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Pleurs sans fin en écoutant Surfer Girl des Beach Boys. Déjà, ce groupe est sans doute l’un de ceux qui me touchent le plus au coeur. Les Beach Boys, c’est la félicité et la nostalgie d’un paradis perdu, où l’insouciance et la joie sont totales : en ce sens, ils ont atteint Dieu. Il y a là quelque chose du cortège riant qui accueille les morts dans l’au-delà, comme si tout cela n’était pas la vraie vie, seulement une sale blague : tout est pardonné, et tout cela n’était qu’un jeu. Une mélodie qui semble venir de l’autre côté, un autre côté où il n’y a plus à se battre, souffrir, ni pleurer, où tout est facile.
Et cette chanson me plonge, ce soir en tout cas, dans un abime de mélancolie.
J’ai souvent la nostalgie des années 60. Je sais bien que cette période n’était pas facile pour tout le monde – les Noirs pré-ségrégation nous en diront des nouvelles – et qu’elle n’était pas idéale non plus. Mais elle était comme une parenthèse dorée d’abondance, de joie, d’insouciance, de soleil. Elle était le temps des premières vraies libertés, indomptées, rayonnantes, mais elle était encore le berceau rassurant des trésors du passé. Avant le divorce de masse, l’ego et l’agressivité érigés en religion, on écoutait des chansons sirupeuses et romantiques, on déclarait sa flamme, on épousait son amoureux du lycée et on passait toute sa vie avec la même personne – les couples immortalisés à Woodstock, retrouvés des décennies après, toujours ensemble, filant une retraite heureuse, avec sur le visage l’expression sereine de la vie bien vécue, en sont un exemple. Ce mariage et ce bonheur simple nous comblaient. C’était la tendresse.
Ils sont encore parmi nous, pour beaucoup d’entre eux, ceux qui ont connu ce monde, les boomers. Ils ont tous les défauts du monde, comme chaque génération, mais ils ont aussi été le sel de la terre, à la fois l’aventure et la prospérité : le teint de la santé, de la jeunesse vigoureuse et de plein air, des vacances et des errances hippies à Goa, mais aussi les roseurs du mariage stable et heureux qui a tenu plus de 50 ans, a traversé les épreuves et les époques, et qui a comblé l’existence. Que va-t-il rester de ce monde une fois que les boomers seront morts ? Nous allons perdre une mémoire, celle de la joie solaire. Ce sera à nous de ranimer un flambeau que nous n’avons jamais vraiment connu autrement qu’éteint. L’insouciance a-t-elle jamais fait partie de nos vies ?
L’amour : parlons-en. Je ne sais plus qu’en penser et je me tourmente de ne pas savoir, de ne plus rien savoir. De ne pas savoir si la sagesse lucide que je pense avoir atteinte et qui est au moins la récompense du rude chemin traversé est vraiment de la sagesse, ou s’il s’agit du contrecoup de la douleur, un traumatisme imprimé sur moi sous forme de dureté, d’incapacité, de réduction de ses propres besoins jusqu’à l’ascèse en vue de la famine, d’auto-privation faute d’avoir connu autre chose.
Je suis peut-être comme ces bébés qui ont arrêté de pleurer dans leur berceau, faute d’avoir été pris dans les bras et secourus quand ils s’exprimaient. Mais dont la détresse profonde ne s’est pas éteinte. Quelque chose s’est tragiquement déconnecté en moi à un trop jeune âge. J’ai été enfant, et je n’ai pas été aimée, pas comme il fallait, ni par ma mère, ni par mon père, ni par le monde. Puis j’ai été idéaliste, romantique à mourir, le genre vierge jusqu’au mariage, le genre femme de marin, veuve jamais remariée, et la perte irréversible de ce qui n’était apparemment qu’un tas d’illusions m’a percutée. Je ne me suis pas remise de ce deuil et je le traîne comme l’ivrogne sa bouteille. Je voudrais agir au mieux et affronter. Désormais, je n’arrive toujours pas à savoir si fuir, c’est s’abandonner à l’amour, ou si c’est au contraire le refuser. J’ai longtemps cru que c’était la première option. Et si c’était la seconde ? J’aimerais être intelligente mais mon vécu m’empêche d’être neutre. Nos idées sont souvent le fruit de ce que nous sommes, hélas. Est-ce qu’aimer est une basse illusion ? Je ne sais pas si je souffre parce que ce monde n’est pas adapté à la liberté que je dis chérir, ou parce que je ne veux pas admettre que je suis moins libre que ce je dis et pense et que je ne m’autorise pas à être ce que je suis ; que la liberté n’engage pas ce que je croyais qu’elle engageait.
J’ai peur de l’amour tout comme de son absence. J’ai peur de l’amour tout en le recherchant. J’ai peur même d’être heureuse : je ne suis pas habituée. Dans le fond, tout mon être s’est construit depuis l’enfance sur l’épreuve, mais au moins, j’en ai tiré quelque chose. J’ai peur de devenir débile en n’étant plus misérable, et de ruiner la seule chose que j’aie réussi à construire, et qui ait pu donner un sens à ce que j’ai souffert, à savoir ma profondeur et ma radicalité.
J’ai peur d’avoir un avis pour deux, de ne plus être autonome, j’ai peur de la stagnation, du coup d’arrêt, de la routine, de la tiédeur, de la compromission. J’ai été seule si souvent. J’ai été seule tout le temps, même accompagnée. Je ne suis pas habituée à autre chose. Une part de moi brûle d’appartenir mais craint de tomber dans l’illusion et d’y sacrifier son intelligence.
L’ironie de la situation, c’est que je suis globalement heureuse ces derniers temps, et que je vis même dernièrement un étrange éblouissement. Je ne savais pas que le bonheur pouvait faire mal.
« So I say from me to you
I will make your dreams come true
Do you love me, do you, surfer girl ? »