Lecture de poème : Le Temps des Cerises de Jean Baptiste Clément / Solstice d’été

À l’occasion de ce solstice d’été, à l’heure où le soleil est à son zénith, je partage la lecture d’un texte qui me bouleverse tout particulièrement, et que j’avais enregistré en mai : Le Temps des Cerises, de Jean-Baptiste Clément (1866), qu’Antoine Renard a plus tard mis en musique. Un morceau qui a fait les belles heures de la Commune de Paris.

Les larmes me viennent souvent vers la fin, et cela n’a pas manqué. 

Il y a des aspérités dans cette lecture, j’en ai sans doute fait de plus soignées, de plus parfaites, sans bourdonnement en fond sonore, sans intonation approximative sur la seconde strophe, mais c’est pour préserver l’émotion particulière de ce moment que je partage celle-ci.

J’en profite également pour partager la version chantée d’Yves Montand, ma préférée je crois :

Joyeux solstice d’été et profitez de ce portail pour faire vos voeux, et le plein de joie et de soleil si cela vous est possible !

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Françoise Hardy, Demeter immaculée

Crédit : Jean-Marie Périer. Il y a tant de belles photos de Françoise Hardy… en fait, il était sans doute impossible de prendre une mauvaise photo d’elle. Mais c’est à celle-là que je pense. Peut-être parce qu’elle la représente si bien, dans son éternelle harmonie entre les contraires… la grâce et la mélancolie, un jour de beau temps et la pluie.

Françoise Hardy était la plus grande incarnation de la beauté française parce qu’elle n’avait besoin de rien. La France compte quelques grands mythes de beauté, mais aucune ne lui arrive à la cheville car les autres venaient, comme on pourrait dire, avec un arsenal ; armées jusqu’aux dents, pleines d’artifices, de minauderies, de jeux et de ronds de jambe qui déjà altèrent la pureté des choses. Elles créaient leur beauté, produisaient du beau, jaugeaient, ménageaient leur effet, même quand elles avaient la prétention de n’en rien laisser paraître, et à coeur d’effacer leurs traces, de cacher leurs excréments. Sur le visage de Françoise Hardy, il n’y avait pas ne serait-ce qu’un gramme de maquillage, bien souvent. Pas le début d’une coloration, y compris d’ailleurs à un âge avancé. Et surtout, pas d’orgueil, de posture, de maniérisme. Une voix claire comme de l’eau de roche, cheminant sans affectation aucune, sans détour aucun pour se donner du relief, et arrivant pourtant à sa destination : le coeur. C’était l’oiseau simple qui se contentait de chanter, la fleur qui se contentait de s’ouvrir, sans avoir besoin de s’encombrer d’aucune revendication : tout était déjà là. Elle ignorait sa beauté et la sous-estimait de beaucoup, de même que son talent et sa voix, alors qu’elle a incarné et exprimé un sentiment exact qu’aucun autre n’avait exprimé comme cela avant elle, un mélange de mélancolie et de pudeur extrême, de tragédie et de dignité, une justesse et une droiture du tourment (simplement, elle l’a fait avec tant de simplicité et d’aisance qu’elle se prenait pour une chanteuse de bluettes, alors qu’elle était un mythe). Elle avait la maladresse touchante. Elle se trouvait à cette intersection miraculeuse entre la beauté exceptionnelle, et le minimalisme total de celles qui font peu de cas de leur magie, qui ne craignent ni le vent, ni la pluie, ni les baignades des pieds à la tête, ni les vêtements mal coupés ou de confection profane, et qui ne se réfugient derrière aucune lichette de maquillage ou lissage discret, aucun masque ayant la prétention de l’authenticité. Le petit trait d’eye liner qu’elle se faisait parfois ressemblait au rouge à lèvres que certaines femmes du pays à la vie dure s’appliquent pour les grandes occasions, avec l’enfance amusée de celles qui ont rompu la simplicité du quotidien et fait une folie ; on aurait dit un petit plaisir, un bonbon, emprunté dans la trousse de maquillage d’une copine. Sous un raffinement qui lui était aussi naturel que la colonne vertébrale est inhérente à l’humain, une sauvagerie totale dont peu de femmes sont vraiment capables : elle renvoie beaucoup d’entre nous à nos fanfreluches, nos colifichets, nos postures. À tous ces maniérismes si subtils, si bien camouflés, qu’on finit par les oublier et les croire à nous… et c’est en voyant apparaître cette fille d’Ève à la beauté immaculée, cette Demeter adolescente, qu’on se trouve comme rattrapées par la manche : ‘pas si vite, qu’est-ce que tu caches dans tes poches, petite ?’. Et d’apprendre que les simagrées qui changent tout comptent dans le calcul de la douane. C’est sans doute pour cela que, tout comme Laetitia Casta, Françoise Hardy est unanimement adorée des hommes, mais aussi des femmes : ce n’est pas parce qu’elle est moins dangereuse, c’est parce que ces dernières reconnaissent qu’il n’y a dans sa beauté nul bien mal acquis, nulle mesquinerie, nul poison, et elles s’inclinent en conséquence. C’est un facteur très sous-estimé, tant on croit qu’une beauté sidérale attire forcément la haine des autres femmes, quand c’est bien souvent l’attitude dont est entourée cette dernière qui fera tomber la tartine du mauvais côté. La beauté seule, inaltérée, pure, apaise, guérit et rend meilleur celui qui a la chance de la voir, le renvoie à la bonté d’un oasis primordial dont il se sait originaire lui aussi, buvant à cette source un peu de l’eau qui le fera tenir pour la suite du voyage. Françoise Hardy, c’est l’adversaire qui gagne sans s’être présentée, et que tout le monde reconnaît comme gagnante, avec la déférence revenant à qui de droit et signant l’incontestable prérogative accordé par le karma.

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Adieu, Françoise

« Tous ces mots qui font peur quand ils ne font pas rire
Qui sont dans trop de films, de chansons et de livres »
Elle a signé de si belles chansons, mais s’il me faut en partager une, c’est celle-là.



La plus belle femme du monde, voix de la mélancolie simple, oiseau rare, digne et vulnérable, chanteuse, auteur-compositeur de génie, astrologue de talent, Françoise Hardy, qui a traversé les ères et les saisons de la vie avec tellement de grâce et de classe, s’en est allée.

Et je ne peux pas y croire. Vraiment pas. J’en ai pleuré, et j’en pleure encore, et cela m’émeut et me touche au delà de tout. L’artiste, l’astrologue, la femme.. je lui dois tellement. Je ne rêvais pas de rencontrer beaucoup de monde : elle, oui. Elle a tant souffert dans ses dernières années… J’espère que le paradis lui sera doux.

Cette femme m’a accompagnée toute ma vie. J’ai littéralement des souvenirs, des moments charnières de mon existence partagés avec elle, sous l’égide de son oeuvre et de sa personne.
Découvrir sa musique toute jeune, déjà, c’était comme découvrir un pan entier de sa propre personne, un univers en soi, car elle mettait des mots et un rythme sur quelque chose qui n’avait jamais été exprimé, jamais comme ça, ce qui est précisément la marque des légendes.
J’avais découvert, enfant, la chanson « Message Personnel », chantée par Olivia Ruiz, dans le CD de la Star Academy n°1 (quelle référence…) : elle m’était restée, c’était ma préférée de l’album ; je me souviens de cette collision presque douloureuse entre l’émotion de cette chanson, et celle de mon coeur, et le sentiment d’être comprise, étreinte. Je venais de me trouver une soeur Capricorne, pudique, mélancolique, profonde, qui m’avait donné les clés de mon propre coeur.
Puis, mon premier grand chagrin d’amour, et ma première lettre d’amour, écrite dans ma chambre d’ado, à 16, 17 ans, dans la pénombre, en pleurant à chaudes larmes, en fumant cigarette sur cigarette, et en écoutant, en boucle, toute la nuit, Message Personnel (je publierai peut-être, à l’occasion, un vieux texte écrit sur cette nuit, où je parle d’elle et de sa chanson). Dès qu’une cigarette se terminait, j’en allumais une autre. Dès que la chanson arrivait à son terme, je la remettais, inlassablement.
Message Personnel. Un piano, un monologue, une introduction sobre et intemporelle, des mots qui vont droit au coeur. Puis une mélodie touchante, une voix qui se met à chanter avec une vulnérabilité digne, comme un bel oiseau qui meurt. Les violons du drame. Le tragique de l’amour. L’émotion qui traverse le temps.

Puis, à la même période, encore au lycée, j’avais lu son autobiographie, Le Désespoir des singes et autres bagatelles. J’avais tellement de tendresse pour cette femme simple, humble, douce et philosophe, que l’on sentait d’une grande bienveillance, d’une grande droiture et d’une grande intégrité, mais aussi d’une grande lucidité. Je partageais avec elle sa passion pour l’astrologie. Bien plus tard, sur une recommandation, j’ai lu son livre, Les rythmes du zodiaque, et je me suis demandée comment j’avais fait pour passer à côté aussi longtemps : elle y vulgarise la méthode de Jean-Pierre Nicola, père de l’astrologie conditionaliste (ou naturaliste), un monument que j’ai donc découvert grâce à elle. C’est en lisant ce livre que j’ai enfin éprouvé de la fierté à être Capricorne, loin des clichés habituels que l’on nous sert même dans des livres qui se veulent sérieux (signe épris d’argent, de pouvoir, de statut, trucmuche), que j’ai compris toute la complexité de l’astrologie, et que les pièces du puzzle se sont assemblées dans mon esprit. Aujourd’hui encore, et depuis des années, il est le livre que je recommande systématiquement à ceux qui veulent apprendre l’astrologie, et même à ceux qui la connaissent déjà très bien ; je l’ai offert plusieurs fois.

Dans le roman que j’écris voilà bien des années, ses chansons apparaissent, d’ailleurs. Forcément. Si elle n’y est pas, qui peut l’être ?

Elle a repris « Il n’y a pas d’amour heureux », de Louis Aragon (récité sur ce blog, d’ailleurs), l’un des plus beaux poèmes jamais écrits. Forcément. Il n’y avait qu’elle pour exprimer si bien tout le tragique et la beauté de ce texte, tout son espoir déchirant, pudique, attentif.

Et puis, la beauté proverbiale, simple mais habitée, de Françoise, qui mériterait un roman. Incarnation internationale de l’excellence à la française, icône à jamais, elle était pleine de cette gravité qui est celle des mythes et des statues, avec ce visage qui semblait taillé dans le bronze et l’or. Juillet 2019, dans mes archives, je publiais sur FB la chanson « Voilà ». Et j’écrivais, en commentaire à ma publication, en référence à l’incroyable vidéo où on la voyait chanter : « Le visage de Françoise Hardy, merveille architecturale, taillé dans la bronze la plus solaire, période cheveux d’or, peau dorée, yeux intensément verts. Je pourrais la regarder des heures. Aucun être n’a été d’une beauté plus parfaite que cette femme« . Et tout le monde était d’accord, les « j’aime » en témoignent, tombés dans une incontestable unanimité d’où ne s’élève aucune contestation. Combien d’hommages de ce type j’ai du lui écrire… elle faisait partie de ma vie. De nos vies. Je le savais déjà, mais cela me percute si fort maintenant qu’elle est partie.

Elle a si bien traversé les saisons de l’existence. Chose rare, même sa vieillesse faisait l’unanimité. Chez les hommes comme chez les femmes, chez les jeunes comme chez les moins jeunes, on entendait : qu’est-ce qu’elle était belle, même dans ses vieilles années, quelle classe, elle a gardé son essence, elle était toujours aussi belle, juste autrement. Elle semblait épargnée par les commentaires acides réservés aux femmes vieillissantes ; même les plus cyniques et mesquins d’entre nous rendaient les armes. Peut-être parce qu’elle était. Elle ne jouait pas à être. Elle portait une forme de vérité profonde, son visage était celui du solennel et de l’irrévocable. Cette authenticité, cette énergie, ne disparaissent jamais. Elles ne font que se transformer dans les formes. C’était cela, en effet, qu’on sentait, derrière la chair, la voix, la beauté, les mots, les mélodies : l’âme. Elle en fut une grande, une belle, et c’est bien pour cela que nous sommes tous un peu orphelins ce soir.

« Oui peut-être, je suis ivre, peut-être
Ça me donne envie de vivre, peut-être
Ça me fait déformer tout, peut-être,
Après tout, je m’en fous.
Ça me fait déformer tout, peut-être,
Et je te cherche partout, peut-être… »

(Je te cherche)

« Tu es le sang de ma blessure,
Tu es le feu de ma brûlure,
Tu es ma question sans réponse,
Mon cri muet et mon silence »

(La question)

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Féminisme et paternité dite forcée : on ne peut pas avoir le beurre du matriarcat, et l’argent du beurre du patriarcat

Matriarche Moso ; photo de Karolin Klüppel

Texte fini le 15 avril 2024 (rédigé à partir de notes datant d’il y a plusieurs années), publié le 25 mai 2024 sur FB
Edité le 10 juin 2024 (voir note de bas de page*)

Lorsqu’un homme se plaint qu’une femme lui a fait « un enfant dans le dos », avec les conséquences qui en découlent dans le monde actuel (reconnaissance de la paternité, versement d’une pension, etc), les femmes, notamment féministes, semblent défendre très systématiquement la femme, face à l’homme qui se sent dupé, et ce même quand ce dernier a été véritablement piégé, avec une unanimité qui ne cesse de me surprendre. C’est à l’édifice de ce grand débat que j’ai voulu apporter ma pierre.

Il est intéressant de voir comme certaines féministes pourtant progressistes et pro-sexe se transforment littéralement en curés lorsqu’il s’agit de se faire par tous les moyens les avocates des femmes, y compris quand la cause n’est pas juste. Sur le sujet de la paternité dite « forcée » (« faire un enfant dans le dos »), en l’occurence, elles ne saisissent pas la contradiction profonde de leur discours : en disant d’un homme qui a eu des relations sexuelles avec une femme mais ne souhaite pas s’impliquer dans la paternité qui en résulte qu’il « n’avait qu’à garder sa bite dans son slip », qu’il doit désormais assumer les conséquences (c’est-à-dire verser une pension alimentaire, etc), et que c’est bien fait pour lui, elles disent la même chose que les anti-IVG qui expliquent à une femme qui ne veut pas garder l’enfant dont elle est enceinte après avoir eu des relations sexuelles qu’elle n’avait qu’à pas écarter les cuisses, et que maintenant, il faut qu’elle assume, ça lui fera les pieds.

En fait, elles tiennent un discours tout aussi puritain que les religieux qu’elles exècrent généralement en liant de manière automatique les relations sexuelles à la procréation, et en faisant du simple plaisir sexuel sans objectif systématique de procréation quelque chose de dégradant, qui doit forcément se terminer en châtiment judéo-chrétien (parce que la parenté est un cadeau lorsqu’elle est désirée, mais quand elle ne l’est pas, c’est autre chose…). Ici, cette volonté d’avoir du plaisir sans procréer n’est jugée dégradante que quand elle émane des hommes, en l’occurence. Alors qu’elles sont les premières à défendre ce droit pour les femmes.

Sexualité et procréation sont en effet liées dans leur potentialité, mais elles n’ont pas à l’être forcément dans leur finalité, et je crois que la plupart des gens dans la société actuelle en conviennent, hommes ou femmes, puisqu’il me semble que la plupart des gens ne se trimballent pas avec une ribambelle de 10 enfants, pas plus qu’ils ne restent abstinents sexuellement afin de ne pas en avoir. C’est donc que l’immense majorité des gens fait très bien ce distinguo : il est par conséquent surprenant que cette même majorité tombe dans le piège énoncé plus tôt.

Il en va de même pour l’argument qui consiste à dire « il n’avait qu’à mettre une capote » (comme si ces dernières étaient infaillibles, du reste…), qui sous-entend que beaucoup d’hommes se passent égoïstement d’en mettre une pour préserver leurs sensations : je ne sais pas dans quel monde ces gens vivent, mais les femmes non plus n’aiment pas, dans l’idéal, baiser avec une capote, notamment dans le cadre d’une relation suivie, et si elles font en sorte de prendre des contraceptifs parfois handicapants et bourrés d’effets secondaires, allant parfois jusqu’à compromettre leur santé à long terme, c’est précisément parce que c’est aussi plus agréable pour elles de pouvoir tomber le caoutchouc dès que possible. Ces gens qui font la leçon sur internet baisent-ils vraiment tous « en chaussette » à chaque fois ? Ils ne voient pas la différence ? Vraiment ?!

Un argument est beaucoup revenu : celui de la charge mentale de la contraception qui incombe aux femmes. En gros, les hommes doivent payer et assumer la paternité qui découle du coït parce que de toute manière, ce sont les femmes qui se tapent la contraception, et que pour eux l’affaire est trop facile, ils n’ont qu’à baiser et se tirer sans avoir à se soucier des suites. Et cela, si on comprend bien, est censé donner tous les droits ? Ils n’ont qu’à utiliser un contraceptif, dit-on. Mais les hommes n’ont comme choix de contraceptif individuel vraiment efficace que… la vasectomie. Qui est l’équivalent de la ligature des trompes, un acte infiniment plus définitif que la pose d’un stérilet par exemple, ou que n’importe quel contraceptif couramment utilisé par les femmes. Ce n’est pas une proposition très honnête (et pourtant, de nombreuses femmes n’hésitent pas à la faire, dans les commentaires et sur les réseaux sociaux, au point où l’on se demande s’il s’agit de sarcasme). De toute manière, comme c’est en dernière instance la femme qui tombe enceinte et pas l’homme, la première ne pourra jamais se décharger totalement de cette problématique sur le second. Ne parlons pas du fait que la contraception masculine ruinerait définitivement toute spontanéité dans la procréation, en empêchant la femme de pouvoir tomber enceinte sans rentrer dans le cadre d’une relation très suivie, monogame, traditionnelle (car là où certaines voient la grossesse comme un fardeau, d’autres y voient un don, un cadeau) : c’est là un autre sujet, et notre société n’est effectivement que peu adaptée à une procréation spontanée. Ne parlons pas non plus du fait qu’hélas, les contraceptions actuelles posent mille effets secondaires et qu’au lieu de chercher d’atteindre l’égalité en bourrant également les hommes d’hormones, comme les femmes, et en créant des pilules masculines (sachant que beaucoup de femmes elles-mêmes refusent de prendre la pilule, et elles ont bien raison ; j’en fais partie) il faudrait plutôt s’ingénier à chercher de nouvelles alternatives, moins nocives pour le corps.

C’est juste, en effet, la charge mentale de la contraception incombe aux femmes… mais, de même, le privilège de porter la vie, ou de l’interrompre, de garder un enfant, ou de se faire avorter : c’est là l’expression de la plus simple nature, de la biologie, c’est à travers le corps de la femme que se fait l’arrivée d’un enfant, et c’est à elle qu’est conféré le droit souverain de poursuivre ou d’abandonner une grossesse. Cette logique d’autonomie vis-à-vis de l’homme, dont les féministes sont les premières à prendre les avantages, doit être assumée jusqu’au bout : il n’est pas possible de venir réclamer ensuite d’un homme avec lequel on a eu des relations sexuelles qu’il s’implique dans la vie d’un enfant qu’il n’a pas voulu et assume une paternité qu’il n’a pas désirée.

On ne peut pas vouloir faire payer aux hommes de ne pas avoir la même biologie que nous, et de jouir des droits masculins découlant de leur biologie propre (à savoir celui de prendre la tangente), quand on est nous-mêmes bien contentes de jouir des nôtres, de ceux que la nature nous confère sur notre corps, en choisissant de garder un enfant ou non, par exemple. On ne peut avoir les prérogatives de sa condition de femme sans les devoirs qui vont avec.

La nature est matriarcale. Dans la nature, la connaissance du père biologique n’existe pas, et ce sont les hommes de la famille maternelle qui jouent le rôle de figure paternelle, l’homme qui a fécondé une femme n’étant chargé d’aucun rôle ou devoir spécifique. De la même manière, c’est la femme qui porte la vie, et elle sait très bien que l’enfant est d’elle. Selon cette logique, il est bien naturel qu’une femme ait le dernier mot sur le fait de garder un enfant ou pas. A l’inverse, le patriarcat est un système culturel, instauré par les humains, puisque dès lors que la filiation doit se faire par le père mais que la nature ne permet pas la connaissance de ce dernier, il faut forcément imposer la certitude du père par la force ou la surveillance : culte de la virginité, répression de la sexualité des femmes, naturellement, pour éviter que les hommes ne se trouvent à élever des enfants qui ne sont pas les leurs.

Or, on ne peut pas vouloir d’un côté les privilèges du matriarcat, c’est-à-dire avoir le choix de garder un enfant ou à l’inverse d’avorter, qu’importe ce qu’en pense le père biologique, et y compris s’il n’est pas d’accord (« mon corps, mon choix »), jouir en fait de sa pleine souveraineté matriarcale et s’affranchir du consensus qui vaut dans la plupart des couples, et vouloir de l’autre côté les privilèges du patriarcat, c’est-à-dire estimer qu’un homme qui a eu des relations sexuelles avec nous une fois dans sa vie, dans une logique de plaisir pur, doit automatiquement fournir une protection à la femme tombée enceinte, s’impliquer dans la vie d’un enfant, en être responsable, et payer une pension alimentaire. C’est pourtant exactement ce que font beaucoup de femmes, et plus encore des féministes, dans un surprenant unanimisme : elles veulent le beurre, l’argent du beurre, et les bourses du laitier.

De la même manière que je soutiens totalement le droit d’une femme à garder un enfant si elle le souhaite (tout comme je la soutiendrais si elle voulait se faire avorter), je soutiens également le droit d’un homme à ne pas vouloir transformer un coït d’un soir à 20 balais, après une soirée arrosée, acte consenti où chacun a pris son pied – homme comme femme -, en engagement familial, moral et financier sur plusieurs décennies, et à décider qu’il ne veut pas s’impliquer dans un projet parental pour lequel il n’a jamais donné son accord. Et ce d’autant plus qu’il voudra peut-être, quelques années plus tard, s’engager dans un projet parental avec une autre femme (car il n’est pas rare que des hommes ayant à payer une pension alimentaire à une femme pour un enfant non désiré se trouvent à manquer de moyens pour avoir plus tard des enfants avec leur propre compagne : c’est par exemple arrivé à un allemand qui a fait un don de sperme à un couple de lesbiennes et qui a eu la surprise de voir les deux femmes se retourner judiciairement contre lui pour obtenir une pension : la justice leur a donné raison et cet homme, qui a raconté son histoire aux médias, a expliqué qu’il ne lui restait que peu d’argent pour envisager avec sa propre compagne d’engendrer une descendance et de s’en occuper dignement).

Suivant cette logique, je plaiderais pour la contractualisation de la parenté, pour ceux qui le veulent (car l’idée de contractualiser l’amour et la procréation me donne un peu la nausée, à titre personnel, mais pour ceux qui le souhaitent et veulent des garanties, pourquoi pas ?) : un homme qui a signé une décharge s’engage dans un projet de paternité, avec tous les droits et les devoirs que cela incombe. Si l’homme ne signe pas de décharge et n’accepte pas de faire d’enfant, la femme peut bien entendu décider de garder ce dernier mais pas de sonner les cloches au père biologique quelques mois plus tard pour réclamer une pension. Même si certaines femmes n’agissent pas toujours de la manière la plus honnête, soulignons toutefois qu’un homme s’honorerait à ne pas laisser son enfant biologique dans le dénuement, surtout s’il en a les moyens : il y a les lois, et il y a aussi le coeur. Mais l’idéal serait de vivre de toute manière dans une société où une femme n’aurait pas à dépendre de qui que ce soit pour offrir une vie décente à son enfant, et où elle n’aurait pas à s’avilir dans une posture de quémandeuse. Il va de soi que cela irait dans les deux sens, avec la possibilité également pour les femmes de fonder par exemple une lignée matrilinéaire, en accord contractuel avec l’homme constituant le »donneur artisanal », et de se prémunir contre les éventuels recours de ce dernier, qui changerait d’avis et voudrait ensuite des droits sur l’enfant (tels que donner son nom, garde alternée, etc) : en effet, n’est-il pas anormal qu’une femme puisse faire appel à un donneur de sperme et qu’elle puisse avoir recours à une fécondation artificielle, sans que cela n’implique de droits pour le géniteur, alors que la même chose n’est pas possible pour une fécondation « artisanale », naturelle, qui implique automatiquement de donner des droits au géniteur, alors même que ce dernier est peut-être initialement d’accord pour être un simple « donneur » ? Cela place ces mères en situation de dépendance juridique, subordonnées à un revirement ou changement d’avis du géniteur.

Ainsi, plus personne ne piège personne et tout le monde est content. Plus d’ « enfant dans le dos », de paternité forcée (ce qui, c’est vrai, n’existe pas : ce sont les conséquences de la paternité qui sont forcées sur l’homme, pas la paternité biologique elle-même qui est une potentialité dès lors que coït il y a), de femme sournoise qui ment à son mari en enlevant discrètement sa contraception, l’engageant à son corps défendant dans une paternité non désirée. Plus d’homme irresponsable qui fait un enfant avec une femme et qui décide ensuite en cours de route que ça ne l’intéresse plus.

Mais mieux encore serait l’exploration d’un modèle sans doute bien plus adapté à l’être humain : la société matrilinéaire. Où le rôle du géniteur et du père ne coïncident pas, et où le rôle du père est joué par les hommes de la famille maternelle : oncles, cousins… étant donné la débâcle du couple traditionnel, qui ne fait que se confirmer chaque jour un peu plus, même chez les individus se réclamant du traditionalisme, et qui n’a pu être maintenu jusque là que par la répression des individus et notamment des femmes, et de leurs élans les plus naturels, qu’aurait-on à perdre à revenir aux fondamentaux ? …

Edit du 10 juin 2024 – Ajout du passage suivant : « Il va de soi que cela irait dans les deux sens, avec la possibilité également pour les femmes de fonder par exemple une lignée matrilinéaire, en accord contractuel avec l’homme constituant le »donneur artisanal », et de se prémunir contre les éventuels recours de ce dernier, qui changerait d’avis et voudrait ensuite des droits sur l’enfant (tels que donner son nom, garde alternée, etc) : en effet, n’est-il pas anormal qu’une femme puisse faire appel à un donneur de sperme et qu’elle puisse avoir recours à une fécondation artificielle, sans que cela n’implique de droits pour le géniteur, alors que la même chose n’est pas possible pour une fécondation « artisanale », naturelle, qui implique automatiquement de donner des droits au géniteur, alors même que ce dernier est peut-être initialement d’accord pour être un simple « donneur » ? Cela place ces mères en situation de dépendance juridique, subordonnées à un revirement ou changement d’avis du géniteur. »

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Les agressions sexuelles dans le cinéma sont des suites logiques et non des accidents (Festival de Cannes – 18 mai 2024)

18 mai 2024 :

Dans la foulée de la libération de la parole concernant le viol, les attouchements et le harcèlement sexuels, et suite à une autre accusation, portée cette fois contre le cinéaste Francis Ford Coppola, on peut lire pour la énième fois ce matin les complaintes des Monsieur et Madame Michu en commentaires, expliquant qu’il y en a marre de ces accusations matin midi soir, que certaines (et certains) auraient trouvé la poule aux oeufs d’or, que maintenant, tiens, tout le monde est victime, que c’est devenu une identité, qu’on peut pas passer à un autre sujet parce que ça suffit maintenant. Niant le mouvement historique qui est en train de se produire – qui vient parfois avec des dérives, je suis la première à l’admettre, à estimer qu’il faut les combattre et défendre la présomption d’innocence -, ils en oublient qu’il est un peu normal qu’on mange ce sujet un peu à tous les repas, matin, midi, soir, qu’une fois l’eau de la rivière arrivée en bout de chemin, la cascade ne fait que commencer. Que oui, les victimes en profitent pour se faire entendre, que le courage de l’une en inspire une autre, et que la création de ce contexte favorable, où la parole est de mieux en mieux accueillie, ouvre des possibles pour ceux qui se croyaient seuls au monde jusque là, oblige certains individus à relire leur vécu sous une lumière plus lucide et à s’admettre que ce qu’ils pensaient normal ne l’était pas, que simplement rien ni personne ne leur avait expliqué que ça ne l’était pas. 

Les gens pensent que le fait que tant de cinéastes ou d’hommes de ce milieu se trouvent soudainement accusés d’agressions sexuelles signifie forcément qu’il y a mensonge ou exagération, relecture de l’histoire personnelle, anguille sous roche en tout cas. Ils ne veulent pas voir que beaucoup de ces accusés sont effectivement des porcs, c’est trop dur de se dire que de toutes leurs idoles, peu en fait ne le sont pas. Leur grand nombre n’est pas un élément de non-plausibilité, bien au contraire : en fait, c’est le fonctionnement même d’une grande partie de ce milieu qui est ainsi calibré, beaucoup de porcs se sont servis de leur art pour faire du rabattage dans l’impunité la plus totale et ils ne sont pas des cas rarissimes. Mais admettre que ces accusations sont souvent fondées est difficile, car c’est admettre que ce milieu est grandement vicié, que les coupables qui y sévissent ne sont pas des déviants mais des purs produits de leur environnement, que tout a été fait pour qu’ils prospèrent, et que leurs agissements ne sont pas des accidents mais des suites logiques. Evidemment, cela laisse augurer d’un chantier bien plus colossal que ce que l’on croyait, il ne s’agit plus de ramasser les quelques brebis galeuses de ce milieu à la pince à épiler, mais de refonder totalement notre environnement. Et de prendre conscience, en regardant certains films qui nous ont fait rêver, que les gens qui les ont faits étaient des humains, trop humains, certains d’entre eux ayant, en coulisses, exploré de l’humanité ses abysses les moins glorieuses.

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Non, l’interdiction des signes religieux à l’école ne contredit pas la laïcité (nouvelle version)

Publié ici le 30 avril 2024, ce texte a été grandement enrichi et modifié le 8 mai (ajout de 3 paragraphes à la fin, etc).

« L’interdiction des signes religieux ostentatoires à l’école contredit la laïcité », peut-on lire dans une tribune de Jean-Fabien Spitz, publiée par Le Monde ce 17 avril 2024. Cela fait des années que l’on entend cet argumentaire, notamment à gauche et dans une partie de la communauté musulmane : la laïcité consiste à ne reconnaître ni subventionner aucun culte. Or, l’État, en légiférant sur les signes religieux à l’école, ou en prétendant encadrer certains pratiques de la religion, empièterait sur la liberté de culte qui stipule qu’un individu est libre de pratiquer sa religion comme il le souhaite tant qu’il ne transgresse pas les lois, et contreviendrait à la neutralité qu’impose justement le texte de 1905 face à la religion et qui lui commanderait de ne pas se mêler des affaires religieuses. Cet argumentaire, plein de bonnes intentions, défend donc une vision puriste et à première vue cohérente de la laïcité. Mais il est à mon sens inexact, et pour plusieurs raisons.

Déjà, lorsque nous avons une loi, rien n’interdit d’y ajouter ce qu’on appelle des amendements, qui permettent de l’améliorer : de la même manière, rien n’interdit de compléter ou de préciser notre vision de la laïcité en y ajoutant des principes supplémentaires, au fil du temps et selon les enjeux et contextes. Et là en l’occurence, contexte il y a puisque l’islamisme ne cesse de s’aggraver dans toutes ses manifestations depuis plusieurs décennies, de manière indéniable, notamment chez les plus jeunes générations, qui sont de plus en plus nombreuses à renier des principes auxquels nous sommes attachés et qui sont le fondement d’une société saine et éclairée, comme la liberté de critiquer la religion, ou la liberté de blasphème, ce que démontrent les sondages aussi bien que la réalité, avec par exemple les attentats de Charlie Hebdo, les attaques mortelles de plusieurs professeurs, les abondantes menaces envers tous les critiques ou blasphémateurs comme Mila… Nous pouvons aussi parler de l’empiètement des valeurs religieuses sur les libertés d’autrui, et notamment ceux qui ont des modes de vie jugés contraires à la religion, qu’il s’agisse de femmes jugées impudiques ou d’homosexuels, avec également de nombreux faits divers tels que les violences envers ceux qui mangent pendant le Ramadan, des maris qui agressent le personnel des hôpitaux car ils ne veulent pas que leur femme soit auscultée ou accouchée par un homme, les graves pressions à l’école envers les autres musulmans ou les non-musulmans (le livre « Principal de collège ou imam de la République ? », écrit par Bernard Ravet, un homme bien de gauche, sur son expérience au sein de l’Éducation Nationale, est à cet égard très édifiant), les menaces qui pèsent sur les croyants jugés plus modérés ou ceux qui abandonnent la religion, la lente pénétration de notre société et de nos institutions par des organisations intégristes (et jugées terroristes par de nombreux pays musulmans) comme « Les Frères Musulmans », souvent téléguidée depuis l’étranger, documentée mille fois et par de très nombreux livres, etc. Il y a 20 ans, l’islamologue et prédicateur Tariq Ramadan, très populaire dans la communauté musulmane, proposait un « moratoire » sur les châtiments corporels et la lapidation dans l’islam, preuve qu’un consensus est loin d’avoir été trouvé au sein de la religion musulmane sur des problématiques qui, dans notre société actuelle, nous paraissent d’un autre temps et ont été résolues depuis longtemps. L’islam, vraiment présent dans nos contrées depuis quelques décennies seulement, c’est aussi un ensemble de lois, dont certaines sont légalement et moralement incompatibles avec celles de notre pays, et qui sont d’autant plus dangereuses qu’elles sont indéboulonnables, considérées comme révélées directement par Dieu et non sujettes à la discussion ; le Coran contient de nombreux passages problématiques, mais qui peinent à être expurgés, condamnés, ou même recontextualisés par de nombreux fidèles et de nombreuses institutions musulmanes qui font autorité, ici en France.
La laïcité, instaurée dans un tout autre contexte, il y a plus d’un siècle, ne suffisant donc plus à contenir les coups de butoir de l’islamisme, ou les dangereuses rétrogradations morales parfois causées par l’arrivée et la progression de la religion musulmane, l’adaptation n’est ni une trahison ni un crime, elle est au contraire une nécessité qui permet de prendre à bras le corps les enjeux nouveaux qui se présentent à nous. Vouloir figer un texte de loi, c’est nier l’impermanence de la vie, c’est nier que le monde d’hier n’est pas le même que celui d’aujourd’hui, et c’est empailler dangereusement le présent, en restant sourd aux problématiques uniques dont il est porteur.

De plus, si vraiment l’interdiction des signes religieux ostentatoires contredit la laïcité originelle, les textes religieux – musulmans et pas seulement – contredisent nos lois et nos libertés. Du coup on fait comment ? On interdit la religion ? On censure les textes qui appellent à notre conquête, au meurtre des apostats ou des homosexuels, ou à l’instauration de la charia partout où cela est possible ? Sachant qu’on peut autant qu’on le souhaite invoquer l’interprétation des textes, dire que les gens savent faire la différence, il n’en demeure pas moins que beaucoup de croyants ont une interprétation littérale de leur religion de nos jours (et de plus en plus : de nombreuses statistiques le prouvent), et sont opposés à ce qu’on nomme l’innovation religieuse, justement interdite par l’islam, c’est-à-dire les ajouts ultérieurs ou les évolutions du texte religieux. Comment peut-on faire coexister dans ces conditions la liberté de culte et de croyance d’un côté, et la liberté de non-croyance de l’autre ? Comment peut-on faire cohabiter les religieux, et les autres, quand les textes des premiers menacent les seconds ? Eh bien, nous le faisons justement grâce à ce que nous appelons maintenant la laïcité « à la française » qui restreint l’expression de la religion dans l’espace public et promeut donc une pratique religieuse plus intime et inoffensive, moins politique et expansive, moins à même d’empiéter sur la liberté des autres, ou de se muer en communautarisme agressif et menaçant pour la stabilité du pays. Ce qui permet in fine de préserver à la fois la liberté de culte des croyants d’une religion, et celle des croyants d’autres religions, ou des non-croyants, etc. La loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux ostentatoires à l’école est l’une des munitions-clés de cet arsenal qui profite en définitive aussi bien aux croyants qu’aux non-croyants, et nous évite d’avoir à rayer des passages entiers de ces textes religieux qui, disons-le honnêtement, se sont souvent imposés comme le cauchemar des non-croyants. Il est assez drôle de constater que si on appliquait ici le purisme cher à certains défenseurs de la « laïcité originelle », on aurait interdit certains cultes, ou certains passages de textes religieux, qui vont à l’encontre de nos lois et des libertés d’autrui.

Les gens qui, notamment à gauche, font oeuvre de purisme et de littéralisme concernant la laïcité, en prétendant empailler un texte de loi qui date de plus d’un siècle, appliquent ici sans le savoir un intégrisme quasiment religieux, avec l’idée qu’une loi humaine une fois instaurée doit être sacralisée sans jamais être touchée d’un cheveu, par fidélité à un passé qui n’est déjà plus. Or, c’est la loi qui doit nous servir, à nous citoyens, et non l’inverse : il ne s’agit donc pas de faire de la laïcité une vache sacrée, à laquelle on vient dresser des autels, faire des Hare Krishna, lancer des poignées de riz et des pétales de fleur, mais d’en faire vivre l’esprit, de comprendre que cette loi est un moyen et non une fin en soi, qu’elle a été instaurée afin de satisfaire à un objectif originel, et que c’est cet objectif qui compte en premier lieu. 

Et quel est justement l’objectif originel de la laïcité ? Lutter contre la mainmise de la religion sur la société et assurer les libertés de chacun, croyants et non-croyants, religieux et non religieux. 

On comprend donc que la laïcité amendée, complétée par des textes de loi sur les vêtements religieux, ne contredit non seulement pas la laïcité originelle, mais elle y est justement plus fidèle que cette vision puriste de la laïcité, puisqu’il ne faut pas perdre de vue la raison pour laquelle la laïcité de 1905 a été instaurée : pour contrecarrer le pouvoir religieux (à l’époque catholique), qui exerçait une lourde emprise sur le débat public et la loi. En ce sens, les textes de lois sur les signes ostentatoires et l’abaya, qui ont enrichi et précisé la laïcité par la suite, dans un contexte d’intégrisme religieux musulman croissant, vont dans le sens de la loi 1905 et la servent fidèlement. A contrario, rien n’est plus éloigné de cette laïcité originelle que l’idée d’une laïcité totalement neutre et stoïque face aux assauts de l’islamisme qui justement la menacent jusque dans ses soubassements, comme nous l’avons expliqué. Ce qui compte, en somme, ce n’est pas l’emballage, mais son contenu.

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GPA : un taylorisme de la procréation qui va à l’encontre du caractère holistique de la grossesse, de la nature et du monde

Plusieurs enfants issus de GPA ont été abandonnés par leurs ‘parents’. L’un, par exemple, car il avait été conçu avec le sperme du mauvais donneur, une autre car elle était handicapée… naturellement, ces cas m’ont poussée à la réflexion.

La GPA est une forme d’enfantement déconnecté, dématérialisé, de taylorisme de la procréation, fondé sur l’idée que l’on peut engendrer un enfant à partir de pièces détachées, et donc s’affranchir des règles de la nature – dont le fonctionnement est justement holistique, soit porté vers la totalité -, en vue d’assouvir un besoin personnel, d’obtenir un résultat, de l’optimiser éventuellement. C’est donc tout naturellement que la GPA charrie dans son sillage un impératif de rendement : les gens veulent en effet « en avoir pour leur argent », et l’insatisfaction de ces exigences les mène alors bien souvent à refuser l’enfant qui déçoit leurs attentes. Et ce d’autant plus que la GPA étant coupée d’une forme de complétude biologique et spirituelle qui est celle de la mère qui porte et élève l’enfant, la connection avec ce dernier n’est évidemment pas la même. Neuf mois de grossesse forgent des liens à nul autre pareil ; pour quiconque n’est pas complètement déconnecté de son corps et de la vie, la chose est évidente. Et ce que nos ancêtres et les traditions séculaires savaient déjà, la science le prouve désormais : durant la grossesse par exemple, une femme reçoit des cellules de la part du foetus, qui persistent parfois plusieurs décennies dans son corps, et qui ont même un effet régénérateur, et protecteur contre de nombreuses maladies. Un phénomène nommé microchimérisme. Du reste, la beauté de la procréation naturelle et le plaisir qu’elle implique – par opposition à celle de la procréation artificielle par pipettes interposées – parlent d’elle-même. Car l’harmonie est la langue parlée par le divin pour s’adresser à nous par la matière.

La GPA, ambiguë en ce qu’elle implique effectivement un lien biologique, mais un lien biologique altéré, artificiel, partiel, permet la politique du cul entre les deux chaises : c’est mon enfant, et en même temps, si cela n’est pas arrangeant, ça n’est plus mon enfant ; j’ai un pied dedans et un pied dehors et je peux encore fuir. Là où l’enfant biologique (et même adoptif*) ne se choisit pas et obéit à une forme de destinée. Destinée qu’il faut donc accomplir « à la vie, à la mort ».
(*C’est même le cas de l’enfant adoptif qui est déjà au monde quand il rencontre ses futurs parents, et qui est à prendre « tel quel » (même quand il a été « choisi » et qu’un coup de foudre à l’orphelinat nous a mené à lui). Et même là, c’est vrai, il peut y avoir des refus : certains parents ont « renvoyé » des enfants au bout de quelques mois, pour des motifs de mésentente ou de déception… la parentalité adoptive implique un nombre de défis supplémentaires, qui en fait une aventure passionnante. C’est là un autre sujet.)

C’est la même logique de rendement qui est à l’oeuvre dans le fait que beaucoup de couples qui utilisent la GPA pourraient très bien adopter mais tiennent à avoir un enfant biologique, qui leur ressemble. Là encore, nous sommes dans une logique de rendement, de satisfaction individuelle, d’attentes formulées qui attendent un assouvissement, dans le but, du reste, de créer « l’illusion du vrai ».

Bien sûr, on pourrait arguer que certains individus ont des enfants par GPA sans sacrifier à ce rapport mercantile, qu’ils tiennent à mettre du sacré, de l’amour et même de la surprise dans leur démarche, en dépit du fait que cette dernière soit médicalisée, et c’est indéniable. Il y a d’ailleurs des gens qui défendent une GPA fondée sur le principe de don, qui exclut donc toute idée d' »achat » ou d’exploitation. On peut même constater qu’il y a des enfants nés par GPA qui sont plus attendus et aimés que d’autres, biologiques, et là encore c’est indéniable, et personne ne veut leur enlever cet amour-là. Mais la question qui se pose est : peut-on transformer des bases déjà viciées, et rendre acceptable le fait d’engendrer des enfants par de tels moyens ? Car c’est pour une raison qu’une femme porte un enfant en elle, pendant 9 mois (et nous en avons déjà donné un aperçu au début de ce texte). Et si des drames et des accidents de l’existence obligent à sortir de cet état idéal et à s’adapter (par exemple : quand un enfant se trouve orphelin et donc adopté et élevé par des parents non biologiques), avec hélas les déchirements identitaires que l’on connaît (les enfants adoptés en parlent très bien eux-mêmes), est-il franchement une bonne chose de créer par nous-mêmes, de toutes pièces, de telles situations ? Ce déracinement énergétique n’a-t-il vraiment aucune conséquence sur l’ancrage futur d’un enfant, sur le plan physique, mental, spirituel ? Les propos d’Olivia Maurel, née par GPA, qui nous explique que tous les autres enfants nés ainsi de sa connaissance ont développé des problèmes d’alcool et de drogue, maladies typiques du non-ancrage et du besoin de dissociation, sont à cet égard très intéressants et doivent pouvoir ouvrir un vrai débat.

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Tout combat est spirituel (et pourquoi la GPA et le transhumanisme passeront, hélas)

A Water Baby, Herbert James Draper

Écrit et publié le 25 avril 2024 au soir sur FB.

Suite de ce texte

La GPA passera, de même que le transhumanisme d’ailleurs (qui procède de la même logique), parce que dans une époque nihiliste et matérialiste comme la nôtre, où la spiritualité est soit absente, soit revendiquée mais vidée de sa substance, de ses règles, de ses contraintes, et conçue pour s’inscrire dans une auto-complaisance flattant l’égo, l’horizon indépassable est celui de la résolution de la détresse humaine et de l’augmentation coûte que coûte de la satisfaction personnelle, dans une forme d’optimisation sans fin de l’expérience de vie. On n’aspire plus à faire ce qui est juste, mais à faire tout ce qui peut réduire la détresse humaine et augmenter le sentiment de satisfaction de chacun, tout ce qui peut apporter du plaisir, quitte à s’opposer à l’ordre naturel des choses et du monde, quitte à interrompre le cours de la vie elle-même. Il est louable de vouloir rendre la vie des gens meilleure : cela devient une faute lorsqu’on le fait au détriment de la morale et des principes, lorsqu’on est prêt à mettre le monde à l’envers pour pour son plaisir propre. Dans une telle société, fondée sur l’absence de spiritualité véritable et donc de transcendance de la souffrance, où le cri déchirant d’un humain dont le rêve ne se réalisera pas est perçu comme le paroxysme de l’inacceptable, il n’existe plus de « non » ni même de limite aux désirs personnels qui soient audibles ; ces derniers sont devenus des crimes. Le sentimentalisme qui en résulte se confond aisément avec l’Amour : les deux ont en commun la compassion et la tendresse pour le genre humain. Mais l’Amour s’équilibre par son pôle opposé qu’est la Loi (l’autre nom de la fermeté divine, du karma, etc), ce qui en fait un principe éminemment spirituel, quand le sentimentalisme ignore naïvement cette dernière et n’ancre sa bonté que dans la matière. Contrairement à l’Amour, qui sait que la détresse humaine qui provient d’un rêve brisé est parfois nécessaire, qu’elle n’excuse et ne justifie pas tout, qu’elle ne donne pas tous les droits, qu’il faut au contraire faire oeuvre de dépassement pour ne pas déranger la pureté des choses, que la vie doit être vécue jusque dans ses épines et le calice bu jusqu’à la lie, le sentimentalisme, lui, ne supporte plus la vue de la détresse, du drame, des larmes, de la frustration, et d’un rêve brisé, ne supporte plus ce qui fait obstacle aux idéaux individuels de chacun ; ne raisonnant qu’à hauteur d’homme – c’est-à-dire dans l’ici et maintenant qui est celui de la terre et de la matière, sans ciel faisant office de guide – là où il faudrait raisonner à hauteur d’âme ; ce même sentimentalisme pense alors régler les problèmes du monde en donnant satisfaction à chaque enfant qui pleure pour un jouet cassé, ne voyant pas que l’apprentissage de la frustration serait ici non seulement nécessaire, mais bien plus indiqué (on ne s’étonnera donc pas que le culte de l’enfant-roi jaillisse également des entrailles d’une telle société). C’est alors très naturellement que le « droit » d’un adulte à avoir un enfant et à connaître la formidable expérience de la parentalité prend le dessus sur le droit d’un enfant à naître dans le respect des lois du monde et des énergies qui président à la Création.
Dans une société ayant généralisé ce schéma de pensée matérialiste, toute épreuve est perçue comme une injustice profonde, et l’idée d’accepter le destin quand on ne peut pas le changer par des moyens honnêtes -, ou de remettre un grand rêve à la vie prochaine, est forcément inaudible. La résultante en est naturellement le transhumanisme, dont la GPA n’est qu’une des nombreuses ramifications, mais aussi l’idée générale que la fin justifie les moyens, si prégnante dans les philosophies constituant la fondation de nombreux mouvements politiques radicaux, souvent de gauche et d’inspiration athée.

Se battre pour défendre le respect d’une écologie du corps et de la procréation n’a que peu de sens dans le contexte actuel, et sera forcément vain, car c’est se concentrer sur l’une des innombrables branches d’un arbre, au lieu de s’attaquer aux racines de ce dernier. Dans ces conditions, même une victoire – déjà peu probable – serait précaire et de courte durée, puisque toute l’orientation générale prise par la société tire la corde dans le sens inverse. Ce sont les bases métaphysiques et spirituelles du monde qui sont ici à penser et repenser. Je répète ici plus ou moins, c’est vrai, ce que j’écrivais déjà il y a 12 ans (voir mes articles « Pourquoi Dieu manque à la France » chez BV et plusieurs textes publiés sur Causeur où j’évoque en arrière-fond cette problématique qui s’applique en fait à une infinité de sujets). Je n’en démords effectivement pas : le combat est avant tout d’ordre spirituel.

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GPA : des années de mensonge qui éclatent au grand jour (journal du 24 avril 2024)

Écrit et publié le 24 avril 2024 sur FB.

Passe d’armes entre Marion Maréchal et Prisca Thévenot, autour de la naissance des jumeaux du styliste Jacquemus et de son mari, sans doute par GPA. La première demande où est la maman. La seconde réplique en la traitant d’homophobe (une bonne partie de la gauche française ayant ensuite abondé en son sens : Clément Beaune, Rima Hassan, Olivier Dussopt, Mélanie Vogel…).

Je me moque des opinions de l’une et de l’autre et n’exprime ici aucune connivence politique. Je constate simplement qu’il y a 11 ans, les opposants au Mariage Pour Tous avaient déjà expliqué que ce dernier était justement un préalable inévitable à la GPA, à laquelle la plupart des gens étaient grandement opposés, même à gauche (Mélenchon par exemple). C’était d’ailleurs la raison pour laquelle une bonne partie de ces opposants étaient contre le mariage gay. Pas par homophobie ou par haine des homos, pas par envie sadique d’empêcher « deux gens qui s’aiment » de s’aimer, contrairement à ce que la hype et nombre de gens de gauche sauce Quotidien voulaient faire croire, en établissant une corrélation automatique totalement malhonnête et en allant chercher les pires représentants de cette cause. Mais bien parce que le mariage implique la filiation, sur un plan légal (et ce même quand deux mariés n’ont pas d’enfants, n’en veulent pas, etc). Tant et si bien que le Mariage Pour Tous nous place automatiquement sur une pente glissante qui emmène droit vers la GPA, à moins d’une clarification ferme sur le sujet ou d’un changement de la nature même du mariage (qui n’a jamais été à l’ordre du jour) : un couple homosexuel ne peut faire des enfants, et ne peut donc avoir accès naturellement aux mêmes possibilités procréatrices qu’un couple hétérosexuel, et il y a en plus peu d’enfants à adopter (et de nombreux couples homos revendiquent justement de vouloir des « enfants biologiques »). Tout cela rend impossible la promesse d' »égalité » et d’indifférenciation offerte par le Mariage Pour Tous, obligeant à la compléter par des procréations artificielles censées corriger l’injustice de la nature (sachant que lorsque la nature est aussi systématique, tout laisse penser que nous ne sommes plus dans le domaine de l’accidentel et de l’injuste mais du délibéré qui a sa raison d’être…). Si au moins les défenseurs du Mariage Pour Tous avaient assumé que pour eux, Mariage Pour Tous et GPA allaient main dans la main, ils auraient eu le mérite de la cohérence, de l’intégrité, du courage. Ils ont préféré nier lâchement et nous répondre que cette crainte n’était que de la paranoïa, ridiculiser les inquiétudes de bon sens qui se sont érigées en travers de leur route, et éluder ainsi les questionnements que cette loi posait pour le futur, désertant le débat honnête et véritable sur un sujet pourtant primordial, et jouant le petit jeu bien bas des coups médiatiques faciles portés sous la ceinture de l’adversaire. Aujourd’hui, ce même camp montre son vrai visage. Qui avait raison finalement ? Qui disait la vérité ? Le premier camp, malgré les indéniables outrances de certains de ses membres, avait au moins le mérite d’une certaine intégrité.

Non seulement, ces gens nous ont menti les yeux dans les yeux, en nous faisant croire que le Mariage Pour Tous n’impliquerait jamais la GPA, mais en plus, ils prétendent aujourd’hui nous expliquer encore une fois que s’opposer à cette même GPA, à laquelle ils disaient être eux-mêmes opposés il y a 10 ans pour la plupart (je ne dis pas que c’est forcément le cas de Thévenot, mais c’est le cas de beaucoup de gens à gauche qui félicitent aujourd’hui le recours aux mères porteuses), c’est de l’homophobie. Alors que cette dernière est toujours illégale en France (bien que les enfants issus de GPA puissent être reconnus), et que le Président Emmanuel Macron lui-même, sous l’égide duquel la plupart de ces gens se rangent ou travaillent, disait dans son programme en 2017 y être opposé, pour des raisons d' »éthique et de dignité ». Les prises de position actuelles sont donc renversantes d’hypocrisie. Et on peut gager que nombre d’entre elles ne sont pas tant le fruit du changement sincère que de l’opportunisme calculé et conscient ou de la perméabilité inconsciente mais infantile face aux effets de mode du moment, la GPA s’étant fortement banalisée dans l’espace médiatique. Les conséquences sont au final les mêmes. Et surtout, ces attitudes montrent le vrai visage de pas mal d’individus qui font la pluie et le beau temps sur la vie des Français. Je finirai là par une phrase d’André Suarès, que je trouve très à-propos : « Ils veulent commander, ils ne savent même pas servir ». 

En bonus, un des commentaires laissés sous mon post (qui ne m’a guère surpris) ;

Voir la suite

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Mes deux grands deuils : la langue et la musique (journal – 2 mai 2022 – archive)

Petite…

Archive – texte écrit et publié le 2 mai 2022 sur FB


« Que Dieu te permette de porter ton deuil comme une flamme et non comme un fardeau » – vieux proverbe russe (merci à Paul N. pour me l’avoir fait connaître)

Nos plus grands deuils nous nourrissent à un niveau tel qu’il ne faut pas regretter ce que le passé a fait de nous. Les rêves perdus se réincarnent dans le présent sous une autre forme.

Mes plus grands deuils à moi sont celui de la langue et de la musique.

Le yougoslave a été mon premier langage et je l’ai perdu. Je le parlais parfaitement durant les premières années de ma vie. Sur les anciennes cassettes familiales, que nous avons en abondance, c’est en yougoslave que je m’exprime. Mes parents appliquaient la règle suivante : à la maison, on me parlait ma langue d’origine ; à l’école et au dehors plus généralement, on me parlait le français. C’était ce qu’on leur avait présenté comme le meilleur modèle éducatif, ce compartimentage devant permettre à l’enfant de connaître ses deux langues à part égale, sans toutefois être perdu ou dans la confusion, chacune ayant un espace dédié et n’empiétant pas sur le territoire de l’autre. 

Puis subitement, vers 5 ou 6 ans je pense, lorsqu’ils ont compris qu’ils ne retourneraient pas au pays à cause de la guerre, mes parents ont arrêté de me parler le yougoslave. Pour eux, il valait mieux que je ne m’attache pas trop à mes origines, afin de devenir pleinement française, sans nostalgie pour le passé et sans défaut d’intégration. Surtout, ma mère avait été affolée par la remarque d’une dame du personnel – de l’école maternelle ? De la crèche ? Je ne sais plus – qui lui avait confié que je parlais très peu. Elle a eu un coup de flip soudain et s’est demandée si la raison de ce mutisme relatif n’était pas une mauvaise connaissance du français. Pensant bien faire, elle a donc coupé net la corde qui me reliait à cette langue. Par la suite, le français est devenu mon seul vrai langage. Je parlais toujours le yougoslave assez bien pour pouvoir tenir des conversations simples. Mais cela n’était en rien comparable avec mon aisance passée. Ce n’était plus ma langue natale, mais une langue étrangère dans laquelle je cherchais mes mots et tentais de bricoler des phrases permettant d’exprimer des choses basiques. Nous avons essayé à plusieurs reprises et à ma demande de réintégrer le yougoslave à la maison. Ma mère avait même ressorti le Bukvar (se prononce « bookvar »), un fameux manuel yougoslave pour enfants, afin de nous apprendre les bases à ma sœur et moi, lorsque j’étais au collège, ce qui avait beaucoup amusé une camarade de classe d’origine serbe qui n’avait jamais eu ce problème et parlait le yougoslave aussi bien que le français. Mais ces résolutions sautaient très vite face aux exigences et caprices du quotidien. On s’y tenait quelques jours, pas plus.

Longtemps, je n’ai rien ressenti à ce sujet. Juste une frustration épisodique lorsque j’avais besoin de parler le yougoslave et que je le baragouinais. Autrement, la question ne se posait pas. 

C’est dans ma vingtaine que la vague s’est retirée du rivage pour laisser voir les cadavres laissés par ce déracinement. 

J’ai longtemps traîné cette nostalgie maussade et impuissante d’être loin de mes paysages et surtout, loin de mon langage. Un conflit identitaire de grande ampleur qui m’aura durablement déchirée durant ma vingtaine, me poussant dans les bras d’innombrables tourments, questionnements, idéologies pansements. Cette quête que j’ai engagée m’a aussi forgée à des niveaux considérables. Sans le savoir, je lui dois peut-être tout. Ma construction intellectuelle et une certaine complexité humaine, spirituelle. C’est dans les périodes tortueuses que l’on se trouve le mieux et que l’on apprend avec une intensité proportionnelle à notre douleur, si le désir de progresser est là. 

J’ai ressenti de plus en plus furieusement le manque de ma langue, à chaque fois que j’y pensais, et une cruelle impression d’incomplétude. C’est dur, surtout quand on écrit et que les mots sont tout pour nous, de réaliser que nos textes, nos poèmes, nos pensées, sont coupés de ce qu’on imaginait être leurs racines. Que je ne pourrais jamais, sauf à consentir à un travail titanesque qui éclipserait toute autre dimension de mon existence, retrouver ‘ma langue’ et la parler aussi bien que le français. Alors que ma vie a déjà bien commencé. Tristesse : j’écris un livre depuis mes 17 ans, j’en ai 30 aujourd’hui. J’ai déjà entamé ma vie d’écriture, noirci des quantités astronomiques de pages. Sans que ma langue maternelle ne fasse partie de cette épopée. Je pense et j’écris en français désormais. Tout en étant profondément slave. Le chemin est déjà bien entamé. Il est sans doute vain de vouloir revenir en arrière. Cette part de moi qui m’est essentielle sera donc brisée à jamais, et ne me sera jamais rendue ? 

2020, 2021, retour de Saturne imminent. Désir et nécessité d’une action concrète. J’ai donc entrepris de prendre des cours sur Paris. Mais j’étais très fatiguée durant cette période, j’étais déjà en train de guérir de choses délicates, je m’ajoutais trop de difficultés, cela devenait invivable psychologiquement et physiquement, malgré une volonté réelle de renouer avec mon langage. Surtout, les confinements successifs ont eu raison de mon investissement : il a fallu passer aux cours sur Zoom et cette perspective m’a lessivée d’avance. Ce qui était jusque là précaire et compliqué m’a alors semblé éreintant. J’ai abandonné. Je suis tombée du wagon. Était-ce un coup du destin qui me démontrait que je n’étais pas sur la bonne voie, ou simple partie remise ? Je ne le sais pas. 

Quant à la musique, cela a toujours été, avec l’écriture, mon mode d’expression le plus naturel. J’écrivais des poèmes en vers en classe, lorsque la maîtresse avait le dos tourné. J’avais quoi, 6, 7 ans ? C’est mon premier vrai souvenir d’écriture. Et j’étais souvent traversée, de nulle part, par une image étrange, toujours la même. Dans un bureau à l’abri du monde, dans une pièce enveloppante et doucement éclairée, respirant le bois sombre et le vert émeraude, dans ce qui semblait être un pays occidental et pluvieux, sans doute à l’époque médiévale, une main d’homme virile, ferme, belle, d’âge moyen (30-45 ans), ouvrant un tiroir pour se saisir d’un feuillet. En sentiment de fond, la joie simple d’écrire et de vivre dans un cocon tranquille consacré aux choses de l’esprit. Cet homme était sans doute secrétaire, écrivain, prêtre ou scribe. En tout cas, j’étais certaine que c’était moi. 

Je n’ai jamais su s’il s’agissait d’un désir, d’une vision d’avenir, ou d’une réminiscence de vie antérieure. Mais cette image revenait souvent. 

Je me souviens avoir rêvé très jeune d’être écrivain : du moins, d’y avoir pensé, étant à la recherche d’une vocation dans laquelle tout mettre de moi. Celle-ci était la plus évidente. Après tout, il y a deux choses que je faisais comme je respirais : composer de la musique et écrire. Mais je me souviens aussi avoir coupé immédiatement mon propre élan : ‘ma fille, tu n’écris que de la poésie, et un écrivain doit tout écrire, surtout des romans. Surtout, un écrivain, c’est Victor Hugo’. Moi qui brûlais d’être géniale dans ce que je faisais, j’ai eu le vertige et ne me suis naturellement pas sentie à la hauteur. La littérature était un trop grand édifice pour que la pierre que j’y apporte ne soit pas ridicule. Parallèlement à l’écriture, j’aimais plus que tout la musique, et je rêvais d’être compositeur. Je composais déjà des chansons dont je me rends compte qu’elles étaient vraiment belles pour une personne de mon âge. Je rêvais d’apprendre le chant. Mais j’ai rencontré l’obstacle familial. Le Solfège m’aura très tôt dégoûtée d’une forme d’apprentissage académique qui ne m’a jamais réussi, sauf de loin, en prenant ce que j’avais à prendre sans trop m’encombrer de lui. Surtout, mes parents ne croyaient pas vraiment en mes passions. Or, contrairement à l’écriture qui ne nécessite qu’un papier et un stylo, peut s’apprendre dans la solitude et s’accomplir dans le silence, la musique réclame de se faire entendre chez soi, elle réclame du matériel, des cours, une extériorisation et donc, dans une certaine mesure, une rupture d’intimité qui m’était très douloureuse, à moi qui détestais sentir sur moi le regard de mes parents et avais besoin pour survivre de ne rien leur laisser paraître de moi-même. J’avais une peur bleue qu’on entende ne serait-ce que ma voix. Il me paraissait impensable de pratiquer mes passions à proximité de ces parents toujours là, toujours présents et tendant une oreille intrusive à tout ce que je faisais. 

Sans doute cela m’a-t-il inconsciemment éloignée de la musique, prenant acte de l’impossibilité d’en faire selon mes conditions propres.

L’écriture est donc devenue ma planche de salut. Et même si je n’osais pas imaginer une telle vocation, cela ne me quittait pas. J’écrivais souvent, naturellement, aisément, au point que des professeurs au collège m’ont déjà demandé si c’était bien moi qui écrivais mes devoirs. Quelques facultés, rien d’extravagant. J’avais, à côté, d’autres passions que j’ai temporairement imaginé être des vocations. À une époque, par exemple, ce fut l’équitation. 

Dont un coup du sort m’a éloignée après des débuts prometteurs : je me voyais déjà cavalière mais mes parents, modestes immigrés se sacrifiant pour nous offrir le meilleur à ma soeur et moi, n’avaient tout simplement plus les moyens de me payer des cours. 

C’est le lycée qui a durci et scellé brusquement mon rêve d’écriture. Sur ma fiche de rentrée, en redoublement de seconde, en cours de français, interrogée sur le métier que je souhaitais faire plus tard, j’ai noté : « écrivain ». C’est sorti tout seul. Même moi, je suis incapable d’expliquer pourquoi. Mon désir n’était même pas conscient à cette époque, il ne semblait pas encore mûr et parvenu à la surface. Je pensais plutôt m’orienter vers le cinéma et devenir réalisatrice et scénariste, professions qui impliquaient l’écriture tout en me semblant plus profanes et davantage à ma portée, tant j’idéalisais la littérature et ne m’en sentais pas digne. Je ne savais pas du tout que je voulais être écrivain, je ne savais juste pas quoi mettre. Il faut croire que mon cœur avait, lui, une parfaite connaissance de ce qui le faisait brûler au fond de lui. Cette confidence m’aura surtout permis d’être détestée par ma prof de français, que j’aurais subie deux ans ; elle a fait de moi sa bête noire, me prenant par exemple à part pour me menacer de faire baisser mes notes afin que je n’aille pas en première littéraire (l’ironie du sort étant que cela ne m’a pas empêchée d’étudier les lettres modernes à l’université et d’obtenir un Master II) ; elle s’amusait aussi à me rendre mes copies de poésie en retard, une semaine après les autres, avec une note médiocre, entre autres coups de pute, pour ne pas avoir à lire mon travail devant le tout le monde (ma meilleure amie, indignée, et certaine que j’allais avoir une excellente note, a pris ma copie pour la montrer à sa prof de français, qui a répondu : « j’aurais mis au moins 17 » ; ma mère me confiera plus tard que c’est en lisant ce poème qu’elle a su que j’étais faite pour écrire, elle qui se rongeait alors les sangs concernant mon avenir). Moi qui m’entendais relativement bien avec mes professeurs, les quelques unes qui ont décidé de me rendre la vie impossible étaient toujours des professeurs de français. Cela m’a sans doute raffermie dans la conviction intérieure qu’il y avait quelque chose en moi, un avenir, une promesse, un gisement qui attendait d’être découvert, ce qui ne plaisait pas à tout le monde, surtout aux aigris de l’Éducation Nationale. J’ai toujours pris cela par dessus la jambe et n’ai jamais douté de moi-même. J’étais un cancre absentéiste envoyé dans ce qu’on considérait alors comme une « filière poubelle », la STG, lorsqu’un titre de roman m’est tombé sur la tête à 17 ans. J’ai tout de suite su, tout de suite senti l’importance fatidique de cette idée. J’ai laissé tout ce que j’étais en train de faire et j’ai suivi mon instinct, et les cailloux sur mon chemin. Au fur et à mesure de ma marche, cette mystérieuse idée qui charriait mille images mais n’était encore qu’une idée, vaporeuse et diffuse, s’est déshabillée et s’est livrée à moi. Très doucement. Ma vingtaine m’aura servi de lent et douloureux apprentissage. J’ai accumulé les images, les petits cailloux, les coquillages, ne sachant moi-même pas où j’allais, et un édifice cohérent a peu à peu émergé dans la nuit. Ma cathédrale. Mon roman. Que je termine désormais à mon rythme. 

Dans tout cela, la musique ne m’a jamais quittée : je continue d’écouter de la musique plus que je ne lis. Je lis très peu en vérité, et ce même si j’ai plusieurs fois essayé de me forcer à lire davantage, soit parce que ma scolarité le réclamait, soit parce que j’en éprouvais l’envie réelle sans vraiment y arriver, soit parce que j’avais intériorisé l’idée qu’il *fallait* lire, que c’était une nécessité : l’expérience m’a démontré que j’apprends et me nourris autrement que par la lecture, je serai sans doute toujours une petite lectrice car j’ai une voix intérieure forte, un gisement personnel assez abondant et que j’apprends beaucoup de la vie elle-même, de mes observations, de mes territoires de solitude et de contemplation que je cultive envers et contre le monde. 

Quant au goût de la danse, inné chez moi, et que je ne dissocie pas de celui de la musique, il est également resté ancré à mon cœur. 

La langue et la musique.

Ces deux douleurs fondamentales se sont très probablement réincarnées dans mon écriture sans même que je ne le réalise. Au point peut-être de devenir une richesse ? C’est le sens que j’essaie de donner à cette souffrance en tout cas. C’est la manière dont j’essaie de sublimer ces deux grands deuils qui m’ont construite malgré moi.

En effet, on me dit souvent que mon écriture, française, a des tournures typiquement slaves et balkaniques – mon goût pour l’excès, la richesse et le foisonnement sans doute – donnant peut-être naissance à une hybridation particulière entre ces deux cultures qui me composent. Le romantisme et l’harmonie française, la démesure et la brutalité de l’Est. Il est vrai que je ressens souvent moi-même les accentuations et les forces très slaves qui me possèdent lorsque j’écris, en français. 

De même, il est fréquent que l’on me fasse remarquer une certaine musicalité dans mon écriture, surtout dans ma poésie. Sur ce coup-là, je n’ai effectivement pas besoin qu’on me le dise : je le ressens très fort et je suis consciente de la vraie marque que cet amour de la musique aura laissé dans mon écriture. J’écoute beaucoup de musique, j’adore découvrir et faire découvrir des morceaux et des artistes inconnus, étrangers, neufs, anciens, improbables, et j’éprouve une certaine fierté quand on me dit que j’ai de bons goûts en la matière. Lorsque j’écris, c’est comme un musicien ; et la musique m’inspire souvent mes passages et mes scènes les plus chères. D’ailleurs, quasiment toutes les fois où je suis allée voir un médium, on m’a toujours parlé de musique, même quand je n’ai parlé que de littérature, et du roman que j’écrivais : on m’a toujours dit que la musique occupait une place tout aussi importante, et parfois même que j’en referai, d’une manière très sérieuse. Et, c’est vrai, l’idée ne m’a jamais quittée. Je me suis toujours promise que cela arriverait, que je m’y frotterai de nouveau, même si c’est pour au final revenir de ce rêve. La musique est ce que j’appelle mon grand astre mort, l’un des deux jumeaux qui n’a pas survécu mais qui continue de vivre à travers l’autre, bien vivant : ici la littérature. Alors il est bien évident que la musique vit très fort dans mon écriture. 

J’ai un côté chansonnier, qui peut plaire ou agacer, dans ma manière d’écrire mais aussi de lire. Mes amis poètes et écrivains vous le diront eux-mêmes, lorsque je les conseille sur un poème qu’ils me montrent (les gens adorent me demander mon avis ; je crois que je ne suis pas mauvaise conseillère car j’aime apporter des réponses concrètes et que je suis capable de voir la beauté et le potentiel où ils se trouvent, et d’être encourageante) : je vais leur casser les couilles sur la musicalité, la métrique, car je suis incapable de lire autrement. C’est ce qui me touche en premier, et c’est ce que je cherche d’emblée à améliorer chez les autres. Ils ne s’en plaignent pas je crois, et tiennent souvent compte de mes remarques. J’écris moi-même comme on psalmodie et j’ai du faire l’effort de corriger un certain nombre de travers liés à ce penchant naturel (j’ai du faire davantage attention au sens de ce que je dis, par exemple ; quitte à apprendre à retravailler des phrases plaisantes à l’oreille mais défaillantes dans leur signification et leur justesse). Je conçois la poésie comme une musique à part entière dont la lecture et les sonorités doivent produire une jouissance presque indépendante du contenu. Je dis presque car les deux sont évidemment liés et que l’un influence l’autre. Je ne pourrais jamais me passer du sens. Mais j’aime l’idée qu’un poème puisse être lu à une personne qui ne connaît même pas la langue de ce texte, et qu’elle puisse ressentir quelque chose, en pressentir le sens et le contenu sans le comprendre au premier degré. Un frisson universel. J’adore d’ailleurs lire de la poésie étrangère dans sa langue d’origine, avec une traduction bilingue à côté. Pour mieux apprécier la musicalité de chaque vers. 

J’aime me rembobiner avec une ferveur quasi-religieuse des passages qui ont cette force que je recherche tant. Par exemple, Si tu me olvidas de Pablo Neruda, chef d’oeuvre du début à la fin : 

« Ahora bien
Si poco a poco dejas de quererme
Dejaré de quererte poco a poco.

Si de pronte me olvidas
No me busques,
Que ya te habré olvidado. »

Je pourrais continuer comme ça longtemps. 

Je déplore qu’il n’y ait pas plus d’accès qui soit donné à la poésie étrangère en version originale, lue ou écrite. Et que les textes en langues plus éloignées comme l’arabe ou le russe ou le mandarin ne soient pas également proposés en phonétique, afin que n’importe qui puisse les lire, même sans connaître l’idiome. 

J’aimerais pouvoir avoir le plaisir de lire Mahmoud Darwich dans le texte, un jour, ou d’en écouter des lectures.

Un peu comme les films en version originale sous-titrée.

C’est donc le lot de consolation auquel je me cramponne pour oublier ces deuils symboliques qui m’ont faite et qui ont laissé leur marque en moi. De la même manière que les morts continuent de vivre en nous après leur disparition terrestre, peut-être que dans le fond, c’est la manière que ces passions jamais disparues ont eu de se transformer et de m’enrichir en tant qu’individu.

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