Hedy Lamarr : le magnétisme et l’océan

De toutes les superbes photos d’Hedy Lamarr, celle-ci est sans doute ma préférée.

Le style des années 20, 30, 40 n’a jamais été ma tasse de thé. Les sourcils très épilés, le rouge à lèvres à l’effet ‘bouche pincée’, la forme de puritanisme prude qui se dégage des femmes de cette époque, l’artifice permanent qui semble défigurer la beauté et la faire toujours pousser à rebours de son orientation naturelle, son aspect verni, ultra-civilisationnel, comme s’il s’était agi de renier toute nature, à la manière de la fleur en plastique qu’on pense parfaite car débarrassée des aspérités et des variables imprévisibles de la fleur naturelle, mais qui se révèle n’avoir aucun parfum, qui n’a pas le charme et la texture du vrai, le frissonnement vibratile du pétale et de la rosée ; comme si on enlevait à une femme toutes ses dents, jolies et saines, pour lui greffer une denture parfaite mais qui n’a plus rien d’humain, qui n’accuse plus les petites déviations naturelles, les nuances de taille, qui donnent du charme au sourire ; voyez la Casta à la beauté vivante et à la joie dévorante, qu’elle doit aussi à cette dentition excessive qui semble comme vouloir s’échapper de l’écrin généreux de ses lèvres pulpeuses, voyez les dents longues d’une BB qui donne à son grand sourire ce charme enfantin, hédoniste et désordonné, et qui semble faire rebondir ses lèvres dans une moue féconde et candide. Et puis, les cheveux, surtout les cheveux. Les femmes de cette époque avaient souvent les cheveux courts, et plus souvent encore, ils étaient très coiffés, entortillés, gominés. Ce sont – surtout avec le reste de l’accoutrement en vigueur – des chevelures de femmes qu’on ne touche pas, qui ne font pas l’amour, qui respectent la permission de minuit et n’ont jamais fait le mur, qui semblent faites pour attendre leur fiancé sur un canapé dans une posture respectable, les mains jointes, et dont le contact avec le mâle semble fait de petites bicheries chastes. Je me rends compte que beaucoup de choses tiennent à la chevelure, siège de l’animalité. Et si l’ordonné d’une coiffe peuvent parfois donner des idées perverses – voyez la Deneuve de Belle de Jour -, appelant au décoiffage, ça ne marche que quand le reste de l’aura semble capable de soutenir cette possibilité. Il m’arrive souvent d’avoir, en regardant certains anciennes photos des femmes de l’époque, un sentiment de gâchis. Comme si toute cette beauté avait existé pour rien. Qu’elle n’avait pas vraiment existé puisqu’elle semblait avoir été contrariée dans son soleil par l’ombre des fanfreluches qui l’ont empêchée de se révéler vraiment. Pour moi, d’ailleurs, au XXème siècle, au moins dans le cinéma, la vie commence avec Brigitte Bardot. Parce qu’elle a contribué à repopulariser le naturel. Un naturel certes travaillé, maquillé, mais avec une forme d’authenticité et de mouvement nécessaires à mon sens à l’érotisme. Et puis, la chevelure. Brigitte a été la femme des cheveux libres, et c’est d’ailleurs la pièce maîtresse de sa beauté, le trésor qui la différenciait de beaucoup d’autres actrices de l’époque, qu’elle a fait tomber en désuétude pour cette raison.

Cette époque, je peux le dire, n’est pas celle qui me séduit le plus pour ce qui est de la beauté. En revanche, comme pour tout, il est de rares exceptions. La plus notable, sans doute : Hedy Lamarr.

D’abord, elle ne suivait pas aveuglément le style de son époque : sans doute, ses sourcils suivaient une courbe qui restait naturelle, elle mettait son rouge à lèvres normalement et assumait la plupart du temps le pulpeux de sa bouche, qui évoquait à la fois le fruit et la colombe aux ailes déployées, ne sacrifiant pas à l’effet « lèvres pincées » alors en vogue. Sa beauté en est d’autant plus intemporelle qu’elle a échappé à ces pièges qui cimentent dans la pesanteur du temps ceux qui y tombent.

Ensuite, on peut dire qu’elle faisait justement partie des quelques femmes auxquelles le style de son époque allait véritablement. Chaque époque à ses modes dominantes, et chaque mode au sens propre va toujours à une minorité de femmes, celles auxquelles cette énergie correspond. De son époque, elle avait les traits et l’intensité capiteuse, le charme de la rose noire et sanguine. Le regard que faisait l’épilation excessive des sourcils alors en vogue concordait par exemple avec le tombé mélancolique et grave de ses yeux.

Bien sûr, il y avait ce visage exceptionnel, cette peau de neige, froide, à la blancheur déchirante, sur laquelle s’inscrivait comme une offense, comme une flaque de sang qui ne cesse de s’étendre, de grandes lèvres écarlates, à la fois de sensualité et d’éther, dont la volupté jamais lourde semblait signer une forme d’au-delà ; deux yeux clairs et pourtant troubles, ensorcelants comme un marécage, propres aussi bien à déchiffrer l’éternel mystère de l’existence qu’à le créer, recouvrant d’une chape de brume épaisse tout ce sur quoi ils se posent ; tout cela, encadré par une couronne de jais, la bruneur fatale qu’on prête au danger autant qu’à l’innocence.

Le corps ne semble même plus avoir d’importance en présence d’un tel visage. On ne s’intéresse pas à la taille de ses nichons. On ne voit plus que la magie.

Comme chez toutes les grandes beautés, les imperfections donnent du charme ; la rétraction antipathique et à peine palpable des traits, le nez piquant, la préciosité froide proche d’être agaçante, les yeux et les lèvres que la pesanteur des jours tire vers le sol, dans une apocope vénéneuse et crépusculaire, loin de diminuer la beauté, l’augmentent, créant l’intensité, l’amplitude et la nostalgie désabusée, l’imperceptible mouvement de la vague qui transgresse à peine l’équilibre de l’eau, dans les moments de calme, assez pour suggérer toutefois le potentiel de l’orage et la menace de l’imprévisible, ouvrant la voie au chant des sirènes. Les intonations troubles de la beauté contiennent la pureté d’un visage qui aurait pu autrement se répandre dans un fade excès de vertu. Comme chez toutes les grandes beautés, les meilleures années lui sont arrivées après la trentaine, quand les yeux et la bouche semblent s’être ouverts de tout leur pétale, explosion féconde du fruit après sa simple éclosion, quand la joliesse un peu insipide de ses débuts s’est intensifiée jusqu’à l’ensorcellement, et que le filet d’eau cristalline s’est élargi jusqu’à devenir un bassin profond ; une impénétrable abysse où grouillent les créatures marines et les marins tombés à l’eau. Une femme.

Pour moi, Hedy Lamarr est l’une des plus grandes incarnations de ce qu’on appelle le magnétisme, sexuel et en général. On parle de mille choses. De perfection, de joliesse, de beauté. On parle trop peu de magnétisme, alors qu’il s’agit de la chose la plus déterminante qui soit, qui nous relie à cet aboutissement qu’est l’union finale des corps. Le magnétisme. Cette qualité s’apparente au génie de la beauté, à l’intelligence puissante qui la dirige et en fait, plus qu’un obus, l’arme nucléaire et fatale toute entière : elle est ce qui distingue les quelques femmes ayant une âme aboutie, unique, forte et essentielle, de toutes les nombreuses créatures à la belle plastique. Cette vertu, déjà rare, en réalité – ce qui décuple son pouvoir -, dispersée comme une poignée de noisettes versée dans un siècle, les vedettes actuelles semblent l’avoir perdue, encore davantage qu’autrefois. La faute à une idéologie de l’optimisation qui s’immisce jusque dans les physiques, d’une manière de plus en plus précoce, et à un niveau de plus en plus terrible, sacrifiant tout ce qu’il existe de poésie chez une femme. Quand magnétisme il y a de nos jours, il est souvent grotesque et caricaturé, issu de la pose : les filles connaissent dès le plus jeune âge désormais les règles de la beauté, de l’attraction, elles les connaissent trop bien et se laissent étouffer par elles. Elles savent tout du nombre d’or, ont lu les études scientifiques partagées par tous les gourous de Twitter, elles ont intégré tout le savoir des tutoriels et des dissertations expertes sur YouTube, elles ont dévoré sur Tiktok les vidéos sur toutes les déclinaisons possibles de la beauté et de l’artifice ; comment maquiller son oeil et incliner sa tête pour produire un effet prédatorial ou innocent (« prey eyes » ou « hunter eyes »), la différence prétendue entre ce qui plaît aux hommes et ce qui plaît aux femmes en général, et comment ne pas tomber dans le piège de la seconde option, les règles censées présider au désir du sexe opposé et les attitudes à adopter pour plaire et garder les faveurs d’un garçon – feindre l’indifférence, ne pas répondre aux messages trop vite, et autres sornettes -, et puis tant d’autres choses auxquelles elles ont le temps de réfléchir. On voit désormais fleurir des adolescentes déjà « high maintenance » qui connaissent tout des poses en vigueur et de l’entretien d’une coquille, qui font même de la chirurgie esthétique avant leur majorité. La beauté n’a finalement jamais été aussi perfectionnée : elle n’a jamais autant manqué de charme. Le suivisme, qui a toujours été majoritaire, s’est trouvé augmenté par les circonstances et les moyens de l’époque : plus qu’une beauté d’autrefois, une belle fille d’aujourd’hui a d’autant plus de chances de se ruiner en cherchant à devenir tout ce qui n’est pas à elle, tant la chose est présente et facile, tant elle semble sous-tendue par une compétition de plus en plus forte qui n’est plus seulement une affaire de playmates affamées de réussite mais aussi de femmes ordinaires, qui singent parfois jusqu’à la caricature et l’excès ce qu’elles pensent être la beauté, terrifiées à l’idée de ne pas être assez. On veut ‘corriger’ l’arc d’un sourcil : on en neutralise le tressaillement, l’émotion de l’amour et l’effroi du sexe qui s’y expriment. La beauté est fragile, comme les ailes d’un papillon. Il faut la laisser venir sur la courbe de sa main, selon son propre mouvement, et ne surtout pas essayer de la retenir entre ses doigts.

Hedy Lamarr avait une beauté vibratoire. Quand la conscience qu’un être a de sa propre divinité éclot et donne ce fruit des meilleurs jours qu’est la plénitude, fleuve tranquille sur lequel peut enfin voguer le beau sans être contrarié par le geste de la haine de soi et donc du contrôle. Quand la plastique et la matière obéissent à l’esprit et non le contraire. Tout le monde sait du reste que cette femme, devenue un sex symbol après s’être baignée nue dans un film sulfureux pour l’époque, et nommée par beaucoup « la plus belle femme du monde », fut aussi une inventrice de génie, qui peut se targuer d’avoir changé le monde de manière tangible. Ce n’est pas un hasard. C’est une beauté qui transmet des ondes, comme les mystiques et les chats ; une beauté qui rappelle le grain et le vibrato des anciennes radios, quand une voix exceptionnellement émouvante s’en échappe dans un tremblement, un bruissement frit, semblant traverser les siècles et les mondes. C’est une beauté qui s’échappe du carcan des frontières et des époques pour briller dans un ailleurs et un toujours qui caressent les deux grandes obsessions humaines que sont l’infini et l’éternité. Il n’est pas étonnant qu’Hedy Lamarr ait contribué à inventer la wifi : nous sommes là dans le domaine des fréquences. Une chose liée à ce qu’on nomme l’invisible, l’au-delà. Car sa beauté n’était pas que physique : elle était remplie, comme l’amphore pleine de son eau ; on sentait qu’il y avait quelque chose de plus profond derrière. Les vraies beautés sont profondes, poétiques, elles rendent meilleurs ceux qui les contemplent. Elles ne sont jamais que ça. Leurs atouts se déploient toujours comme les prémices de quelque chose d’autre de plus grand encore, à l’image du premier battement d’ailes d’un oiseau qui annonce son envol. C’est pour cette raison qu’elles n’avilissent jamais et portent toujours dans leur sein une vertu suprême : l’espoir. Elles sont un superbe et grand balcon qui donne cependant sur l’infini, sur l’univers, sur le ciel et tout ce qui vient après lui. Sur l’océan.

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Alain Delon : vivre et mourir comme un loup

On parle beaucoup d’Alain Delon, ces derniers temps. Bien sûr, il y a quelque chose de tragique dans la vue de cette fratrie qui se déchire alors que son père est au crépuscule de sa vie. Mais je trouve tout aussi tragiques les réactions de l’opinion publique, qui confie sa lassitude face à ce « déballage » ou préjuge des intentions des enfants (que personne ne peut prétendre connaître avec certitude), les mettant tous dans le même sac, ou leur reprochant leur manque de dignité, comme s’il n’existait pas des combats qui mériteraient d’être menés, comme si se taire et supporter était toujours la seule façon d’être digne, y compris quand cela implique de fouler des valeurs qui nous sont importantes, à savoir par exemple les dernières volontés d’un père, autour desquelles cette fratrie se trouve apparemment en désaccord. Les plaignants ont toujours tort : ils font toujours trop de bruit. Un peu comme l’enfant battu à qui des voisins reprocheraient de déranger la quiétude d’un repas par ses hurlements. Je connais d’autant mieux ces réactions de sainte-nitouche que j’en ai déjà été intimement victime, elles sont si fréquentes, déshabillent la malveillance de tous ceux qui s’y adonnent, j’en ai une sainte horreur : cet appel permanent à la dignité et au silence dès lors qu’une personne porte une affaire devant la justice, ou devant les autres, sous prétexte qu’on a mieux à faire que de s’intéresser à ces histoires. Mais qui a demandé au public de s’y intéresser, de hisser en haut de l’affiche cette querelle familiale ? Il lui suffirait de passer au dessus, d’en faire une actualité comme une autre, pour qu’elle le soit. Dans le cas présent, la presse ne fait que suivre les engouements du peuple, elle ne les invente pas. En réalité, c’est peut-être parce que l’opinion publique pressent sa propre curiosité, qu’elle n’assume pas et trouve malsaine, qu’elle fait à ceux qui l’assouvissent le reproche de l’alimenter, ici, en l’occurence aux enfants de Delon qui se disputent maintenant autour de leur paternel. Ces mêmes enfants, eux, ne font que vivre leur vie et aller devant la justice pour ce qu’ils croient apparemment être légitime : ce n’est pas de leur faute si leur père est ce qu’il est, une forme de Dieu vivant, et que toute la presse et tout le pays relaient chaque évolution de l’affaire comme le fait du siècle.

Ce que je trouve incroyable, aussi, c’est cette tendance à accuser les enfants de se déchirer autour de leur père, sans savoir quoi que ce soit des raisons véritables, et comme si le père lui-même n’avait pas préparé un terrain favorable à ce qui est en train de se produire. Mais les français sont prêts à tout pour protéger leur mythe, leur samouraï. On voit une autre icône de la même époque, Brigitte Bardot, sortir maintenant du bois avec une prise de position un peu facile, pour dire qu’il est « lamentable de médiocrité » de « salir l’image d’Alain, icône sublime qui représente la France avec panache ». Bien sûr, même si elle ne nomme personne, on se doute qu’elle vise aussi un peu les enfants de Delon, puisque ce sont eux qui ont actionné la manivelle du grand déballement actuel. Eux seuls sont donc lamentables, coupables de salir leur père, sans distinction aucune, qu’importe que certains d’entre eux soient peut-être victimes, ou agissent peut-être de manière légitime – l’avenir le dira. La même Bardot qui a plus ou moins abandonné son propre fils et qui n’a pas hésité à faire à son sujet des révélations douloureuses pour ce dernier, disant qu’elle aurait préféré accoucher d’un chien, la même qui a parfois cyniquement utilisé les paparazzis à son avantage en livrant à leur appétit voyeur ses propres compagnons (en faisant en sorte qu’un photographe soit là au moment où son mari, qu’elle cocufiait allègrement, se battait avec son amant, par exemple), la même qui a montré ses fesses à tout le monde (chose que je ne critique pas du tout, au demeurant, bien au contraire), bref, cette femme qui a été la fière incarnation de l’impudeur se trouve à faire la leçon à des gens qu’elle juge impudiques… ! Mesurons l’ironie de la situation. La même qui a construit sa vie autour de la plus franche vérité, quitte à tomber dans l’égoïsme, quitte à blesser son propre fils, refuse aux enfants de Delon le droit de venir dire la leur. La même qui a souvent été victime des préjugés autour de sa liberté, en accable aujourd’hui les autres.
L’orgueil de ces légendes est sans fin. Leur naufrage aussi. Mais les vieux et les mythes ont toujours raison, et ils ont tous les droits, dans un ciel qui ne compte plus beaucoup d’étoiles.

On critique les enfants de Delon, pour ne pas le critiquer lui, peut-être, pilier d’un rayonnement français un peu terni ces dernières années.

Pourtant, dans l’affaire Delon, il y a là ce qui me semble être une prévisible fatalité : Delon quitte sa vie comme il l’a vécue. Les circonstances qui encadrent son départ – violentes, impitoyables, viscérales, semblables à une lutte à mort entre des fauves – sont à l’image de ce qu’il a été et de ce qu’il a incarné : un loup. Précisément, un loup tel que le décrit le proverbe qui établit que « l’homme est un loup pour l’homme ».

Dans les Balkans, en yougoslave, nous avons un mot, « lopov« , qui ressemble à « loup » en français, mais qui veut en réalité dire « voleur » (« loup » se disant en fait « vuk », prononcé « vouk »). Cette proximité est intéressante. Delon a en effet quelque chose du loup-voleur. Le loup mythologique a souvent deux significations, celle de la fidélité, du serment, du courage, et celle de l’agressivité, de la violence, de la ruse. Delon se trouve à la parfaite intersection de ces deux figures. C’est d’ailleurs là toute la complexité, toute la force du personnage.

Alain Delon est en effet l’incarnation fascinante de l’homme sauvage, instinctif, indomptable, magnétique, mais aussi égoïste et lâche. Elégant mais perfide, prêt à asséner le coup de grâce à l’adversaire, avec une habileté féline et létale.

Invité chez Bernard Pivot et soumis au questionnaire de Proust, Alain Delon, la soixantaine bien sonnée, sourcils froncés et punitifs, regard fort, stature, costume et montre de daron revenu de la pègre, puissance de l’expérience, répond que son mot préféré, c’est celui d' »honneur ». Fidèle à son mythe, il ajoute que son bruit préféré, c’est celui du chant des loups dans la forêt, la nuit. D’ici, on sent l’eau de cologne, la virilité.

Delon est l’honneur, oui, mais souvent l’honneur égoïste et de mauvaise foi.

Sans doute par jalousie anticipatrice, il a détruit ses propres fils, et ce alors qu’il se savait déjà être un mythe indéboulonnable (mais les monarques ont le triomphe lucide et inquiet : ils savent ce qu’ils ont souvent fait pour obtenir leur couronne, et combien de gens la convoitent aussi). Il a agi ainsi alors que les pauvres avaient déjà à grandir dans son ombre, et dieu sait que la chose est violente pour un jeune garçon dont le sang bout de faire ses preuves et d’être pionnier de son propre chemin. On peut s’interroger sur le fait que ses préférences soient toujours allées pour Anouchka, la seule fille de la fratrie, érigée en déesse vivante par son paternel. Alain Delon a aussi catégoriquement refusé toute sa vie de reconnaître le pauvre Ari Boulogne, son fils qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eau, et ce alors que sa propre mère s’en est occupée, le considérant bien comme son petit-fils. Un geste incompréhensible, ridicule de mauvaise foi, et dont il était visiblement le seul à ne pas réaliser la médiocrité : tout le monde savait la vérité, tout le monde trouvait que ce déni avait des airs de mascarade, même la page Wikipedia liste les enfants d’Ari Boulogne comme étant les petits-enfants de Delon, mais ce dernier s’est entêté dans son refus. Peut-être Ari Boulogne ressemblait-il trop à son père, plus jeune ? Il l’aurait alors enterré comme on enterre l’avenir qui nous menace. Peut-être a-t-il payé les principes et l' »honneur » d’un homme qui ne voulait pas d’un enfant hors mariage ? Il a préféré laisser ce pauvre enfant se détruire avec les seringues de sa mère junkie, lui refusant l’égalité de faire partie de la fratrie au même titre que les autres, le privant de la paix de ses origines, en pleine conscience des conséquences que cela aurait sur lui ; il a préféré le jeter dans un placard alors qu’il n’aurait eu qu’à bouger un petit doigt pour qu’il en soit totalement autrement. Et il ne l’a pas fait. La vie de cet enfant devenu adulte a été vraisemblablement tragique, sa mort précoce et sordide. Le seul à avoir eu de l’honneur, justement, a été Anthony Delon, son fils aîné, qui a rendu hommage au défunt et lui a donné la reconnaissance pour laquelle il s’était tant battu, et qui a d’ailleurs lui-même reconnu un enfant qu’il avait eu hors mariage. Nul n’est parfait, mais il y a des erreurs qui révèlent un individu, surtout quand elles durent dans le temps, sans jamais se rattraper ou se corriger. De quel honneur peut se targuer un homme qui s’est comporté comme Delon l’a fait ? Il y a des hommes qui élèvent des gosses qui ne sont pas les leurs, qui passent outre de graves perfidies féminines (car évidemment, les femmes comme les hommes peuvent être d’incroyables ordures), pour ne surtout pas qu’un enfant en pâtisse. Ces hommes-là ont des principes : ils refusent qu’un enfant paie pour les histoires des adultes, ils protègent ce qui est faible. C’est cela, avoir de l’honneur.

Delon a abandonné Romy Schneider. Bon, vous me direz, on n’est pas coupable de ses amours et de ses désamours. Mais l’abandonner avec juste une lettre et des fleurs, avec la fameuse disquette du « je vais chercher des cigarettes », pour ne jamais revenir… notre manière de quitter les gens que nous n’aimons plus dit quelque chose de nous. Mille fois, on soulignera qu’ils avaient gardé de bonnes relations, que lorsque Romy Schneider était au creux de la vague, c’est lui qui l’a imposée dans « La piscine », culmination cinématographique et culturelle des années 60, lui permettant ainsi de relancer sa carrière. Ce qu’on dit un peu moins, c’est qu’il voulait au départ tourner avec sa grande amie BB, et que c’est suite au refus de cette dernière qu’il s’est rabattu sur Romy Schneider, dont la présence magnétique et le regard bleu semblent pourtant irremplaçables dans ce film culte. Peut-être avait-il quelque chose à se faire pardonner à la pauvre Romy, qui est allée de malheur en malheur après leur rupture. Après cette dette payée, il pourra se présenter en sauveur. Sans doute cela lui aura-t-il permis en route de lisser son image.
Delon n’a jamais voulu épouser la compagne de longue date qui lui a pourtant donné deux enfants, au prétexte qu’il avait déjà été marié, et qu’il voulait rester l’homme d’une seule femme, et respecter sa promesse de ne se marier qu’une fois. C’est un homme de serment, c’est vrai : en revanche, on a connu plus élégant. Il en a jarté une autre, Mireille Darc, car il voulait d’autres enfants et qu’atteinte d’une malformation cardiaque, elle ne pouvait lui en donner. Mais bon, c’est vrai, comme avec Romy Schneider, il est resté « très ami » avec elle… Il a été franc, au moins, et sa décision lui appartient. Nous voyons cependant que l’être ne brille pas par son sens du sacrifice. Comme les loups, il est impitoyable.

Ne parlons pas de son apparente proximité avec des milieux peu recommandables, et violents : je ne m’y pencherai pas, je ne connais pas assez le sujet.

Honneur. Ce mot me revient de manière un peu lancinante, je le fais tourner autour de mon doigt, quelque peu amusée, comme avec un jouet du Kinder. Le Monsieur est Corse. Moi, je viens des Balkans et je connais bien cette mentalité sudiste, il n’y a que ça chez nous, des hommes qui ont de l’honneur. Ils sont bruns, beaux et grands, ils ont un regard pénétrant, ils prennent cet air coléreux en fronçant les sourcils, en disant qu’ils ont des valeurs et de l’honneur. Ils se cachent derrière l’honneur de la rue pour ne pas parler de tout ce que ça cache de corruption, d’injustice, de violence arbitraire, de vies brisées, de promesses non tenues aussi. Ils se tapent dessus pour un regard de travers, grand bien leur fasse. Ils déversent souvent leur honneur sur du dérisoire, tandis qu’ils en manquent cruellement pour les plus grandes causes. L’honneur, c’est de ne pas écraser et manger ses propres enfants, l’honneur c’est de ne pas laisser un de ses rejetons vivre comme un quasi orphelin, parmi les seringues, lui infligeant la blessure d’être le seul enfant non-reconnu. Même si l’on peut avoir des atomes crochus avec l’un de ses enfants, l’honneur, c’est de ne pas laisser libre cours au poison de la préférence, c’est ne jamais créer de hiérarchies explicites dans une fratrie comme il l’a fait.

Oh, je les connais très bien, ces hommes du Sud qui savent se tenir solennels près des cercueils, qui soutiennent la démarche de leur vieille mère, qui fleurissent les tombes des années après, qui respectent les églises, et je connais aussi leurs défauts, violence, orgueil, obstination prétentieuse, mauvaise foi, qu’ils font passer pour de l’honneur. Ils sont capables d’une solidité à toute épreuve, de tenir avec droiture de vieilles promesses à des amis de 20 ans, de prendre en charge une ancienne maîtresse qui ne se porte pas bien, d’être grands seigneurs, mais ils sont aussi capables d’une lâcheté abyssale, parfois totalement incompréhensible et imprévisible, comme la grosse bête qui craint d’un coup la petite ; lâcheté qui est celle de la virilité fragile et qui se sent menacée. C’est l’envers et l’ombre de l’homme, de son plus fascinant courage : sa lâcheté.

Le rôle qui a révélé Alain Delon dans Plein Soleil est d’ailleurs une incarnation de cette virilité sauvage, impitoyable, arriviste. Il joue dans ce film Tom Ripley, missionné par un milliardaire pour veiller sur son fils, Philippe Greenleaf, dont il devient l’homme à tout faire, humilié lors d’une scène mémorable, et qu’il finira par tuer, après s’être immiscé dans son couple pour y mettre le bordel, usurpant son identité pour vivre la belle vie.

C’est d’ailleurs ainsi qu’il a obtenu son rôle : en l’arrachant des mains d’un autre acteur auquel il était promis, Jacques Charrier. A l’origine, Delon ne devait en effet pas jouer Tom Ripley, mais le riche Philippe Greenleaf. Seulement, Delon estimait qu’il avait davantage le tempérament de voyou de Tom Ripley, et lors d’un dîner avec le réalisateur du film, il se mit en tête de le convaincre de lui donner le rôle, risquant sa participation au projet au cours d’une insolente et violente passe d’armes qui dura plusieurs heures, et jouant son va-tout d’acteur encore inconnu qui se sent aux portes de l’Histoire et ne veut pas rater sa chance.

Delon a réinventé au plus haut niveau une forme de Rastignac séducteur, de Barry Lyndon du XXème siècle. Il a incarné avant l’heure la figure du connard : beau, fascinant, sachant en jouer ; pas mauvais, mais capable de tout pour arriver à ses fins, un peu comme l’animal sauvage qui n’est pourvu d’aucun instinct sadique (le sadisme est un travers humain), mais qui n’en demeure pas moins impitoyable et n’a aucun scrupule à tirer dans le dos de sa victime, à viser ses plus grandes faiblesses pour en tirer profit, à tuer pour un peu de soleil. Même dans ses accidents et ses coups de feu, il est pur. Delon est un connard, mais un connard avec du panache et de l’audace, dont on connaît ou pressent les motifs, c’est ça qui le sauve. Car les rôles de Delon se superposent à sa vie : enfant mal-aimé, abandonné, turbulent parce que dans la survie, ses crocs de jambe perfides ont la force vitale de celui qui n’a rien à perdre, ses grandiloquences à la troisième personne ont la puissance de la nécessité et du privilège acquis de haute lutte. Dans Plein Soleil, d’ailleurs, le meurtre que son personnage commet a valeur de revanche ; à travers le coup de couteau de Delon à Ronet s’exerce la vengeance d’un jeune affamé sur la jeunesse oisive et dorée qui a tout eu et qui l’aura en plus humilié. En cela, Delon est la part sombre et instinctive d’une humanité qui consent à se reconnaître en lui parce qu’il a de beaux yeux et l’élégance d’assumer sa cruauté, de lui donner presque ses lettres de noblesse. Il est l’image d’une France qui brille encore d’un orgueil ancien et refuse de lâcher le steak. Il est le désespoir lumineux du nihilisme moderne et mâle, qui se traduit par la violence, la réhabilitation de la loi de la jungle, la lutte à mort assumée pour une place au soleil.

La force du mythe Delon, c’est d’ailleurs sans doute cela. A la générosité, à la saine camaraderie, à la franchise de bon aloi d’un Belmondo, mythe solaire opposé au sien, il réplique par l’ambiguïté complexe et animale du loup, dont l’homme tient un peu, à la fois capable de fidélité et de perfidie, de grâce et de cruauté, aussi à l’aise dans les studios et sur les tapis rouges qu’avec les mafieux qu’il a fréquentés durant sa vie. C’est parce qu’il a incarné tous ces visages qu’il est ce qu’il est, un homme riche, y compris de ses travers, et donc une légende.

C’est aussi cette nature faite d’ego, de force et de violence qui le privent désormais d’une fin à la Bebel, radieuse et tranquille, chéri par une tribu soudée qui n’a pour lui qu’amour et reconnaissance. Le voilà désormais seul dans sa vaste demeure, enfermé dans le cachot de sa misanthropie, déçu par les hommes et entouré d’animaux, paraît-il. Mais lui-même n’a-t-il pas abondamment déçu autour de lui, jusqu’à sa progéniture ? Lui-même n’a-t-il pas abandonné, parfois lâchement et salement ? Lui-même n’a-t-il pas appuyé sur la gâchette et tenu au bout de son geste le droit d’un autre à vivre ? Comme un animal malade qui se sait vulnérable, il se cache pour mourir. Comme un roi qui ne s’est rien refusé pour parvenir au trône, et qui se sent à l’orée de vivre ce qu’il a infligé aux autres, il se terre dans sa tour d’ivoire.

ll n’y a pas à le plaindre, dans le fond. Il a été prédateur : il devient proie. Il a vécu comme un loup, il va mourir comme un loup, affaibli et donc… déchiqueté par la meute.

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La guerre et le divin (journal)

Russian soldiers preparing for the Battle of Kursk, July 1943
Il me paraît important de préciser, étant donné le contexte, que cette photo de soldats russes, que je partage car je la trouve superbe, ne vaut évidemment pas soutien à la Russie… je suis pro-ukrainienne et sans concessions, comme le démontrent un certain nombre d’articles écrits ces dernières années.

Écrit et publié le 15 janvier 2024 sur FB

Plus le temps passe, plus je pense que malgré l’horreur évidente de la guerre, et tant que celle-ci existe dans nos sociétés, un être humain n’a rien prouvé de lui-même s’il n’a pas payé une dîme de sang envers l’humanité en s’engageant pour un combat qui le dépasse. C’est le plus haut niveau de sacrifice qu’un être humain puisse atteindre, le plus sacré : celui de sa vie. Plus que jamais ces jours derniers, je saisis toute la force de ce principe et le respect total et infini que méritent les hommes – et aussi les femmes – qui ont fait le choix de se donner au monde, qui l’ont fait en leur âme et conscience, dans le respect de la noblesse du geste. Ils ont dûment passé une épreuve du feu spirituelle et morale à laquelle peu d’entre nous se sont seulement soumis. Aucune gerbe, aucune médaille, aucun honneur, ne pourra jamais les en dédommager. Nous leur devons tout, rien ne sera jamais trop beau pour eux, et nous aurons toujours à nous faire tout petits face à ces gens qui ont été capables de cet acte de dévouement ultime.

La guerre remet les pendules à l’heure, et les compteurs à zéro, elle défait profondément l’humain de ses vanités : en menaçant sa validité, celle du corps aussi bien que de l’esprit, en le privant de ses fanfreluches, de son identité, de son nom, et de ce qu’il croit être sa petite personne, en lui inculquant qu’il pourrait perdre sa vie terrestre à chaque moment, elle lui rappelle la nécessité du non-attachement à cette dernière, et que l’unique lien tangible d’une âme est celui qui le joint à une humanité plus grande que lui, et pour le bien de tous ceux qui souffrent. En l’obligeant à se concevoir comme pas plus qu’un maillon de la chaîne qui amarre l’humain à la vie véritable, et à tous les grands principes qui font son plus grand honneur, elle brise en lui tout l’ego existentiel qui le pousse à se concevoir comme une entité séparée, lui inculquant que les limites de sa petite personne ne sont pas un horizon indépassable mais un marchepied vers cette totalité infinie et universelle à laquelle chacun de nous appartient et qui mérite qu’on se mette à son service. En menant la guerre selon ces grandes lois, en effet, on devient un être de service : on sert Dieu, on sert l’Univers, on sert ce qu’il y a de plus sacré en l’homme, on lui apprend à se penser en tant qu’espèce.

La guerre, ainsi vécue et quand elle est faite pour le bien, est quasiment un principe bouddhiste, et c’est pour cela d’ailleurs que peu de gens qui la font en sont véritablement dignes. Quand elle n’est pas le simple plaisir inconscient de nuire et de défouler ses bas instincts sur les vulnérabilités des autres, de tuer pour une médaille, d’exercer une toute-puissance, de se battre pour des territorialités archaïques qui ne vont pas plus loin que cela, mais qu’elle est au contraire faite avec cette humilité et cette froide conscience du devoir qui implique la connaissance de tout ce qu’elle est, elle rapproche ceux qui la font de ce modèle ultime d’accomplissement humain et spirituel qu’est le Christ, le Christ en tant qu’énergie.

Sa disparition relative dans nos contrées occidentales, dont on peut évidemment se féliciter, a eu des effets pervers, car le sacrifice de soi et le service à l’humanité n’ont pas forcément trouvé, depuis, et pour la plupart des gens, de substituts réellement valables. C’est ce qui, présentement, manque le plus à nos sociétés. Et on peut bien sûr déplorer que seule la guerre lui ait vraiment permis jusque là de recouvrer la mémoire de ce devoir intime qui est celui de tout être humain. On peut espérer que l’Homme apprenne un jour à transmuter cette énergie du sacrifice pour la faire vivre d’une autre manière.
Car c’est la seule porte de sortie possible à la matière et au cycle des réincarnations : le sacrifice.

La guerre, si dévastatrice, si indéniablement abominable, a en effet peut-être eu cette vertu : créer un sens collectif et humain chez des individus qui ne se pensaient qu’en villages et en tribus. Si l’on enlève le fait que malheureusement, les hommes se battent souvent pour des armateurs et des gouvernants stupides, pour des causes indignes, pour des erreurs stratégiques et de bas intérêts, pour des patries factices, des frontières érigées en dogmes, c’est ce qu’est et doit être la guerre. Une force qui ne s’effectue pas contre d’autres hommes, mais pour la totalité d’entre eux.

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32 ans (photo)

En ce 28 décembre 2023, je fête mes 32 ans. L’occasion de sortir une photo récente dont on peut dire qu’elle me ressemble beaucoup, si l’on enlève les distortions naturelles dues au cliché pris de près, le fameux « effet selfie » qui te grossit et t’épaissit bien le nez et le visage. Lumière très naturelle, absence de filtres, appareils modernes qui captent jusqu’au moindre pore de la peau… on ne peut pas faire plus naturel je crois. Comme je le dis en me moquant de moi-même, cette photo est tellement naturelle qu’on voit même mes poils de nez si on zoome (et un poil de pinceau à poudre tombé sur ma joue)… je l’aime bien.
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Affaire Depardieu : la présomption d’innocence pour les accusés, ça n’est pas la présomption de diffamation envers les plaignants

Après des années de controverses qui semblaient n’avoir jamais entamé son aura, Gérard Depardieu est tombé dans la sauce, comme on dit. D’abord, il est accusé par de nombreuses femmes de viol et d’agression sexuelle, les témoignages s’empilant les uns sur les autres, progressivement. Ensuite, les extraits d’un film de Yann Moix où on le voit tenir des propos sexuellement crus ont suscité l’indignation d’un certain nombre d’individus. 

Toute la cohorte de fans, de membres de la famille proche et éloignée, d’ex-femmes, d’ex-maîtresses, d’ex-partenaires de jeu, d’ex-camarades de dortoir au service militaire ou que sais-je encore, et de combattants autoproclamés pour la liberté, est maintenant sortie du buisson pour défendre Gérard Depardieu, et pour s’indigner du ‘lynchage médiatique’ qui lui serait réservé. Une tribune signée par une cinquantaine d’artistes, dont certains noms très prestigieux, – mais dont on remarquera que beaucoup appartiennent à l »ancien monde’ -, vient tout juste d’être publiée par le Figaro.

La chose la plus agaçante dans le débat politique, c’est la mauvaise foi idéologique. Le fait de défendre, par exemple, des choses qu’on ne défendrait pas en d’autres circonstances, parce que cela permet de défendre une personne du même camp que soi, ou pour laquelle on a une certaine admiration. 

Pendant des années, si je comprends bien, on s’est tapés la mauvaise foi de certaines féministes qui nous ont martelé qu’il fallait « croire la parole des victimes », alors que ces dernières n’étaient encore que présumées, et ce sans autre forme de procès. La présomption d’innocence et le respect du droit dont les principes ont été durement acquis au cours des siècles, et qu’elles auraient été les premières à défendre dans un autre contexte, sont étrangement devenus, à la faveur des circonstances, des valeurs encombrantes et anciennes, synonymes d’oppression patriarcale, au même titre que les victimes de viol moquées par les policiers lorsqu’elles viennent déposer plainte au commissariat ; cet amalgame permettant par ailleurs de brocarder comme sexiste toute voix contestataire. Accueillir la parole des plaignantes, l’écouter, sans la juger, ne signifie pas la considérer de facto comme véridique, encore moins quand on est juge, ou extérieur à l’histoire. Elles ont fait exprès de l’oublier, car cela allait dans le sens de leur cause. 

Maintenant, si je comprends bien, on va se taper la mauvaise foi de certains beaufs et réactionnaires qui défendent aveuglément Gérard Depardieu et pratiquent la présomption de diffamation ou de mensonge vis-à-vis des très nombreuses femmes qui l’ont accusé de viol ou d’agression sexuelle, sans même savoir ce qu’il en est. Car défendre catégoriquement Depardieu en de telles circonstances, et avant même la tenue d’un procès, c’est présumer que les plaignantes sont des menteuses ou des diffamatrices. C’est faire la même chose que ce qu’ils ont reproché aux féministes pendant des années, mais à l’envers. Ces individus utilisent opportunément le puritanisme ou la mauvaise foi de certaines féministes pour s’ériger comparativement en opposé idéologique, en défenseurs de la liberté de jouir et de vivre. Mais ils sont faits du même bois putréfié. De la même manière, ils défendent le droit de Depardieu à tenir des propos graveleux – référence au film de Yann Moix – ce qui est après tout compréhensible. Mais le problème, et ils le savent très bien, c’est qu’ils axent leur défense sur cet unique point, en oubliant opportunément que la cause majeure des foudres médiatiques qui se sont abattues sur l’acteur, ce ne sont pas juste les avances qu’il a pu faire ou le langage fleuri qu’il a pu avoir dans ce documentaire, mais essentiellement la possibilité que le monsieur puisse être un violeur ou un agresseur sexuel. Chose qui n’est absolument pas prouvée pour le moment, mais qui est avancée par une quinzaine de femmes, ce qui mérite que l’on s’y attarde un peu. Et ce d’autant plus que ces accusations semblent appuyées par des personnalités comme Sophie Marceau, actrice et symbole d’envergure internationale, à qui l’on ne peut guère reprocher d’avoir besoin d’un coup de pub, comme aiment si bien le faire nombre de relativistes présomptueux qui voient dans chaque accusatrice une actrice opportuniste qui « couche pour un rôle et qui ensuite n’assume pas » ou une gourde qui « se réveille 15 ans après un coït consenti en ayant décidé qu’il s’agissait désormais d’un viol ». 

En d’autres termes, si je comprends bien, dans ce débat concernant les viols et les agressions sexuelles, nous allons de déception en déception. Les propos de Gérard Depardieu ne sont pourtant qu’une énième goutte d’eau dans un vase qui semble déborder depuis longtemps. 

Mettons un nez dans nos archives. Au début des années 90, bien avant MeToo, le cinéma hollywoodien faisait les yeux doux à Gérard Depardieu, qui venait de remporter le Golden Globe du meilleur acteur de comédie en 1991 pour son rôle dans Green Card, de Peter Weir, lequel avait écrit le scénario du film dans l’unique but de faire entrer l’acteur dans le cinéma anglo-saxon – rien que ça. La même année, il avait, paraît-il, de bonnes chances d’obtenir l’Oscar du meilleur acteur pour sa mémorable interprétation dans Cyrano. Mais, comme bien des vedettes en pleine ascension, le passé l’a rattrapé par le col : une interview de 1978 a été exhumée. Dans cette dernière, Gérard Depardieu révélait avoir passé son enfance dans la rue et participé à un viol à l’âge de 9 ans. Des ambiguïtés de traduction ne permettent apparemment pas de savoir s’il avait participé de manière active, ou « seulement » observé. A la rigueur, ce n’était même pas le noyau de la polémique, si l’on considère que chacun peut changer et que des actes commis à 9 ans peuvent difficilement engager le devenir d’un adulte. Ce qui avait choqué, c’était surtout l’absence totale de remords de l’acteur et les explications de mauvaise foi qui avaient été les siennes : pour lui, il n’y avait « rien de mal à cela », de toute façon « les filles voulaient être violées » ; et puis « il n’y a jamais eu véritablement de viol » puisque, pour finir « il s’agit seulement d’une fille qui se met elle-même dans la situation dans laquelle elle veut être. La violence n’est pas commise par ceux qui passent à l’acte, mais par les victimes, celles qui permettent que cela arrive ». 

Cette sortie peu glorieuse avait donc coûté à l’acteur sa prometteuse carrière internationale. La faute, avait-on dit, au vilain puritanisme américain, si différent de notre nonchalance et de notre précieuse liberté française. Liberté de quoi ? De violer ? D’agresser ? De détruire ? De relativiser le crime et d’en blâmer la victime ?

Rappelons que ce vilain puritanisme anglo-saxon, qui peut aussi avoir ses défauts (et ceux qui me connaissent et me lisent savent que je serai la première à le dénoncer), est celui qui a permis à l’écrivaine canadienne Denise Bombardier – paix à son âme – d’être la seule à faire preuve de clairvoyance, des décennies avant MeToo et la publication du fameux Consentement de Vanessa Springora, en confrontant sur le plateau d’Apostrophes l’écrivain Gabriel Matzneff qui se vantait, dans un livre et en public, au beau milieu des rires graveleux, de sodomiser des gamines de 14 ans ; tout le milieu littéraire savait par ailleurs que Matzneff allait dans des pays pauvres tels que les Philippines pour y coucher avec des gamins de 8 ans, il ne s’en est jamais caché ; on ne parle donc pas juste de petites relations ambigues avec des filles presque adultes, ou ‘plus matures que leur âge’. Récemment, une personne a de nouveau porté plainte contre Matzneff, pour des faits de viol. La victime présumée, qui est restée anonyme (et toc pour ceux qui diront que les femmes qui accusent veulent juste de l’attention), dit avoir eu 4 ans au moment des faits… 4 ans. Elle explique avoir été offerte par son propre père, un admirateur de l’écrivain, et droguée pour anéantir ses contestations. 

À l’époque de cette mémorable confrontation sur le plateau d’Apostrophes, et pour avoir eu raison trop tôt, Denise Bombardier avait été traitée de connasse par Philippe Sollers dans la même émission et taxée de mal baisée dans tout le milieu littéraire ; elle avait vu ses livres mis à l’index pour avoir dénoncé ce qui était pourtant, y compris en France, un crime condamné par la morale aussi bien que la loi. Qui a purgé qui ? Qui a « annulé » qui ? Qui a été l’emblème du puritanisme ?

Alors je me demande parfois quel est le véritable mobile des gens qui prennent la défense de Gérard Depardieu sans rien savoir des faits qui lui sont reprochés, et sans considération aucune pour la justice, dont ils passent leur temps à expliquer qu’il faut la laisser faire son travail. Il en va de même de ceux qui considèrent que le ‘jouir sans entraves’ doit primer même lorsque les dites entraves sont le consentement d’un être humain, voire d’un enfant. Il ne s’agit pas, surtout pas, de condamner un citoyen avant qu’il ne soit jugé. Il s’agit de permettre déjà qu’on puisse le juger. Et de comprendre que le respect de la présomption d’innocence, ça n’est pas, sûrement pas, la présomption de diffamation ou de mensonge envers ceux qui portent plainte. 

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Mépris de l’abondance, mépris du féminin

Gennady Dobrov, Farewell glance, 1982

Écrit et publié le 24 novembre 2023 sur Facebook

Je déteste cette tendance bien trop commune dans nos sociétés à juger la quantité de ce que les individus donnent et non la qualité. La prime allant souvent à ceux qui donnent peu, même quand ils le font mal et affichent une rareté d’opérette.

On valorise en effet ceux qui sont rares, ou jouent à l’être, peu importe ce que leur posture peut avoir d’artificieux, peu importe la pertinence de ce qu’ils ont à dire, proposer ou exprimer. A l’inverse, on dévalorise ceux qui donnent beaucoup, généreusement, même quand le don qu’ils nous font est de haute volée et qu’il n’entame en rien sa qualité.

Cela a à voir avec l’ingratitude que les gens ont si souvent vis-à-vis de ceux qui sont fiables et présents, qui donnent beaucoup d’eux-mêmes au jour le jour, et la survalorisation de ceux qui savent se rendre inaccessibles et qui prospèrent parfois sur une inflation de leur vraie valeur.

Combien de gens méprisent l’ami attentif qui les écoute, et le fait bien, le prenant pour un acquis ou un être qui fait partie des meubles, et déroulent des tapis rouges et des cadeaux à n’en plus finir au premier individu qui leur a rendu le plus petit service ?

Cela est valable aussi dans le milieu de la création, où je note souvent que des gens qui peinent à accoucher de chaque travail, comme un vieux citron séché peine à donner la moindre goutte de jus, mais qui affichent un vernis de distance, ou présentent de la merde dans un emballage séduisant, sont plus valorisés que des gens qui non seulement font mieux, mais sont capables d’une prodigalité de fusée qui en dit long sur la solidité de leur talent.

On se trouve à préférer les colifichets laborieux de n’importe quel individu qui a une trop haute idée de lui-même et présente tout ce qu’il fait comme s’il était un pharaon qui ne sort de son silence que tous les quelques mois, et à mépriser un individu capable de sculpter avec abondance des choses magnifiques, et d’offrir son cadeau avec spontanéité et simplicité.

Dans certains secteurs comme celui-ci, du reste, outre l’ingratitude progressive pour ce qui nous semble trop acquis, évoquée plus tôt, corollaire d’un manque de sagesse et d’une incapacité résultante de l’humain à se réjouir pour ce qu’il a, je me demande s’il n’y a pas aussi là une forme d’envie inconsciente vis-à-vis de l’arbre miraculeux qui donne beaucoup de fruits et n’a pas besoin de se faire attendre.

Il est alors commode de se débarrasser de la concurrence en retournant sa générosité contre elle-même, de faire passer celui qui produit beaucoup pour un travailleur à la chaîne ; de brocarder celui qui parle ou écrit beaucoup – même si c’est parce qu’il a un million de belles choses à transmettre – pour un simple bavard et lui enlever les lauriers de sagesse qui lui reviennent.

Je ne peux pas ne pas faire ce rapprochement, qui sonne comme une évidence : cela me rappelle la même tendance à dévaluer le travail domestique des femmes, sous prétexte que celui-ci est quotidien, alors qu’il sert souvent de fondation à la maisonnée, et qu’un écroulement aurait lieu s’il fallait s’en trouver privés, que les mêmes services coûteraient une fortune s’il fallait se les payer rubis sur l’ongle.

Me vient en mémoire le visage de nos mères qui ont souffert de n’être plus regardées par leurs enfants, à qui elles donnent tout, tandis que la moindre visite d’un grand-parent ou d’un voisin, le moindre restant de brioche chaude offert un lendemain de fête, éclipse des années de bons et loyaux services, de vêtements recousus à minuit, de miracles bricolés à la dernière minute avec les moyens du bord, de bons repas qui attendent sur la table quotidiennement comme un dû, de potions magiques concoctées les jours de maladie et portées au chevet, de fluides et de saletés essuyées derrière tout le monde, de sourires et d’attentions accordés par delà la peine, les tracas, les problèmes d’argent ou de santé.

Nos pauvres mères, elles en savent quelque chose, elles qui font parfois la tête sur les photos sans que l’on sache pourquoi, et qu’on a tôt fait de désigner comme des épouses revêches ou casse-pied, ‘ah si elle était aussi détendue que son mari’, et autres jugements péremptoires. Et ça, c’est quand nos mères n’ont pas tout simplement disparu de l’image à force d’être celles qui courent derrière les autres un appareil à la main, sans qu’on leur propose jamais d’être de la fête, passant les plats en cuisine, lavant la vaisselle, tandis que tout le monde mange et rit bruyamment dans le salon.

Combien de fois elles ont été ce guide qui reste à quai des grands voyages, qui tend la main sur le pas de la porte pour un dernier au revoir tandis que les autres s’en vont à l’aventure. Elles n’ont pas dormi de la nuit et se sont chargées de remplir les valises et vérifier que rien ne manque. Mais, sitôt partis, on les oublie comme un être d’escale, alors qu’elles sont bien souvent celles qui rendent tous les périples possibles et gardent le feu allumé pendant nos absences.

Le mépris de ce ce qui se donne, de ce qui est là, c’est avant tout, je le crains, le mépris du féminin, réduit à l’invisibilité la plus injuste. Il semblerait alors que ce soit à nous d’ajuster notre regard.

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Les gens ne savent pas être libres

(Journal du 3 décembre 2023 au matin)

Statue coléreuse dans El Cid (1961). Une superbe photo de la superbe Sophia Loren, dont la beauté proverbiale était aussi originale, donc libre. Elle a imposé son propre modèle, ses grands yeux verts, ses sourcils altiers, son nez long et racé, son incroyable menton et la structure impériale de son visage. Que de grands mythes fondateurs n’auraient jamais existé s’ils avaient cherché à « ressembler à tout le monde » au lieu de ressembler à eux-mêmes…

J’ai vu passer ce matin même un « réel » d’une jeune fille au visage ravagé par la chirurgie et l’artifice (des lèvres pulpeuses mais inertes, figées, accusant les injections, des espèces d’extensions de cils très touffues qui donnent une impression de ‘pattes d’araignées’ autour des yeux, des sourcils très faits, des cheveux très lisses, etc). Elle était apparemment venue se faire injecter les mâchoires chez un chirurgien (j’ai hésité à écrire : boucher), comme s’il n’y en avait pas assez, comme s’il fallait ajouter à ce désastre une nouvelle lubie à la mode histoire de parachever cette entreprise grotesque de destruction de soi.

Cette fille, dont le visage affichait sans doute il y a encore peu de temps la vie, la fraîcheur, l’innocence et la gaieté des jeunes filles, ressemble maintenant à tout ce qui se fait et se voit sur instagram, un archétype que je n’ai même pas besoin de décrire puisque tout le monde le connaît. En plus de paraître le double de son âge (ce qui n’est pas un mal en soi : mais ici, c’est la jeunesse apparente conjuguée à une forme de vieillissement précoce, et plus que tout l’union discordante de ces deux âges, qui est disgracieuse et tragique).

Et une chose m’a frappée : je trouve incroyable, et d’une tristesse sans nom, de ne même pas avoir l’orgueil de sa génétique (la sienne, celle de ses ancêtres) et de son originalité propre, et d’accepter d’être simplement « une créature parmi d’autres », ou la copie de telle ou telle vedette de télé-réalité dont on vient grossir l’influence au détriment de sa propre personne, comme un vulgaire soumis qui s’arracherait son propre pouvoir pour le donner à quelqu’un d’autre.

C’est sans doute ainsi que les empires se créent : le monde est, encore aujourd’hui, fait d’une minorité de gens qui font, impulsent, vivent… et d’autres qui copient et obéissent.

Il y a toujours, d’une certaine manière, des roturiers et des aristocrates. Et le temps des monothéismes est toujours là, il n’a fait que se transformer.

Tout l’état du monde se révèle à travers ces modes, qui démontrent à quel point les gens sont prompts à ignorer leur propre lumière et sacrifier leur propre liberté – en pensant l’exercer, c’est toute l’ironie de la situation.

Cela donne un exemple supplémentaire qui va dans le sens d’une chose que les sages de toutes époques et de tous lieux savaient déjà : la vraie liberté n’existe qu’en soi.

Il ne suffit pas de vivre dans une société libre et démocratique. Encore faut-il soi-même avoir un coeur libre. La liberté est quelque chose d’individuel – ces individualités s’additionnant ensuite pour faire grandir la liberté collective. Et beaucoup de gens n’ont pas encore développé cette force et cette intelligence-là. On leur donne la liberté : ils la dilapident.

Les gens ne savent pas être libres. Ils se cherchent encore des Dieux, extérieurs à eux-mêmes ; ils vénèrent encore des statuettes. Et en pensant afficher les signes du pouvoir et de la beauté, ils prient devant l’autel d’un autre, et font de toute leur personne un monument à la gloire d’un autre. Leur désir illusoire et acharné d’être ce qu’ils ne sont pas les prive de ce qu’ils sont. 

Mais qui êtes-vous, vivants qu’on appelle semblables ? Pour voir si bien la lumière des autres, et être aussi aveugles à la vôtre ? Et pourquoi continuez-vous d’ignorer que vous êtes Dieu en personne ?! …

El Cid (1961)
El Cid (1961). Interrogée sur sa beauté, Sophia Loren, qui fut considérée par beaucoup comme « La plus belle femme du monde » de son époque (et toutes époques confondues !) disait : « It’s not even perfection. I was unique. I was not beautiful in the sense like a doll. »
Je n’ai pas réussi à trouver cette photo sans le tag…
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Vous n’êtes pas prêts pour la génération Pluton en Capricorne… (astrologie)

Vous n’êtes pas prêts pour la génération Pluton en Capricorne (née entre 2008 et 2024, sauf périodes de rétrogradation).

Pluton, la planète la plus éloignée du système solaire (du moins en astrologie*), la plus lente, donc, collective et générationnelle (avec Neptune et Uranus), est rentrée en Capricorne en 2008 (et va en sortir définitivement dans quelques mois, en 2024). Nul ne sera surpris que cette entrée ait coïncidé avec la crise des subprimes, une crise économique et politique de grande ampleur dont nous essuyons encore les plâtres 15 ans après, avec à la clé austérité et rigueur. Après tout, le Capricorne régit – entre autres – les structures, la politique et l’argent. 

Si les adolescents d’il y a quelques années avaient Pluton en Sagittaire, de même que les vingtenaires actuels, les premiers Pluton en Capricorne, les plus âgés d’entre eux, ont désormais 15 ans (les plus jeunes ayant encore quelques mois pour naître), et ce sont eux qui vont maintenant incarner l’adolescence, et sous peu la jeunesse.

Pluton est la planète du « détruire pour mieux reconstruire », des transformations de fond, des obsessions, de la mort, de la sexualité, des rapports de force, de l’occultisme, de la psychologie, de l’invisible, des grands mystères. Le signe du Capricorne, régi par Saturne, est un signe ‘no bullshit’, incarnation du père en astrologie, du karma et de la loi, bâtisseur mais lent, sérieux, dur, intègre, absolutiste, mature, stratège, courageux, froid, et indifférent à ce qui ne traverse pas l’épreuve du temps ou de la réalité. Pluton régit le Scorpion, autre signe de profondeur et de pouvoir. La différence étant seulement que le Capricorne est un signe qui regarde la réalité en face, réfractaire aux modes ou aux caprices individuels, aux narcissismes immatures, aux illusions dans l’air du temps ; là où le Scorpion est un signe qui regarde par-delà la réalité, et qui prétend creuser les apparences, juger l’arbre à ses racines plutôt qu’à ses fruits. Le premier est un roc, un phare impassible face à la tempête, le second est un soldat pugnace et rusé qui vit dans le feu. Le premier est incorruptible. Le second considère qu’il faut se salir les mains. Le premier a une vision à long terme dont il ne s’écarte pas. Le second est réactif. Dans le tarot, le premier est le Diable, le second la Mort… Le Capricorne et le Scorpion sont deux signes que l’on retrouve énormément, souvent en binôme, à des endroits clés des thèmes astraux de grandes figures de la politique ou du pouvoir (qu’il soit exercé ou réfléchi), de Napoléon à Margaret Thatcher en passant par Elizabeth II, Attaturk, Ayn Rand et Otto Von Bismarck ; mais aussi de dictateurs tels Mao Tse Toung, Adolf Hitler, Joseph Staline, Kim Jong Un, etc.
Les deux peuvent se muer en tyrans, poussant la logique du pouvoir à son extrême. Les deux sont capables d’une grande profondeur, et d’une perspicacité qui ne laisse rien passer. 
Dans tous les cas, lorsque ces deux signes se retrouvent dans une génération – ici le maître du Scorpion, Pluton, en Capricorne, donc -, cette dernière promet d’être de fer et d’acier, capable de détruire par le feu ou faire tomber (Pluton) des statues et des monuments qu’on croyait éternels (Capricorne) tant ils sont là depuis longtemps…

Le Capricorne est le signe des hauteurs – analogique à la maison 10, la plus haute du zodiaque, celle du zénith, de la culmination sociale, de la reconnaissance, des honneurs -, à l’image de la chèvre en haut de sa montagne, et le Scorpion est le signe des profondeurs. Ce qui est un intéressant alliage. 

Le Capricorne est l’inspecteur du travail qui vient constater ce qui est, auréolé de son savoir, de sa légitimité, de son incontestable autorité, faisant fermer les restaurants aux cuisines sales, infestées de rats et de cafards ; l’huissier qui vient réclamer la dette ; le policier qui siffle la fin de la fête. Le Scorpion est le détective privé qui vient percer les mystères, infirmer ou confirmer les soupçons, traquer, fouiller, surveiller, déjouer les fausses pistes, voir à travers les alibis fallacieux.
On voit ici les différences autant que les points communs.

Avec Pluton en Capricorne, il y a une volonté générationnelle d’élucider et d’interroger la réalité qui nous est présentée, les structures qui nous entourent, l’autorité et ceux qui l’incarnent. On ne veut plus les accepter aveuglément. On les aime et on les tient pour nécessaires, mais c’est justement pour cette raison qu’on souhaite les transformer. On remet en cause les vérités officielles, on bouscule le pouvoir en place, les gouvernements, l’économie, le patronat, on fait coup d’état (le ‘printemps arabe’, les renversements politiques violents depuis 2008 en témoignent…).

C’est sous le signe de ce transit que nous vivons depuis 2008 (et ce jusqu’en 2024).
La génération qui est née durant cette période, bien que trop jeune pour avoir participé à ces changements, sera profondément imprégnée de cette mémoire et de ces revendications.

Nous aurons donc, avec cette génération, une cure de lucidité. Et elle pourrait bien être amère. 

Pluton en Capricorne va vraisemblablement engendrer des jeunes qui vont mettre les adultes en face de leurs responsabilités, les confronter froidement à leurs illusions, y compris et surtout celles qu’ils ont érigé en structures (politiques, économiques, collectives…), ou qui vont regarder d’un oeil mature et désabusé le monde des adultes et des puissants, en le tenant pour ce qu’il est, c’est-à-dire assez souvent un groupement de gamins qui eux-mêmes ne savent pas ce qu’ils font et qui n’ont que leur statut, une légitimité fragile ou une date de naissance sur leur passeport pour justifier leurs décisions.

Cette génération va transformer l’autorité, et surtout, la démystifier totalement. Fini d’accorder un respect par défaut aux adultes ou aux institutions, aux représentants du pouvoir, ces derniers vont devoir faire leurs preuves. Ces jeunes seront puissants, intègres, courageux, responsables, travailleurs, et auront un esprit politique très marqué, avec l’envie d’infiltrer le système, les institutions, de les bâtir ou les rebâtir, de les détruire et les reconstruire, afin de mener leur vision du monde à la victoire. Ils auront aussi sans doute un esprit entrepreneurial fort et il n’est pas impossible que nombre d’entre eux aient des ambitions et un désir de commandement précoces, notamment dans les domaines de la politique, des structures, des administrations, de l’économie, des institutions, des sciences dures, de l’intellect, avec un véritable don pour cela d’ailleurs… ou bien qu’ils se lancent très tôt dans une carrière sans en référer à qui que ce soit, pas même leurs parents, en prenant l’entière responsabilité de leurs choix. Beaucoup feront peut-être le choix du renoncement au statut socio-professionnel traditionnel. Mais beaucoup se concevront en tout cas comme les rouages d’une mécanique, avec pour corollaire l’impératif de poser sa pierre à l’édifice collectif et d’accomplir son devoir. La vision du travail – domaine Capricorne – en sera profondément changée, et nombre de ces jeunes seront réfractaires à son acception traditionnelle, à l’exploitation collective au profit de quelques uns, au fait d’user sa vie pour un emploi dont on ne sait pas bien le but, aux bullshit jobs, à l’autorité aveugle (et auront-ils le choix, de toute façon, eux qui seront jeunes en plein boom de l’intelligence artificielle, qui promet de rebattre les cartes ?). Revenu universel, redistribution des richesses, collectivisation, sens à travers la vocation, service à la société et responsabilité individuelle, pourraient s’imposer comme les grandes obsessions de cette génération, qui refusera de s’accrocher aux branches d’un monde en transition depuis des années déjà…
Ils auront soif de choses qui fonctionnent, et une capacité naturelle à juger les choses sur leur valeur effective et non fantasmée. A cette génération, on ne pourra pas vendre n’importe quoi.

Eux qui n’ont jamais connu autre chose qu’un monde en crise – politique, économique, sociale – vont demander des comptes à tous ceux qui ont rendu cette situation possible et porteront un regard impitoyable et dénué de complaisance sur les erreurs, les corruptions et les manquements de leur environnement. Tout en souhaitant réformer le monde et les fondations qui le maintiennent, tout en ayant envie de guérir les structures collectives, et tout en aspirant à des mécaniques bien huilées qui brillent par leur efficacité et soutiennent la société, ils seront méfiants et auront conscience qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes. En conséquence, ils ne rendront de comptes à personne et feront de leur conscience le seul juge souverain – que celle-ci soit pure ou non, d’ailleurs. 

Capables de discerner le vrai du faux, passant au crible comme des inspecteurs les décisions qui ont été prises, ils n’auront ni patience ni amusement pour les illusions à la mode qui se sont ancrées dans notre système jusqu’à provoquer sa paralysie. Arrivés en bout de course d’une situation qui ne cesse de se déliter, et parfaitement conscients que le statu-quo et le jeu par les règles ne suffisent plus, ils seront radicaux et sauront prendre des décisions douloureuses. Ils n’auront aucun mal à organiser le plan social ou le procès des générations antérieures ou du monde actuel… Ils agiront en tous les cas en grands liquidateurs.

Le risque, cela peut être celui de la tyrannie, de l’autoritarisme, de la violence, de la vengeance politique sanglante, de la purge et de la terreur, de la pensée abstraite, structurelle, quasi-mathématique et désincarnée, de l’impossibilité à concevoir les individus comme autre chose que les rouages d’un système. Les utopies du XXème siècle qui se sont transformées en machines à broyer, et qui ont pourtant persisté dans leur élan, en sont un bon exemple. Deux possibilités nous guettent – et parfois, c’est un mélange des deux que l’on obtient : le remplacement pur et simple d’un ordre ancien par un ordre nouveau, pas forcément très agréable, agissant comme purgatoire ou revanche, ayant pour but de liquider dans la douleur ce qui n’a plus sens. Ou la transformation éprouvante mais thérapeutique de l’ordre actuel, de l’autorité, du squelette primordial soutenant le monde.

Si la seconde possibilité l’emporte, ce ne sera pas la mort de l’autorité pour autant – le Capricorne tient aux hiérarchies et les sait vitales -, mais un travail de purge se fera. L’ordre devra se justifier et se prouver. Le mérite, l’intégrité, le courage, la réalité, seront parmi les valeurs-clés. 

Dans tous les cas, cette génération qui arrive ne fera ni dans la dentelle, ni dans la légèreté. Et vous n’échapperez pas à son jugement. Il y a des chances pour que ces jeunes vous traitent comme s’ils savaient mieux que vous (et il y a des chances pour que ce soit le cas).

En fait, pour vous donner une idée… cette génération, ce sera Greta Thunberg**… en pire.  

*Pluton n’est plus reconnue comme une planète en astronomie ; elle en est cependant toujours une en astrologie.
** Greta Thunberg a justement un stellium en Capricorne, notamment Soleil et Lune, et Mercure. Et Vénus en Scorpion. 


Cet article n’a pas vocation à être exhaustif. D’autres personnes ont analysé mieux que moi en long, en large et en travers, le sens profond de Pluton en Capricorne et tout ce que ce transit a changé dans notre monde depuis 2008, dans des textes que l’on peut souvent facilement trouver en ligne. Je vous recommande de faire ces recherches. Je choisis ici un parti-pris, un angle, plus métaphorique sans doute. Et je rappelle que je ne suis pas astrologue : je fais cela pour le plaisir de partager mes petites ‘découvertes’..

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Crépol : de l’inhumanité de s’en prendre à ce qui est déjà fragile

L’Angélus, de Jean-François Millet, 1857-1859

J’avoue, le drame de Crépol m’a fait pleurer, plus encore que d’autres drames, parfois plus violents. Le coup de grâce étant sans doute les vidéos de la mère de Thomas, cette pauvre petite femme, fatiguée par le labeur, dont la vie n’a sans doute pas été facile, modeste et recroquevillée sur sa douleur, essayant de garder sa dignité dans les larmes, serrant une pancarte en pleurant la mort de son jeune fils.

Car il y a là quelque chose de l’attaque envers ce qui est déjà faible et fragile, envers ce qui non seulement n’a pas un sort enviable, mais trime pour survivre, dans la plus scandaleuse indifférence.

Aucune violence de ce type ne se justifie, mais cette France-là, c’est celle de petites gens qui sont statistiquement les plus pauvres de France, qui n’ont pas grand chose et subsistent difficilement, qui se cassent le dos et font des métiers pénibles, déconsidérés et mal payés, alors qu’ils sont essentiels, quand ils parviennent à en avoir un, sans grand espoir de mieux, dont les usines ferment une à une, qui peinent à vivre de leur agriculture alors qu’ils nourrissent le pays, meurent de maladies précoces, respirent à l’année des résidus de pesticides, ne partent pas en vacances parce qu’il n’y a pas d’argent pour ça et qu’il faut faire tourner l’exploitation, n’ont pas d’accès à la santé, aux loisirs, au travail, à l’éducation, aux infrastructures, au foisonnement urbain, et dont les adolescents essaient de se bricoler une jeunesse dans l’ennui avant d’être envoyés poursuivre le pénible destin familial en se cassant le dos dans la même usine que celle qui a eu la peau de papa, dont les villages vieillissent, se vident de leurs âmes et des rires d’enfants, qui subissent sans moufter, qui savent ce que c’est de bâtir et faire pousser à la sueur de leur front et sont en conséquence incapables de se rebeller et détruire, préférant la silencieuse et pudique autodestruction, qui se laissent mourir dans l’alcool et dépensent leur petit argent pour s’anesthésier de la réalité, dans l’indifférence la plus totale, qui peinent à envoyer leurs enfants faire des études supérieures, faute d’argent pour les aider à se loger, ces derniers renonçant souvent à leurs rêves – les pauvres de banlieue, qui sont moins pauvres que ceux du monde rural, ont au moins cette ouverture sur l’avenir et les grandes villes (et la banlieue, j’en viens).

La seule richesse de ces petites gens, ce sont leurs enfants, et la tranquillité relative de leur existence, à l’abri plus ou moins d’une forme d’insécurité devenue endémique dans le reste du pays, juste contrepartie du fait de vivre dans des endroits « où il ne se passe rien ».

Et même ça, on le leur prend, comme on sort de sa route juste pour aller mutiler une fleur déjà fragile qui essaie de pousser contre le vent, écraser un petit papillon qui tente de s’envoler, comme ça, sans raison. Ca n’est même pas la rancoeur violente envers ceux qui oppriment ou exploitent, ou la jalousie vis-à-vis de ceux qui ont tout, juste l’envie gratuite et sombre de détruire ceux qui n’ont rien, ou encore moins que soi, et qui ne font qu’exister, vivoter même. C’est, en définitive, l’expression la plus aboutie de la barbarie humaine.

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Colin Firth, le roi bègue (astrologie)

Colin Firth dans Le discours d’un Roi

Je viens de publier un article astrologique sur Hugh Grant et Colin Firth, réunis dans Bridget Jones. 

Cela n’a pas place dans ce texte, alors je l’écris ici, en aparté : il est intéressant de constater que Colin Firth possède un Milieu du Ciel en Lion, conjoint à Uranus. Le Milieu du Ciel concerne l’image sociale et publique, la marque et l’héritage que l’on laisse, le rayonnement le plus élevé de l’individu. Et Colin Firth est effectivement amené à jouer des personnages typiques du Lion, rayonnants, nobles, possédant un certain statut, mais aussi, comme le veut Uranus, tournés vers la liberté ou l’humanitaire, différents des autres (que cette différence soit choisie ou subie), imprévisibles, inattendus. 

Dans Bridget Jones, il a effectivement joué un avocat de renom, que l’on voit porter la perruque pour des procès historiques, fréquenter de grandes institutions, tutoyer les grands de ce monde, discuter avec des ministres et des ambassadeurs, obtenir par quelques coups de fil la libération de Bridget, et briller par une certaine noblesse de caractère. Avec la conjonction d’Uranus, qui s’ajoute : il est évidemment avocat dans le domaine des droits de l’homme, et la figure du libérateur, du sauveur, ressort indéniablement de son personnage, son rayonnement demeure tourné vers l’autre. 

Autre exemple très intéressant : Dans le film « Le discours d’un Roi », il incarne évidemment un Roi, oui… mais un Roi bégue. La royauté est évidemment le domaine du Lion, tandis qu’Uranus est l' »outkast », celui qui diffère et se démarque, en bien comme en mal, qu’il s’agisse d’un banni, d’un marginal, d’un original, voire d’un génie. Dans ce film (et dans l’Histoire, puisqu’il s’agit de faits réels, bien que sans doute romancés), son personnage, George VI, monte par ailleurs sur le trône suite à l’abdication de son frère. C’est un règne (Lion), mais un règne inattendu, tombé dans les mains de celui qu’on n’attendait pas (Uranus). Il joue le rôle d’un personnage à la fois royal et en même temps – dans le cadre doré qu’est celui de la royauté – différent et anticonformiste à sa manière. Uranus vient ici apporter de l’imprévisible au rayonnement léonin du statut social. 

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