
Evelyn Mc Hale, le suicide.
www.youtube.com/watch?v=A1NewqNBFzE
Naître dans le Nord et grandir près des usines désaffectées. Jouer au milieu des déchets radioactifs. Etre élevée par une mère seule aux allures d’épave dopée aux Marlboro sur le mode « viens là ou j’t’en colle une ! » braillé à l’arrêt de bus. S’ennuyer à l’école et ne pas comprendre à quoi ça sert de rester assise sur une chaise quand il fait beau dehors, que les oiseaux chantent et que les toboggans sont vides. Faire ses devoirs le soir pendant que maman est occupée à regarder des clips sur MTV, passer l’aspirateur ou engueuler votre frère qui gigote et sautille sur le canapé. Ne rien piger. Abandonner ses tableaux de conjugaison et se résoudre à être un cancre. Grandir et dépenser son argent de poche au Mc Do du coin ou dans des bouteilles de Jack Daniels qu’on descend dans ces soirées où on croit se « mettre bien », devenir libre, adulte et vivant quand on est juste malheureux, pathétique et engagé sur une pente descendante à 180%. Avoir une tronche de victime idéale pour les voleurs du RER et les fortes têtes du collège. Se faire pincer le gras double* en passant devant les mecs du quartier. Ne pas se connaître de famille véritable en dehors d’un foyer précaire qui se résume à une daronne, un frère, un chien, et quelques âmes perdues de vue dispersées dans toute la France. Avoir une grand-mère en maison de retraite et craindre d’avance de finir comme elle, gâteuse et abandonnée de tous, assise sur un fauteuil à bascule face à une fenêtre donnant sur un ciel gris qui promet l’apocalypse, la voix de Julien Lepers pour seule compagnie. Rêver d’une épaule ou d’un brave chevalier pour vous défendre des quolibets urbains. Manquer d’une véritable famille. Envier la communauté soudée, à la vie, à la mort, des musulmans du quartier. Et se dire que parfois, on aimerait bien faire partie du clan.
Etre en échec scolaire. S’engager mécaniquement dans un CAP qui ne donne même plus la sécurité du travail ou décrocher avant le BAC et être cet élève fantôme que les professeurs finissent par rayer de la liste d’appel en cours d’année : dé-sco-la-ri-sée. Trouver un taf, une besogne qui remplit le frigo. Se faire gueuler dessus par son patron toute la journée. Encaisser les coups. Descendre à la mine tous les matins sans savoir pourquoi on vit, pourquoi on meurt. S’évader en écoutant Kendji dans la cuisine, dans une odeur de dissolvant, de canicule et de steak qui crame sur la poêle. Trouver du réconfort en se tapant des restos, des boîtes de nuit dépassées, des cinémas, des sorties, en claquant son biff dans des babioles et des séances de shopping mensuelles, ne pas partir en vacances et connaître l’été dans un centre-ville bétonné, la chaleur et la sécheresse urbaine, loin des sources fraîches chères à l’homme, ce nomade qui se cherche partout des points d’eau. Ou bouffer des pâtes au beurre toute l’année pour s’offrir les traditionnelles deux semaines de vacances au camping et savourer la plage où l’on peut enfin faire cuire sa carcasse assoiffée de soleil. Etre à genoux. Se dire que la vie est injuste et n’avoir aucune spiritualité pour s’expliquer le sens profond des épreuves que l’on subit. Cultiver le ressentiment prolétaire. Hésiter entre Marine et Méluche. Opter finalement pour l’abstention. Haïr le monde. Etre complètement déconnectée du Ciel. Avoir une croix autour du cou par tradition familiale mais ne croire en rien d’autre que la vie terrestre et se persuader que la sienne est bousillée, ratée, fichue avant même d’avoir livré ses premiers fruits. Survivre dans un monde de disgrâce et ne trouver dans l’horizon aucun idéal qui vaille la peine d’être poursuivi. Vivre sans foi, et constater que d’autres ne connaissent pas ce vide – même s’ils le remplissent par des croyances et des dogmes erronés. Convoiter leur sérénité face aux drames, leur force face à la vie.
Rêver de fonder un couple stable, parce que tout le monde dit que c’est comme ça qu’il faut faire : « se respecter », se trouver un mari pour la vie, et toutes ces conneries. Se poser avec un gars du coin qui déconne pas et qui bosse dur. Un brave type, un mec bien qui a un CDI de manutentionnaire ou de vendeur au rayon boucherie de Carrefour ; en d’autres termes, un morceau de chair à canon pour le capitalisme, un pauvre mecton qui se fait hurler dessus toute la journée et regarde son patron rouler en berline de luxe pendant qu’il rampe pour obtenir une modeste augmentation qui lui permettrait à peine de stopper l’hémorragie de son découvert mensuel. Economiser pour les épousailles, flamber une petite fortune pour acheter une robe moche qui vous boudine, payer une maquilleuse provinciale aux goûts kitsch qui vous ravalera la façade en mode Miss France violée par ses crayons de couleur, louer une salle, épater et nourrir copieusement des convives que vous ne connaissez pas et qui se moquent de vous, pour la plupart. Avoir avec son nouveau mari un chien – un berger allemand – puis des mômes. Prendre un congé pour s’occuper d’eux. Voir son couple se déliter, comme tous les couples, car le désir est une chose fugace et la monogamie un délire mythologique d’esprits perchés. Ne jamais retourner au travail et devenir mère au foyer pour voir grandir sa progéniture. Dépendre d’un homme. Dépendre d’un homme que vous dégoûtez de plus en plus et à qui vous le rendez bien. Dépendre d’un homme qui menace de divorcer quand vous lui cassez les couilles et fuit en prenant la voiture pour partir en virée avec ses potes car vous êtes devenue une bobonne complexée et invivable. Ne rester en couple que pour des raisons de fric et se dire que seule, vous seriez dans la merde, et que votre future retraite sera misérable car vous avez cessé de travailler. Suffoquer et étouffer l’autre. Le pousser à se flinguer ou à descendre toute sa famille. Garder en vie ce qui est voué à mourir, pratiquer sur son amour un acharnement thérapeutique. Se disputer devant les gosses. Reproduire le schéma familial. Commencer à boire. Se dire qu’avec un bon vieux patriarcat bien strict et rassurant comme chez les saoudiens, tout cela ne serait jamais arrivé.
Faire des crises de jalousie à votre époux qui se branle sur les top models de Victoria’s Secret et se retourne sur les jeunes princesses du quartier sculptées par le twerk et les squats, pendant que vous êtes devenue belle comme le fond d’une poubelle**, avec un corps accidenté par les excès, des seins qui dégringolent comme des tubercules en chute libre, un visage qui chante la misère et accuse le coup de la nervosité jalouse. S’empiffrer de Pringles devant la télévision. Rager sur les gamines en crop top et les starlettes de télé réalité. Leur reprocher d’être belles et d’en jouer, grommeler à qui veut l’entendre qu’il n’y a pas que le physique dans la vie quand vous pleurez tous les soirs votre apparence ruinée par votre laisser-aller et que vous refusez de faire l’amour autrement que dans le noir (du reste, vous ne faites plus l’amour car votre mari ne vous toucherait même pas avec un bâton). Se dire que de toute façon, les « vrais hommes » aiment les « vraies femmes », c’est-à-dire vos formes, le jambon-gruyère de votre fessier déliquescent et vos flatulences sous la couette le soir. Se construire un début d’obésité et envisager le Pace maker avant la trentaine. Se demander si les tomates du ketchup ou le basilic du pesto, ça compte parmi les 5 fruits et légumes par jour. Se mettre en tête de « reconquérir » un mari déjà ailleurs. Entamer un demi-régime fait de Coca light et de pâtes sans beurre. Se teindre en blonde cagole pour plaire à son « zhomme », qui préfère de toute façon les brunes et les beurettes. Acheter de la belle lingerie au Babou du coin pour exciter son caniche. Penser qu’avec un voile, vous pourriez cacher la misère, et que les voilées au moins, fagotées comme elles sont, ne risqueraient pas de vous « voler » votre mari. Se convaincre que la beauté n’est pas importante juste parce que vous ne la possédez plus. Sacraliser la pudeur parce que vous êtes devenue un fantôme criant au secours et qu’une féminité épanouie vous paraît grotesque.
Devenir l’ombre de ce que doit être un vivant. S’éloigner jour après jour de la plus belle version de soi-même, celle à laquelle chacun tend et a droit. Fusiller sa légende personnelle. Se résigner. Chanceler. Décliner. Pourrir.
Vivre comme un insecte enfermé dans une boîte d’allumettes. Ne jamais voir la mer. Se refuser une autre vie. Avoir entériné que le voyage et le rêve vous étaient interdits. Naître et mourir dans sa merde.









