Notes qui datent d’il y a plusieurs années (entre 2017 et 2021 sans doute) ; réunies, réarrangées et terminées le 8 septembre 2024.
À la focale excessive placée sur le signe solaire (le « signe astrologique ») dans le milieu de la « pop astrology » (une astrologie populaire, à la mode, destinée aux masses, et qui peut parfois manquer de profondeur), au détriment d’une lecture en profondeur du thème astral, a succédé, à l’inverse, la négation de l’importance de ce dernier. L’on voit des gens à peine éduqués sur le sujet de l’astrologie (j’appelle cela des « astrologues à faux ongles »), mais d’un grand narcissisme, retoquer et prendre de haut ceux qui sont accusés de se référer un peu trop au signe solaire, les faisant passer pour des ignares alors même qu’il est très rare pour une personne qui s’intéresse à l’astrologie de ne pas savoir que le signe solaire ne fait pas tout : l’une des premières choses que l’on apprend, dès lors qu’on ouvre un livre d’astrologie, c’est que nous possédons tous un thème astral, unique, et qu’il faut regarder ce dernier dans son ensemble.
Pourtant, le signe solaire, relié à l’égo, est de la plus grande importance, car peu importe le reste du thème, des signes ou des énergies en présence, il détermine l’ancrage saisonnier d’un individu. Ce qui n’est pas rien. Plusieurs études scientifiques ont par exemple prouvé ces dernières années que le mois de naissance d’un individu pouvait renseigner de manière troublante sur les probabilités de développer certaines maladies, de posséder un certain type de caractère, etc.. Des statistiques démontrent même que les mariages les plus durables concernent les relations où les deux personnes (oui, il n’y en a que deux ;)) sont nées à proximité temporelle l’une de l’autre : 4 mois était la durée maximale admise. Lorsque l’on sort de cette fenêtre, la probabilité de rester ensemble diminue de manière significative. Je crois donc que le signe solaire et la saison de naissance sont des facteurs déterminants dans le chemin d’un individu. C’est également la raison pour laquelle je suis persuadée qu’être un Poisson de février ou un Poisson de Mars, par exemple, n’est pas exactement la même chose, et ce, indépendamment du reste du thème astral. Chaque instant de l’année est différent et chacun de nous est le fruit de cette combinaison unique de facteurs.
Je crois donc aussi – sacrilège ultime – qu’être né à la frontière de deux signes ou un jour de « passation » (sur ce qu’on appelle une « cuspide ») n’est pas anodin, et ce même si l’on ne peut avoir qu’un seul signe solaire. Un Cancer né juste avant le passage en Lion reste un Cancer, même s’il est né aux derniers instants et au dernier degré de ce signe. Pour autant, je crois profondément que ce facteur n’est pas dénué de sens (et ce, même si l’individu ne possède aucun placement en Lion/maison 5, aucune dominante solaire) ; que les périodes de transition d’un signe ou d’une saison à l’autre portent leur lot de caractéristiques non négligeables (en témoignent les décans, les degrés, qui signent des nuances au sein d’un même signe). Un peu à la manière du premier jour d’une saison qui garde parfois les énergies de la saison précédente (tant et si bien qu’il nous semble parfois être encore dans cette dernière), les frontières sont vraisemblablement plus poreuses que ce que l’on croit en astrologie, et le sujet mérite débat. D’ailleurs, beaucoup d’astrologues ne considèrent-ils pas qu’une planète qui se trouve dans les deux derniers degrés d’une maison appartient déjà à la suivante ? De très nombreuses personnes qui pratiquent l’astrologie s’en tiennent à ces principes et les appliquent. Ce qui plaide pour l’idée de frontières molles, plus que rigides. De même, les études de Michel Gauquelin, qui jouissent d’une grande crédibilité dans le milieu de l’astrologie dite sérieuse (enfin… pour ceux qui les connaissent) mettent en évidence l’importance, dans la destinée et la carrière d’un individu, de ce qu’on nomme désormais les « secteurs Gauquelin ». Ces derniers ne correspondent pas totalement aux « angles » (c’est-à-dire aux maisons angulaires : 1, 4, 7 et 10), traditionnellement jugés comme étant les plus importants pour la carrière : ils correspondent seulement au début de ces mêmes maisons angulaires (1, 4, 7, 10) et à la fin des maisons cadentes (3, 6, 9, 12), ce qui change beaucoup de choses. On voit donc qu’à la délimitation des maisons se superpose une autre délimitation. Et il nous reste sans doute bien d’autres découvertes à faire dans le domaine. Pourtant, si vous évoquez sur un forum ou une discussion de réseaux sociaux, la possibilité que les cuspides puissent avoir du sens, vous verrez se lever une armée coléreuse et moqueuse d’individus prêts à vous asséner de manière catégorique que ces dernières n’existent pas (« Cusps don’t exist »). J’ai vu plus d’une fois des topics sombrer dans l’unanimisme présomptueux pour cette raison. Car l’existence potentielle du principe de cuspide a été érigée en interdit absolu et en croyance honteuse indicatrice d’ignorance ou de pratique superficielle de l’astrologie par des gens qui, pourtant, n’ont souvent aucune légitimité mais se croient porteurs d’une vérité suprême.
Par ailleurs, pour en revenir au signe solaire en lui-même, il est intéressant de souligner que ce n’est pas pour rien que nous parlons d’un système solaire, dominé par le Soleil et autour duquel gravitent plusieurs planètes, dont la nôtre. Le Soleil régit la vie, la rend possible. Son contact nous procure de l’énergie, de la force, de la joie (il nous apporte la précieuse vitamine D, nécessaire à la santé et au bien-être). C’est à lui, en tout premier lieu, que les premiers cultes aussi bien que les spiritualités modernes – « New age » en tête – accordent une importance primordiale. En ce sens, le signe solaire n’est pas un point du thème parmi les autres. Il représente le Moi supérieur : c’est autour de lui que le reste du thème gravite, qu’importe ce qu’il contient, c’est à son service que s’expriment directement ou indirectement les autres planètes ; il est la locomotive du train. Il est par ailleurs, intuitivement, l’élément le plus évident et le plus simple du thème astral : une simple date de naissance suffit à savoir de tête le signe solaire d’un individu, pour beaucoup de personnes ; en revanche, il serait bien plus compliqué de deviner le reste du thème de tête, et il faut souvent de grandes connaissances pour qu’une simple date permette de plus amples renseignements. Le Soleil possède donc un précieux trésor : la simplicité de l’évidence.
Une cause célèbre, par Honoré Daumier (1862), un artiste de génie dont l’oeuvre a été essentiellement consacrée à commenter la vie politique et sociale de son époque.
Fin août, le grand rabbin de France Haïm Korsia a estimé que les victimes civiles à Gaza étaient « un fait de guerre qui incombe au Hamas, qui ne rend pas les otages (…), qui continue à envoyer des missiles sur Israël, qui refuse toutes les propositions d’arrêt des combats ». Il a ajouté ne pas être « mal à l’aise avec une politique qui consiste à défendre ses ressortissants », refusant d’avoir « à rougir de ce qu’Israël fait dans la façon de mener les combats ». Il a aussi reproché au parti des Insoumis d’avoir importé le conflit israélo-palestinien en France par opportunisme, afin de tirer parti d’ « un vote communautariste ». Suite à prise de position, le député Insoumis Aymeric Caron a saisi la justice : « Sur le fondement de l’article 40 du code de procédure pénale, j’ai saisi la Procureure de la République de Paris pour signaler ces propos du grand-rabbin de France faisant publiquement l’apologie de crimes de guerre à Gaza. »
Cette judiciarisation à outrance du débat fait énormément de mal, y compris aux Palestiniens qu’Aymeric Caron prétend défendre. Et ma position s’appliquerait bien entendu à la situation inverse : que l’on vise une personne qui défend la Palestine ou Israël, mon avis ne varierait pas d’un iota.
C’est vrai, Israël a été accusé de crimes contre l’humanité : le Hamas aussi, ceci dit. Des horreurs, à ce stade, les deux camps en ont sans doute commises, et l’on peut même considérer que c’était prévisible. Excusable ? Sans doute pas. Mais nous avons là deux peuples poussés à bout, et qui ne savent plus quoi faire pour trouver une issue après des décennies de conflit. Verrouiller toujours un peu plus le débat ne nous sera d’aucun secours.
Car le conflit israélo-palestinien est un conflit tragique par essence, sans doute le plus fondamentalement tragique. Pas à cause de son nombre de morts – il y a toujours « trop » de morts dans une guerre mais on pourra nous rétorquer qu’il y en a eu de plus meurtrières que celle-ci, et c’est vrai -, pas à cause de son extraordinaire durée, mais bien à cause de sa configuration et de son caractère presque insoluble : deux peuples qui sont tous les deux légitimes dans leurs revendications, et qui se battent pour un simple bout de caillou – car qu’on appelle ce petit caillou Palestine ou Israël, il est minuscule – et pour le simple fait de pouvoir vivre tranquillement sur ce dernier.
Les Palestiniens ne vivent pas là depuis 3 semaines, ils sont légitimes à vivre sur la terre de leurs ancêtres et n’y sont pour rien dans ce qui est arrivé aux Juifs au cours des siècles, ni dans cette culmination abominable que fut la Shoah, et qui décida les pays occidentaux à redonner une terre à ces derniers. Les Juifs aussi sont légitimes à vivre dans cette région, à avoir un pays à eux, et les persécutions et les génocides dont ils ont été trop de fois victimes ne laissent aucune ambiguïté sur l’urgence de la situation. On peut arguer que le slogan « un terre une peuple », cher aux israéliens, ne s’applique pas toujours dans l’Histoire et que les pays sont pour l’essentiel, justement, des agrégats de peuples (autrement, ce seraient de simples tribus), que l’humanité doit désormais apprendre le concept de citoyen du monde, mais toutes ces discussions théoriques sont hélas peu de choses face à la souffrance très concrète et très récente, voire actuelle, d’un peuple qui n’a pas juste souffert mais a constitué l’incarnation du souffre-douleur héréditaire pendant des siècles ; s’ajoute à cela une indéniable légitimité historico-géographique : il fut un temps, en effet, où les Juifs ont vécu là, et bien avant les Palestiniens ; ils ne sont pas partis de gaieté de coeur mais parce qu’on les a chassés.
Ce conflit pose donc une immense question d’ordre moral et philosophique, métaphysique même : combien de temps après son départ – certes forcé – un peuple peut-il revenir sur une terre où il a effectivement bien vécu et réclamer à ceux qui vivent désormais ici de la lui restituer ? Dans quelle mesure peut-on demander à un autre peuple de se pousser pour faire de la place à un autre, qui a notablement souffert ? À combien de droits peut ouvrir cette souffrance ? Au détriment de qui et à quel degré ? Dans quelle mesure doit-on faire primer l’urgence de la situation des Juifs, et défendre l’idée que les Palestiniens, musulmans, ont tout le Moyen-Orient pour eux, et qu’ils ne seront sans doute pas dépaysés en se déplaçant un peu ? Dans quelle mesure cela serait-il acceptable ?
J’aurais aimé penser que ces deux peuples auraient pu nous enseigner le miracle de la coexistence et de l’accueil à bras ouverts, de la transcendance du principe des frontières au profil de celui de fraternité. Ce n’est hélas pas ce qui s’est produit, pas encore.
Je fais partie de ceux qui pensent que le nomadisme forcé du peuple Juif, son exil, a été sa plus grande souffrance mais aussi sa plus grande grâce ; que c’est ce qui a constitué sa richesse et lui a aussi permis, au fil des siècles, d’être à l’avant-garde de tous les grands concepts, de toutes les grandes luttes, d’accéder avant les autres à une forme d’universalité, de se concevoir comme un humain au sens noble et large du terme, et non plus comme le membre d’un clan, d’une race, d’une nation. Que ce trésor qui fut le leur est devenu celui de l’humanité toute entière. Et qu’il ne devrait, dans l’idéal, pas y renoncer. Mais ça n’est pas moi qui décide de ce qu’un peuple, qui a déjà beaucoup souffert, peut endurer ou pas.
Ce qui est en revanche très clair, c’est que la complexité de ce conflit est extrême. Sa dépendance à une discussion sincère, honnête, intégrale, n’en est que plus grande. Une telle discussion ne peut s’établir que sous l’égide d’un débat libre et respectueux, sans tabous, sans anathèmes systématiques, et surtout, sans judiciarisation à outrance.
Dans un article de Libération qui lui est consacré, la poétesse Rim Battal semble maintenant nuancer sa signature à la tribune anti-Tesson, expliquant que cette dernière est une réaction d’ « inquiétude » concernant les liens présumés de Tesson avec ce qu’elle nomme l’extrême droite mais en aucun cas un procès (c’est pire, en effet : c’est une condamnation) ; qu’elle a du mal avec le terme de guerre culturelle et que ce sont « eux » (sous-entendu : les soutiens de Tesson) qui « s’imaginent être en guerre ». J’ai également vu passer quelques autres réactions de ce type. Ces semi-rétropédalages effarouchés sont amusants. A les entendre, cette tribune n’avait pas vocation à censurer qui que ce soit, juste à exprimer un désaccord. Mais jusqu’à preuve du contraire, le titre de la tribune n’était pas « Nous tenons à exprimer notre désaccord avec la nomination de Sylvain Tesson et souhaitons interroger le bien-fondé de cette décision », mais bien « Nous refusons que Sylvain Tesson parraine le Printemps des Poètes ». Ce que cela signifie est transparent, tout le monde le devine plus ou moins : « C’est lui ou nous. Et si vous maintenez votre choix, nous userons de toute notre force de pression pour que ce dernier ne soit pas dénué de conséquences ».
Lorsque l’on s’entoure par ailleurs de centaines et maintenant de milliers de confrères pour faire front commun autour d’une désapprobation qui aurait pu être formulée individuellement, avec par ailleurs toute la nuance et la diversité de propos que cela aurait permis, c’est qu’on souhaite faire peser la chose de tout son poids ; ce n’est pour rien d’autre que pour instaurer un rapport de force, dont on réclame bien sûr d’être le vainqueur. Une tribune, quoiqu’on en dise, est un acte solennel et lourd de conséquences. Et une tribune contre un auteur est une déclaration de guerre en vue d’obtenir que ce dernier soit démis d’une fonction ou d’un privilège qui lui a été conféré.
On ne tribune pas pour des clopinettes ou des querelles de style, en tout cas à notre époque. Quand on sort une telle artillerie, c’est pour de très bonnes raisons. Or, les motifs sont ici trop légers ; ou en tout cas pas assez étayés s’ils existent. Les reproches faits à Tesson, on les cherche (à part dire qu’il est d’ « extrême-droite », sans d’ailleurs rien expliquer de son propos, et lui reprocher son usage de la plus pure liberté d’expression contre l’islam). La pertinence n’est pas au rendez-vous. Tesson n’a tué ni violé personne, il n’est accusé d’aucun forfait à l’heure actuelle. Il n’a jamais tenu de propos qui tombent sous le coup de la loi, dans un pays où cette dernière est bien présente, ni même fait l’objet d’une plainte, alors même que de très nombreuses sentinelles veillent et n’attendraient que le plus petit dérapage pour dégainer contre lui ; il n’a même pas tenu de propos véritablement controversés, haineux encore moins. C’est juste un homme qui fait usage de sa liberté d’expression et de son droit à la critique, religieuse par exemple. Il fuit plutôt le cirque médiatique et le débat politique, qui ont l’air de l’indifférer royalement, préférant l’éternité de la nature au bruit des débats contemporains ; il ne semble même pas être en colère contre quoi que ce soit, c’est dire. Son casier est sans doute vide, ou alors on doit y trouver deux-trois crottes de bique, les mêmes que chez à peu près tout le monde.
Alors c’est se payer de mots de dire qu’il n’y a là pas de censure sous prétexte qu’on ne demande pas l’interdiction des livres de Tesson, qu’on ne l’empêche pas non plus d’écrire, de s’exprimer, de publier, qu’on ne veut juste pas le voir parrainer une manifestation populaire de poésie financée par l’argent public, qu’on ne veut juste pas être obligé de l’approuver ou de se placer sous le patronage de ses idées sans rien dire. C’est comme mettre un poisson hors de l’eau, le laisser s’étouffer, et se laver les mains du crime en arguant qu’on ne l’a pas tué, ni même touché. Tenter d’empêcher un écrivain d’accéder à des honneurs qui lui ont été décernés et pour lesquels il est parfaitement légitime, si l’on s’en tient aux critères habituels de sélection du parrain de cette manifestation, c’est bien sûr une forme de censure, et ça n’est pas autre chose. Ce n’est pas non plus, dans le cas présent, comparable au fait de demander sa mort sociale comme cela a été fait pour d’autres écrivains, on est d’accord, mais c’est l’empêcher d’accéder à un statut pour lequel il a été choisi, et pour lequel il ne démérite pas ; c’est lui demander de se contenter des miettes de sa notoriété, et de ne pas avoir accès à l’entièreté des privilèges que lui confèrent son statut actuel dans le monde littéraire et médiatique ; c’est le circonscrire, comme bien d’autres écrivains jugés incorrects, à une place d’inférieur qui a le droit de faire son truc dans son coin mais qui ne doit pas non plus espérer être la figure d’un grand événement fédérateur comme Le Printemps des Poètes, et ce pour des raisons fallacieuses dans un état démocratique où, je le répète, aucun de ses propos ne tombe sous le coup de la loi. Et ce, sous le prétexte de ne pas vouloir se placer sous la bannière de ses idées, ce qui après tout serait un droit souverain. Mais qui a parlé de se placer sous la bannière des idées de qui que ce soit ? Et depuis quand choisir un individu comme parrain d’une manifestation poétique, ou participer à la même manifestation que lui, c’est forcément approuver tout ce qu’il a pu dire ou écrire ? Tant qu’il ne s’agit pas de choses qui dépassent les limites morales et légales, en quoi est-ce qu’un personnage comme Tesson serait moins légitime qu’un autre pour occuper ce rôle ? On dit qu’il n’est pas assez fédérateur, parce qu’il n’est pas de gauche. En quoi la gauche serait plus fédératrice que la droite ?! Et pourquoi ces gens considèrent-ils que leurs opinions, pourtant minoritaires à plus d’un titre, voire marginales dans certains cas, sont fédératrices, neutres et universelles par essence ? Qu’elles constituent le socle de respectabilité ? Qui a décidé cela ? Au nom de quoi ? Nous voyons déjà que le présupposé sur lequel se fonde leur argumentaire ne tient pas.
Comment pensent-ils que font les nombreux individus de ce pays qui n’adhèrent pas à l’espèce de gauche très radicale et marginale de ces dernières années, et qui pourtant se coltinent à longueur de temps sa présence, et même son hégémonie culturelle et médiatique ? Eh bien ils vivent avec ! Ils sont abreuvés d’oeuvres, de chansons, de films, de séries, de livres, qui défendent une vision du monde qui n’est pas la leur, et ils font avec. Au nom de quoi cela n’irait toujours que dans ce sens ?
Mais, comme je l’ai écrit dans un texte précédent, cette partie de la gauche est habituée à faire loi dans le milieu de la culture, à tel point qu’elle se croit majoritaire dans le pays. Pour elle, forcément, présence vaut approbation, car elle a vécu en vase clos dans le milieu culturel, au point d’être choquée davantage par la différence que par l’homogénéité consanguine qui la constitue désormais. La conséquence ? Ces gens se sentent encerclés parce qu’ils doivent de nouveau accepter l’altérité… ! La réintégration de la diversité et de voix discordantes des leurs dans le débat public, prend pour eux des airs grotesques d’invasion, que dis-je, de Grand Remplacement.
Naturellement, ils ne peuvent pas imaginer qu’accepter Sylvain Tesson comme parrain du Printemps des Poètes n’implique en aucun cas de se placer sous le patronage de ses idées. Cette séparation – un peu comme celle de la religion et de l’Etat -, qui permet l’altérité et la cohabitation, ne fait plus partie de leur ADN. A aucun moment ils n’ont imaginé que les quasi 70 millions d’habitants de ce pays, qui tolèrent la présence hégémonique de la gauche dans le paysage culturel français, alors qu’ils ne sont eux-mêmes pas tous de gauche, pourraient aussi pétitionner contre eux, et que ça leur plairait bien moins si l’on décidait demain un principe de proportionnelle, allant dans le sens du principe démocratique que ces gens invoquent. Et qu’on accordait les subventions, les titres, les honneurs, en conséquence.
Non sans gourmandise, beaucoup de gens moquent le fait que les auteurs signataires de cette tribune soient quasiment tous des « inconnus au bataillon », et de mauvais poètes, exhumant pour les railler leurs textes poétiques, dont la qualité n’est en effet pas très fameuse. On peut trouver que c’est hors de propos. Car bien sûr, on sait que la pertinence d’une tribune ne dépend pas de la notoriété de ses auteurs, pas plus que de la qualité de leurs écrits en tant que poètes. Cela, de nombreux observateurs l’ont souligné, et ils ont raison.
En revanche, ces jubilations et ces moqueries, sous leurs apparences injustes de coups bas portés sous la ceinture de l’ennemi, disent quelque chose de plus complexe et portent une part de vérité. On ne compte en effet plus les artistes ou les écrivains tombés sous les balles de ce qu’on nomme désormais la « cancel culture ». Ceux qui l’incarnent ne se contentent pas d’avoir un point de vue : ils veulent l’ériger en loi suprême. A travers ces attaques, mesquines à première vue, sur la qualité de leurs textes, ou sur leur statut d’anonymes, s’exprime implicitement, si l’on tend l’oreille, une critique déjà plus légitime : le milieu des arts et des lettres est accaparé, confisqué, depuis de trop longues années, par des gens qui y font la pluie et le beau temps, décrétant qui a le droit de vivre ou non, ce qui peut être dit ou non, allant pour cela bien au delà de ce que la loi pose comme interdit, favorisant ou brisant des carrières du haut de leur arbitraire ; ces gens s’arrogent toutes les bourses, les postes, les subventions, les résidences d’écriture, les prix, issus de l’argent public et donc des impôts de tous, ils barrent la route à tout ce qui n’est pas eux, se donnent le cachet de l’universalité alors même que ce qu’ils incarnent est assez marginal, prétendent à la neutralité alors même qu’ils sont politisés au plus haut point. Et ces gens, beaucoup le découvrent avec cette tribune, n’ont en plus même pas de quelconque légitimité, conférée par le talent*, ou même par une éventuelle représentativité. Jusqu’à l’actuelle situation de surreprésentation qui frôle l’absurde, avec cette poésie médiocre* érigée comme géniale dans bien des médias, au détriment de ce qui l’est véritablement.
A travers ces rires gras, c’est cela qui est dénoncé dans le cas présent. Cela veut dire : « Non seulement, le ‘monde ordinaire’ que nous incarnons est censuré. Mais en plus, il est censuré pour « ça »… ! Ce misérable « ça » ! Par des poétesses qui pensent que parler de ses règles et de sa féminité en des termes basiques et médiocres suffit à faire de la poésie ! Ou par des poètes qui pensent qu’aller à la ligne et couper les phrases comme des spaghettis pour une soupe aux vermicelles suffit à donner à leurs vers un lyrisme et un élan qu’ils n’ont pas ! C’est cela qui, aujourd’hui, aurait la peau de Victor Hugo, de l’art, de la poésie, de la liberté ! »
Quitte à avoir des ennemis, on aurait aimé, comme au temps d’Aragon, génie mais aussi stalinien intolérant, qu’ils aient au moins un peu d’épaisseur et d’envergure. Là, en effet, on a le sentiment d’un coup de pied donné par un unijambiste. Alors on ne peut pas ne pas pouffer de rire.
On est en droit d’espérer que l’histoire fera des petits. Quelque chose me dit en effet que les retours de bâton en réponse à cette tribune constituent peut-être un précédent, dont nous parlerons encore dans quelques années. Car cette fois, une limite a été franchie. Les sentinelles qui gardent l’accès de la Culture depuis bien longtemps sont allées trop loin. En s’en prenant à une figure fédératrice, aimée de tous, ou de la plupart, ils ont commis la faute ultime. C’est toujours comme ça que ça se passe : le gagnant d’une lutte, pourtant nanti de sa victoire, veut pousser un peu plus loin cette dernière, inutilement, et par excès de vanité. Il prend trop de confiance, se gonfle d’air et se risque à une audace absurde, qui signe sa chute et, peut-être, la fin de son règne. Au final, c’est toujours la vanité qui rattrape ceux qui s’y abandonnent…
Note astrologique : il est intéressant de constater que Sylvain Tesson, Lune en Balance, incarne sans doute malgré lui une figure réconciliatrice, qui correspond bien à ce signe. Écrivain aimé de beaucoup, il a été défendu par des gens de tous bords. On peut croire que ce lynchage contre lui a été le « dérapage de trop » de la part d’une certaine partie du milieu de la culture qui a surestimé ses forces et son impunité à jeter tout le monde et n’importe qui sur la place publique. Je pense même que cela pourrait être un précédent, un événement clé dont on se souviendra dans les années qui viennent.
*Voici quelques exemples de poèmes écrits par des auteurs ayant signé cette pétition. Je n’aime pas la chasse en meute ni ridiculiser le travail sincère d’un individu (tout le monde a le droit d’écrire ou publier de la poésie, même si on trouve ça mauvais, même si ça nous touche pas… y a pas mort d’homme, si y a des gens qui aiment, tant mieux). Mais ces précautions de bienveillance empêchent parfois de débattre des choses et de poser les faits tels qu’ils sont. On ne peut pas ne pas voir ici le symptôme de quelque chose. Ces poètes ne m’intéressent pas, je ne veux pas m’acharner sur eux. Juste montrer un peu ce qu’il en est de la situation actuelle.
Rim Battal. Forcément, on commence par elle. Libération – qui n’est plus à une déconnexion près – lui avait consacré un article à la suite de sa signature contre Sylvain Tesson, dans lequel elle était louée comme l' »une des voix-phare de sa génération ». Cet article a été abondamment moqué par les internautes, notamment sur Facebook. Certains ont publié quelques uns de ses poèmes en commentaire. Il est globalement possible de trouver quelques textes sur internet, dont on peut imaginer qu’ils sont parmi les meilleurs de son oeuvre (notamment quand ils sont mis en avant par la dame elle-même, ou par des gens comme Augustin Trapenard). On peut effectivement critiquer le lynchage. Mais on peut aussi très bien comprendre que cela ne vient pas de nulle part et que ce sont les principaux intéressés qui ont commencé.
Un texte de Rim Battal cité par un internaute sous l’article de Libération qui lui a été consacré à la suite de sa signature contre Sylvain TessonDeux autres textes de Rim Battal (mais le commentaire n’était pas sous l’article de Libération). Le premier est moins mauvais que le second, l’idée de la pose commune qu’est la levrette est même pertinente. On peut en revanche s’interroger sur le fait que cela suffise à faire un poème, et surtout un bon poème ; et que le dit poème constitue le sommet de la poésie actuelle selon Libération…Un commentaire bien instructif qui éclaire aussi sur le contexte actuel et l’autrice en questionLà encore, un texte de Rim Battal. Cette capture est plus récente, mais je n’ai évidemment pas pu résister, je l’ai enregistrée dans le dossier correspondant, en vue de publier cette archive d’article.
Cette femme doit par ailleurs avoir un goût pour la censure car suite à l’affaire Tesson, sa page fut évidemment arrosée de commentaires auxquels elle a répondu par des menaces de « mains courantes » auprès de la police. Là encore, on peut déplorer le procédé visant à embêter un auteur sur sa page suite à une prise de position (mais, je le répète : qui a commencé ?), cependant les commentaires cités ici ne tombent en rien sous le coup de la loi…
Page de l’auteur.Page de l’auteur
Victor Malzac, jeune poète qui a remporté en 2023 le prix Apollinaire (l’un des plus grands prix de poésie française), considéré paraît-il comme un prodige et un espoir de la poésie française, et qui a également signé cette pétition. Je vous laisse apprécier :
un poème de Victor Malzac
Gardons-nous des réflexes pavloviens : tout n’est pas toujours horriblement mauvais. C’est parfois juste… passable. Ce qui est cependant déjà suffisant pour interroger sur la mise en avant de ces auteurs qui, répétons-le, sont des gens primés, honorés, et sont donc censés représenter la crème de la crème, la poésie poussée au maximum de son potentiel. Certes, ces honneurs proviennent essentiellement d’un milieu poétique très minuscule et marginal qui ne représente rien d’autre que lui-même, mais, disons-le encore une fois, ce même milieu fait en sorte que rien d’autre que cela ne puisse exister en son sein (et j’aurais encore mille exemples très concrets pour le prouver ; je le ferai un jour). C’est là que le bât blesse. Et c’est sans doute la raison pour laquelle cette poésie n’est plus très lue aujourd’hui (ou qu’on lui préfère celle, parfois simpliste, des réseaux sociaux)…
Note : c’est l’une des raisons, mais pas la seule bien sûr
Pourquoi Mila est aussi peu soutenue, même par des gens censés être acquis au droit de blasphème (les jeunes de son âge, une grande partie de la gauche, etc) ? Je pense que beaucoup de gens préfèrent se ranger contre Mila et décréter qu’elle a été “trop loin” car l’inverse leur coûterait trop cher psychologiquement, socialement, émotionnellement, à tous les niveaux. En effet, si l’on admet que Mila est une victime et donc que ceux qui la harcèlent sont des bourreaux, alors il faut admettre du même coup que nous vivons dans un pays en grand danger ; car Mila a reçu plus de 100 000 menaces de mort ou de viol, sans compter ceux qui n’ont pas été aussi loin mais n’en pensaient pas moins, ceux qui ont été les spectateurs approbatifs de son malheur et qui ne la soutiennent pas, qui sont peut-être des millions. On ne peut pas parler de cas isolés. Soutenir Mila, c’est admettre ça. C’est admettre que cette violence n’est pas marginale et donc admettre que nous vivons dans un pays gangrené par ce fléau liberticide appelé à s’étendre si rien n’est fait. C’est admettre que des centaines de milliers, voire des millions de personnes, sont totalement sorties du pacte social tel que nous le concevons. Or, à partir du moment où un constat aussi grave se forme dans notre esprit, il existe deux voies, sans nuance possible : Parler ou se taire. Le courage, ou la lâcheté. La résistance ou le laisser-faire. Le combat ou l’achat de la paix sociale. L’action ou l’inertie. Mais la voie du courage et de la justesse, qui est la meilleure, est évidemment aussi la plus difficile. Dans un monde comme le nôtre, elle nous expose à du conflit, de la difficulté, de la violence, parfois même à la possibilité de la mort ; elle nous éloigne de la tranquilité, d’un confort pacifique, d’un sentiment d’être en symbiose avec la société et de n’avoir aucune lutte à mener, aucune gifle à prendre. Il suffit de regarder l’Histoire pour se persuader que le sujet religieux est un sujet viscéral et qu’il charrie parfois des marées de sang. Alors tout le monde ne veut pas être courageux, pas comme ça, pas à un tel prix, pas avec l’épreuve du feu que cela implique. Sauf que personne n’a envie de s’admettre pour autant qu’il est lâche ; les gens veulent le confort relatif offert par la lâcheté, mais si possible sans avoir à se regarder dans la glace et avoir à se dire “je suis un lâche” ; si possible même en s’appropriant les lauriers du courage. Alors, plutôt que de s’admettre qu’ils ont choisi la voie de la lâcheté, les gens lâches préfèrent faire comme s’il n’y avait aucun problème. Par là même, ils se dédouanent de l’obligation de choisir. “Il n’y a pas à choisir entre lâcheté et courage, puisqu’il n’y a pas de péril en premier lieu”. En crucifiant Mila, et en soutenant ses bourreaux, ces gens se confortent simplement dans l’illusion qu’il n’y a pas de danger. Ils ne détruisent pas Mila parce qu’ils la détestent véritablement ou abhorrent ce qu’elle incarne, mais parce qu’elle agit comme un élément révélateur venu démasquer les lâchetés de chacun ; parce que du haut de son courageux malheur, elle leur rappelle à tous que la situation va mal et qu’elle est appelée à s’envenimer si rien n’est fait… et surtout, qu’eux n’ont pas les épaules et la force de faire partie de ceux qui élèveront la voix et agiront pour qu’elle change. Qu’ils sont ce qu’ils sont, c’est-à-dire des couilles molles, soumises aux oukazes des religieux et à la peur de la foudre. Cela, évidemment, ils ne peuvent le lui pardonner.
Alain Delon en 1968 (ou 1963, selon les sources). C’est à partir de là que son visage a vraiment commencé à devenir intéressant, selon moi (avant, il faisait davantage ‘petit minet’…)
Journal du 18 août 2024 (publié sur FB à l’instant même)
J’ai souvent dit aux hommes que j’ai aimés : « T’es plus beau qu’Alain Delon ». Déjà, parce que je le pensais : si j’aime un homme, il est le plus beau à mes yeux. Du reste, malgré l’admiration esthétique que je pouvais avoir pour Delon, et sa beauté proverbiale, je n’ai jamais été attirée par lui au premier degré. Cette simple phrase, « T’es plus beau qu’Alain Delon », démontre cependant une chose : ce dernier était, en quelque sorte, le mètre-étalon à l’aune duquel se mesurait la beauté masculine – si tant est que cette dernière soit mesurable. Plus encore que Brigitte Bardot – qui fut pourtant un phénomène dont la gloire dépassa sociologiquement et médiatiquement celle de Delon – mais dont d’autres rivales féminines sont souvent citées avec ou avant elle lorsqu’est abordé le sujet de la beauté pure (Cardinale, Monroe, Loren, Bellucci, Taylor, Adjani…), les gens faisant la part des choses entre popularité et beauté pure, Delon était devenu l’incarnation incontestée, évidente, absolutiste, de la beauté conventionnelle et indéniable, ici et ailleurs ; l’illustration de l’expression anglophone « ridiculously beautiful » (« ridiculement beau ») pour décrire une personne si proverbialement et évidemment belle que c’en devient un cliché. Delon a tenu ce rôle dans nos temps modernes.
Il est intéressant de constater à cet égard que les deux incarnations majeures de la beauté française, Bardot et Delon, partagent un point commun astrologique : la Balance, signe traditionnellement régi par la planète Vénus et lié à la beauté et à l’harmonie, souvent considéré comme le « plus beau signe » du zodiaque (au sens « le plus conventionnellement harmonieux », étant entendu que chaque signe est beau à sa manière). Bardot a son Soleil en Balance – tout comme Bellucci et Loren ; Delon possède, lui, un ascendant Balance, en plus d’une conjonction de Vénus (maître traditionnel de la Balance, donc) sur l’Ascendant, ce qui en renforce l’effet. L’ascendant régissant l’apparence physique et la manière de se présenter au monde, il n’était donc pas surprenant que Delon ait eu la beauté totale pour cadeau, plus encore que Bardot (ce qui était franchement un exploit), cette dernière ayant quant à elle un ascendant Sagittaire, placement qui la rendait déjà plus excessive et ‘typée’ – ce qui fait tout son charme inimitable mais rend moins susceptible de « plaire à tout le monde » ou d’être considéré comme un modèle trop classique. Le Soleil en Scorpion de Delon lui a naturellement conféré le sex-appeal et la fameuse intensité que tout le monde lui connaissait (en maison 2, analogique au Taureau, également régi par Vénus, les qualités vénusiennes de sensualité se trouvaient renforcées). La Lune en Bélier (angulaire et dominante) a parachevé le tableau, avec cette animalité instinctive, risque-tout, fougueuse et même égoïste, cette émotivité capricieuse et à fleur de peau.
Le maître de la Balance, Vénus, se trouve chez Bardot et Delon dans le signe de la Vierge, signe très valorisé dans la culture collective des années 60 puisqu’Uranus (qui régit à mon sens les effets de mode) s’y trouvait alors, ce qui expliquait nombre de caractéristiques de ces deux mythes, d’essence effectivement virginienne : finesse de gazelle, élégance naturelle, perfection des traits et de la silhouette, de l’habillement et de la mise en beauté, corps élancé et athlétique, discipliné, de danseuse ou de mannequin. Mais aussi le fait que leur persona, la féminité de l’une et la virilité de l’autre, aient fait écho à ce qui était alors jugé en vogue par les foules.
Vénus étant par ailleurs, chez Delon, en maison 12 (analogique aux Poissons), nous avons là l’explication de son aura insaisissable, mystérieuse, secrète.
La France (si l’on se réfère au thème astrologique de la Ve République) a justement son Soleil en Balance, avec sa Vénus en Vierge : ce parallélisme n’est guère étonnant si l’on considère que ces deux figures – Bardot et Delon – sont l’incarnation mythologique de la beauté et de l’excellence française à l’étranger pour le XXème siècle.
Note : j’ai plusieurs articles en attente depuis des années, qui commencent à dater, et qui évoquent justement Uranus et les effets de mode collectifs, le rapport astrologique entre un pays et ses grandes figures, le placement très sous-estimé de Vénus en Vierge (partagée par Alain Delon, Brigitte Bardot, mais aussi Kim Kardashian, etc), etc, etc. Je vais sans doute les publier sous peu.
Un statut FB de 2016 !! Eh bien, ça me suit depuis longtemps cette histoire… !
On entend souvent, à titre d’argument, que le port du voile relève de la simple liberté individuelle et qu’à ce titre, son interdiction en France, notamment à l’école (avec tous les autres signes religieux distinctifs) ou dans les grandes compétitions sportives, par exemple, constitue une injustice profonde.
Une grande partie de la société et de la jeunesse actuelle ne comprennent plus le parti pris qui est celui de la « laïcité à la française », qui redouble de zèle face au voile et à sa présence croissance dans l’espace public. Et nous sommes souvent jugés à l’étranger pour ce qui est perçu comme de l’islamophobie et une grave atteinte aux libertés personnelles, de culte et d’habillement.
Bien sûr, dans l’absolu, personne n’a à décider de la manière dont une femme adulte ou un citoyen doivent s’habiller, et du degré de pudeur ou de nudité qui leur est le plus confortable. Car le choix de notre vêtement relève de la liberté individuelle et que dans nos sociétés plutôt évoluées, démocratiques et libérales, nous avons établi un consensus qui fonctionne généralement bien : nous partons du principe que tant que nous ne nuisons à personne, nous avons le droit de faire ce que nous voulons. « La liberté des uns commence là où s’arrête celle des autres », répète-t-on souvent, et à raison.
Mais qu’en est-il lorsqu’un vêtement pourrait potentiellement empiéter, à long terme, sur la liberté des autres ? Car c’est bien cette problématique que pose le voile.
En effet, derrière l’individu, et la somme d’individus qui le composent, il y a le système. Et ce dernier peut justement écraser les individualités des uns et des autres. La religion constitue un système. Qui s’est parfois révélé, justement, totalitaire, et peu soucieux des individualités de chacun.
La question majeure à poser est donc : le voile peut-il être extrait du contexte socio-politique dans lequel il s’inscrit ? Et plus généralement, peut-on juger d’un sujet dans l’absolu, sans tenir compte du contexte dans lequel les décisions individuelles s’inscrivent, et des conséquences potentielles qu’elles ont pour les autres ? Et à partir de quel moment l’exercice de la liberté individuelle constitue une entrave potentielle à la liberté collective, ce qui justifie alors d’éventuelles restrictions de la première, au nom de la seconde ?
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Commençons par dire que les gens qui pensent que toutes les femmes qui portent le voile ou l’abaya sont forcées de le faire, et qui utilisent depuis des années cette idée comme un argument justifiant son interdiction, sont non seulement totalement déconnectés de la réalité, mais nuisent même à la critique du voile, et ridiculisent ce parti pris, puisque de nombreuses femmes voilées pourront leur rétorquer que le choix de se voiler fut pour elles tout ce qu’il y a de plus libre et éclairé, correspondant à un cheminement personnel : beaucoup de ces femmes le portent même à rebours de leur milieu, ou des opinions de leur entourage ; j’en connais pas mal dans ce cas de figure, du reste : je ne doute absolument pas du caractère autonome de leur choix.
Cependant, dans le contexte actuel, si les vêtements religieux venaient à être parfaitement autorisés à l’école, on peut imaginer que beaucoup de filles seraient forcées ou incitées par certains parents – notamment de la nouvelle génération, plus radicale – à s’habiller ainsi. Ce qui pose déjà un vrai problème pour les libertés publiques. À l’inverse, on ne connaît pas de grand phénomène de parents obligeant leurs filles pudiques à sortir en crop top. Nous voyons donc là que le voile n’est déjà pas un vêtement comme les autres, qu’il s’inscrit dans une série d’enjeux très particuliers et précis.
De plus, le voile engendre une pression sur les non-croyantes : on ne peut ignorer la culture de l’honneur et des « grands frères » qui a très longtemps obligé – et oblige parfois encore ? – de nombreuses jeunes filles dans les banlieues à se travestir, sortir en jogging, se masculiniser pour ne pas être embêtées, le voile incarnant aux yeux des gens constituant cette « police des moeurs » le sommet de la respectabilité. On ne peut ignorer que d’après un sondage Ifop, les musulmans, pourtant majoritairement favorables au droit de porter le burkini, se révèlent aussi bien plus favorables que l’ensemble des français à l’interdiction du topless sur les plagesi (ils sont 54%, contre 23% des catholiques, et 20% des sans religion), qui est pourtant un acquis de haute lutte et une simple liberté individuelle, preuve que le désir de jouir de sa propre liberté ne va pas toujours de pair avec le fait de respecter celle des autres. On ne peut ignorer non plus que la première chose que font les islamistes lorsqu’ils prennent le pouvoir, c’est de voiler les femmes. Car cette obligation symbolique engendrera ensuite une cohorte d’interdictions pour ces dernières et signera leur invisibilisation dans l’espace public, dessinant alors le rôle qu’elles sont destinées à porter dans cette organisation politico-religieuse. De même, les femmes qui vivent dans ces pays et se battent pour retrouver leurs libertés individuelles ont beau être sous le coup de nombreuses interdictions – de celle de conduire à celle de s’instruire -, tomber le voile est l’une de leurs premières revendications, et c’est aussi l’un de leurs premiers gestes de bravoure pour défier le pouvoir en place : c’est dire à quel point ce morceau de tissu charrie de nombreuses significations.
Officiellement ou officieusement, le voile constitue dans de nombreux pays le symbole d’une prise de pouvoir de l’autorité religieuse sur le corps des femmes, et plus généralement sur les « autres », étant entendu qu’il n’y a pas de dérogation possible à ce principe, même pour un non-croyant, ou un musulman se faisant une autre idée de l’islam.
On rétorquera que nous ne vivons pas en Afghanistan et qu’il est donc absurde de se référer à des enjeux qui ne sont pas les nôtres : nous ne sommes cependant pas à l’abri de la problématique islamiste et l’actualité nous fournit depuis des années de nouvelles raisons de le constater (comme je l’explique iciii, ou encore iciiii). Nombre d’ouvrages majeurs décrivent en profondeur cet état de fait, parmi lesquels : le rapport de 2018 intitulé « État des lieux de la pénétration de l’islam fondamentaliste en Franceiv« , Principal de collège ou imam de la République ?, de Bernard Ravet et Emmanuel Davidenkoff, Le frérisme et ses réseaux de Florence Bergeaud-Blackler… et nous restons là dans le récent.
Le contexte dans lequel s’inscrit actuellement le voile, ou même l’abaya, en France, est celui d’une guerre discrète et hypocrite menée par certains islamistes pour faire de l’entrisme dans nos institutions, y compris l’école, où les profs sont menacés, et parfois assassinés, comme Samuel Paty, où nous ne comptons plus les attentats commis au nom de l’islam.
À mon sens, la réponse est donc très évidente : on ne peut pas isoler le voile du contexte dans lequel il s’inscrit.
Afin d’approfondir ce point de vue, je vais cependant faire une analogie avec deux autres symboles. Le blackface et la swastika.
Le blackface est une pratique qui consiste pour un comédien blanc à se peindre le visage en noir, et qui fut souvent utilisée pour moquer ou dénigrer la communauté noire, notamment dans le cas des « minstrel shows » du XIXème siècle. Elle aurait aussi été utilisée par les abolitionnistes, dans le but plus noble de se mettre dans la peau d’un esclave noir et promouvoir l’identification, l’empathie avec ce dernier. Pour autant, on ne peut nier que le blackface a très souvent été utilisé à des fins de dénigrement raciste, et que la diversité des intentions de ceux qui l’emploient ouvre un trop grand boulevard aux suprémacistes ou aux racistes authentiques, notamment à une époque où les blessures historiques relatives au racisme contre les Noirs n’ont pas été guéries. L’image finale que l’on garde de cette pratique est donc essentiellement négative ; cette dernière est intimement liée au racisme dont ont été victimes les noirs au cours des siècles, et on peut imaginer qu’elle est, pour ces derniers, extrêmement blessante.
Ces dernières années, de nombreuses personnalités ayant employé le blackface se sont donc trouvées au coeur de la polémique. Le politicien canadien Justin Trudeau, qu’on pouvait difficilement soupçonner de racisme, ou le basketteur Antoine Griezmann. Des pièces de théâtre ont également été interdites, à cause du blackface arboré par les acteurs, et qui avait alors soulevé une vague d’indignation.
Bien des gens qui ont utilisé le blackface n’étaient pourtant pas animés par de mauvaises intentions, bien au contraire. Antoine Griezmann, par exemple, voulait rendre hommage à l’équipe des Harlem Globe Trotters, dont il était fan, et ignorait comme beaucoup de gens la portée symbolique et historique de ce qui n’était pour lui qu’un simple complément au déguisement ; il fut d’ailleurs défendu sur les réseaux sociaux par beaucoup d’individus, y compris issus de la communauté noire, qui, même s’ils n’approuvaient pas tous l’usage du blackface dans ce contexte, savaient bien que ses intentions n’étaient pas vicieuses.
Pour autant, ces scandales ont eu lieu, et ont servi de jurisprudence culturelle, en quelque sorte : le blackface semble aujourd’hui officieusement interdit, ou socialement réprouvé, au point où plus personne ne s’y risque.
L’argument de la neutralité – qui défendait l’idée que l’on puisse arborer un blackface « bien intentionné », c’est-à-dire en ne colorant sa peau en noir qu’à des fins d’exactitude (dans le cas d’un déguisement, par exemple), s’est incliné face au climat étouffant, écrasant, douloureux, de Black Lives Matter, des grands débats sur le racisme et l’histoire des pays occidentaux, USA en tête, du grand ménage que beaucoup de sociétés font au sujet de leur passé.
On peut donc en tirer une conclusion : le contexte l’a emporté sur les volontés individuelles, et sur cet absolu qu’est celui de la liberté, et de la diversité des intentions de ceux qui utilisent le blackface. Tous les individus qui ont employé le blackface n’étaient pas des racistes ou des suprémacistes, mais l’indéniable connotation raciste associée à ce geste a triomphé dans ce débat, et tranché en sa défaveur.
La swastika a été pendant des millénaires un symbole spirituel employé sur tous les continents, et dans de nombreuses régions du monde, tant et si bien qu’elle a été décrite comme un symbole universel. Signifiant en fonction des cultures et des interprétations la bonne fortune, le cycle des réincarnations ou de l’existence, ou plus globalement l’avancée du soleil au cours de la journée, elle a été récupérée – et salie – par les Nazis, qui en ont fait la fameuse « croix gammée », étendard d’une idéologie ayant fait des millions de morts et qui incarne encore aujourd’hui, dans notre époque, le mal absolu.
Désormais, dans les pays occidentaux, la swastika est durablement amalgamée à la croix gammée et au nazisme, et quand elle n’est pas tout bonnement interdite dans l’espace public par la loi, elle est socialement réprouvée. On peut gager que la swastika des Hindous n’avait pourtant rien à voir avec celle des Nazis, et qu’en prime, les seconds l’ont volée et usurpée à des cultures qui l’employaient de longue date, qu’on ne peut tout de même pas les laisser avoir le dernier mot sur un symbole qui n’est même pas à eux, et qui a existé pendant des millénaires avant cela : toujours est-il qu’il nous semblerait aujourd’hui hors de propos, quelques décennies seulement après la Shoah, alors même que l’antisémitisme n’a pas encore été éradiqué et ressurgit régulièrement dans l’actualité, de se balader avec une swastika dans la rue, et ce même si l’on veut faire référence à la symbolique des Hindous et non à celle des Nazis. Moi qui connais le caractère hindou de ce symbole, et qui suis très intéressée par les religions orientales, je ressens un frisson d’effroi quand je suis confrontée visuellement à ce symbole. Et je n’ose imaginer ce que ressentirait une personne qui n’a pas ces connaissances historico-spirituelles ; ou une vieille dame juive qui a connu les camps ou l’antisémitisme à la papa et qui voit débouler dans la rue un individu portant ce « symbole hindouiste ».
La conclusion est donc ici la même que pour le blackface : le contexte a absorbé les intentions individuelles et l’absolu constitué par les diversité des intentions.
Comme je l’ai dit dans un autre article au sujet de l’abaya, nous n’étions pas tous des terroristes lorsque nous avons été interdits de transporter du shampoing, des cartouches d’imprimantes, ou des contenants fermés dans l’avion, ou lorsque nous avons été obligés de nous soumettre à divers scanners et fouilles avant d’embarquer, suite au contexte d’attentats islamistes sur sol occidental du début des années 2000 : nos petites intentions personnelles se sont inclinées devant le contexte et l’enjeu de sécurité publique que représentait le terrorisme islamique.
Dans quelques décennies ou siècles, dans une société apaisée et ayant fait le ménage dans son passé, peut-être que noirs et blancs pourront réciproquement se « colorier la peau » comme on met un simple perruque pour se déguiser en Marilyn Monroe. Ou que la swastika pourra de nouveau être employée dans les pays occidentaux sans qu’on ne pense immédiatement au nazisme.
Ce jour n’est pas arrivé.
Quand blessure il y a, on évite de mettre du sel dessus et on laisse cicatriser. On se trouve un autre mode d’expression ou un autre chemin. On enlève l’habit sale et on en met un neuf. Par égard pour les autres, pour les victimes et les morts du nazisme, du racisme, de l’esclavage, de la ségrégation, pour la mamie juive qui a connu les années 40 ou le monsieur noir encore victime de discrimination à l’embauche ou au logement, et que la vue de certains symboles atteindrait profondément dans leur dignité : ce n’est pas un gros mot.
C’est la même chose pour l’abaya et le voile. Si l’islam veut entrer dans la modernité – je crois qu’une religion ne peut jamais totalement « entrer dans la modernité » à moins d’être vidée de sa substance, et le dogme vient en général avec un mode de pensée archaïque, mais c’est un autre sujet -, ses croyants doivent savoir abandonner certains symboles qui ont fait du mal à trop de gens et qui créent une confusion réelle avec les islamistes les plus virulents. Ils doivent prendre en compte le contexte dans lequel nous nous inscrivons et comprendre qu’il est essentiel pour eux, comme pour n’importe qui d’autre, de montrer où ils se situent, pour donner des gages et rassurer les nombreux français inquiets à juste titre pour leurs propres libertés. Non pas parce que ces croyants seraient tous des vilains et des fascistes aux intentions douteuses, mais parce qu’ils savent très bien – certains pour en avoir été directement victimes – ce que prétendent souvent faire les religieux et les islamistes quand ils sont majoritaires dans une société, et comme le port du voile n’est, pour ces derniers, pas un simple bout de tissu, mais un symbole essentiel signant la domination de leur idéologie sur l’ensemble de l’espace public, croyants et non croyants, musulmans et non musulmans.
Vieux brouillon dont l’idée date de 2022, que j’ai « presque fini » depuis 2023 (comme je ne sais combien d’articles « presque finis » qui dorment dans mes dossiers…), et que je me suis décidée à terminer aujourd’hui – avec captures d’écran et datation en fin d’article.
Le brouillon et l’idée datent de 2022 quand même, si ce n’est avant… (sur iMac, la date d’une « note » change automatiquement dès que l’article est modifié)
Cela m’amuse de montrer à ceux qui me lisent à quoi ressemble un brouillon en plein chantier… ici, il est marqué 5 juillet 2024, car dès qu’une modification est faite dans une note, sur iMac, c’est la date de la dite modification qui est gardée. C’est évidemment plus ancien encore… 2022, sans doute.
Suite : ici apparaît aussi le brouillon d’un futur article qui sera publié dans la foulée
Suite : ici apparaît aussi le brouillon d’un futur article qui sera publié dans la foulée
Scandale autour de l’athlète algérienne, Imane Khelif, après que cette dernière ait remporté un match de boxe contre l’italienne Angela Carini, qui a abandonné après seulement quelques secondes, face à des coups trop violents, afin, dit-elle, de préserver sa vie.
Beaucoup de voix s’élèvent et l’accusent d’avoir des taux de testostérone bien trop élevés et de n’avoir pas le droit, à ce titre, de concourir dans la catégorie féminine, l’argument de l’injustice s’ajoutant à celui de la dangerosité.
D’abord, des taux de testostérone élevés ne signifient pas forcément qu’une femme n’en est pas une, biologiquement parlant. Par ailleurs, la testostérone est au coeur même du sport, notamment de haut niveau. Si précisément, beaucoup d’athlètes – hommes ou femmes – l’emportent sur la concurrence, ce n’est pas seulement grâce à un travail acharné mais aussi grâce à une testostérone plus élevée que la moyenne des gens, dont il résulte une plus grande force physique, une plus grande résistance face à l’adversité et au stress, une plus grande tendance à rechercher l’adrénaline, le risque, la compétition.
Certains diront : Imane Khelif se distingue par des taux de testostérone spectaculairement élevés, bien plus que ceux des autres femmes et athlètes de sa discipline. C’est sans doute vrai, mais précisément, tout le sport est fondé sur le fait que les sportifs soient une anomalie, pourvus d’attributs ou de forces qui ne sont pas celles du commun des mortels… sinon nous pourrions tous être des sportifs de haut niveau. Michael Phelps a été un nageur d’exception parce qu’il a des mains et des pieds bien plus grands que la moyenne, même par rapport aux autres nageurs, au point que l’on considère que cet avantage reviendrait au fait de nager avec des palmes. Ce qui, à jeu égal, lui fait gagner de précieuses secondes sur ses concurrents. Et personne n’a contesté son droit à concourir. A partir de quand un taux de testostérone « trop élevé » serait considéré comme de la « triche », un truc pas juste qui fausse le jeu, un peu comme un match entre poids plume et poids lourd selon les règles actuelles, et non comme la munition supplémentaire d’un arsenal athlétique, chez celui qui la possède, au même titre que tout le reste de sa génétique ?
« Si Michael Phelps avait eu des pieds plus petits, il n’en serait peut-être pas là », pourrait-on dire. Tout comme on pourrait ajouter : « Si cette femme n’avait pas un taux de testostérone aussi élevé, elle ne serait pas une si bonne boxeuse ». Mais cela reviendrait sans doute à dire : « Si Angelina Jolie n’avait pas de si grandes lèvres, elle ne serait pas si belle ou originale », « si tel ou tel guitariste n’avait pas les doigts si longs, il ne serait pas si performant ». Cela fait partie du package. On ne peut pas isoler un paramètre chez un individu au motif qu’il est extraordinaire ou remarquable, que ce n’est pas du jeu. Le sport est par ailleurs fondé sur cet extraordinaire décalage entre les sportifs de haut niveau… et les autres.
Ce qui est reproché à Imane Khelif, c’est peut-être de dévier de l’idée que l’on se fait traditionnellement de la femme : les combats de boxe prendraient alors une toute autre allure, puisque la féminité telle qu’on se l’imagine y serait bien moins représentée, les archétypes habituels se trouvant supplantés par des boxeuses jugées plus masculines. C’est peut-être la peur d’une défaite trop systématique qui ne laisse plus de place à ces archétypes-là qui terrifie les gens, eux qui sont habitués à voir sur le ring des Angela Carini au visage d’instagrammeuse et aux bras plus fins. La peur, en fait, du remplacement, au profit de modèles plus performants. Pourtant, il faut préciser qu’Imane Khelif a déjà perdu contre 9 autres boxeuses, ce qui relativise l’aspect systématique de ses victoires.
Certains diront cependant qu’Imane Khalif aurait un chromosome XY, ce qui ferait d’elle une intersexe, bien qu’elle soit apparemment née et enregistrée comme femme. Il n’y a pas de données tangibles pour l’affirmer, mais admettons. Dans le cas présent, il ne serait donc pas possible de la classer aussi facilement, cela poserait un certain nombre de questions éthiques assez complexes, qui dépassent de loin mes connaissances. Passons donc sur son cas, qui reste à élucider. Il y en a bien d’autres.
L’on peut tout de même remarquer que bien d’autres athlètes non blanches ont été en proie aux mêmes accusations, alors qu’aucune ambiguïté ne planait sur leur appartenance au sexe féminin biologique. Serena Williams aussi avait été accusée d’être un homme. Pourtant, elle n’est en aucun cas intersexe, pas plus qu’elle n’a de chromosome masculin. Elle est juste… extrêmement forte. Pourvue d’une génétique puissante. Et noire. Ayant fait une bouchée de Maria Sharapova, qui fut pourtant numéro 1 mondiale à une époque.
Là aussi, certains pourraient arguer que Serena Williams a vraisemblablement bien plus de testostérone que ses concurrentes, ce qui serait injuste. Mais les femmes noires en ont globalement davantage. Que faire ? Organiser des catégories ethniques dans les compétitions ? Au même titre qu’il existe des catégories de poids en boxe ? A-t-on le droit de remettre en cause la légitimité d’une communauté entière au profit qu’elle est avantagée sur les autres ? Le paradoxe étant qu’on finit par reprocher à cette même communauté, non de s’écarter des exigences de leur discipline, mais de trop y correspondre ? (Ex : pour une boxeuse, d’être trop forte). Ce qui paraît être le monde à l’envers.
Du reste, les blancs sont très favorisés dans des disciplines comme la nage ou le vélo, par exemple. Il y a donc des domaines où les prédispositions tournent aussi à leur avantage. Et pourtant, cela ne provoque aucun scandale : cela est, tout au plus, perçu comme une donnée avec laquelle il faut composer.
En fait, cette polémique pose un problème plus profond : de nombreuses personnes blanches qui avaient l’habitude de briller dans certains sports se trouvent désormais systématiquement reléguées à un « sous-niveau », car elles affrontent quantité d’athlètes désormais non-blancs, qui ont souvent de meilleures prédispositions, ou sont plus forts ; elles doivent maintenant vivre dans un monde en éveil où elles ne sont plus la norme par défaut, où « l’autre » a aussi, de plus en plus, les mêmes chances de faire valoir ses capacités, et veut aussi se faire entendre.
Ce phénomène est valable au sein des pays et entre les pays.
D’abord, les pays composés de non-blancs, souvent en voie de développement, ou plus pauvres, ont de meilleures conditions économiques et ont gagné en train de vie ; les conséquences naturelles de cet état de fait étant qu’ils ont accès à une meilleure alimentation, qui permet souvent une meilleure robustesse physique et une meilleure croissance des enfants, une plus grande facilité à assurer les besoins nutritifs exceptionnels – et souvent coûteux – réclamés par la compétition de haut niveau ; la malnutrition les ayant empêchés pendant longtemps de jouer à armes égales avec d’autres pays plus prospères. Et on peut aussi imaginer que ces pays en voie de développement investissent de plus en plus dans le sport, la culture, dans le rayonnement international, avec des sportifs de plus en plus capables, et avec de plus en plus de moyens. Et ce d’autant plus que le sport est l’un des domaines privilégiés par les individus issus de milieux modestes ou pauvres pour sortir de leur condition. Cette concurrence nouvelle s’ajoute donc à celle que les pays occidentaux et essentiellement blancs connaissaient jusque là.
Ensuite, le visage même de ces pays occidentaux, considérés comme développés, a changé. L’afflux récent d’immigration vient rebattre les cartes. Pendant des années, les américains n’avaient pas à se soucier de la concurrence des afro-américains, dont la culture a pourtant largement irrigué le pays : l’esclavage puis la ségrégation se chargeaient de les exclure. Certaines femmes blanches regardaient d’un oeil jaloux et suspicieux ces esclaves noires auxquelles leurs époux n’étaient pas insensibles – ce qui se solda aussi hélas par de nombreux viols -, pourvues de formes rares, leur demandant notamment de se couvrir les cheveux, essayant de mater leur féminité. Aujourd’hui, les tables ont tourné. Les afro-américains rattrapent ce retard indû, de manière fulgurante. La conséquence ? Serena Williams, Simone Biles, Michael Jordan, Usain Bolt, Muhammad Ali. La domination presque totale des afro-américains dans de nombreux sports.
On trouve moins de joueurs blancs dans les grandes équipes de foot des pays occidentaux, désormais. Peut-être parce qu’il y a suffisamment d’immigrés pour remplir des équipes de foot. Certains affirment même que les blancs ont du mal à s’intégrer dans des équipes non-blanches, ou sont désormais rejetés, qu’un communautarisme règne, et que c’est un paramètre qui éloigné injustement les blancs de ce sport. Admettons. Mais c’est peut-être aussi que les joueurs noirs ou maghrébins excellent particulièrement dans cette activité – en plus de voir une issue à leur milieu social par le sport, ce qui est plus fréquent chez les individus de milieux très modestes voire pauvres, dont les immigrés font très souvent partie, en France notamment. Ce qui expliquerait les équipes de foot françaises, composées de beaucoup de non-blancs. Et peut-être aussi la ruée de pas mal de blancs vers le rugby, perçu encore comme un sport plus « vieille France », aux racines bourgeoises (le rugby est littéralement né au sein des classes aisées – bourgeoisie et même aristocratie – britanniques), donc moins exposé à la menace du « remplacement ».
Ce changement de visage est peut-être même l’un des facteurs d’une grande opposition concernant l’immigration, chez certains individus : on en parle très peu, on attribue l’insécurité et la jalousie assez systématiquement aux femmes ; pourtant, à la lecture de certains commentaires (notamment ceux qui moquent les femmes oeuvrant par exemple auprès des migrants, les accusant de vouloir « se faire sauter » par ces derniers), il apparaît clair que certains hommes blancs sont complexés par l’arrivée massive d’hommes immigrés perçus comme très voire plus masculins qu’eux et qu’ils projettent là une forme de compétition intra-sexuelle. De la même manière qu’on peut imaginer que les mêmes seraient ravis de voir arriver des millions d’ukrainiennes – on se souvient de nombreux commentaires masculins au début de la guerre ukrainienne, se réjouissant avec humour de cet afflux de femmes en provenance des pays de l’est -, mais que certaines françaises le seraient moins, ou y seraient relativement indifférentes, étant entendu que cette nouveauté serait perçue comme concurrentielle (fun fact : je viens des pays de l’est, et les françaises y exercent une très grande fascination ; on n’est jamais content de ce qu’on a). Il y a là une forme de refus animal, pour celui qui fut roi en son patelin, de laisser entrer une troupe qui pourrait à travail égal le battre d’une manière, si ce n’est systématique, très ou trop fréquente.
On a tous vu des disputes de cour de récré, et s’il ne faut pas essentialiser, c’est rarement la petite blanche qui gagne contre la petite maghrébine ou noire du même âge. C’est ainsi. Il y a des exceptions à tout. Mais chacun ses prédispositions. Elles ne rendent personne supérieur ou inférieur. Mais elles conditionnent en revanche la capacité à briller dans certaines disciplines qui sont conçues pour ne juger qu’un paramètre et une performance précise. Ex : celui qui court le plus vite, celui qui saute le plus haut. Etc, etc.
Cela n’a rien d’injuste ; en tout cas, rien de plus injuste que le système sportif en lui-même, fondé pas seulement sur le travail, mais aussi sur des prédispositions génétiques indéniables, qui sont des acquis de naissance – et des dons karmiques bien mérités, diront ceux qui croient.
De la même manière qu’un nageur aux petits bras serait extrêmement pénalisé, en dépit de la qualité effective de ses performances, ou qu’un coureur aux jambes courtes aurait du mal à rivaliser avec la concurrence.
On pourrait arguer qu’il faut interdire les nageurs aux bras trop longs dans les compétitions sportives ? Pour ne pas fausser le calcul par rapport à des nageurs qui seraient tout aussi rapides, s’ils n’avaient pas les bras si courts ?
Personne ne le fait pourtant. Car le sport est fondé sur l’acceptation de cet arbitraire qu’est la prédisposition génétique, qui ne fait pas tout mais qui demeure un immense facteur. Au même titre que les concours de beauté, dont on peut dire qu’ils manquent d’imagination, sont fondés sur la beauté physique pure ; et précisément, la beauté comme performance, et non comme poésie, où le charme et les défauts, les trop grands éléments de distinction – ceux-là même qui justement font les beautés mémorables, celles qui ont marqué l’Histoire – n’ont que peu de place.
C’est là que l’on réalise que le sport de compétition est une affaire compliquée, charriant des débats infinis, car dans le fond, on est censés juger objectivement – la performance étant censée être le sommet de l’objectivité… et même là, on réalise qu’il n’y a pas d’objectivité. La patineuse noire Surya Bonaly, malgré un niveau technique inégalé dans sa discipline et de nombreuses innovations, n’a jamais remporté la médaille d’or aux JO ou aux Championnats du Monde, et beaucoup de gens dénoncent encore aujourd’hui cette injustice, qui aurait été le fruit du racisme de l’époque. On lui reprochait, en effet, d’être techniquement imbattable mais de manquer d’expression artistique, de grâce. Certains font aujourd’hui le même reproche à Simone Biles, qui est exceptionnelle techniquement et détruit la concurrence, mais qui manquerait de grâce, par rapport à ce qui est traditionnellement attendu de sa discipline. Peut-être est-ce vrai ? Mais comment trancher et savoir ce qui est le plus important, entre technique et grâce ? Surtout, comment savoir si l’on n’interdit pas une nouvelle manière de faire de la gymnastique, ou du patinage, provenant de femmes noires ayant leur propre physique, et qui, si elles ne s’inscrivent pas dans l’histoire traditionnelle d’un sport, n’en sont peut-être pas moins légitimes ?
Si l’on finit par admettre que l’idéal des catégorisations parfaitement objectives est impossible à atteindre, même dans un domaine jugé hautement objectif comme le sport de compétition, que reste-t-il à ce dernier pour se défendre ? C’est là qu’on réalise que le sport sert davantage à fédérer et créer une émulation collective « vivable », qu’à apprécier les performances purement athlétiques : les exceptions trop exceptionnelles sont jugées menaçantes.
Dans le fond, ces polémiques autour d’athlètes biologiquement femmes, mais jugées trop masculines, sont peut-être le reflet d’une insécurité collective profonde : l’incapacité à trouver une réponse parfaite, objective en tous temps et en tous lieux, nous insécurise, le changement nous insécurise, de même que la faillibilité profonde en termes d’objectivité de disciplines sportives que nous croyons réglées comme des horloges suisses dans leurs paramètres.
Cet écueil fondamental nous démontre peut-être les limites de la compétition (et la nécessité d’abolir cette dernière ?). On veut comparer très objectivement deux choses, mais l’objectivité est précisément impossible, même dans le sport, même dans le domaine de la performance. Peut-être que dans quelques années, nous créerons d’innombrables catégories, pour être au plus près du réel : femmes ayant plus de testostérone que la moyenne, personnes de taille équivalente, etc. Ou peut-être que le sport n’impliquera plus de compétition, qu’on se contentera d’admirer des performances uniques, le jeu d’un tennisman, les galipettes d’un gymnaste, sans forcément les classifier. Qui sait ?
J’aime ton odeur Ton parfum de sueur Lorsque les perles de l’effort Coulent comme un trésor De sel et de labeur Au creux de ton dos fort
Et ces effluves qui t’habillent : Un peu de Tobacco Vanille.
Lorsque tu trimes et t’abandonnes Entre mes jambes dépliées Rivage accueillant au flot lancinant Paisible, mais mal apprivoisé
Je peux surprendre dans tes pupilles Un grand colosse qui vacille
Comme un soldat Rentré du combat Cherchant contre un sein Le repos mérité Et entre des draps Et de frêles bras Une nouvelle guerre à mener
Je te sens en moi Canon fier et droit D’un revolver si bien chargé.
Garçon du pays Mat, beau et timide À la peau humide D’avoir trop aimé
Tu n’as pas 20 ans Mais tu sais déjà donner Quand tant de gens ne savent Que prendre et abandonner
Tes muscles neufs De jeune arbre sec Ont quelques gestes maladroits Tu ris et tu m’embrasses presque Comme si tu n’avais pas le droit.
Le soleil du matin Devenu brûlant Et ton regard Devenu brasier :
La chaleur nous accule C’est la canicule Et tu voudrais m’enculer.
L’après-midi étend sur nous Son emprise totalitaire Et la menace incendiaire D’un immense feu de forêt.
L’horizon de notre lit blanc Est celui d’une terre brûlée.
Et pour un instant de savane On se croirait À La Havane.
Tes lèvres charnues Gonflées de ferveur Et comme prêtes À mille faveurs Murmurent l’amour À demi mot
Ta main dans l’or De mes cheveux Plus tu charbonnes Et plus tes airs sont ceux D’un conquistador Près de l’eldorado.
Un balcon vide Donnant sur la cour Sans âme qui vive : Crime sans témoin
Un rare passant Parfois nous entend Nous aimer comme si c’était La dernière fois
Un essaim de colombes Sort par la fenêtre : Ce sont les cris De notre amour maudit
Ambiance cruelle et sans pitié D’homicide non élucidé Ce grand silence est bien celui D’un après-midi d’août à Paris
Nos baisers mouillés Ont la saveur indienne De ces mangues à deux valves A la chair orangée
Le bruissement intime D’un feuillage vert D’huîtres en ventouse De vulves froissées.
Le soleil percute Nos ombres secrètes Comme deux arbres jumeaux Foudroyés
Et la charge compacte De nos étreintes moites Est celle de deux Crustacés.
Après avoir éclaté Comme une pastèque d’été Une pluie salutaire Rafraîchit l’atmosphère
Nous nous étreignons à la pleine lune Dans ces tropiques de fortune
Les cloches ont sonné Le ciel est tombé.
C’est le crépuscule Et tu capitules.
Publié le 13 juillet 2024 sur FB. Ce poème traînait depuis des années dans mes affaires, presque entièrement écrit, mais il m’était impossible de trouver les derniers vers manquants qui permettraient enfin de le finir. Il était comme intouchable : c’est l’un de mes textes fétiches, j’avais trop peur de le gâcher.
Mille choses m’émeuvent aux larmes : Le prodige de la nature et la confiance de l’animal pour l’homme Mille fois trahie et pourtant… , Le combat du soleil pour exister Chaque matin, Qu’un escargot ait choisi le rebord de ma fenêtre pour se reposer Et que des araignées aient élu domicile dans mon salon pour se réfugier de la pluie ; La détresse de ce qui est fragile Et la simple image de mon chat laissé trop longtemps dehors Sans que je lui ouvre. L’idée qu’il pourrait mourir demain, Un instant de porte fermée, Et me croyant fâchée, Sans savoir à quel point je l’aime. Plus le temps passe Et plus je réalise Que la vie et la joie Ne sont possibles qu’en dehors de soi ; Que le moi n’est qu’un puits dans lequel, précisément, puiser L’eau qui étanchera la soif des autres Et qu’il faut des lèvres entrouvertes à l’orée desquelles se verser. Qu’on n’appartient à aucun lieu Et qu’aucun lieu ne nous appartient Mais qu’il faut toujours s’efforcer d’être, au moins, Une maison pour les autres.