
Le style des années 20, 30, 40 n’a jamais été ma tasse de thé. Les sourcils très épilés, le rouge à lèvres à l’effet ‘bouche pincée’, la forme de puritanisme prude qui se dégage des femmes de cette époque, l’artifice permanent qui semble défigurer la beauté et la faire toujours pousser à rebours de son orientation naturelle, son aspect verni, ultra-civilisationnel, comme s’il s’était agi de renier toute nature, à la manière de la fleur en plastique qu’on pense parfaite car débarrassée des aspérités et des variables imprévisibles de la fleur naturelle, mais qui se révèle n’avoir aucun parfum, qui n’a pas le charme et la texture du vrai, le frissonnement vibratile du pétale et de la rosée ; comme si on enlevait à une femme toutes ses dents, jolies et saines, pour lui greffer une denture parfaite mais qui n’a plus rien d’humain, qui n’accuse plus les petites déviations naturelles, les nuances de taille, qui donnent du charme au sourire ; voyez la Casta à la beauté vivante et à la joie dévorante, qu’elle doit aussi à cette dentition excessive qui semble comme vouloir s’échapper de l’écrin généreux de ses lèvres pulpeuses, voyez les dents longues d’une BB qui donne à son grand sourire ce charme enfantin, hédoniste et désordonné, et qui semble faire rebondir ses lèvres dans une moue féconde et candide. Et puis, les cheveux, surtout les cheveux. Les femmes de cette époque avaient souvent les cheveux courts, et plus souvent encore, ils étaient très coiffés, entortillés, gominés. Ce sont – surtout avec le reste de l’accoutrement en vigueur – des chevelures de femmes qu’on ne touche pas, qui ne font pas l’amour, qui respectent la permission de minuit et n’ont jamais fait le mur, qui semblent faites pour attendre leur fiancé sur un canapé dans une posture respectable, les mains jointes, et dont le contact avec le mâle semble fait de petites bicheries chastes. Je me rends compte que beaucoup de choses tiennent à la chevelure, siège de l’animalité. Et si l’ordonné d’une coiffe peuvent parfois donner des idées perverses – voyez la Deneuve de Belle de Jour -, appelant au décoiffage, ça ne marche que quand le reste de l’aura semble capable de soutenir cette possibilité. Il m’arrive souvent d’avoir, en regardant certains anciennes photos des femmes de l’époque, un sentiment de gâchis. Comme si toute cette beauté avait existé pour rien. Qu’elle n’avait pas vraiment existé puisqu’elle semblait avoir été contrariée dans son soleil par l’ombre des fanfreluches qui l’ont empêchée de se révéler vraiment. Pour moi, d’ailleurs, au XXème siècle, au moins dans le cinéma, la vie commence avec Brigitte Bardot. Parce qu’elle a contribué à repopulariser le naturel. Un naturel certes travaillé, maquillé, mais avec une forme d’authenticité et de mouvement nécessaires à mon sens à l’érotisme. Et puis, la chevelure. Brigitte a été la femme des cheveux libres, et c’est d’ailleurs la pièce maîtresse de sa beauté, le trésor qui la différenciait de beaucoup d’autres actrices de l’époque, qu’elle a fait tomber en désuétude pour cette raison.
Cette époque, je peux le dire, n’est pas celle qui me séduit le plus pour ce qui est de la beauté. En revanche, comme pour tout, il est de rares exceptions. La plus notable, sans doute : Hedy Lamarr.
D’abord, elle ne suivait pas aveuglément le style de son époque : sans doute, ses sourcils suivaient une courbe qui restait naturelle, elle mettait son rouge à lèvres normalement et assumait la plupart du temps le pulpeux de sa bouche, qui évoquait à la fois le fruit et la colombe aux ailes déployées, ne sacrifiant pas à l’effet « lèvres pincées » alors en vogue. Sa beauté en est d’autant plus intemporelle qu’elle a échappé à ces pièges qui cimentent dans la pesanteur du temps ceux qui y tombent.
Ensuite, on peut dire qu’elle faisait justement partie des quelques femmes auxquelles le style de son époque allait véritablement. Chaque époque à ses modes dominantes, et chaque mode au sens propre va toujours à une minorité de femmes, celles auxquelles cette énergie correspond. De son époque, elle avait les traits et l’intensité capiteuse, le charme de la rose noire et sanguine. Le regard que faisait l’épilation excessive des sourcils alors en vogue concordait par exemple avec le tombé mélancolique et grave de ses yeux.
Bien sûr, il y avait ce visage exceptionnel, cette peau de neige, froide, à la blancheur déchirante, sur laquelle s’inscrivait comme une offense, comme une flaque de sang qui ne cesse de s’étendre, de grandes lèvres écarlates, à la fois de sensualité et d’éther, dont la volupté jamais lourde semblait signer une forme d’au-delà ; deux yeux clairs et pourtant troubles, ensorcelants comme un marécage, propres aussi bien à déchiffrer l’éternel mystère de l’existence qu’à le créer, recouvrant d’une chape de brume épaisse tout ce sur quoi ils se posent ; tout cela, encadré par une couronne de jais, la bruneur fatale qu’on prête au danger autant qu’à l’innocence.
Le corps ne semble même plus avoir d’importance en présence d’un tel visage. On ne s’intéresse pas à la taille de ses nichons. On ne voit plus que la magie.
Comme chez toutes les grandes beautés, les imperfections donnent du charme ; la rétraction antipathique et à peine palpable des traits, le nez piquant, la préciosité froide proche d’être agaçante, les yeux et les lèvres que la pesanteur des jours tire vers le sol, dans une apocope vénéneuse et crépusculaire, loin de diminuer la beauté, l’augmentent, créant l’intensité, l’amplitude et la nostalgie désabusée, l’imperceptible mouvement de la vague qui transgresse à peine l’équilibre de l’eau, dans les moments de calme, assez pour suggérer toutefois le potentiel de l’orage et la menace de l’imprévisible, ouvrant la voie au chant des sirènes. Les intonations troubles de la beauté contiennent la pureté d’un visage qui aurait pu autrement se répandre dans un fade excès de vertu. Comme chez toutes les grandes beautés, les meilleures années lui sont arrivées après la trentaine, quand les yeux et la bouche semblent s’être ouverts de tout leur pétale, explosion féconde du fruit après sa simple éclosion, quand la joliesse un peu insipide de ses débuts s’est intensifiée jusqu’à l’ensorcellement, et que le filet d’eau cristalline s’est élargi jusqu’à devenir un bassin profond ; une impénétrable abysse où grouillent les créatures marines et les marins tombés à l’eau. Une femme.
Pour moi, Hedy Lamarr est l’une des plus grandes incarnations de ce qu’on appelle le magnétisme, sexuel et en général. On parle de mille choses. De perfection, de joliesse, de beauté. On parle trop peu de magnétisme, alors qu’il s’agit de la chose la plus déterminante qui soit, qui nous relie à cet aboutissement qu’est l’union finale des corps. Le magnétisme. Cette qualité s’apparente au génie de la beauté, à l’intelligence puissante qui la dirige et en fait, plus qu’un obus, l’arme nucléaire et fatale toute entière : elle est ce qui distingue les quelques femmes ayant une âme aboutie, unique, forte et essentielle, de toutes les nombreuses créatures à la belle plastique. Cette vertu, déjà rare, en réalité – ce qui décuple son pouvoir -, dispersée comme une poignée de noisettes versée dans un siècle, les vedettes actuelles semblent l’avoir perdue, encore davantage qu’autrefois. La faute à une idéologie de l’optimisation qui s’immisce jusque dans les physiques, d’une manière de plus en plus précoce, et à un niveau de plus en plus terrible, sacrifiant tout ce qu’il existe de poésie chez une femme. Quand magnétisme il y a de nos jours, il est souvent grotesque et caricaturé, issu de la pose : les filles connaissent dès le plus jeune âge désormais les règles de la beauté, de l’attraction, elles les connaissent trop bien et se laissent étouffer par elles. Elles savent tout du nombre d’or, ont lu les études scientifiques partagées par tous les gourous de Twitter, elles ont intégré tout le savoir des tutoriels et des dissertations expertes sur YouTube, elles ont dévoré sur Tiktok les vidéos sur toutes les déclinaisons possibles de la beauté et de l’artifice ; comment maquiller son oeil et incliner sa tête pour produire un effet prédatorial ou innocent (« prey eyes » ou « hunter eyes »), la différence prétendue entre ce qui plaît aux hommes et ce qui plaît aux femmes en général, et comment ne pas tomber dans le piège de la seconde option, les règles censées présider au désir du sexe opposé et les attitudes à adopter pour plaire et garder les faveurs d’un garçon – feindre l’indifférence, ne pas répondre aux messages trop vite, et autres sornettes -, et puis tant d’autres choses auxquelles elles ont le temps de réfléchir. On voit désormais fleurir des adolescentes déjà « high maintenance » qui connaissent tout des poses en vigueur et de l’entretien d’une coquille, qui font même de la chirurgie esthétique avant leur majorité. La beauté n’a finalement jamais été aussi perfectionnée : elle n’a jamais autant manqué de charme. Le suivisme, qui a toujours été majoritaire, s’est trouvé augmenté par les circonstances et les moyens de l’époque : plus qu’une beauté d’autrefois, une belle fille d’aujourd’hui a d’autant plus de chances de se ruiner en cherchant à devenir tout ce qui n’est pas à elle, tant la chose est présente et facile, tant elle semble sous-tendue par une compétition de plus en plus forte qui n’est plus seulement une affaire de playmates affamées de réussite mais aussi de femmes ordinaires, qui singent parfois jusqu’à la caricature et l’excès ce qu’elles pensent être la beauté, terrifiées à l’idée de ne pas être assez. On veut ‘corriger’ l’arc d’un sourcil : on en neutralise le tressaillement, l’émotion de l’amour et l’effroi du sexe qui s’y expriment. La beauté est fragile, comme les ailes d’un papillon. Il faut la laisser venir sur la courbe de sa main, selon son propre mouvement, et ne surtout pas essayer de la retenir entre ses doigts.
Hedy Lamarr avait une beauté vibratoire. Quand la conscience qu’un être a de sa propre divinité éclot et donne ce fruit des meilleurs jours qu’est la plénitude, fleuve tranquille sur lequel peut enfin voguer le beau sans être contrarié par le geste de la haine de soi et donc du contrôle. Quand la plastique et la matière obéissent à l’esprit et non le contraire. Tout le monde sait du reste que cette femme, devenue un sex symbol après s’être baignée nue dans un film sulfureux pour l’époque, et nommée par beaucoup « la plus belle femme du monde », fut aussi une inventrice de génie, qui peut se targuer d’avoir changé le monde de manière tangible. Ce n’est pas un hasard. C’est une beauté qui transmet des ondes, comme les mystiques et les chats ; une beauté qui rappelle le grain et le vibrato des anciennes radios, quand une voix exceptionnellement émouvante s’en échappe dans un tremblement, un bruissement frit, semblant traverser les siècles et les mondes. C’est une beauté qui s’échappe du carcan des frontières et des époques pour briller dans un ailleurs et un toujours qui caressent les deux grandes obsessions humaines que sont l’infini et l’éternité. Il n’est pas étonnant qu’Hedy Lamarr ait contribué à inventer la wifi : nous sommes là dans le domaine des fréquences. Une chose liée à ce qu’on nomme l’invisible, l’au-delà. Car sa beauté n’était pas que physique : elle était remplie, comme l’amphore pleine de son eau ; on sentait qu’il y avait quelque chose de plus profond derrière. Les vraies beautés sont profondes, poétiques, elles rendent meilleurs ceux qui les contemplent. Elles ne sont jamais que ça. Leurs atouts se déploient toujours comme les prémices de quelque chose d’autre de plus grand encore, à l’image du premier battement d’ailes d’un oiseau qui annonce son envol. C’est pour cette raison qu’elles n’avilissent jamais et portent toujours dans leur sein une vertu suprême : l’espoir. Elles sont un superbe et grand balcon qui donne cependant sur l’infini, sur l’univers, sur le ciel et tout ce qui vient après lui. Sur l’océan.