Françoise Hardy, Demeter immaculée

Crédit : Jean-Marie Périer. Il y a tant de belles photos de Françoise Hardy… en fait, il était sans doute impossible de prendre une mauvaise photo d’elle. Mais c’est à celle-là que je pense. Peut-être parce qu’elle la représente si bien, dans son éternelle harmonie entre les contraires… la grâce et la mélancolie, un jour de beau temps et la pluie.

Françoise Hardy était la plus grande incarnation de la beauté française parce qu’elle n’avait besoin de rien. La France compte quelques grands mythes de beauté, mais aucune ne lui arrive à la cheville car les autres venaient, comme on pourrait dire, avec un arsenal ; armées jusqu’aux dents, pleines d’artifices, de minauderies, de jeux et de ronds de jambe qui déjà altèrent la pureté des choses. Elles créaient leur beauté, produisaient du beau, jaugeaient, ménageaient leur effet, même quand elles avaient la prétention de n’en rien laisser paraître, et à coeur d’effacer leurs traces, de cacher leurs excréments. Sur le visage de Françoise Hardy, il n’y avait pas ne serait-ce qu’un gramme de maquillage, bien souvent. Pas le début d’une coloration, y compris d’ailleurs à un âge avancé. Et surtout, pas d’orgueil, de posture, de maniérisme. Une voix claire comme de l’eau de roche, cheminant sans affectation aucune, sans détour aucun pour se donner du relief, et arrivant pourtant à sa destination : le coeur. C’était l’oiseau simple qui se contentait de chanter, la fleur qui se contentait de s’ouvrir, sans avoir besoin de s’encombrer d’aucune revendication : tout était déjà là. Elle ignorait sa beauté et la sous-estimait de beaucoup, de même que son talent et sa voix, alors qu’elle a incarné et exprimé un sentiment exact qu’aucun autre n’avait exprimé comme cela avant elle, un mélange de mélancolie et de pudeur extrême, de tragédie et de dignité, une justesse et une droiture du tourment (simplement, elle l’a fait avec tant de simplicité et d’aisance qu’elle se prenait pour une chanteuse de bluettes, alors qu’elle était un mythe). Elle avait la maladresse touchante. Elle se trouvait à cette intersection miraculeuse entre la beauté exceptionnelle, et le minimalisme total de celles qui font peu de cas de leur magie, qui ne craignent ni le vent, ni la pluie, ni les baignades des pieds à la tête, ni les vêtements mal coupés ou de confection profane, et qui ne se réfugient derrière aucune lichette de maquillage ou lissage discret, aucun masque ayant la prétention de l’authenticité. Le petit trait d’eye liner qu’elle se faisait parfois ressemblait au rouge à lèvres que certaines femmes du pays à la vie dure s’appliquent pour les grandes occasions, avec l’enfance amusée de celles qui ont rompu la simplicité du quotidien et fait une folie ; on aurait dit un petit plaisir, un bonbon, emprunté dans la trousse de maquillage d’une copine. Sous un raffinement qui lui était aussi naturel que la colonne vertébrale est inhérente à l’humain, une sauvagerie totale dont peu de femmes sont vraiment capables : elle renvoie beaucoup d’entre nous à nos fanfreluches, nos colifichets, nos postures. À tous ces maniérismes si subtils, si bien camouflés, qu’on finit par les oublier et les croire à nous… et c’est en voyant apparaître cette fille d’Ève à la beauté immaculée, cette Demeter adolescente, qu’on se trouve comme rattrapées par la manche : ‘pas si vite, qu’est-ce que tu caches dans tes poches, petite ?’. Et d’apprendre que les simagrées qui changent tout comptent dans le calcul de la douane. C’est sans doute pour cela que, tout comme Laetitia Casta, Françoise Hardy est unanimement adorée des hommes, mais aussi des femmes : ce n’est pas parce qu’elle est moins dangereuse, c’est parce que ces dernières reconnaissent qu’il n’y a dans sa beauté nul bien mal acquis, nulle mesquinerie, nul poison, et elles s’inclinent en conséquence. C’est un facteur très sous-estimé, tant on croit qu’une beauté sidérale attire forcément la haine des autres femmes, quand c’est bien souvent l’attitude dont est entourée cette dernière qui fera tomber la tartine du mauvais côté. La beauté seule, inaltérée, pure, apaise, guérit et rend meilleur celui qui a la chance de la voir, le renvoie à la bonté d’un oasis primordial dont il se sait originaire lui aussi, buvant à cette source un peu de l’eau qui le fera tenir pour la suite du voyage. Françoise Hardy, c’est l’adversaire qui gagne sans s’être présentée, et que tout le monde reconnaît comme gagnante, avec la déférence revenant à qui de droit et signant l’incontestable prérogative accordé par le karma.

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Tout ce qui n'est pas écriture m'ennuie. Vous savez ça, vous savez tout. https://altanaotovic.wordpress.com/2021/02/01/qui-je-suis/
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1 Response to Françoise Hardy, Demeter immaculée

  1. Avatar de glasmort glasmort dit :

    Tu ne seras que mon Amour, même dans l’absence absolue de ne jamais avoir senti ta peau. Il en sera ainsi, toujours. Je t’aime pour quand le monde aura disparu.Tu es ma maison comme tu es la maison du monde.

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