Avril 2022. J’étais très fatiguée, déshydratée, cernée à cette période, j’étais encore en grande partie vegan. Le maquillage est une belle catastrophe (ayant perdu l’habitude de me maquiller les yeux, j’ai fait n’importe quoi, j’ai mis beaucoup de crayon mais pas de mascara, ce qui donne ces superbes yeux de panda, en mode « j’ai été violée par Crayola » ; j’ai mal appliqué mon rouge à lèvres), mais j’ai eu une humeur soudaine… J’ai choisi une lumière et un angle qui ne pardonnent pas, sans filtre, avec les nouveaux iPhones qui restituent chaque défaut, chaque rougeur, chaque pore de la peau… J’étais aussi en plein ‘retour de Saturne’. Il faut partir du principe que toutes les archives de cette époque et des quelques années précédentes ne me montrent pas sous mon meilleur jour. C’est depuis fin 2022, début 2023 que j’ai pu enfin récupérer. Mais j’aime cette photo. Et elle ne triche pas. Je publierai d’autres photos de cette ‘série’, à l’occasion. J’en ai déjà postée une le 11 août 2023 (« All of these pretty rhymes and perfect crimes »). Et d’autres photos tout court.
Agnus Dei de Samuel Barber par le New College Choir d’Oxford
27 mai 2023. Visage nu. Un samedi où j’avais besoin d’une bonne sieste…
Les tanks sont entrés dans le pays, Et j’étais en train de dormir. La maison a brûlé, Et j’étais en train de dormir. Les manifestants ont jeté des cailloux, Les policiers ont donné des coups de matraque, Les statues ont saigné du nez, Et j’étais en train de dormir. La société s’est écroulée, La Révolution a eu lieu, Le monde a changé de visage, Et j’étais en train de dormir. L’humanité était en liesse, Partout, un horizon noir De mains fraternellement tendues et serrées. Et moi, souriant du travail accompli par d’autres, J’étais en train de dormir.
Pourvu qu’il n’arrive rien de grave, Car je serai sans doute encore En train de dormir.
J’ai raté tous les grands jours, c’est ainsi. Je soutiens votre cause mais n’en fais pas partie.
Car l’Univers m’a faite comme cela : fatiguée de naissance. Petite, ma mère me disait : « Le travail pleure entre tes mains » Et cette phrase est devenue mon destin, De toute évidence.
Je jure que j’ai souvent amèrement lutté contre cette fatalité, Avant de la comprendre :
Je suis comme ces petits animaux Qui ne font apparemment que dormir et manger, Mais qui, le reste du temps, Pressentent les cataclysmes, Se reposent sur le torse d’un malade Pour prendre sa douleur, Mourant finalement des blessures d’un autre.
J’ai usé mon corps à des luttes invisibles, J’ai fixé et interrogé mille soleils, le regard droit, J’ai nettoyé des océans, fait accoucher des aubes, J’ai oeuvré à la régénération de la planète, J’ai écrit des mots qui guérissent, Et même précédé des modes, Sans jamais en recueillir les lauriers. Et j’ai affronté l’ingratitude d’un monde Qui me croit parfaitement inutile Quand je suis le fil d’argent Entre Dieu et les hommes.
Je suis poète. Je suis là pour voir et dire : Telle est ma tâche. Je souffle un secret et le vent l’ébruite.
Alors je retourne faire la sieste Et je compte sur vous Pour ne pas me réveiller : Je suis occupée A construire des empires dans ma fuite.
Ecrit en quelques minutes sur un coin de table et publié le 28 septembre 2023 sur FB. Il est possible que ce texte soit une version provisoire, que je peaufinerai plus tard.
*Projecteur splénique (ou splenic projector) : référence à l’Human Design, une discipline de développement personnel très intéressante dont je recommande l’étude, que je connais depuis quelques années et qui m’a beaucoup aidée. Mon profil est donc évidemment Projecteur, et mon autorité splénique (instinctive).
Ceux qui applaudissent à deux mains le tweet de Cécile Duflot ne comprennent pas – ou ne veulent pas comprendre – que ces deux tenues n’engagent pas de la même manière le bien-être, les libertés et l’avenir de nos sociétés…
Ceux qui ne comprennent pas l’interdiction de l’abaya, au prétexte que ce n’est pas différent d’une robe longue, ne comprennent pas que c’est justement dans cet interstice d’ambiguïté que s’engouffre l’islamisme ; ce sont les mêmes qui disaient il y a quelques années ne pas voir la différence entre le voile et un simple couvre-chef (casquette, bonnet..), ou entre un voile intégral et une cagoule pendant un carnaval.
La différence n’est pas dans la tenue (et dans l’espace de peau que cette dernière laisse visible), mais dans l’intentionnalité qui lui est liée, le système qui la promeut et dans lequel elle s’inscrit.
Evidemment, toutes les filles qui portent des abayas ne le font pas forcément pour provoquer, pour créer de la contagion, et n’ont pas toutes comme objectif d’empêcher les autres de mettre des mini-jupes ou de faire ce qu’elles souhaitent de leur corps, elles ne se vivent pas forcément comme les parties d’un système, on est bien d’accord. Bien que certaines soient clairement dans une logique de conquête idéologique, beaucoup ne font qu’exercer, a priori, leur propre liberté.
Mais on ne peut pas ignorer qu’il existe un islamisme rampant ces dernières années, qui tente de s’introduire discrètement dans nos institutions sous une forme édulcorée car moins menaçante à première vue, et qui prospère précisément sur les ambiguïtés évoquées précédemment, sur les failles de nos démocraties laïques qui s’imposent un devoir de neutralité vis-à-vis des religions ; neutralité qui rend plus difficile l’identification d’un danger propre à un seul culte, puisqu’on s’interdit alors de parler au cas par cas des religions, au prétexte que l’Etat n’a pas à mettre son nez là-dedans, que toutes les religions doivent être mises sur un pied d’égalité, et qu’il faut respecter les libertés individuelles.
A cet égard, je recommande tous les livres sortis sur le sujet (et il y en a), par exemple, celui de Florence Bergeaud-Blackler, « Le frérisme et ses réseaux, l’enquête », ou le rapport de la DGSI de 2018, « Etat des lieux de la pénétration de l’islam fondamentaliste en France », ou encore « Principal de collège ou imam de la République » de Bernard Ravet, un homme pourtant bien à gauche, qui a assisté à la montée de l’islamisme dans les établissements scolaires (surveillants acquis à la cause terroriste ou fondamentaliste, antisémitisme et impossibilité d’assurer la sécurité des élèves juifs, violences et menaces religieuses, etc).
Les nombreuses mosquées fondamentalistes sur le sol français – qu’il est très difficile de faire fermer… Les prières de rue il y a quelques années, qui bloquaient en plus la circulation, au prétexte qu’il n’y avait pas assez de place dans la mosquée du coin (alors que les croyants peuvent prier chez eux, qu’il leur appartient de faire construire leurs lieux de culte, avec leurs propres deniers, et que nous sommes dans un pays laïc où l’Etat n’a pas à subventionner les religions)… Les violences dans certaines zones contre les personnes qui refusent de faire le Ramadan, qui osent boire un verre d’eau ou s’attabler en terrasse durant cette période (surtout quand elles sont identifiées comme musulmanes de naissance)… Sans parler des agressions régulières dans les hôpitaux contre le personnel, exercées par des maris qui ne veulent pas que leur femme soit soignée par un homme… Ou encore des remises en cause permanentes de la liberté d’expression et du droit au blasphème, qui vont jusqu’à l’assassinat ou l’atteinte à l’intégrité… L’affaire Mila, avec ses centaines de milliers de menaces reçues et une jeune fille qui vit désormais privée de toute vie normale, ou l’affaire Samuel Paty, qui s’est soldée par une décapitation de rue, en sont de tristes exemples. Etc, etc.. .. Tout cela démontre une chose : il y a quand même beaucoup de croyants en France qui n’acceptent pas notre modèle de société et souhaitent, au forceps, lui en substituer un autre.
Cela n’est un secret pour personne et une rapide documentation en ligne suffit à s’en rendre compte : l’école, qui est pourtant largement à gauche de même que son personnel, est l’une des nombreuses institutions qui subit depuis des années des assauts permanents contre la laïcité et la paix sociale, et elle est même l’une des premières à en avoir été la proie, un peu comme les hôpitaux, ce qui lui confère un rôle de laboratoire à surveiller avec la plus grande attention.
L’affaire Samuel Paty n’a pas été un épiphénomène, c’était l’un des nombreux « bébés tortues » lancés sur le sable par l’islamisme : certains seulement ont atteint la mer, ce qui fait dire à de nombreuses personnes que le danger n’est pas si grand que ça, ne voyant pas que d’autres se préparent aussi à arriver au bord de l’eau, et que c’est notre vigilance qui leur permettra d’arriver ou non à leur destination.
Les manifestations les plus violentes et visibles du fondamentalisme religieux, et leur extension, c’est un peu comme les punaises de lit : quand vous en voyez une, c’est que l’infestation a déjà commencé depuis longtemps, qu’il y a un peu partout des larves qui n’attendent que d’éclore en masse, et qu’il faut se dépêcher de trouver et détruire avant qu’elles ne croissent et n’accomplissent leur destin.
Les musulmans sont peut-être pour beaucoup des gens qui n’aspirent en majorité qu’à vivre leur vie tranquillement, mais ils sont utilisés et instrumentalisés par des organisations comme les Frères Musulmans, qui ne cessent de chercher à avancer leurs pions, partout en Occident, leur objectif n’étant pas juste d’assurer ou d’étendre leurs propres droits de croyants, mais bien de conquérir et d’imposer leurs croyances afin de les ériger en modèle de société dominant auquel chacun devra se plier, de détruire des idées et des concepts auxquels nous tenons (liberté d’expression, de pensée, de croyance, de vêtements, libertés individuelles…). Et cela, on ne peut pas l’ignorer.
Ajoutons à cela qu’une quantité non négligeable de croyants sont aussi dans une logique de conquête et qu’il ne faudra pas compter sur eux demain pour défendre certains acquis de société – notamment ‘féministes’ – auxquels nous tenons : le droit pour une femme de s’habiller comme elle le souhaite et d’être parfaitement libre, le droit à l’avortement, etc.
Nous comprenons alors que nous sommes en face d’un phénomène de masse, dans un pays de presque 70 millions d’habitants, dans un monde qui en compte 8 milliards : face à un problème de nature aussi collective, on ne peut pas égoïstement se retrancher derrière la liberté individuelle de chacun à porter ce qu’il veut.
Nous n’étions pas tous des terroristes lorsque nous avons du nous soumettre au plan vigipirate ou qu’il nous a été interdit de prendre l’avion avec une bouteille d’eau ou du shampoing, mais nous avons heureusement compris que la situation collective était assez grave pour que le dérisoire de nos petites libertés individuelles ne vienne pas entraver les tentatives de résolution du problème.
Lorsque la somme des choix individuels fait florès, et que de « simples tenues religieuses » comme l’abaya deviennent majoritaires dans un lieu, une pression s’exerce sur les récalcitrants, sur les « autres ». C’est surtout là le problème.
Ces vêtements permettent une identification visuelle et un renforcement du sentiment de communauté qui, dans le contexte actuel, n’est pas sans danger, et pourrait galvaniser encore davantage les partisans d’un islam conquérant en leur conférant le sentiment de l’impunité, de l’extension, de la prise de pouvoir, et en leur donnant plus facilement encore la possibilité de s’organiser entre eux, d’abord socialement puis, peut-être, politiquement.
La question ne se pose pas pour un effet de mode vestimentaire comme un autre : on voit partout fleurir des crops tops, et pourtant, aucune femme n’est forcée d’en porter. Mais c’est autre chose lorsqu’un vêtement est directement lié à une religion ou à la manière qu’ont de nombreux fidèles de la pratiquer.
En effet, nous rechignons trop souvent à parler de la religion en tant que telle, car nous pensons que la laïcité nous protège de tout, et notamment des assauts de la religion contre notre modèle de société ; ou parce que nous n’avons pas le courage de voir qu’un garde fou posé il y a plus de 100 ans n’empêche pas l’aujourd’hui de s’exercer, avec sa foule de problématiques inédites, et qu’il faut sans cesse réformer notre système et juger de ce qui fonctionne ou pas ; ou parce que nous voulons nous tenir – parfois par lâcheté opportune, parfois par principe et par excès de zèle – à la neutralité imposée par cette même laïcité, nous empêchant alors de débattre des spécificités des religions, de leur contenu, de leur historique, de leurs antécédents, de leurs dangers potentiels. Nous oublions donc que les religions, surtout monothéistes, doivent toujours inspirer la méfiance, car elles s’inscrivent souvent dans un système de pensée qui nie l’altérité, qu’elles promeuvent parfois des valeurs auxquelles nos sociétés dans leur construction et la plupart d’entre nous sommes fondamentalement opposés, et que l’adhésion à leur dogme induit souvent l’adhésion à des modes de pensée archaïques dont beaucoup de gens ne veulent plus à l’heure actuelle et qui représentent une menace directe pour notre mode de vie. L’Histoire récente tend à le démontrer et ne permet pas de relâcher la pression à ce sujet. Les « signes visibles » de la religion tels que l’abaya ne peuvent donc pas être traités comme de simples vêtements, même lorsqu’ils sont vus comme tels par une grande partie de ceux qui les revêtent. La laïcité, qui nous a permis il y a plus de 100 ans de mater l’influence d’une Église sur le déclin, n’est aujourd’hui pas suffisante pour nous protéger des coups de butoir d’un Islamisme en pleine croissance.
Les sondages menés ces dernières années, notamment auprès des musulmans, sont préoccupants et démontrent que les jeunes générations sont plus perméables que les précédentes aux discours fondamentalistes : une grande partie de la jeunesse place par exemple la charia avant nos lois (et quand on sait ce qu’il y a dans la charia, ce n’est guère rassurant…). La visibilité des problèmes liés à l’islamisme est croissante ces dernières années : fondamentalisme jusque dans la RATP, dans la police, l’armée, la sécurité et les services secrets, violences régulières contre le personnel dans les hôpitaux par des conjoints qui ne veulent pas que leur femme soit auscultée par un homme, violences, menaces ou assassinats contre les blasphémateurs, les apostats, les femmes qui veulent s’échapper du moule religieux, importation par l’immigration de problématiques parfois meurtrières dont nous pensons nous êtres débarrassés ici mais qui gangrènent encore des pays où la religion est reine, etc. La manière dont beaucoup de croyants, notamment musulmans, vivent aujourd’hui la religion, la place qu’ils lui donnent, et celle qu’ils accordent à ceux qui ne pensent pas comme eux, démontrent un décalage croissant et trop important avec les structures mêmes de nos sociétés. Ces différences ne se bornent plus à de simples divergences de pensée comme il y en a dans toute société : elles représentent une menace directe envers nos valeurs, nos libertés et notre droit de vivre comme nous l’entendons. Si l’on écoute le souffle de l’époque, on ne peut donc pas ne pas voir qu’il existe un grave problème.
La clé fondamentale se trouve là : il faut prendre le pouls de l’époque. L’abaya ou le vêtement religieux ne peuvent se juger dans l’absolu, ils doivent surtout être jugés dans le contexte actuel, qui est loin d’être totalement pacifique, et à la lumière des pratiques et des velléités des croyants à notre époque.
Alors, aussi contradictoire que cela puisse paraître, c’est précisément au nom de la liberté de chacun de se vêtir comme il le souhaite qu’il faut interdire à l’école ces tenues religieuses, qui s’inscrivent – parfois malgré elles – dans un combat qui ne vise pas à l’augmentation de la diversité et de la liberté dans l’espace public mais bien à sa suppression progressive.
C’est une nécessité, aussi bien pour les non-musulmans, que pour les musulmans qui souhaitent véritablement vivre avec les autres.
Il est évident que l’interdiction ne règlera pas tous les problèmes et qu’il faut se méfier de tout projet politique ne reposant que sur cette dernière. Mais elle fait partie des quelques leviers immédiats qui permettent de stopper l’hémorragie en attendant que des mesures plus complexes, qui s’inscrivent sur le long terme, fassent leur effet. On ne peut pas laisser la situation dégénérer plus longtemps.
Barry Lyndon. Parce que ce film correspond bien à l’illusion dont parle cet article : j’ai aimé l’idée du film, mais j’ai été déçue quand j’ai vu ce dernier.
J’ai écouté il y a quelques mois cette artiste dont tout le monde parle, Zaho de Sagazan. Ce que j’en ai pensé n’est peut-être pas très intéressant et je n’ai pas grand chose à en dire (j’ai toujours beaucoup de choses à raconter quand j’adore quelque chose, mais généralement moins quand je n’accroche pas ; sauf si cela est prétexte à aborder un sujet plus profond, ou à analyser un phénomène artistique, sociétal qui dépasse l’individu dont je n’ai pas aimé le travail). En revanche, cela m’a amené à une autre réflexion sur l’art, en général, que j’ai jugé utile d’écrire et de partager.
D’abord, ce que j’en ai pensé : je n’ai pas réussi à rentrer dedans. C’est pas mal, mais il manque à mon sens l’élément fort qui en ferait un album qui saisit l’âme et laisse un souvenir. Musicalement, c’est déjà entendu et un peu gimmick ; cela reste plutôt efficace, dans le sens où si l’une des chansons passait en soirée, elle ne me déplairait pas et contribuerait au bien-être et à l’ambiance, je trouverais pas ça dégueu. Mais il ne m’en reste rien en dernière instance, cela manque d’originalité, d’incarnation, ce n’est pas assez habité. On sent pourtant que quelque chose est possible, qu’un bourgeon d’univers est sorti – le titre et la couverture de l’album, très réussis, en témoignent – mais la connexion entre le talent potentiel de l’artiste et l’oeuvre finalement accouchée n’est pas encore établie, à mon sens. Concernant les paroles, il y a parfois des fulgurances mais cela reste trop léger pour être notable. Il ne suffit pas à un artiste d’avoir un peu plus de sensibilité que les autres ou de s’exprimer d’une façon plus lyrique ou élégante à une époque où ça n’est plus vraiment la mode pour que le résultat soit bon, hélas. C’est vraiment dommage car, comme je l’ai dit plus tôt, la couverture de l’album est une vraie réussite et a la force des images cultes, de même que le nom de l’album, La symphonie des éclairs, extrêmement bien trouvé. Moi qui pars toujours avec l’envie d’aimer un album quand je l’écoute, j’avais donc de très bons préjugés. Le problème, c’est que je n’ai ressenti ni la force d’une symphonie, ni celle d’un éclair, à l’écoute de ces chansons.
La couverture de l’album La symphonie des éclairs de Zaho de Sagaza
Je me suis donc demandé ce que j’avais bien pu rater : il y a peut-être quelque chose que je n’ai pas su entendre, et que d’autres ont remarqué, puisque beaucoup de gens semblent ne pas tarir d’éloges sur le travail de cette artiste. Etant ouverte et bonne pâte en matière de musique, je me suis interrogée, et j’en suis venue à une conclusion, qu’on peut partager ou non, mais qui ne me semble pas totalement débile dans l’absolu : je crois que c’est le genre de hype qui repose grandement sur le fait qu’il y ait quelques éléments forts autour de l’album (ici, la couverture et le titre de l’album, le style de la fille et l’aura qu’elle dégage, une forme de sensibilité poétique moins commune à notre époque chez une si jeune personne qui semble la placer à rebours de sa génération, etc), ce qui est assez pour créer un engouement et le sentiment d’un univers, une attente qu’on aimerait voir comblée (quitte à broder sur ce qui manque). Le problème, c’est qu’à mon sens, ça ne suffit pas. Sauf à faire de chaque filet d’eau une source.
Le fait est que si le romantisme est moins commun à notre époque, ça n’est pas le cas de la très bonne écriture : il y a en réalité pléthore d’artistes ou rappeurs qui écrivent des textes à tomber par terre, et qui sont sous-estimés pour de multiples raisons (et je ne parle pas là de certaines horreurs ultra-autotunées qu’on entend actuellement en radio). Concernant le rap, c’est souvent parce malgré le tapage pas possible autour de cette musique ces dernières années, une emprise quasi hégémonique sur la culture musicale (on n’entend que ça désormais et plus rien d’autre… ) et une gentrification assez spectaculaire, une forme de crédibilité majeure demeure refusée aux rappeurs.
Simplement parce que la culture qui les porte très souvent n’est pas perçue par de nombreux journalistes culturels comme légitime, noble, crédible, trahissant une forme de mépris inconscient pour ce qui est pourtant d’un niveau largement supérieur à ce qui se fait actuellement en matière d’écriture (par exemple la poésie illisible qu’on lit ces dernières années, en partie sur les réseaux sociaux, et qui est portée aux nues par certains critiques, souvent par ignorance, par idéologie ou par jalousie pour ce qui est qualitatif, alors que c’est objectivement immonde et que plus personne ne lira ça dans 50 ans). D’où une forme d’élitisme inconscient (réflexe de classe ?) de la part des journalistes d’Elle Magazine dès qu’une jeune petite blanche n’écrit pas en faisant trois fautes d’orthographe par phrase. Alors que ses textes sont en deçà de ceux de beaucoup de rappeurs, ou d’autres références comme Biolay (la Superbe porte bien son nom, par exemple) ou encore Stromae.
Un exemple de génie textuel… et un souvenir de mon époque de lycée. « On déboule comme un obèse sur une montagne russe ». Il y en a tant d’autres : Ma femme de Gael Faye, Jimmy Punchline d’Orelsan, La superbe de Benjamin Biolay…
C’est assez paradoxal parce que cette crédibilité culturelle supérieure encore refusée au rap sur un plan artistique s’oppose paradoxalement à un excès de crédibilité accordée à d’autres artistes urbains totalement surcotés, comme Aya Nakamura, dont la musique me semble assez médiocre, voire inécoutable, si l’on enlève quelques titres fédérateurs et sympas comme Djadja. Il n’y a aucun rythme, c’est juste.. du bruit
Je crois que ces cas exceptionnels de crédibilité excessive accordée à des artistes urbains comme Nakamura sont à la fois compensatoires, performatifs et politiques. Ici, on a à la fois une femme, sexuée et assumée, de banlieue, et noire, ce qui réunit trois causes différentes actuellement à la mode, flattant du même coup toutes les branches de l’inclusivité ; le féminisme, l’antiracisme, le gauchisme. Sans compter qu’elle a été beaucoup attaquée, et la défendre donne à ce titre l’impression d’être du bon côté de la barrière. Par ailleurs, difficile de ne pas aimer une femme qui est toujours parvenue à rester au dessus des critiques avec une certaine dignité indifférente et une confiance en elle un peu princière et joueuse, ce capital sympathie jouant finalement en sa faveur. Et puis, on a le sentiment de réparer un outrage longtemps fait à la culture dite urbaine, et d’une certaine façon, celui qui se trouve là au bon endroit au bon moment ramasse l’ensemble de la mise : « The winner takes it all », comme on dit.
Pour en revenir au cas de Zaho de Sagazan, il me semble que ce que beaucoup de gens aiment chez de nombreux artistes, plus que leur musique, c’est l’idée, la démarche, l’image qu’ils s’en font, quitte à fermer les yeux sur la qualité effective de ce qui est finalement proposé.
Je le comprends tout à fait, car c’est facile de tomber dans ce piège, et je reconnais que la chose m’est déjà arrivée. J’appelle cela l’« effet Edouard Louis » car c’est ce que j’ai ressenti en lisant cet auteur : je trouve que l' »idée Edouard Louis » est bien plus puissante que les livres d’Edouard Louis eux-mêmes, qui m’ont paru décevants, à l’exception de quelques passages puissants, qui sont certes très bons à citer dans les dîners, sur les réseaux sociaux, sur Babelio, ou même à soi-même.
Quand on lit les interviews d’Edouard Louis, on découvre un homme intelligent, pertinent, passionné et passionnant dans sa vision du monde (même si je ne la partage pas totalement : elle est matérialiste et manque à mon sens de transcendance spirituelle). Il incarne et habite solidement son idée, et ses livres recèlent quelques citations fortes. On peut par ailleurs être touchés par son vécu et éprouver un certain respect pour la manière dont il utilise ce qui lui est arrivé dans son travail. S’ajoute à cela la proximité politique, pour ceux qui l’éprouvent, qui crée alors une forme de solidarité inconscience, ou de désir d’ajouter une flèche au carquois de l’idéologie que l’on défend en l’enrichissant d’une nouvelle figure littéraire d’importance. Tout autant de choses qui poussent à peut-être surcoter l’écrivain. Sans compter les promesses que nous font miroiter les critiques littéraires qui semblent nous trouver un Balzac toutes les semaines, et qui vanteront une fresque sociale puissante, un roman d’époque qui interroge le rapport entre un sujet X et un sujet Y, assez pour nous laisser rêver à une forme de Comédie humaine du XXIème siècle.
On est en fait séduits par l’idée d’aimer les livres de l’auteur avant même de les lire (et c’est précisément ce qui m’est arrivé). La conséquence étant que même si ses livres ne sont finalement pas à la hauteur de l’idée que l’on s’en faisait, et qu’on n’y retrouve pas l’impressionnante matière intellectuelle que les interviews, les propos de l’auteur et les critiques nous faisaient espérer, on sera déjà tombés dans le piège et il sera difficile de faire le deuil, puisqu’on restera attachés à l’idée du livre, en dépit des qualités effectives de ce dernier.
Nous vivons en effet dans une société du métatexte où bien souvent, ce que l’on raconte d’un livre semble occuper une place plus importante que le livre lui-même, qu’il s’agisse des propos et des prétentions de l’auteur, de ses défenseurs, ou de ses détracteurs, créant une forme de mythologie qui précède un travail et aveugle facilement les gens. C’est peut-être le symptome d’une société occidentale qui tourne sur elle-même, et qui, riche d’une très grande histoire artistique, musicale, littéraire, alourdie peut-être par un passé qu’il semble si difficile de concurrencer, ne sait plus comment se démarquer et gérer cette abondance. Faute de créer quelque chose de nouveau, elle s’ingénie à trouver de nouvelles choses à dire sur ce qui existe. A moins que cela ne soit la conséquence d’une sorte de confort moderne qui peut amener à une forme de complaisance. Non pas que la vie soit forcément facile pour tout le monde de nos jours, mais de plus en plus de gens font des études, parfois longues, il y a une forme d’extension de l’acte de penser, qui nous mène à beaucoup réfléchir, palabrer, écrire, discuter, débattre, polémiquer, et à parfois croire que cela suffit, que les histoires qu’on se raconte nous dispensent d’être à la hauteur de ces dernières. En outre, nous sommes désormais dans le monde des mass medias et beaucoup d’écrivains s’astreignent à un devoir de représentation, participent à des évènements, montrent leur identité et leur visage, parlent de leur travail dans quantité d’interviews. Bien sûr, les écrivains ont toujours eu une réputation, une image, nombre d’entre eux fréquentaient le milieu littéraire, des intrigues et des histoires s’y nouaient et ces dernières se répandaient parfois comme des traînées de poudre. Mais le phénomène semble plus fort que jamais, éclipsant le travail effectif.
Evidemment, la réflexion s’applique à tous les arts. Nous avons évoqué la musique, puis la littérature, nous pourrions tout aussi bien évoquer le cinéma, les beaux-arts. L’idée est la même.
Récemment, j’ai enfin vu Barry Lyndon, de Stanley Kubrick. J’ai longtemps fantasmé ce film avant de le voir : l’ascension d’un jeune homme honnête d’extraction modeste, qu’une déception amoureuse a rendu cynique, ambitieux jusqu’à l’arrivisme, aidé par son culot, son audace, et son absence de principes, et sa chute non moins spectaculaire, avec en plus la mythique Sarabande d’Haendel en fond sonore… je m’attendais à quelque chose de grandiose, de tragique, d’immense, un vol d’Icare transposé au XVIIIème siècle. Je suis cependant restée sur ma faim. C’est un très bon film, mais il ne m’a pas bouleversée, je ne l’ai pas trouvé suffisamment profond et tragique, il m’a semblé trop linéaire et prévisible, et les déceptions ou traumatismes qui sous-tendent l’évolution du personnage me paraissent trop faibles par rapport à ce que je m’imaginais, pas suffisamment puissants pour créer ce sentiment d’ironie du sort, de destinée ; on ne ressent pas assez les émotions du héros, son amour, son sentiment d’humiliation, la force des nécessités qui l’animent, le pourquoi de ce désir brûlant et vital de parvenir, ce qui ne permet qu’une empathie superficielle à son égard. On assiste à l’évolution de son sort avec une relative indifférence. Malgré ma déception, je me suis pourtant surprise à éprouver un bref attachement envers ce film, et précisément envers l’image que j’en avais constituée. Ce n’était plus le film de Kubrick que j’aimais, mais l’idée que je m’en étais faite. Ma propre construction, en somme. Cela n’a pas duré, car j’ai identifié cette illusion, et je ne m’y suis pas abandonnée. Mais il y avait une forme de mélancolie, comme quand un voeu de longue date ne se réalise pas. On peut comprendre que des gens tombent dans le piège au point de se bercer d’illusions, pour ne pas renoncer à l’idée qu’ils avaient d’une chose. Ce que j’ai appelé l’effet Edouard Louis il y a quelques paragraphes, par besoin de nommer et simplifier, j’aurais d’ailleurs tout aussi bien pu l’appeler l’« effet Barry Lyndon », tant il est vrai que cela correspondrait aussi au sujet (et il faut dire que c’est un peu plus classe). Simplement, je trouve que Barry Lyndon reste un bon film, avec une certaine gueule quand même, dont la qualité est à mon sens supérieure à celle des livres d’Edouard Louis. Mais après tout, ce n’est pas la qualité de l’oeuvre qui compte dans notre présent raisonnement, mais le décalage entre l’oeuvre et l’idée qu’on s’en fait. Alors l’effet Barry Lyndon serait peut-être également un titre pertinent.
Dans le fond, cela est à rapprocher de cette tendance à écouter les paroles des gens plus que leurs actes. Par exemple, en politique, où celui qui sait le mieux pérorer et endormir son monde l’emporte bien souvent, au détriment d’individus plus probes et compétents, mais moins habiles par le verbe ou moins portés à faire des promesses sans lendemains. Ou en amour, avec certaines cristallisations romantiques qui s’effectuent sur quelques détails-clés qui nous touchent au coeur et se poseront dès lors comme les pilliers définitifs d’une image qu’on se refusera d’actualiser en y intégrant les actes ultérieurs ou effectifs de l’individu qui a nos faveurs. Alors, on aime une personne qui n’existe pas, ou ne nous correspond pas autant qu’on le croit, ce qui créé des obsessions ou des emprises faramineuses.
Je ne prétends pas avoir réponse à tout et peut-être que certains ont aimé les oeuvres qui m’ont laissé profondément indifférente, leur donnant par là-même une raison d’être. Mais je crois que même si je me trompe, cette réflexion s’applique, peut-être pas à ces travaux mais à d’autres, et qu’il y a là un sujet qui mérite d’être abordé et dit quelque chose du monde dans lequel nous vivons, des mirages dans lesquels nous tombons si facilement, de notre capacité à nous mentir à nous-mêmes pour préserver nos illusions ou nos sentiments.
Car nous avons tous fait semblant, à un moment de notre vie. Semblant d’avoir lu un livre que nous n’avions pas lu, écouté un album que nous n’avions pas écouté, vu un film que nous n’avions pas vu. Semblant de nous être enthousiasmés pour une chose qui n’était finalement pas exceptionnelle, emmenés par une forme de désir d’engouement qui l’a emporté sur notre ressenti réel. Souvent, ça n’est même pas conscient, nous ne pensons pas à mal. Simplement, nous voulons être bouleversés, touchés, transformés, et une fois que l’on nous a fait miroiter la possibilité d’un voyage, nous ne voulons pas rester sur la grève, avec nos bagages et notre déception. De la même manière que nous mettons du temps à comprendre qu’une personne que l’on croyait bonne pour nous ne l’était en fait pas, et à mettre à jour son image, quitte à briser le rêve que l’on s’était créé autour de cet individu. Cette tendance est souvent le propre de l’immaturité, d’une forme d’adolescence qu’on finit par quitter un jour ou l’autre. Mais beaucoup de gens, même adultes, évolués et intelligents à première vue, continuent de s’y abandonner, c’est là le plus surprenant. Car l’attachement sentimental à l’idée que nous nous faisons d’une chose est un ciment tellement puissant qu’il surpasse bien souvent tous les démentis que la réalité lui oppose. Pour s’en défaire, il faut grandir. Et s’ancrer dans le présent, accepter d’être neuf et nu à chaque instant, sans présumer de quoi que ce soit, évitant ainsi le piège des projections. Il ne s’agit pas de cesser d’aimer l’idée que nous nous faisions d’une oeuvre, d’une personne, d’une chose. Simplement, de comprendre que cette idée nous appartient, qu’elle est en réalité la nôtre, une création de notre propre esprit, et que si ses contours concordent parfois – partiellement ou entièrement – avec ce qu’offre la réalité extérieure, cela n’est pas toujours le cas. Il ne reste alors qu’à différencier les deux. Non en tuant l’idée quand elle ne correspond pas au réel, mais au contraire en se l’appropriant pleinement : ainsi, on cessera de la projeter à notre convenance sur le monde extérieur, même quand la greffe ne prend pas.
Elle était si vivante, ayant gardé jusque dans ses vieux jours l’émerveillement et la grâce de la jeunesse, qu’il est difficile d’imaginer un monde où elle n’existe plus.
Pourtant, il y a quelques jours, Jane Birkin est morte, laissant derrière elle le souvenir immortel de la beauté, de l’innocence, de la douceur, de l’engagement généreux. Les hommages ont naturellement fleuri. Certaines fleurs ont toutefois été moins appréciées que d’autres, par les féministes notamment : en cause, le fait de ramener cette femme aux vies multiples à son rôle de compagne et muse de Serge Gainsbourg.
C’est un fait, Jane Birkin n’a pas été que cela. Mais Gainsbourg l’a grandement aidée à accéder à une forme de panthéon. Le génie de cet homme a été l’écrin suprême dans lequel son incomparable beauté a pu rayonner, la courte échelle qui lui a permis de porter plus haut l’étendard de son talent.
Après sa séparation d’avec Gainsbourg, ce dernier a continué de lui écrire des chansons, et Birkin a continué d’être sa muse. Après la mort de Serge Gainsbourg, Jane Birkin s’est elle-même beaucoup impliquée dans la mémoire de ce dernier, ne cessant de lui rendre hommage, reprenant ses oeuvres et continuant de le faire vivre, par la musique ou par les histoires qu’elle aimait à raconter. Cette reconnaissance et cette affection intactes en disent très long sur l’importance de cet homme dans la vie de Jane B.
Pourquoi tant de gens semblent-ils voir le rôle de la muse comme celui d’une inférieure, d’une surbordonnée, comme un ersatz dégradant de celui, bien plus noble, de poète ?
Être une muse, est-ce vraiment comme on le pense si souvent, n’être que cela ? Jane Birkin était la muse de Serge Gainsbourg, oui, mais pourquoi l’a-t-elle été ? Est-ce que vraiment, ce statut n’était qu’une breloque un peu sale que n’importe qui d’autre aurait pu ramasser par terre ?
Il ne s’agit pas de nier les difficultés des femmes à cette époque, et le fait que beaucoup d’entre elles aient été réduites à n’être que des Muses par impossibilité de faire autre chose, mais de rappeler toute la profondeur qu’il y a derrière ce rôle que trop de gens veulent brocarder comme accessoire.
Le caractère à première vue passif du rôle de Muse fait oublier à quel point il est prépondérant dans l’œuvre d’un Pygmalion, et prépondérant tout court. Il faut pourtant avoir une énergie, une aura, un talent d’incarnation exceptionnel pour pouvoir se contenter d’être. La fascination pour ces figures exprime en réalité ce que notre âme sait d’instinct : les muses sont loin de n’être que cela. Elles sont en fait le karma arrivé au bout d’une forme d’accomplissement physique, se concrétisant dans la beauté, qui se suffit à elle-même, n’a besoin d’aucune revendication, d’aucune annonce, d’aucune fanfare. Il y a une forme d’art et de sculpture dans ce cheminement qu’est celui de la Muse. La beauté, c’est l’âme qui a fleuri. Et la Muse est un jardin de paradis venu rappeler aux humains ce qui est possible et ce qui nous attend, par delà la souffrance parfois pesante de la condition humaine.
Cette réflexion appliquée à Jane Birkin est valable pour toutes celles qui ont eu un rôle de Muse, directement ou indirectement, pour toutes les Alizée, les Britney Spears, les Brigitte Bardot, les Beyonce, toutes ces femmes dont on a dit parfois qu’elles n’étaient que les interprètes pas très dégourdies du talent d’autrui, oubliant que le Pygmalion a au moins autant besoin d’elles que l’inverse. Et que savoir se servir de son corps jusqu’à en faire une oeuvre d’art implique un génie bien sous-estimé de nos jours : la preuve étant la rareté de ce génie, convoité par tant de gens, et la fascination naturelle qu’il provoque sur son passage.
Il est vrai qu’une perle ne brillerait pas autour d’un cou, sous la forme d’un collier, s’il n’y avait pas eu quelqu’un pour ouvrir l’huître qui la contient. Pour autant, faut-il dévaloriser le labeur de l’huître et considérer que la perle n’a existé que quand le pêcheur l’a découverte et a ouvert l’écrin qui la contenait ? C’est un effort conjoint. Et bien sûr, il faut saluer le génie de celui qui a ouvert l’huître, mais sans jamais oublier le génie de cette dernière et le travail de vies entières qui l’a menée à pouvoir accoucher d’un trésor.
La Muse est une fleur qu’une main intelligente cueille et à laquelle il offre un décor de choix pour exhaler tous ses parfums : mais toute gloire à la fleur, qui a su puiser dans la terre la force de pousser avec grâce.
C’est la même chose qui est à l’œuvre lorsqu’une voix profonde et belle nous bouleverse tant elle semble habiter le réceptacle du corps qui la produit, tant elle semble résonner dans quelque chose de plus vaste que son simple contenant : elle provient de vies entières d’amours, de bonheurs, de drames, de naissances et de morts. C’est entendre l’infini lui-même que d’entendre une belle voix (il suffit d’écouter les Voix Bulgares pour s’en rendre compte). C’est pourquoi les bons chanteurs sont capables de provoquer en nous des émotions dont on ne soupçonnait même pas l’existence, et c’est pourquoi des voix parfois exceptionnelles qui n’ont pour elles que le coffre et la technique, sans être pout autant habitées, nous laissent profondément indifférents.
La beauté est plus que la beauté, et une muse est plus qu’une muse. Elle est un messager entre l’ici et l’au-delà. Et si ce rôle est bien souvent alloué à la femme, dont la contemplation suffit à produire l’effet naturel que l’on sait, ce n’est pas sans raisons.
La femme est reliée à la matière, et par là-même à la beauté et à la santé : n’est-elle pas celle qui met en forme, celle qui cimente les tribus (matriarcales, ou non), celle en qui la vie se matérialise, celle qui couve un enfant neuf mois et lui prodigue par le lait la substance qui le fera croître, celle qui soigne et fait bouillir la soupe ancestrale qui redonnera un peu de force aux malades ? Sur un plan archétypal, le corps de l’homme, aux épaules larges et aux hanches plus fines, semble tout entier tourné vers le ciel et donc vers l’action, le progrès, le demain, l’abstrait. Celui de la femme, à l’inverse, sablier charnu, buste foisonnant et hanches larges convergeant tous deux vers l’axe d’une taille marquée, vers l’abysse primordial du nombril, s’équilibre parfaitement entre le haut et le bas, entre le ciel et la terre, entre les racines et le feuillage : il est celui qui démontre par l’exemple de son harmonie qu’il existe un lien entre les deux mondes, entre le visible et l’invisible, entre le matériel et l’immatériel.
La beauté est le témoignage noble et vivant de la bonté, il est le fruit offert par l’arbre fort de mille racines et de mille vies passées. Et si parfois, certaines beautés se pervertissent dans des vices humains, puisque l’Univers nous a donné le choix de nous égarer et que ce choix est possible même pour ceux qui ont déjà tant accompli, beaucoup d’autres sont dignes de la fascination qu’elles provoquent.
Je n’ai pas connu personnellement Jane Birkin, mais plusieurs personnes de mon entourage ont eu le privilège de la fréquenter, parfois brièvement : tous m’ont raconté une bonté, une humilité, une simplicité, et une candeur rares. Cet extrait d’article ne dit pas autre chose :
« A peine son nom prononcé, les sourires s’affichent et les souvenirs refleurissent : sa simplicité lors des réunions de parents d’élèves à l’école communale voisine ; sa générosité avec les clochards et notamment un certain « Jolicoeur » qu’elle aurait même un temps hébergé dans sa maison… Sur ce point, la ressemblance mère-fille n’était pas seulement physique. « Elle était la générosité même », résume une proche. « Lorsqu’elle demandait ‘j’espère que tu vas bien’, ce n’était jamais par convenance, elle voulait vraiment savoir si tout allait bien », insiste une amie photographe. »
Alors il semblerait que dans ce cas, le corps se soit aligné avec l’âme, et pour le mieux.
Jane Birkin n’était pas qu’une muse. Elle n’était rien de moins qu’une Muse.
Est-ce à dire qu’une femme ne doit et ne peut aspirer qu’à cela ? En aucun cas. Chez chaque humain existe la possibilité de l’androgyne. Il existe mille routes qu’un voyage peut emprunter, et chaque fleur à sa propre manière de pousser. Mais être capable d’inspirer un homme à dépasser les limites de son propre génie et les foules à trouver un peu de transcendance dans la mélodie d’un visage, cela n’a rien d’anecdotique.
Cet homme, qui n’a jamais eu le Nobel, peut-être parce qu’il a été mille fois pressenti pour l’avoir et qu’il était trop évident dans la figure du monstre sacré, a eu la plus grande des gloires en définitive : il est entré dans l’Histoire littéraire comme un Dieu parmi les Dieux, et ce de son vivant. Et on peut gager que la mort ne lui fera pas le déshonneur d’affadir sa lumière parmi ceux qui ont le plus brillé.
Au lycée, après des lectures essentiellement immatures, L’Insoutenable légèreté de l’être a été ma première entrée dans la pensée complexe. On lisait Kundera comme on accédait au monde des adultes et des lettrés ; ses livres faisaient partie de ceux qui donnaient des ailes à la réflexion et provoquaient en vous une mutation de l’être ; on franchissait à son contact un pallier, celui d’une forme de conscience plus profonde, plus fertile. C’est la marque des très grands.
Surtout, grâce à lui, j’ai pu comprendre d’emblée une leçon, qui ne m’a jamais quittée : la complexité n’oblige en aucun cas à l’opacité, et n’empêche pas la simplicité, bien au contraire. Kundera était la plus grande illustration de ce fait.
Je suis émue lorsque je vois le nombre d’hommages qui lui sont rendus et son nom en tête de gondole pendant plusieurs jours sur les réseaux sociaux, pas seulement parce que cela démontre que la littérature est toujours essentielle, mais aussi parce que nous sommes si nombreux, de tous âges et de toutes provenances, à avoir eu l’impression de voir soudainement le monde en couleurs en lisant Kundera pour la première fois, au point d’en constituer une forme de communauté implicite et instinctive : il y a toujours un « après » la découverte de ses livres. Il a légué quelque chose à chacun d’entre nous. Même quand on s’en éloigne, une forme d’estime reconnaissante demeure.
Je retiendrais de lui cette phrase, qui me suit encore aujourd’hui, et par laquelle il a mis les mots sur un sentiment romantique éternel : « Pour qu’un amour soit inoubliable, il faut que les hasards s’y rejoignent dès le premier instant. »
Inoubliable parmi les inoubliables, Milan Kundera l’est.
*Certains observateurs attentifs auront remarqué un discret hommage dans un de mes premiers poèmes, écrit il y a plus de 10 ans : la « valse sans adieux » de Cet amour-là est évidemment une référence à La valse aux adieux, superbe titre d’un livre de Milan Kundera. Je n’ai jamais pu le dire. Je le dis ici.
La famille est souvent la matrice de sentiments très sous-évolués, archaïques et égoïstes. L’amour tant vanté d’une mère pour sa progéniture, qu’on dit inconditionnel, recèle parfois des trésors de narcissisme.
Un enfant, c’est avant tout une âme venue s’incarner sur terre, et qui choisit pour ce faire un véhicule, une matrice, un ventre, et plus généralement un milieu propice à son évolution, qui lui ressemble et qui saura lui enseigner les leçons qu’il est venu apprendre. La charge des parents est d’aimer l’enfant, de l’armer, de le responsabiliser, et parfois jusqu’au sacrifice, c’est certain, tout en comprenant que cet enfant, s’il est venu vivre un voyage sous leur égide, ne constitue en aucun cas pour eux un territoire, une propriété, un horizon indépassable, qu’il est né et naîtra au cours de ses vies dans d’autres familles que celle-ci, sans être fondamentalement assigné à aucune. Bien sûr, une histoire familiale peut être une épopée, magnifique, pleine d’amour, et la proximité tout comme la ressemblance peuvent évidemment créer des complicités particulières entre les êtres, rien n’interdit cela, tout comme il est vrai que l’enfant constitue une charge précise pour des parents sur laquelle il convient souvent de se concentrer. Mais cet amour familial n’a de valeur que s’il est une fenêtre ouverte vers le plus grand des amours, à savoir celui de Dieu, et qui doit se porter envers tout ce qui vit.
Il n’y a rien de pire que l’attachement tribal, le « mon enfant, la chair de ma chair », malsain mais aussi totalement illusoire, qui exalte la viande animale et oublie le ciel, même s’il constitue pour chaque âme un passage obligé à un moment de son parcours. La sagesse se trouve en réalité non pas dans l’attachement reptilien mais dans le détachement. Tout amour doit donner à l’individu les ressources permettant d’aimer encore plus loin que ses limites traditionnelles, d’aimer encore plus fort que ce à quoi il est habitué, dépassant un peu plus l’illusion de la séparation afin de rencontrer cet autre, qui est en définitive lui-même. Tout amour qui enferme l’être, qui ne lui donne pas envie d’aimer l’humanité entière et qui ne lui confère pas la force d’étendre encore un peu plus son aile vers les autres pour les couvrir de la pluie, n’est pas de l’amour ; ce ne sont que des tentatives, des tâtonnements dans la nuit, qui ont certes leur valeur et leur noblesse, à titre d’escales. Mais ce n’est pas la destination finale du voyage qu’une âme entreprend.