La puissance des choeurs (archive – 26 juillet 2024)

Écrit le 26 juillet 2024 et partagé en privé avec des proches – publié le 1er juin 2025 sur Facebook

Il paraît que dans l’au-delà, tout est son. C’est ce que nous apprennent grand nombre de traditions spirituelles et ésotériques, d’écoles bien différentes, du reste, où les individus qui sont passés de l’autre côté… et en sont revenus. Il y a le verbe primordial mais, plus profondément encore, avec l’ajout du rythme, et le dépassement du sens : le son. Et quel est le premier outil de l’homme pour émettre un son ? Sa propre voix.

La voix, c’est l’âme. Forcément. Car elle émane du corps, d’une forme d’enveloppe charnelle, tout en étant profondément immatérielle. C’est la seule partie de nous-mêmes et des autres que ne pouvons ni voir, ni toucher, et qui se manifeste pourtant à nous. Elle renvoie donc à l’invisible, à l’esprit, à quelque chose qui va au delà de la matière et de ce qui est immédiatement palpable. Bien sûr, elle n’est pas inaltérable – l’hygiène de vie et les choix d’un individu peuvent la modifier par exemple – et c’est en ce sens qu’elle appartient aussi à la matière. En se fiant à cette double appartenance, elle est donc sans doute un passeur entre l’ici et l’au-delà, entre la matière et l’éther. La voix exprime, émeut parfois aux larmes quand elle s’inscrit dans le rythme ou le chant : quelle partie d’un corps ou d’un visage, aussi belle soit-elle, peut prétendre produire un tel effet ?

La voix sort d’une caverne qu’est le corps mais aussi d’un au-delà qu’est l’âme. Elle vibre d’une chose à la fois présente et absente.

Les choeurs, qui sont l’union des voix, en constituent l’octave supérieur, sans doute pour cette raison. Si une voix peut bouleverser grâce au chant, alors les choeurs en décuplent les effets. Les gens ne disent pas autre chose.

Les choeurs, c’est un truc fascinant. (Cela a voir avec le sens profond de la vie, avec la mort, avec le tunnel de lumière dans lequel on est aspiré quand on disparaît). Si l’âme, c’est la voix, alors le choeur, c’est justement l’union primordiale et finale des âmes. Le premier est l’individu, le second est le grand Tout.

La voix seule s’adresse à nous, et nous procure un sentiment d’intimité profonde, de face à face. Les choeurs s’adressent à quelque chose d’abyssal en nous. Quelque chose qui a à voir avec le sens profond de la vie, avec la mort même, l’anéantissement, le tunnel de lumière dans lequel on est aspiré quand on disparaît.

D’où le bouleversement, quand nous écoutons des choeurs. Les larmes que les gens disent verser en masse en assistant à un concert des voix bulgares, et qui semblent décuplées par rapport au chant individuel. C’est, simplement, pour les humains qui écoutent, le sentiment d’être rentrés à la maison.

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Découverte musicale : Eleni Karaindrou – Ulysses’ Gaze Woman’s Theme (quand le génie est une femme)

Je ne peux pas croire que ce chef d’œuvre musical de 17 minutes qui mériterait de figurer au panthéon des musiques de film n’aie « que » 351 000 vues sur YouTube. On y retrouve les accents tragiques d’un Delerue, la tension, le minimalisme qui dit tout et une simplicité d’apparence anodine mais ô combien puissante d’un Philip Glass (la bande son de The Hours), auxquels s’ajoutent une forme de gravité profonde qui est celle de l’Histoire, son poids, son fardeau qui écrase les hommes. Et plus on pénètre dans la nuit du morceau, plus ce dernier déploie ses voilages et ses complexités ; son étonnante gaieté parfois, sa sombreur souvent. Comme ces temps de guerre où la joie existe et se fait une place au quotidien, mais où le drame n’est jamais loin.

Le plus étonnant : le génie derrière ce morceau est une femme. Eleni Karaïndrou, donc.

Il s’agit de la bande son d’un film de Theo Angelopoulos, Ulysses’s Gaze (Le regard d’Ulysse), sorti en 1995, qui évoque le périple d’un cinéaste grec à travers les Balkans dévastés de la fin du XXème siècle. En voici la description – cela me donne très envie de voir ce film :

« Un cinéaste grec exilé revient dans son pays (dans le nord de la Grèce, vers Thessalonique), à la recherche des bobines originales du premier film réalisé dans les Balkans par les frères Manákis au début du xxe siècle. Cette quête va le mener au travers de différents pays des Balkans, après la chute du communisme, de la Bulgarie à la République de Macédoine naissante, pour finir son périple à Sarajevo durant la guerre de Bosnie-Herzégovine dans une Yougoslavie en cours de désintégration. Il arrive finalement sous les balles durant le siège de Sarajevo, où il découvre les précieuses bobines conservées par un vieil homme, projectionniste de cinéma, qui tente tant bien que mal de préserver le patrimoine cinématographique de son pays en pleine explosion ».

J’écoute sans lassitude ce morceau depuis quelques semaines… il me fallait le partager.

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Lecture de poème : « Les Sirènes » d’Albert Samain (30 mars 2025)

Enregistré le 30 mars 2025 ; publié le 4 avril 2025 sur Facebook.

Les Sirènes, d’Albert Samain (issu du recueil Les jardins de l’infante, 1893), poème fatal d’une sensualité troublante et vénéneuse…

« Les Sirènes chantaient… Là-bas, vers les îlots,
Une harpe d’amour soupirait, infinie ;
Les flots voluptueux ruisselaient d’harmonie
Et des larmes montaient aux yeux des matelots.

Les Sirènes chantaient… Là-bas, vers les rochers,
Une haleine de fleurs alanguissait les voiles ;
Et le ciel reflété dans les flots pleins d’étoiles
Versait tout son azur en l’âme des nochers,

Les Sirènes chantaient… Plus tendres à présent,
Leurs voix d’amour pleuraient des larmes dans la brise,
Et c’était une extase où le coeur plein se brise,
Comme un fruit mûr qui s’ouvre au soir d’un jour pesant !

Vers les lointains, fleuris de jardins vaporeux,
Le vaisseau s’en allait, enveloppé de rêves ;
Et là-bas – visions – sur l’or pâle des grèves
Ondulaient vaguement des torses amoureux.

Diaphanes blancheurs dans la nuit émergeant,
Les Sirènes venaient, lentes, tordant leurs queues
Souples, et sous la lune, au long des vagues bleues,
Roulaient et déroulaient leurs volutes d’argent.

Les nacres de leurs chairs sous un liquide émail
Chatoyaient, ruisselant de perles cristallines,
Et leurs seins nus, cambrant leurs rondeurs opalines,
Tendaient lascivement des pointes de corail.

Leurs bras nus suppliants s’ouvraient, immaculés ;
Leurs cheveux blonds flottaient, emmêlés d’algues vertes,
Et, le col renversé, les narines ouvertes,
Elles offraient le ciel dans leurs yeux étoilés !…

Des lyres se mouraient dans l’air harmonieux ;
Suprême, une langueur s’exhalait des calices,
Et les marins pâmés sentaient, lentes délices,
Des velours de baisers se poser sur leurs yeux…

Jusqu’au bout, aux mortels condamnés par le sort,
Choeur fatal et divin, elles faisaient cortège ;
Et, doucement captif entre leurs bras de neige,
Le vaisseau descendait, radieux, dans la mort !

La nuit tiède embaumait…Là-bas, vers les îlots,
Une harpe d’amour soupirait, infinie ;
Et la mer, déroulant ses vagues d’harmonie,
Étendait son linceul bleu sur les matelots.

Les Sirènes chantaient… Mais le temps est passé
Des beaux trépas cueillis en les Syrtes sereines,
Où l’on pouvait mourir aux lèvres des Sirènes,
Et pour jamais dormir sur son rêve enlacé. »

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Lecture de poème : « Cuando tú me quieras », de Raúl Shaw Moreno (3 mars 2025)

Enregistré le 2 mars 2025, publié le 3 mars 2025 sur Facebook

Cette fois, je ne vous récite pas un poème mais le texte – espagnol – d’une chanson que j’aime par dessus tout : Cuando tu me quieras, de Raul Shaw Moreno, qu’il a écrite et composée avec Mario Barrios. Le genre de perle qui n’a pas passé les frontières de l’Argentine ou du monde hispanophone mais qui gagnerait pourtant à être plus connue, et dont la tendresse infinie, empreinte de mélancolie, m’accompagne depuis de longues années. C’est du one shot – une lecture au débotté, je ne pensais pas en faire quoi que ce soit au départ, je voulais juste répéter le texte – mais les mots se sont, je crois, ajustés assez naturellement à ma voix, à moins que ce ne soit l’inverse – il faut croire qu’il y a des textes qui nous parlent si profondément et intimement que le miracle survient très vite. En tout cas, cette courte lecture fut un plaisir. J’espère avoir rendu hommage à cette belle langue – romantique et fougueuse – qu’est l’espagnol. Et à cette chanson tant écoutée, et adorée… !

Le texte :

« Noche a noche sueño contigo
Siento tu vida en la mía
Cual sombra divina
Cual eco distante
Que apenas puedo oír

Cuando tú me quieras
Cuando te vea sonreír
Vibrarán las campanas
Y alegres mariposas
Lucirán sus colores
En un suave vaivén

Cuando tú me quieras
Cuando me digas que sí
Bajaré las estrellas
Para ofrecerte un día
Y rendirme a tus pies

Subirán por tu balcón
Las flores que en rubor
Reflejarán el brillo
El brillo de tus ojos,
Cuando tú me quieras »


La traduction (obtenue grâce à Deepl, relue et corrigée par mes soins) :

« Nuit après nuit, je rêve de vous
Je sens votre vie dans la mienne
Comme une ombre divine
Comme un écho lointain
Que je peux à peine entendre


Quand vous m’aimerez
Quand je vous verrai sourire
Les cloches vibreront
Et de joyeux papillons
Porteront leurs couleurs
Dans un doux balancement

Quand vous m’aimerez
Quand vous me direz oui
Je ferai descendre les étoiles
Pour vous offrir un jour
Et me rendre à vos pieds

Les fleurs monteront sur votre balcon
Qui en rougissant
Refléteront l’éclat
L’éclat de vos yeux,
Quand vous m’aimerez »

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Le plus bel homme du monde (poème)

Écrit et publié le 6 février 2025 sur Facebook



Tu as le visage de ceux qui meurent jeunes,
Même si tu as presque dépassé l’âge
Pour que cela arrive.
Tes traits sont la jeunesse éternelle, la bonté déchirante :
Celle d’un paradis perdu, simple, pastoral et primordial.
Le genre qui tire des larmes
Venues du fond des puits de la mémoire.
Tu es timide et insaisissable comme ces peuplades préservées
Effrayées par la corruption des hommes,
Et qu’un bruissement effarouche,
Soudainement envolées comme un essaim d’oiseaux chastes.
Ton sourire est à la fois celui de l’oie blanche
Dont un chasseur viole la pureté du pelage
Par la plaie et le sang,
Et celui de l’eldorado enfin gagné.
Ta chevelure fait des vagues,
Comme mon cœur depuis toi,
Insouciante cependant, à mon inverse,
Folle mais rangée.
Et mes lignes sont débiles comme celles
D’une étudiante enamourée et pas très dégourdie,
Mais il me faut les écrire quand même
Car elles sont à toi.
Tant pis si elles sont mauvaises.
Je ne veux plus être excellente :
Je veux juste t’aimer.
J’entends des chansons des années 60
Écrites par des gens déjà morts depuis longtemps
Quand je te vois,
Et je pleure tout le temps
Comme si j’étais une femme enceinte
Rebondissant sur un dos d’âne.
Toutes les histoires naissantes
Ont leurs ambiances à elles.
La nôtre serait faite des Beach Boys,
De tes doigts d’ange fougueux sur une vieille guitare au bois ancestral
Et de mes murmures à ton oreille précise de feuille coupée.
Le coquillage de tes lèvres est pâle, plat et plein, forcément,
Appelant au baiser infini des éléments,
À l’étreinte maternante des amoureux,
De celles qui scellent les unions de toujours
Et renouvellent le paradis du monde.
Tu es beau comme une chimère,
Et pourtant tu existes.
T’a-t-on déjà écrit des poèmes ?
Si tu me dis non, alors je te répondrai,
De ma voix naïve,
Que ça pourrait changer.
J’utilise ton prénom quand je te parle
Mais dans mon cœur, je t’appelle déjà Bébé.
Et cette promesse, fragile comme du cristal, j’ai peur de la briser.
Tout ce qui me fait peur d’habitude, avec toi me rassure.
Tes bras sont le berceau de la force, de la santé.
Et même l’infirmité
Appliquerait sur toi
Le sceau de la détermination qui n’en a pas démordu
Face à l’impossible,
Jusqu’à faire de son châtiment
La cicatrice de guerre
Du feu volé aux Dieux.
Tes épaules sont la charpente inflexible
D’une maison de bois qui a survécu
À toutes les intempéries.
Tes courbes blanches sont la fécondité paradoxale de l’homme,
Le ventre et la fesse de chair replète et de fer forgé,
Mamelles du monde et reins éternels
Sur lesquels viennent s’appuyer les rêves de l’humanité.
Je t’ai aimé tout de suite
Mais je n’ai pas encore osé te goûter.
Avec certains, la concrétisation de l’amour est prompte et rapide,
Elle se fait entre deux trains,
Tambour battant,
Et dès le premier instant.
Certains disent que cela rend ces histoires supérieures,
Que c’est le signe de l’irrépressible, de l’incontrôlable.
Je n’y crois pas une seconde.
Pour nous, tout semble lent
Car nous avons l’éternité devant nous,
Et parce que je te regarde comme on regarde
Ce que l’on n’ose pas toucher
Par peur de le voir disparaître,
Comme ces chats des rues qui ont daigné
S’approcher de nous, et même renifler notre main tendue
Avant de s’éloigner, nous décrétant finalement impropres à la consommation.
Je mettrai des mois à te dire je t’aime
Alors que je l’ai pensé dès le premier instant.
Depuis tout à l’heure pousse à tes lèvres
La promesse d’un baiser
Et je ne sais pas la cueillir –
Les miennes tremblent et murmurent malgré moi
Que je deviens folle,
Balbutiantes, hésitantes, approximatives.
Fleur déjà humide de rosée
Qui attend désormais
La salive d’un crachat,
L’averse torride qui la lavera
De tous les doigts et de tous les crimes
De ceux qui sont passés avant toi,
Je m’ouvre, à tous les vents, et à toutes les abeilles.
Tu me demandes pourquoi je reste si tard,
Mais ces jours-ci je ne dors plus
Et je pourrais très bien
Arrêter de manger
Car j’ai l’anxiété des veilles de rentrée scolaire.
Ma gorge se serre comme pour des adieux
Alors que les retrouvailles ne font que commencer,
Du moins je l’imagine.
Il ne faut jurer de rien.
Les oiseaux ne sont pas faits pour une cage
Et tu es un bien bel oiseau.
J’ai presque scrupule à te jeter mon amour,
Mon fol et vif amour,
À la figure ;
J’aurais presque le sentiment de lapider une colombe.
Je te respire jusqu’à la déchirure,
Du plus profond de mon âme
Aussi bien que de mon corps.
Je ne veux pas que tu sois une escale.
Tu as toute la chaleur d’une maison.
Tu es de ces paysages qui nous font arrêter de lutter
Et déposer enfin bagage, les larmes aux yeux.
Je suis chez moi dans ton cœur,
Ne me déloge pas s’il te plaît.
Je reconnais les murs, et l’odeur de la cuisine.
Je ne suis qu’une araignée inoffensive
Dont les yeux terrifient tout le monde
Et contre laquelle on s’empresse de brandir
La menace d’un coup de claquette,
Mais qui est la plus effrayée de tous,
D’une fragilité ignorée,
Et qui ne demande qu’à vivre et être là.
Tous mes trésors sont à tes pieds :
Tu n’as qu’à les prendre,
Et tu peux même les abîmer –
Mais je sais que ça n’est pas ton genre
N’est-ce pas ?
Ta douceur te rend beau ; tu n’es pas de ceux qui font mal.
Mais ta douceur, en réalité, fait mal.
J’ai écrit un poème
Et cette fois, je ne le publierai pas, comme je le fais d’habitude, pas tout de suite,
Comme un enfant qui ne veut pas montrer ses dessins ridicules.
Tout semble petit et dérisoire face à toi.
Tout semble gribouillage et verbiage,
Mongoleries d’homme de Tautavel.
Ces lignes sont celles d’une femme qui a perdu la tête
Et que le professeur épie en plein contrôle,
Derrière son épaule,
Lui faisant perdre tous ses moyens.
Je fais maintenant du sport à 4h du matin dans ma chambre ;
Je n’en faisais plus depuis presque 5 ans.
Et je vais même retourner chez le médecin
Que je n’aime pas et que j’évite un peu lâchement,
Pour qu’il m’aide à atteindre la fameuse
Meilleure version de moi-même.
Je veux couper toutes mes jupes,
Je veux couper tous mes pulls,
D’un ciseau adolescent.
Je veux que tu rêves
De choses innommables
En me voyant.
Et je veux que nous fassions ensemble
Des choses
Qui feraient rougir
Les plus obscènes d’entre nous.
Je veux que nos caresses fassent retentir des tremblements de terre
Jusque sur les autres planètes –
Le cœur en secousse, femelle gestante d’un rêve, essoufflée, le ventre encore bouleversé.
C’est comme si tout ne pouvait être que pur comme le lait
Avec toi.
On dit que nos générations
Ne savent plus aimer toujours,
Et moi-même j’ai perdu la foi,
Tout en continuant de la cultiver secrètement.
Athée par peur que la réalité ne me ridiculise,
Fervente dans le secret de mon cœur,
J’ai envie de tout essayer.
Je m’approche à genoux, et je te regarde en levant les yeux, agrippée au port sûr de tes hanches,
Pendue au moindre geste de ta tête
Pendant que ton cou de statue se dévisse pour regarder au loin.
Je me fous du monde.
Tous les jours
Les gens disent que le plus bel homme du monde
C’est un tel ou un tel
Alors que c’est toi.
Non mais n’importe quoi.


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Surfer girl / Je ne savais pas que le bonheur pouvait faire mal – Journal – 5 février 2025)

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Pleurs sans fin en écoutant Surfer Girl des Beach Boys. Déjà, ce groupe est sans doute l’un de ceux qui me touchent le plus au coeur. Les Beach Boys, c’est la félicité et la nostalgie d’un paradis perdu, où l’insouciance et la joie sont totales : en ce sens, ils ont atteint Dieu. Il y a là quelque chose du cortège riant qui accueille les morts dans l’au-delà, comme si tout cela n’était pas la vraie vie, seulement une sale blague : tout est pardonné, et tout cela n’était qu’un jeu. Une mélodie qui semble venir de l’autre côté, un autre côté où il n’y a plus à se battre, souffrir, ni pleurer, où tout est facile.

Et cette chanson me plonge, ce soir en tout cas, dans un abime de mélancolie.

J’ai souvent la nostalgie des années 60. Je sais bien que cette période n’était pas facile pour tout le monde – les Noirs pré-ségrégation nous en diront des nouvelles – et qu’elle n’était pas idéale non plus. Mais elle était comme une parenthèse dorée d’abondance, de joie, d’insouciance, de soleil. Elle était le temps des premières vraies libertés, indomptées, rayonnantes, mais elle était encore le berceau rassurant des trésors du passé. Avant le divorce de masse, l’ego et l’agressivité érigés en religion, on écoutait des chansons sirupeuses et romantiques, on déclarait sa flamme, on épousait son amoureux du lycée et on passait toute sa vie avec la même personne – les couples immortalisés à Woodstock, retrouvés des décennies après, toujours ensemble, filant une retraite heureuse, avec sur le visage l’expression sereine de la vie bien vécue, en sont un exemple. Ce mariage et ce bonheur simple nous comblaient. C’était la tendresse.

Ils sont encore parmi nous, pour beaucoup d’entre eux, ceux qui ont connu ce monde, les boomers. Ils ont tous les défauts du monde, comme chaque génération, mais ils ont aussi été le sel de la terre, à la fois l’aventure et la prospérité : le teint de la santé, de la jeunesse vigoureuse et de plein air, des vacances et des errances hippies à Goa, mais aussi les roseurs du mariage stable et heureux qui a tenu plus de 50 ans, a traversé les épreuves et les époques, et qui a comblé l’existence. Que va-t-il rester de ce monde une fois que les boomers seront morts ? Nous allons perdre une mémoire, celle de la joie solaire. Ce sera à nous de ranimer un flambeau que nous n’avons jamais vraiment connu autrement qu’éteint. L’insouciance a-t-elle jamais fait partie de nos vies ?

L’amour : parlons-en. Je ne sais plus qu’en penser et je me tourmente de ne pas savoir, de ne plus rien savoir. De ne pas savoir si la sagesse lucide que je pense avoir atteinte et qui est au moins la récompense du rude chemin traversé est vraiment de la sagesse, ou s’il s’agit du contrecoup de la douleur, un traumatisme imprimé sur moi sous forme de dureté, d’incapacité, de réduction de ses propres besoins jusqu’à l’ascèse en vue de la famine, d’auto-privation faute d’avoir connu autre chose.

Je suis peut-être comme ces bébés qui ont arrêté de pleurer dans leur berceau, faute d’avoir été pris dans les bras et secourus quand ils s’exprimaient. Mais dont la détresse profonde ne s’est pas éteinte. Quelque chose s’est tragiquement déconnecté en moi à un trop jeune âge. J’ai été enfant, et je n’ai pas été aimée, pas comme il fallait, ni par ma mère, ni par mon père, ni par le monde. Puis j’ai été idéaliste, romantique à mourir, le genre vierge jusqu’au mariage, le genre femme de marin, veuve jamais remariée, et la perte irréversible de ce qui n’était apparemment qu’un tas d’illusions m’a percutée. Je ne me suis pas remise de ce deuil et je le traîne comme l’ivrogne sa bouteille. Je voudrais agir au mieux et affronter. Désormais, je n’arrive toujours pas à savoir si fuir, c’est s’abandonner à l’amour, ou si c’est au contraire le refuser. J’ai longtemps cru que c’était la première option. Et si c’était la seconde ? J’aimerais être intelligente mais mon vécu m’empêche d’être neutre. Nos idées sont souvent le fruit de ce que nous sommes, hélas. Est-ce qu’aimer est une basse illusion ? Je ne sais pas si je souffre parce que ce monde n’est pas adapté à la liberté que je dis chérir, ou parce que je ne veux pas admettre que je suis moins libre que ce je dis et pense et que je ne m’autorise pas à être ce que je suis ; que la liberté n’engage pas ce que je croyais qu’elle engageait.

J’ai peur de l’amour tout comme de son absence. J’ai peur de l’amour tout en le recherchant. J’ai peur même d’être heureuse : je ne suis pas habituée. Dans le fond, tout mon être s’est construit depuis l’enfance sur l’épreuve, mais au moins, j’en ai tiré quelque chose. J’ai peur de devenir débile en n’étant plus misérable, et de ruiner la seule chose que j’aie réussi à construire, et qui ait pu donner un sens à ce que j’ai souffert, à savoir ma profondeur et ma radicalité.

J’ai peur d’avoir un avis pour deux, de ne plus être autonome, j’ai peur de la stagnation, du coup d’arrêt, de la routine, de la tiédeur, de la compromission. J’ai été seule si souvent. J’ai été seule tout le temps, même accompagnée. Je ne suis pas habituée à autre chose. Une part de moi brûle d’appartenir mais craint de tomber dans l’illusion et d’y sacrifier son intelligence.

L’ironie de la situation, c’est que je suis globalement heureuse ces derniers temps, et que je vis même dernièrement un étrange éblouissement. Je ne savais pas que le bonheur pouvait faire mal.

« So I say from me to you
I will make your dreams come true
Do you love me, do you, surfer girl ? »

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Lecture de poème : « Recueillement » de Charles Baudelaire (« Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille… ») – 29 octobre 2024

Enregistré le 29 octobre 2024

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Lecture de poème (en allemand !) : Die Lorelei, d’Heinrich Heine (28 octobre 2024)

Lecture publiée le 28 octobre 2024 sur Facebook



Cette fois, je me suis attaquée à un classique de la poésie allemande : Die Lorelei (la Lorelei) du grand Heinrich Heine, extrait de son recueil Das Buch der Lieder (Le Livre des Chants), sorti en 1827. Une tragique histoire de sirène et d’homme englouti par la mer… Je ne parle pas du tout allemand, mais loin des clichés, cette langue a toujours été pour moi celle de la passion, largement sous-estimée ; et c’est en Allemagne qu’est né le romantisme – mouvement cher à mon coeur – au XVIIIème siècle. J’espère être parvenue à rendre modestement hommage à ce superbe texte qui m’émeut beaucoup, et à restituer au mieux la beauté de cette langue…

Ci-après, le texte, et sa traduction par Pierre le Pan.

DIE LORELEI (Heinrich Heine) :

Ich weiß nicht, was soll es bedeuten,
Daß ich so traurig bin,
Ein Märchen aus uralten Zeiten,
Das kommt mir nicht aus dem Sinn.
Die Luft ist kühl und es dunkelt,
Und ruhig fließt der Rhein;
Der Gipfel des Berges funkelt,
Im Abendsonnenschein.

Die schönste Jungfrau sitzet
Dort oben wunderbar,
Ihr gold’nes Geschmeide blitzet,
Sie kämmt ihr goldenes Haar,
Sie kämmt es mit goldenem Kamme,
Und singt ein Lied dabei;
Das hat eine wundersame,
Gewalt’ge Melodei.

Den Schiffer im kleinen Schiffe,
Ergreift es mit wildem Weh;
Er schaut nicht die Felsenriffe,
Er schaut nur hinauf in die Höh’.
Ich glaube, die Wellen verschlingen
Am Ende Schiffer und Kahn,
Und das hat mit ihrem Singen,
Die Loreley getan.

*

Traduction littéraire et en français de Pierre Le Pan :

Je ne sais dire d’où me vient
La tristesse que je ressens.
Un conte des siècles anciens
Hante mon esprit et mes sens.

L’air est frais et sombre le ciel,
Le Rhin coule paisiblement
Les sommets sont couleur de miel
Aux rayons du soleil couchant.

Là-haut assise est la plus belle
Des jeunes filles, une merveille.
Sa parure d’or étincelle,
Sa chevelure qu’elle peigne

Avec un peigne d’or est pareille
Au blond peigne d’or du soleil,
Et l’étrange chant qu’elle chante
Est une mélodie puissante.

Le batelier sur son esquif
Est saisi de vives douleurs,
Il ne regarde pas le récif,
Il a les yeux vers les hauteurs.

Et la vague engloutit bientôt
Le batelier et son bateau…
C’est ce qu’a fait au soir couchant
La Lorelei avec son chant.

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Musique indienne : Ami chini go chini tomare (version de Srabani Sen – texte du grand Rabindranath Tagore)

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Esma (poème de 2022 – inspiré par la femme adriatique… et aussi fortement par Monica Bellucci…)

Photo de 2007. Monica avait alors 43 ans.


Poème écrit et publié le 9 février 2022 sur Facebook. J’ai conscience des failles de ce texte : il est un peu immature et peut-être un peu bancal pour ce qui est de la métrique (disons que je me repose ici sur l’oralité, c’est donc au lecteur de trouver le rythme), mais j’y suis attachée et tiens à le publier tel quel. Portant sur la femme adriatique plutôt balkanique, il ne me semble cependant pas absurde qu’il soit aussi grandement inspiré de Monica Bellucci. Au-delà du fait que nous partageons la mer Adriatique avec l’Italie, cette femme incarne un archétype de femme très présent chez nous également. Qu’elle ait été choisie par Emir Kusturica pour jouer une femme serbe, Nevesta, dans son film « On the Milky Road » (« Na mlečnom putu » : se prononce Na mletchnom poutou), n’est guère étonnant. J’étais en vacances au Montenegro, en bord de mer, en août-septembre 2016, lorsque la bande-annonce du film a été publiée. J’ai rameuté tout le monde autour de moi, disant à qui voulait l’entendre que Monica Bellucci était dans le nouveau Kusturica. Tout le monde s’est alors réuni autour de mon ordinateur. C’était un moment de grande fierté, de joie.

Tes paupières froissées, suavement flétries
Sont comme les ailes d’un papillon de nuit
D’un papillon maudit
Qui fuirait à l’aurore
Révélant au plus fort des yeux noirs comme la mort

Cernés d’un khôl épais au tracé égyptien 
Ton regard est comme une éruption en sommeil
Délivrant dans ses moments de réveil soudain 
Tes humeurs volcaniques, et tes passions vermeil

Sur ton grand cou d’albâtre, le temps a dessiné 
Des nervures pareilles à la feuille morte 
À contempler cette étendue immaculée 
On croirait, quand tu marches, que des anges t’escortent

Pulpeuse et outrageuse, ta belle bouche plate
S’épanouit comme un pétale aux contours tranquilles
Que le temps fane à peine. Des rides délicates
En révèlent toute la sensualité fertile

Ces lèvres des plaisirs, lancinant orifice,
Pompent leurs cigarettes, comme on suce un pénis
Et leurs commissures au dessin désabusé
Te donnent des grands airs de vieille prostituée

Sous le sein généreux, un coeur endolori,
Doux trésor couvé par une mamelle chaude.
Tes formes audacieuses, ta rondeur attendrie,
Cela va sans dire, ont mérité bien des odes 

Aux racines de ta chevelure de jais
Lisse tel un rideau d’une soie asiatique
Persiste un vestige de texture bouclée :
Ta frisure animale, de sang adriatique

Sous ta robe noire à la longueur théâtrale
Tu caches tes secrets, ta toison prédatrice
Tu ne dors pas la nuit, déambulant fatale
Seule dans ton refuge, fardée comme une actrice

Arpentant la cuisine de tes jambes lourdes
Colonnes triomphales de chair lymphatique
Aux veinules bleutées, aux cuisses olympiques 
Piédestal voluptueux d’une reine statique

Tu te meus comme un chat au mystère insoluble 
Dont le pelage sombre se fond dans la nuit
Pour tuer tes migraines, lors de tes insomnies
Tu prends quelques cachets, tu t’adonnes à l’ennui

Dans ce foyer tiédi qui te sert de royaume 
Tu veilles jusqu’à l’aube, sondes les pleines lunes
Bats les cartes, lis le marc dans les soirs de fortune
Tu connais tous les sorts pour envoûter les hommes 

Tu ne sens pas la vieille, non tu sens le parfum
Comme ces veuves noires et toujours fertiles
Dont la silhouette aguicheuse au petit matin
Est vue quittant la chambre d’un amant fébrile 

Tu ne sens pas la vieille, tes rêves sont carmin 
Ta chevelure recèle un musc insoumis 
Dans son épaisseur fauve où viennent jouer tes mains
Il se dit que sommeille la sève de vie 

Elle n’a plus sa couleur virginale et première 
Mais le noir excessif et l’odeur capiteuse 
De ce henné puissant dont usent les rombières
Et qui dieu sait pourquoi, les rend si vénéneuses 

T’es plus brune que brune, t’es plus femme que femme
T’es plus belle que tout, dans ton grand crépuscule 
Où les couleurs s’adonnent à un combat de flammes, 
Eternelle sculpture ornée par la ridule

Depuis leurs muscles neufs, les minets te fantasment 
Rêvant d’être initiés sous ta cuisse glorieuse
Rêvant d’être écrasés sous ta gorge somptueuse 
Et devenir un jour des hommes sous tes spasmes 

Les filles te regardent en exemple ou rivale 
Maîtresse à imiter, déesse matriarcale
Femme primordiale qui traverse les ans
Et qu’on serait à deux doigts d’appeler Maman

Une rose qui s’ouvre, toute jeune et fragile
A la grâce émouvante des commencements
Mais le charme ordinaire et la beauté facile
De tout ce qui éclot très prévisiblement 

Mais une rose adulte c’est tout un spectacle 
Envoûtant, obsédant, fascinant de plus belle 
Sa beauté est puissante car elle est un miracle, 
Nuit noire où résiste une lumière essentielle 

Une poire est une poire, mais il lui faut pourtant 
Du temps pour délivrer ses meilleures saveurs
Une poire trop dure est un supplice lent
Une poire tendre, un délice supérieur 

Comme une poire ancienne qui a bien mûri
Plus longue est l’attente, plus juteux est le jus.
Pour celles qui ont su relever le défi 
Posé par le temps, la couronne est absolue.

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