
Si juvénile et simple parmi les gens… comment ne pas le trouver touchant ?
Le 7 mai prochain, il sera très probablement notre prochain Président de la République. L’année de ses 40 ans. Un exploit dans un vieux pays qui valorise l’expérience et la bouteille quand il s’agit de gouvernance. Pour des raisons qui n’appartiennent qu’à moi, je pense voter pour lui, sans adhérer à tout ce qu’il raconte et incarne, loin de là (edit : je n’ai pas voté pour lui finalement, mais pour Mélenchon, ce qui n’était pas forcément plus intelligent, je sais).
Je m’apprête pourtant à faire sa critique par ces quelques modestes lignes.
Cela peut paraître étrange. Ça ne l’est pas. Qui aime bien châtie bien et c’est peut-être parce que l’homme me paraît sympathique, juste, honnête, ouvert et plein de bonne volonté que je m’attaque à lui. Car je le crois capable de tendre une oreille bienveillante à ce qui se dit de sa personne. Car je le crois suffisamment humble pour savoir que le chemin est long et que l’avis des autres mérite parfois d’être écouté, à plus forte raison quand on s’apprête à accéder à la fonction suprême et à tenir en main la destinée d’un pays de 60 millions de personnes.
J’ai toujours apprécié Macron, sans même le connaître. Un charisme présidentiel, un dynamisme certain, et ce quelque chose de fédérateur, de bienveillant, de convaincant. On le sentait déjà, il y a quelques années, fait pour drainer les foules. Un homme à qui tout réussit. Un homme qui maîtrise. Un homme qui sait ce qu’il fait ou, au moins, dégage la confiance tranquille de celui qui ne peut que savoir. Un homme qui saute d’un horizon à un autre, avance à grandes enjambées, en marche !, comme il dit. Un Belmondo de la politique, précoce et souriant, presque américain tant tout en lui respire la jeunesse et l’optimisme. Un type auquel on aurait pas peur de confier les clés de sa maison, la survie de son enfant : tout semble entre de bonnes mains.
Je ne parle pas d’un quelconque bilan politique, de quelconques idées. Juste d’un ressenti très instinctif et primaire : le seul auquel se fier dans un monde si complexe ou l’on ne sait plus quoi penser et à quel saint se vouer, où les promesses n’engagent hélas que ceux qui y croient et où les programmes sont bien souvent des racontars sans avenir, des listes au Père Noel jamais exaucées.
Pourtant, allez savoir pourquoi, ce que j’aime chez Macron, ce qui m’a rendue si longtemps curieuse de sa personne sans même le connaître, c’est aussi l’élément perturbateur qui m’empêche de l’apprécier entièrement, le grain de sable dans l’engrenage de la confiance que je voudrais lui accorder.
C’est par un manque de gravité, très certainement, que débute la rupture.
Avec Macron, tout paraît parfaitement géré comme une petite start-up. Rien ne dépasse, rien ne dérape, rien ne peut être hors de contrôle, cabossé, balafré, désespéré, sans espoir, sans avenir, tout peut trouver sa solution, et une solution simple, pragmatique, efficace, presque enfantine dans sa mise en oeuvre. Et c’est bien ce qui me gêne.
La vraie politique est pour moi d’essence tragique car elle a compris son impossibilité ontologique à régler tous les problèmes des gens et à restaurer le fonctionnement si fluide et parfait de la petite tribu originelle dans toute sa simplicité la plus primitive. La vraie politique est désespérée. Et lucide. Elle veut mais ne peut. Pas complètement, pas entièrement. Pas tout le temps. Et de cela, elle a conscience. Elle « aspire à » mais sait bien comme c’est dur. Elle sait qu’elle doit lutter contre des tempêtes pour réaliser un début de progrès et que cela tient à bien davantage qu’aux compétences et au génie d’un ou plusieurs hommes. Elle sait que tout « progrès », même, se fait dans la douleur, la déchirure et la frustration de l’imparfait, de l’incomplet, qu’il faut souvent déshabiller Pierre pour habiller Paul, renoncer à un horizon pour en courir un autre, creuser des trous dans le sable et les remplir d’une eau absorbée aussi vite qu’elle se trouve versée. La vraie politique sait qu’il n’y a pas de politique heureuse mais elle se bat quand même. C’est là toute sa grandeur, d’ailleurs. Reconnaître la taille de son adversaire est essentiel pour prétendre le vaincre.
Et Macron semble trop loin de cette réalité. On trouve, chez lui, l’optimisme solaire et sans réserve du suradapté qui gravit quatre à quatre les marches de l’existence et du pouvoir, qui passe – et avec une virtuosité constante – du piano au théâtre, de la banque à la politique, en passant par le tango – d’un terrain de chasse à un autre sans jamais flancher, changer de posture, se départir de son éternel sourire ; avec l’égale maîtrise de l’acteur qu’il a failli devenir, ou du danseur de claquettes qu’il pourrait incarner dans une autre vie. Macron, il réglerait les problèmes de notre pays comme on coche une case de sa to-do-list du matin. Alors que la politique, tout comme l’art, échappe aux règles simples qu’il suffit de suivre pour réussir et ne fonctionne pas de cette manière : il faut rouler sur de sacrés dos d’âne pour écrire une grande oeuvre, composer une mélodie qui fasse date, ou gouverner correctement un pays ; il n’existe jamais une route unique et connue de tous, autrement, n’importe qui pourrait devenir génie politique, musical, littéraire ou que sais-je encore en l’empruntant ; suffirait de lire un manuel de développement personnel ou d’appliquer bêtement les ordres d’une notice.
C’est tout le tempérament de bête à concours de l’étudiant des grandes écoles qui semble alors s’exprimer chez Macron : tout ne peut que me réussir. Pourquoi ? Parce que j’ai fait prépa, j’ai fait l’ENA, j’ai eu mention TB à mon bac, j’ai obtenu le grand prix de ceci, l’agrégation de cela… Rien ne peut me résister, alors, n’est-ce pas ? Macron semble régi par la pensée positive qui a ses limites et qui emmène parfois droit dans le caniveau des illusions heurtées par le réel quand on en fait un usage trop naïf. Face à une situation trop complexe et moins lisse que les problèmes qu’on nous fait résoudre à l’école, pourrait-il sortir des sentiers battus, s’adapter, retrousser ses manches, se démerder ?
Cet homme paraît sans cicatrices. Rien à voir avec l’âge, rien à voir avec la peau lisse, rien à voir avec la beauté. Il y a des enfants dont le regard respire le drame, la sagesse ou la pleine compréhension de l’existence. Il y a des beautés qui respirent la gravité. Il y a des jeunesses qui exhalent le savoir. Macron est brillant, c’est même un philosophe, un adolescent qui a écrit un roman, un étudiant qui fut l’assistant de Paul Ricoeur, un gamin qui a cherché le sens des choses, a grandi plus vite que les autres, a courtisé puis épousé une femme de 24 ans son aînée, mais que sait-il de la vie ? Quelles claques a-t-il ramassées ? Combien de fois s’est-il cassé la figure à s’en faire très mal ? Combien de fois les embûches ont-elles été, plus que de simples défis à relever, des coups d’arrêt, des petites morts, des sentences définitives ? Combien de fois cet homme est-il mort ? Combien de fois a-t-il été survivant ? Naufragé, échoué, repêché, abandonné à son sort, qu’importe : combien de fois ?
Ce sont les questions que je me pose lorsque je regarde ce visage, lorsque j’observe cet homme.
Ce qui ne tue pas rend plus fort… ou paraplégique, disait Nietzsche. Je n’exige pas d’un Président qu’il soit paraplégique, paralysé, incapable, qu’il ait gardé de chaque épreuve une balafre et des plis d’amertume au coin des lèvres. Bien au contraire. Simplement qu’il soit un homme debout tout en se souvenant qu’il fut plus d’une fois à terre. Macron peut-il être cet homme ? C’est la question que je me pose et à laquelle je n’ai toujours pas de réponse.