Je ne me suis pas vraiment rendue compte de l’ampleur que pouvait prendre cette histoire : je ne tweete pas que des articles et des choses sérieuses sur mon compte Twitter ; ce dernier me sert aussi un peu de foutoir, et de lieu où j’égrène mes petits états d’âme, mes pensées les plus dérisoires sur tout et n’importe quoi. J’ai minimisé l’importance de mes paroles tout d’abord parce que j’avais minimisé mon importance, en tant que personne qui, parmi des millions d’autres, s’exprime sur Twitter. En effet, je n’ai pas une audience faramineuse ni un nombre astronomique d’abonnés. Et si j’écris en effet pour quelques médias comme Causeur ou Atlantico, je ne suis sûrement pas une journaliste, juste une étudiante qui aime écrire, parfois des articles, parfois des poèmes ou encore mon roman. Il y a parfois des gens pour me lire mais je ne suis personne et je crois ne représenter rien d’autre que moi-même. Alors je ne pensais pas que mes propos avaient une quelconque valeur pour qui que ce soit. Mais telle est la magie de Twitter et des réseaux : tout monte bien vite en épingle. N’importe qui et n’importe quoi peut prétendre à l’importance.
Depuis plusieurs années, je désapprouve formellement la politique de Christiane Taubira, trop laxiste à mon goût. Pourtant, Dieu sait que je suis favorable à la justice réparatrice et rédemptrice, celle qui ne cherche pas à punir (« corriger est de l’individu, punir est de Dieu », disait Victor Hugo dans sa préface au Dernier Jour d’un condamné…) mais à rendre meilleur, celle qui a pleinement conscience qu’en chaque personne se trouve le germe de la beauté humaine, de la grandeur d’âme et de la noblesse de coeur, et que le devoir de toute société est d’encourager ce germe à grandir et à livrer ses fruits, et que celui qui pense qu’une personne est mauvaise par nature se trompe sur toute la ligne. Il n’y a ni bons, ni mauvais. Il y a des bons qui se savent et s’accomplissent en tant que tels, et des bons qui s’ignorent et attendent de le devenir. Pour autant, je considère aussi que, tant qu’une personne est dangereuse, si le devoir de la justice n’est pas de punir, il est de mettre hors d’état de nuire, au moins durant la période de dangerosité, afin que cette personne ne fasse pas davantage de victimes. En ce sens, je désapprouve la politique de Christiane Taubira que je considère comme dangereuse et laxiste. Je ne la déteste pas pour autant, et le personnage m’est même sympathique. Poétique bien que parfois ésotérique, maîtrisant le verbe comme peu de gens de nos jours, théâtrale, forte, émotionnelle, humaine et sincère. Ca, je ne peux le lui enlever : elle est sincère, même si je ne suis pas d’accord avec elle. Du reste, j’ai publié ici même un article où je la défendais, avec quelques personnages politiques et médiatiques victimes comme elle des insultes et des menaces (et dans son cas, avec une louche de racisme par dessus) car je n’admets pas pour autant qu’on lui crache dessus. Cela ne change rien à mon désaccord politique : l’Assemblée Nationale n’est pas l’Académie des Immortels, ni la Comédie Française. Il ne suffit pas d’être un redoutable orateur pour être un politicien compétent.
Par un tweet, j’ai voulu écrire ce que j’en pensais, en particulier en cette période post-attentats où mon émotion est vive, comme celle de tous, et où la sécurité me semble plus que jamais un droit. J’ai publié une série de quatre tweets que je ne croyais destinés à personne d’autre qu’à moi-même et à ceux qui veulent bien me lire, et qui ne sont franchement pas nombreux. J’ai écrit, dans cette série de tweets, que j’en venais à espérer que Christiane Taubira meure pour sauver le pays, puisque le gouvernement ne voulait pas la virer, ni elle démissionner. Mais qu’elle était du genre à survivre à la mort de toute façon (ce, pour souligner son caractère indéboulonnable dans le gouvernement), qu’il s’agisse d’un attentat, d’un accident, d’une canicule… Dans mon dernier et quatrième tweet, pour couper toute ambiguité, je précisais que mes tweets précédents n’étaient pas à prendre au sérieux. Ma blague ratée se voulait du même acabit que cette blague que l’on fait souvent sur les politiciens : « X et Y sont dans un bateau qui coule. Qui est sauvé ? La France ». Sauf que la mienne n’était pas drôle. Au départ, quelques retweets. Puis l’un de mes contacts qui rit un peu jaune et me conseille de l’enlever (« ou tu vas avoir des problèmes »). Surprise par sa remarque, je relis mes tweets. C’est vrai qu’on peut les interpréter comme on le souhaite. J’ai parfois tendance à oublier que tout le monde n’est pas dans ma tête. Trop d’ambiguité sur mes intentions, le second degré n’est peut-être pas assez perceptible, je préfère supprimer mes tweets. Quelques minutes à peine se sont écoulées entre leur mise en ligne et leur suppression. Un peu plus tard dans la soirée, en revenant sur Twitter, j’ai la surprise de découvrir… beaucoup de notifications. Un twittos a publié une capture de trois de mes tweets – prenant évidemment soin, dans un élan d’honnêteté qui l’honore tout à fait (dois-je mettre en gras qu’il s’agit d’une ironie ?) de ne pas publier le quatrième, où je précisais qu’il ne fallait pas me prendre au sérieux (eh oui, sinon, c’est pas drôle, son lynchage tombe à l’eau). Et ces tweets tournent sur Twitter, notamment parmi les défenseurs de Christiane Taubira. Les réactions sont pour le moins passionnelles : on les considère comme un appel au meurtre… ni plus ni moins ! Le genre de propos dangereux et nauséabond à signaler à la police ou à Twitter – qui n’ont vraiment que ça à faire, en effet, surtout en ce moment. J’ai beau m’expliquer dans un premier temps, car j’aime être comprise et dissoudre les malentendus, je comprends vite que c’est peine perdue. Je suis complètement dépassée par la machine. La majorité n’est pas disposée à me lire et m’a condamnée d’avance. Etrangement, c’est dans ces moments là que je hausse les épaules : en voyant des dizaines de retweets et de réponses, et en comprenant que je ne peux de toute façon rien faire… je ne fais rien. Je me contente de publier quelques tweets de mise au point et des excuses (sait-on jamais si parmi les indignés de service il y a des gens sincèrement blessés : eux, je ne veux pas les blesser, alors je me range), qui n’ont pas été mieux accueillies. C’est trop tard, je suis coupable et les gens n’aiment pas revenir sur leur jugement.
Je ne sais que dire devant cette histoire. Je m’excuse juste de l’outrage fait à l’humour en publiant un tweet pas drôle alors que seule la drôlerie pouvait en justifier l’existence. Je m’excuse d’être cruche et de poster ça dans un contexte pareil, quand les esprits s’échauffent très vite et que tout le monde est à cran. Je m’excuse envers Christiane Taubira – qui se fout éperdument de moi et qui ne lira probablement jamais cet article – d’avoir dit des trucs pas nets, même si quelque chose me dit qu’elle a probablement plus de compréhension et de justesse de jugement que certains des agités qui la défendent. Par contre, je ne m’excuse surtout pas auprès des hurluberlus affolés derrière leur PC, des gens malhonnêtes qui n’entendent que ce qu’ils veulent et qui sont prêts à tout pour un peu de scandale et de commérage virtuel, ou de ceux qui se rangent par clivage politique. Enfin, je m’excuse envers moi-même d’avoir oublié que ces gens existent et d’avoir tendu le bâton pour me faire battre.
Je quitte Twitter et Facebook temporairement. Cela fait au moins quelques semaines que je pensais le faire mais maintenant, je peux dire que j’ai une bonne raison. En effet, il y a quelques temps, je m’étais rendu compte que tout cela (les réseaux, mais aussi la rédaction pure et simple d’articles) m’empêchait d’écrire sérieusement et de me concentrer sur ce qui me plaît vraiment, le romanesque et la poésie entre autres. C’est vrai : il suffit d’éteindre la machine, et on n’entend plus les cris. C’est un répit magique que je devrais m’offrir plus souvent. J’ai du temps à donner… mais je n’en ai pas à perdre.









