
Archive non publiée du 29 janvier 2024
Dans un article de Libération qui lui est consacré, la poétesse Rim Battal semble maintenant nuancer sa signature à la tribune anti-Tesson, expliquant que cette dernière est une réaction d’ « inquiétude » concernant les liens présumés de Tesson avec ce qu’elle nomme l’extrême droite mais en aucun cas un procès (c’est pire, en effet : c’est une condamnation) ; qu’elle a du mal avec le terme de guerre culturelle et que ce sont « eux » (sous-entendu : les soutiens de Tesson) qui « s’imaginent être en guerre ». J’ai également vu passer quelques autres réactions de ce type. Ces semi-rétropédalages effarouchés sont amusants. A les entendre, cette tribune n’avait pas vocation à censurer qui que ce soit, juste à exprimer un désaccord. Mais jusqu’à preuve du contraire, le titre de la tribune n’était pas « Nous tenons à exprimer notre désaccord avec la nomination de Sylvain Tesson et souhaitons interroger le bien-fondé de cette décision », mais bien « Nous refusons que Sylvain Tesson parraine le Printemps des Poètes ». Ce que cela signifie est transparent, tout le monde le devine plus ou moins : « C’est lui ou nous. Et si vous maintenez votre choix, nous userons de toute notre force de pression pour que ce dernier ne soit pas dénué de conséquences ».
Lorsque l’on s’entoure par ailleurs de centaines et maintenant de milliers de confrères pour faire front commun autour d’une désapprobation qui aurait pu être formulée individuellement, avec par ailleurs toute la nuance et la diversité de propos que cela aurait permis, c’est qu’on souhaite faire peser la chose de tout son poids ; ce n’est pour rien d’autre que pour instaurer un rapport de force, dont on réclame bien sûr d’être le vainqueur. Une tribune, quoiqu’on en dise, est un acte solennel et lourd de conséquences. Et une tribune contre un auteur est une déclaration de guerre en vue d’obtenir que ce dernier soit démis d’une fonction ou d’un privilège qui lui a été conféré.
On ne tribune pas pour des clopinettes ou des querelles de style, en tout cas à notre époque. Quand on sort une telle artillerie, c’est pour de très bonnes raisons. Or, les motifs sont ici trop légers ; ou en tout cas pas assez étayés s’ils existent. Les reproches faits à Tesson, on les cherche (à part dire qu’il est d’ « extrême-droite », sans d’ailleurs rien expliquer de son propos, et lui reprocher son usage de la plus pure liberté d’expression contre l’islam). La pertinence n’est pas au rendez-vous. Tesson n’a tué ni violé personne, il n’est accusé d’aucun forfait à l’heure actuelle. Il n’a jamais tenu de propos qui tombent sous le coup de la loi, dans un pays où cette dernière est bien présente, ni même fait l’objet d’une plainte, alors même que de très nombreuses sentinelles veillent et n’attendraient que le plus petit dérapage pour dégainer contre lui ; il n’a même pas tenu de propos véritablement controversés, haineux encore moins. C’est juste un homme qui fait usage de sa liberté d’expression et de son droit à la critique, religieuse par exemple. Il fuit plutôt le cirque médiatique et le débat politique, qui ont l’air de l’indifférer royalement, préférant l’éternité de la nature au bruit des débats contemporains ; il ne semble même pas être en colère contre quoi que ce soit, c’est dire. Son casier est sans doute vide, ou alors on doit y trouver deux-trois crottes de bique, les mêmes que chez à peu près tout le monde.
Alors c’est se payer de mots de dire qu’il n’y a là pas de censure sous prétexte qu’on ne demande pas l’interdiction des livres de Tesson, qu’on ne l’empêche pas non plus d’écrire, de s’exprimer, de publier, qu’on ne veut juste pas le voir parrainer une manifestation populaire de poésie financée par l’argent public, qu’on ne veut juste pas être obligé de l’approuver ou de se placer sous le patronage de ses idées sans rien dire. C’est comme mettre un poisson hors de l’eau, le laisser s’étouffer, et se laver les mains du crime en arguant qu’on ne l’a pas tué, ni même touché. Tenter d’empêcher un écrivain d’accéder à des honneurs qui lui ont été décernés et pour lesquels il est parfaitement légitime, si l’on s’en tient aux critères habituels de sélection du parrain de cette manifestation, c’est bien sûr une forme de censure, et ça n’est pas autre chose. Ce n’est pas non plus, dans le cas présent, comparable au fait de demander sa mort sociale comme cela a été fait pour d’autres écrivains, on est d’accord, mais c’est l’empêcher d’accéder à un statut pour lequel il a été choisi, et pour lequel il ne démérite pas ; c’est lui demander de se contenter des miettes de sa notoriété, et de ne pas avoir accès à l’entièreté des privilèges que lui confèrent son statut actuel dans le monde littéraire et médiatique ; c’est le circonscrire, comme bien d’autres écrivains jugés incorrects, à une place d’inférieur qui a le droit de faire son truc dans son coin mais qui ne doit pas non plus espérer être la figure d’un grand événement fédérateur comme Le Printemps des Poètes, et ce pour des raisons fallacieuses dans un état démocratique où, je le répète, aucun de ses propos ne tombe sous le coup de la loi. Et ce, sous le prétexte de ne pas vouloir se placer sous la bannière de ses idées, ce qui après tout serait un droit souverain. Mais qui a parlé de se placer sous la bannière des idées de qui que ce soit ? Et depuis quand choisir un individu comme parrain d’une manifestation poétique, ou participer à la même manifestation que lui, c’est forcément approuver tout ce qu’il a pu dire ou écrire ? Tant qu’il ne s’agit pas de choses qui dépassent les limites morales et légales, en quoi est-ce qu’un personnage comme Tesson serait moins légitime qu’un autre pour occuper ce rôle ? On dit qu’il n’est pas assez fédérateur, parce qu’il n’est pas de gauche. En quoi la gauche serait plus fédératrice que la droite ?! Et pourquoi ces gens considèrent-ils que leurs opinions, pourtant minoritaires à plus d’un titre, voire marginales dans certains cas, sont fédératrices, neutres et universelles par essence ? Qu’elles constituent le socle de respectabilité ? Qui a décidé cela ? Au nom de quoi ?
Nous voyons déjà que le présupposé sur lequel se fonde leur argumentaire ne tient pas.
Comment pensent-ils que font les nombreux individus de ce pays qui n’adhèrent pas à l’espèce de gauche très radicale et marginale de ces dernières années, et qui pourtant se coltinent à longueur de temps sa présence, et même son hégémonie culturelle et médiatique ? Eh bien ils vivent avec ! Ils sont abreuvés d’oeuvres, de chansons, de films, de séries, de livres, qui défendent une vision du monde qui n’est pas la leur, et ils font avec. Au nom de quoi cela n’irait toujours que dans ce sens ?
Mais, comme je l’ai écrit dans un texte précédent, cette partie de la gauche est habituée à faire loi dans le milieu de la culture, à tel point qu’elle se croit majoritaire dans le pays. Pour elle, forcément, présence vaut approbation, car elle a vécu en vase clos dans le milieu culturel, au point d’être choquée davantage par la différence que par l’homogénéité consanguine qui la constitue désormais. La conséquence ? Ces gens se sentent encerclés parce qu’ils doivent de nouveau accepter l’altérité… ! La réintégration de la diversité et de voix discordantes des leurs dans le débat public, prend pour eux des airs grotesques d’invasion, que dis-je, de Grand Remplacement.
Naturellement, ils ne peuvent pas imaginer qu’accepter Sylvain Tesson comme parrain du Printemps des Poètes n’implique en aucun cas de se placer sous le patronage de ses idées. Cette séparation – un peu comme celle de la religion et de l’Etat -, qui permet l’altérité et la cohabitation, ne fait plus partie de leur ADN. A aucun moment ils n’ont imaginé que les quasi 70 millions d’habitants de ce pays, qui tolèrent la présence hégémonique de la gauche dans le paysage culturel français, alors qu’ils ne sont eux-mêmes pas tous de gauche, pourraient aussi pétitionner contre eux, et que ça leur plairait bien moins si l’on décidait demain un principe de proportionnelle, allant dans le sens du principe démocratique que ces gens invoquent. Et qu’on accordait les subventions, les titres, les honneurs, en conséquence.
Non sans gourmandise, beaucoup de gens moquent le fait que les auteurs signataires de cette tribune soient quasiment tous des « inconnus au bataillon », et de mauvais poètes, exhumant pour les railler leurs textes poétiques, dont la qualité n’est en effet pas très fameuse. On peut trouver que c’est hors de propos. Car bien sûr, on sait que la pertinence d’une tribune ne dépend pas de la notoriété de ses auteurs, pas plus que de la qualité de leurs écrits en tant que poètes. Cela, de nombreux observateurs l’ont souligné, et ils ont raison.
En revanche, ces jubilations et ces moqueries, sous leurs apparences injustes de coups bas portés sous la ceinture de l’ennemi, disent quelque chose de plus complexe et portent une part de vérité. On ne compte en effet plus les artistes ou les écrivains tombés sous les balles de ce qu’on nomme désormais la « cancel culture ». Ceux qui l’incarnent ne se contentent pas d’avoir un point de vue : ils veulent l’ériger en loi suprême. A travers ces attaques, mesquines à première vue, sur la qualité de leurs textes, ou sur leur statut d’anonymes, s’exprime implicitement, si l’on tend l’oreille, une critique déjà plus légitime : le milieu des arts et des lettres est accaparé, confisqué, depuis de trop longues années, par des gens qui y font la pluie et le beau temps, décrétant qui a le droit de vivre ou non, ce qui peut être dit ou non, allant pour cela bien au delà de ce que la loi pose comme interdit, favorisant ou brisant des carrières du haut de leur arbitraire ; ces gens s’arrogent toutes les bourses, les postes, les subventions, les résidences d’écriture, les prix, issus de l’argent public et donc des impôts de tous, ils barrent la route à tout ce qui n’est pas eux, se donnent le cachet de l’universalité alors même que ce qu’ils incarnent est assez marginal, prétendent à la neutralité alors même qu’ils sont politisés au plus haut point. Et ces gens, beaucoup le découvrent avec cette tribune, n’ont en plus même pas de quelconque légitimité, conférée par le talent*, ou même par une éventuelle représentativité. Jusqu’à l’actuelle situation de surreprésentation qui frôle l’absurde, avec cette poésie médiocre* érigée comme géniale dans bien des médias, au détriment de ce qui l’est véritablement.
A travers ces rires gras, c’est cela qui est dénoncé dans le cas présent. Cela veut dire : « Non seulement, le ‘monde ordinaire’ que nous incarnons est censuré. Mais en plus, il est censuré pour « ça »… ! Ce misérable « ça » ! Par des poétesses qui pensent que parler de ses règles et de sa féminité en des termes basiques et médiocres suffit à faire de la poésie ! Ou par des poètes qui pensent qu’aller à la ligne et couper les phrases comme des spaghettis pour une soupe aux vermicelles suffit à donner à leurs vers un lyrisme et un élan qu’ils n’ont pas ! C’est cela qui, aujourd’hui, aurait la peau de Victor Hugo, de l’art, de la poésie, de la liberté ! »
Quitte à avoir des ennemis, on aurait aimé, comme au temps d’Aragon, génie mais aussi stalinien intolérant, qu’ils aient au moins un peu d’épaisseur et d’envergure. Là, en effet, on a le sentiment d’un coup de pied donné par un unijambiste. Alors on ne peut pas ne pas pouffer de rire.
On est en droit d’espérer que l’histoire fera des petits. Quelque chose me dit en effet que les retours de bâton en réponse à cette tribune constituent peut-être un précédent, dont nous parlerons encore dans quelques années. Car cette fois, une limite a été franchie. Les sentinelles qui gardent l’accès de la Culture depuis bien longtemps sont allées trop loin. En s’en prenant à une figure fédératrice, aimée de tous, ou de la plupart, ils ont commis la faute ultime. C’est toujours comme ça que ça se passe : le gagnant d’une lutte, pourtant nanti de sa victoire, veut pousser un peu plus loin cette dernière, inutilement, et par excès de vanité. Il prend trop de confiance, se gonfle d’air et se risque à une audace absurde, qui signe sa chute et, peut-être, la fin de son règne. Au final, c’est toujours la vanité qui rattrape ceux qui s’y abandonnent…
Note astrologique : il est intéressant de constater que Sylvain Tesson, Lune en Balance, incarne sans doute malgré lui une figure réconciliatrice, qui correspond bien à ce signe. Écrivain aimé de beaucoup, il a été défendu par des gens de tous bords. On peut croire que ce lynchage contre lui a été le « dérapage de trop » de la part d’une certaine partie du milieu de la culture qui a surestimé ses forces et son impunité à jeter tout le monde et n’importe qui sur la place publique. Je pense même que cela pourrait être un précédent, un événement clé dont on se souviendra dans les années qui viennent.
*Voici quelques exemples de poèmes écrits par des auteurs ayant signé cette pétition. Je n’aime pas la chasse en meute ni ridiculiser le travail sincère d’un individu (tout le monde a le droit d’écrire ou publier de la poésie, même si on trouve ça mauvais, même si ça nous touche pas… y a pas mort d’homme, si y a des gens qui aiment, tant mieux). Mais ces précautions de bienveillance empêchent parfois de débattre des choses et de poser les faits tels qu’ils sont. On ne peut pas ne pas voir ici le symptôme de quelque chose. Ces poètes ne m’intéressent pas, je ne veux pas m’acharner sur eux. Juste montrer un peu ce qu’il en est de la situation actuelle.
- Rim Battal. Forcément, on commence par elle. Libération – qui n’est plus à une déconnexion près – lui avait consacré un article à la suite de sa signature contre Sylvain Tesson, dans lequel elle était louée comme l' »une des voix-phare de sa génération ». Cet article a été abondamment moqué par les internautes, notamment sur Facebook. Certains ont publié quelques uns de ses poèmes en commentaire. Il est globalement possible de trouver quelques textes sur internet, dont on peut imaginer qu’ils sont parmi les meilleurs de son oeuvre (notamment quand ils sont mis en avant par la dame elle-même, ou par des gens comme Augustin Trapenard). On peut effectivement critiquer le lynchage. Mais on peut aussi très bien comprendre que cela ne vient pas de nulle part et que ce sont les principaux intéressés qui ont commencé.

à la suite de sa signature contre Sylvain Tesson



Cette femme doit par ailleurs avoir un goût pour la censure car suite à l’affaire Tesson, sa page fut évidemment arrosée de commentaires auxquels elle a répondu par des menaces de « mains courantes » auprès de la police. Là encore, on peut déplorer le procédé visant à embêter un auteur sur sa page suite à une prise de position (mais, je le répète : qui a commencé ?), cependant les commentaires cités ici ne tombent en rien sous le coup de la loi…


- Victor Malzac, jeune poète qui a remporté en 2023 le prix Apollinaire (l’un des plus grands prix de poésie française), considéré paraît-il comme un prodige et un espoir de la poésie française, et qui a également signé cette pétition. Je vous laisse apprécier :

Gardons-nous des réflexes pavloviens : tout n’est pas toujours horriblement mauvais. C’est parfois juste… passable. Ce qui est cependant déjà suffisant pour interroger sur la mise en avant de ces auteurs qui, répétons-le, sont des gens primés, honorés, et sont donc censés représenter la crème de la crème, la poésie poussée au maximum de son potentiel. Certes, ces honneurs proviennent essentiellement d’un milieu poétique très minuscule et marginal qui ne représente rien d’autre que lui-même, mais, disons-le encore une fois, ce même milieu fait en sorte que rien d’autre que cela ne puisse exister en son sein (et j’aurais encore mille exemples très concrets pour le prouver ; je le ferai un jour). C’est là que le bât blesse. Et c’est sans doute la raison pour laquelle cette poésie n’est plus très lue aujourd’hui (ou qu’on lui préfère celle, parfois simpliste, des réseaux sociaux)…











