musicale (on n’entend que ça désormais et plus rien d’autre… ) et une gentrification assez spectaculaire, une forme de crédibilité majeure demeure refusée aux rappeurs. 

Simplement parce que la culture qui les porte très souvent n’est pas perçue par de nombreux journalistes culturels comme légitime, noble, crédible, trahissant une forme de mépris inconscient pour ce qui est pourtant d’un niveau largement supérieur à ce qui se fait actuellement en matière d’écriture (par exemple la poésie illisible qu’on lit ces dernières années, en partie sur les réseaux sociaux, et qui est portée aux nues par certains critiques, souvent par ignorance, par idéologie ou par jalousie pour ce qui est qualitatif, alors que c’est objectivement immonde et que plus personne ne lira ça dans 50 ans). D’où une forme d’élitisme inconscient (réflexe de classe ?) de la part des journalistes d’Elle Magazine dès qu’une jeune petite blanche n’écrit pas en faisant trois fautes d’orthographe par phrase. Alors que ses textes sont en deçà de ceux de beaucoup de rappeurs, ou d’autres références comme Biolay (la Superbe porte bien son nom, par exemple) ou encore Stromae.

Un exemple de génie textuel… et un souvenir de mon époque de lycée. « On déboule comme un obèse sur une montagne russe ». Il y en a tant d’autres : Ma femme de Gael Faye, Jimmy Punchline d’Orelsan, La superbe de Benjamin Biolay…


C’est assez paradoxal parce que cette crédibilité culturelle supérieure encore refusée au rap sur un plan artistique s’oppose paradoxalement à un excès de crédibilité accordée à d’autres artistes urbains totalement surcotés, comme Aya Nakamura, dont la musique me semble assez médiocre, voire inécoutable, si l’on enlève quelques titres fédérateurs et sympas comme Djadja. Il n’y a aucun rythme, c’est juste.. du bruit

Je crois que ces cas exceptionnels de crédibilité excessive accordée à des artistes urbains comme Nakamura sont à la fois compensatoires, performatifs et politiques. Ici, on a à la fois une femme, sexuée et assumée, de banlieue, et noire, ce qui réunit trois causes différentes actuellement à la mode, flattant du même coup toutes les branches de l’inclusivité ; le féminisme, l’antiracisme, le gauchisme. Sans compter qu’elle a été beaucoup attaquée, et la défendre donne à ce titre l’impression d’être du bon côté de la barrière. Par ailleurs, difficile de ne pas aimer une femme qui est toujours parvenue à rester au dessus des critiques avec une certaine dignité indifférente et une confiance en elle un peu princière et joueuse, ce capital sympathie jouant finalement en sa faveur. Et puis, on a le sentiment de réparer un outrage longtemps fait à la culture dite urbaine, et d’une certaine façon, celui qui se trouve là au bon endroit au bon moment ramasse l’ensemble de la mise : « The winner takes it all », comme on dit.

Pour en revenir au cas de Zaho de Sagazan, il me semble que ce que beaucoup de gens aiment chez de nombreux artistes, plus que leur musique, c’est l’idée, la démarche, l’image qu’ils s’en font, quitte à fermer les yeux sur la qualité effective de ce qui est finalement proposé.

Je le comprends tout à fait, car c’est facile de tomber dans ce piège, et je reconnais que la chose m’est déjà arrivée. J’appelle cela l’« effet Edouard Louis » car c’est ce que j’ai ressenti en lisant cet auteur : je trouve que l' »idée Edouard Louis » est bien plus puissante que les livres d’Edouard Louis eux-mêmes, qui m’ont paru décevants, à l’exception de quelques passages puissants, qui sont certes très bons à citer dans les dîners, sur les réseaux sociaux, sur Babelio, ou même à soi-même. 

Quand on lit les interviews d’Edouard Louis, on découvre un homme intelligent, pertinent, passionné et passionnant dans sa vision du monde (même si je ne la partage pas totalement : elle est matérialiste et manque à mon sens de transcendance spirituelle). Il incarne et habite solidement son idée, et ses livres recèlent quelques citations fortes. On peut par ailleurs être touchés par son vécu et éprouver un certain respect pour la manière dont il utilise ce qui lui est arrivé dans son travail. S’ajoute à cela la proximité politique, pour ceux qui l’éprouvent, qui crée alors une forme de solidarité inconscience, ou de désir d’ajouter une flèche au carquois de l’idéologie que l’on défend en l’enrichissant d’une nouvelle figure littéraire d’importance. Tout autant de choses qui poussent à peut-être surcoter l’écrivain. Sans compter les promesses que nous font miroiter les critiques littéraires qui semblent nous trouver un Balzac toutes les semaines, et qui vanteront une fresque sociale puissante, un roman d’époque qui interroge le rapport entre un sujet X et un sujet Y, assez pour nous laisser rêver à une forme de Comédie humaine du XXIème siècle. 

On est en fait séduits par l’idée d’aimer les livres de l’auteur avant même de les lire (et c’est précisément ce qui m’est arrivé). La conséquence étant que même si ses livres ne sont finalement pas à la hauteur de l’idée que l’on s’en faisait, et qu’on n’y retrouve pas l’impressionnante matière intellectuelle que les interviews, les propos de l’auteur et les critiques nous faisaient espérer, on sera déjà tombés dans le piège et il sera difficile de faire le deuil, puisqu’on restera attachés à l’idée du livre, en dépit des qualités effectives de ce dernier. 

Nous vivons en effet dans une société du métatexte où bien souvent, ce que l’on raconte d’un livre semble occuper une place plus importante que le livre lui-même, qu’il s’agisse des propos et des prétentions de l’auteur, de ses défenseurs, ou de ses détracteurs, créant une forme de mythologie qui précède un travail et aveugle facilement les gens. C’est peut-être le symptome d’une société occidentale qui tourne sur elle-même, et qui, riche d’une très grande histoire artistique, musicale, littéraire, alourdie peut-être par un passé qu’il semble si difficile de concurrencer, ne sait plus comment se démarquer et gérer cette abondance. Faute de créer quelque chose de nouveau, elle s’ingénie à trouver de nouvelles choses à dire sur ce qui existe. 
A moins que cela ne soit la conséquence d’une sorte de confort moderne qui peut amener à une forme de complaisance. Non pas que la vie soit forcément facile pour tout le monde de nos jours, mais de plus en plus de gens font des études, parfois longues, il y a une forme d’extension de l’acte de penser, qui nous mène à beaucoup réfléchir, palabrer, écrire, discuter, débattre, polémiquer, et à parfois croire que cela suffit, que les histoires qu’on se raconte nous dispensent d’être à la hauteur de ces dernières
En outre, nous sommes désormais dans le monde des mass medias et beaucoup d’écrivains s’astreignent à un devoir de représentation, participent à des évènements, montrent leur identité et leur visage, parlent de leur travail dans quantité d’interviews. Bien sûr, les écrivains ont toujours eu une réputation, une image, nombre d’entre eux fréquentaient le milieu littéraire, des intrigues et des histoires s’y nouaient et ces dernières se répandaient parfois comme des traînées de poudre. Mais le phénomène semble plus fort que jamais, éclipsant le travail effectif. 

Evidemment, la réflexion s’applique à tous les arts. Nous avons évoqué la musique, puis la littérature, nous pourrions tout aussi bien évoquer le cinéma, les beaux-arts. L’idée est la même. 

Récemment, j’ai enfin vu Barry Lyndon, de Stanley Kubrick. J’ai longtemps fantasmé ce film avant de le voir : l’ascension d’un jeune homme honnête d’extraction modeste, qu’une déception amoureuse a rendu cynique, ambitieux jusqu’à l’arrivisme, aidé par son culot, son audace, et son absence de principes, et sa chute non moins spectaculaire, avec en plus la mythique Sarabande d’Haendel en fond sonore… je m’attendais à quelque chose de grandiose, de tragique, d’immense, un vol d’Icare transposé au XVIIIème siècle. Je suis cependant restée sur ma faim. C’est un très bon film, mais il ne m’a pas bouleversée, je ne l’ai pas trouvé suffisamment profond et tragique, il m’a semblé trop linéaire et prévisible, et les déceptions ou traumatismes qui sous-tendent l’évolution du personnage me paraissent trop faibles par rapport à ce que je m’imaginais, pas suffisamment puissants pour créer ce sentiment d’ironie du sort, de destinée ; on ne ressent pas assez les émotions du héros, son amour, son sentiment d’humiliation, la force des nécessités qui l’animent, le pourquoi de ce désir brûlant et vital de parvenir, ce qui ne permet qu’une empathie superficielle à son égard. On assiste à l’évolution de son sort avec une relative indifférence. Malgré ma déception, je me suis pourtant surprise à éprouver un bref attachement envers ce film, et précisément envers l’image que j’en avais constituée. Ce n’était plus le film de Kubrick que j’aimais, mais l’idée que je m’en étais faite. Ma propre construction, en somme. Cela n’a pas duré, car j’ai identifié cette illusion, et je ne m’y suis pas abandonnée. Mais il y avait une forme de mélancolie, comme quand un voeu de longue date ne se réalise pas. On peut comprendre que des gens tombent dans le piège au point de se bercer d’illusions, pour ne pas renoncer à l’idée qu’ils avaient d’une chose
Ce que j’ai appelé l’effet Edouard Louis il y a quelques paragraphes, par besoin de nommer et simplifier, j’aurais d’ailleurs tout aussi bien pu l’appeler l’« effet Barry Lyndon », tant il est vrai que cela correspondrait aussi au sujet (et il faut dire que c’est un peu plus classe). Simplement, je trouve que Barry Lyndon reste un bon film, avec une certaine gueule quand même, dont la qualité est à mon sens supérieure à celle des livres d’Edouard Louis. Mais après tout, ce n’est pas la qualité de l’oeuvre qui compte dans notre présent raisonnement, mais le décalage entre l’oeuvre et l’idée qu’on s’en fait. Alors l’effet Barry Lyndon serait peut-être également un titre pertinent. 

Dans le fond, cela est à rapprocher de cette tendance à écouter les paroles des gens plus que leurs actes. Par exemple, en politique, où celui qui sait le mieux pérorer et endormir son monde l’emporte bien souvent, au détriment d’individus plus probes et compétents, mais moins habiles par le verbe ou moins portés à faire des promesses sans lendemains. Ou en amour, avec certaines cristallisations romantiques qui s’effectuent sur quelques détails-clés qui nous touchent au coeur et se poseront dès lors comme les pilliers définitifs d’une image qu’on se refusera d’actualiser en y intégrant les actes ultérieurs ou effectifs de l’individu qui a nos faveurs. Alors, on aime une personne qui n’existe pas, ou ne nous correspond pas autant qu’on le croit, ce qui créé des obsessions ou des emprises faramineuses.

Je ne prétends pas avoir réponse à tout et peut-être que certains ont aimé les oeuvres qui m’ont laissé profondément indifférente, leur donnant par là-même une raison d’être. Mais je crois que même si je me trompe, cette réflexion s’applique, peut-être pas à ces travaux mais à d’autres, et qu’il y a là un sujet qui mérite d’être abordé et dit quelque chose du monde dans lequel nous vivons, des mirages dans lesquels nous tombons si facilement, de notre capacité à nous mentir à nous-mêmes pour préserver nos illusions ou nos sentiments. 

Car nous avons tous fait semblant, à un moment de notre vie. Semblant d’avoir lu un livre que nous n’avions pas lu, écouté un album que nous n’avions pas écouté, vu un film que nous n’avions pas vu. Semblant de nous être enthousiasmés pour une chose qui n’était finalement pas exceptionnelle, emmenés par une forme de désir d’engouement qui l’a emporté sur notre ressenti réel. Souvent, ça n’est même pas conscient, nous ne pensons pas à mal. Simplement, nous voulons être bouleversés, touchés, transformés, et une fois que l’on nous a fait miroiter la possibilité d’un voyage, nous ne voulons pas rester sur la grève, avec nos bagages et notre déception. De la même manière que nous mettons du temps à comprendre qu’une personne que l’on croyait bonne pour nous ne l’était en fait pas, et à mettre à jour son image, quitte à briser le rêve que l’on s’était créé autour de cet individu. Cette tendance est souvent le propre de l’immaturité, d’une forme d’adolescence qu’on finit par quitter un jour ou l’autre. Mais beaucoup de gens, même adultes, évolués et intelligents à première vue, continuent de s’y abandonner, c’est là le plus surprenant. Car l’attachement sentimental à l’idée que nous nous faisons d’une chose est un ciment tellement puissant qu’il surpasse bien souvent tous les démentis que la réalité lui oppose. Pour s’en défaire, il faut grandir. Et s’ancrer dans le présent, accepter d’être neuf et nu à chaque instant, sans présumer de quoi que ce soit, évitant ainsi le piège des projections. Il ne s’agit pas de cesser d’aimer l’idée que nous nous faisions d’une oeuvre, d’une personne, d’une chose. Simplement, de comprendre que cette idée nous appartient, qu’elle est en réalité la nôtre, une création de notre propre esprit, et que si ses contours concordent parfois – partiellement ou entièrement – avec ce qu’offre la réalité extérieure, cela n’est pas toujours le cas. Il ne reste alors qu’à différencier les deux. Non en tuant l’idée quand elle ne correspond pas au réel, mais au contraire en se l’appropriant pleinement : ainsi, on cessera de la projeter à notre convenance sur le monde extérieur, même quand la greffe ne prend pas. 

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