Pour l’inscription du droit à l’avortement dans la Constitution française ! (archive – 2022)

A l’occasion de l’inscription définitive du droit à l’avortement dans la Constitution française, et pour fêter ça, je partage ce texte qui date de 2022. C’était à l’origine un commentaire répondant à la publication d’un ami sur FB, Sylvain M. La discussion faisait suite à l’annulation de l’arrêt Roe vs Wade aux USA, qui laisse aux États la possibilité d’interdire l’IVG. Dans la foulée, des voix s’étaient élevées pour défendre la possibilité d’une inscription, ici en France, du droit à l’avortement dans la Constitution. J’en étais.

Je suis tout à fait pour l’inscription du droit à l’avortement dans la Constitution française. On a tort de penser que ce péril est loin de nous. 

Déjà, car nous sommes encerclés par le retour du religieux, dans les pays occidentaux, et que la France n’est pas tout à fait épargnée par ce phénomène, même si nous sommes loin d’être les USA ou la Pologne. En premier lieu, c’est le retour global d’une forme de conservatisme politique qui revendique son attachement aux racines chrétiennes et qui comprend parfois dans son logiciel l’opposition à l’avortement, même si cela ne fait pas partie du programme politique officiel ou de ce qui est dit publiquement. Je rappelle que sur les trois juges conservateurs récemment rentrés à la Cour suprême américaine sous Trump, et qui ont aidé à faire pencher la balance de l’abrogation, tous avaient juré qu’il n’y aurait pas de remise en cause de l’arrêt Roe v Wade. Prouvant encore une fois que les promesses n’engagent que ceux qui y croient. L’erreur est de prendre pour argent comptant les prises de position actuelles d’un politicien, et de croire que l’iceberg ne comporte aucune face cachée. Éric Zemmour a critiqué l’avortement, Marine Le Pen ce qu’elle nommait alors l’ »avortement de confort » (en 2012 ; même si on peut prendre acte du fait qu’elle soutienne désormais la constitutionnalisation du droit à l’IVG), Marion Maréchal s’est publiquement exprimée contre… Beaucoup de gens très à droite se sont donc prononcés contre l’avortement, ou ont été très critiques vis-à-vis de ce dernier, ou concernant les modalités menant à son accès ; cela ne fait simplement pas toujours partie des priorités de leur programme car ils se savent en contexte défavorable, dans un pays attaché à cette liberté. Mais plus le vent tourne, plus ils prennent leurs aises. Qui peut croire qu’ils ne défendront pas leur bifteck demain, si l’opportunité venait à se présenter ?

En second lieu, nous avons la montée en puissance de l’islamisme et de l’islam tout court, avec dans son sillage le retour de débats que l’on croyait d’un autre temps, comme par exemple la remise en cause du droit au blasphème. Qui peut croire que si cette version anti-libérale de l’islam venait à acquérir un poids politique, ce qui est de plus en plus le cas, elle serait du côté du droit à l’avortement ?

Le premier fléau est celui de la droite, le second a été grandement favorisé par la gauche. Les torts sont partagés. Et c’est à nous d’être lucides.

Ajoutons à cela que le système politique est absurde et binaire. Les juges de la Cour Suprême, nommés arbitrairement et à vie par le président des USA, en remplacement des morts, ne sont pas représentatifs de la population. Pourtant, ils ont eu le pouvoir de changer le visage de leur pays. 6 des 9 juges ont voté l’abrogation de Roe V Wade. Il a suffi de 2 personnes sur la balance pour faire basculer ce pays dans l’obscurité. C’est dire que cela tient à peu de choses. 

En France, nous n’avons rien de tel, mais beaucoup de gens votent à gauche ou à droite par défaut, sans approuver la totalité du programme. 

Ceux qui en ont marre du laxisme ambiant voteront à droite sans approuver forcément les discours conservateurs. Ceux qui veulent plus de justice voteront à gauche sans approuver forcément la complaisance envers certains dangers, comme l’islamisme. Und so weiter. Tout cela en fonction du contexte et des préoccupations du moment. 

Si la tartine venait à tomber répétitivement du côté conservateur en France, à la faveur de quelques élections – et les législatives récentes ont ouvert un boulevard à la droite dure -, il n’est pas interdit de penser que les boulons pourraient être resserrés quant aux libertés de mœurs. L’Histoire récente le démontre encore une fois : les choses évoluent vite et rien n’est gravé dans la roche. Comme dit précédemment, les personnalités politiques qui se sont exprimées contre l’avortement existent, même en France, et on peut penser qu’ils ne disent pas tout ce qu’ils pensent publiquement.

Il est absurde de penser que si on leur donne un peu d’envol, ils n’appliqueront pas ce en quoi ils croient. Encore une fois, je le répète, il ne faut pas se laisser leurrer par le fait que cela ne fait pas partie de leur programme aujourd’hui : les politiciens avancent leurs pions prudemment et sur le long terme. Ils font des concessions. Plus les eaux sont favorables, plus ils se permettront de jouer toutes leurs cartes. 

Alors saisissons cette chance de sacraliser un droit qui est parmi les premiers à être remis en question à la moindre crise politique, au moindre changement de mœurs visant les femmes. Si certains estiment que ce n’est qu’une manière de se détourner des vrais problèmes, alors faisons-le vite et passons à autre chose, passons à ces « vrais problèmes ». 

Étrangement, peu de femmes de mon entourage considèrent comme anodin ce qui est en train de se passer aux USA, et ce malgré les tentatives de relativisation de pas mal de personnes, généralement des hommes qui ne portent ni d’utérus ni la mémoire féminine des répressions séculaires vécues par le beau sexe. 

Certains diront qu’il n’y a pas d’urgence. C’est oublier qu’il existe deux types d’urgences. Les urgences immédiates et celles à moyen long terme. Gouverner, c’est prévoir. Et étendre loin devant soi la perspective de l’avenir. Le droit à l’avortement n’est certes pas prêt d’être remis en question demain matin à la première heure, mais divers coups du sort politiques n’interdisent pas de penser qu’il pourrait être ébranlé dans le futur, ou remis sur le tapis du débat public. Si demain, il y a assez d’opposants, ce sera déjà potentiellement trop tard. Sanctuariser, c’est dresser plus de miradors encore autour de ce droit et empêcher qu’une opportunité facile couplée à un contexte politique favorable puissent suffire à balayer ce progrès d’un revers de main. Cela ne protège pas à 100% mais cela permet déjà d’obliger ceux qui veulent remettre en question ce droit fondamental à devoir passer sur le corps de la République pour le faire, ce qui réduit clairement leurs chances de réussite. Si l’avortement n’est qu’une loi comme une autre, alors elle n’est à l’abri de rien, elle est livrée à toutes les bourrasques, les opportunités du moment, les humeurs du jour, les contextes et les alternances, les radicalisations capricieuses des uns et des autres. 

Les gens sous-estiment la pénétration de l’absurde en politique. Certes, nous n’avons pas le système absurde et peu représentatif de la Cour suprême américaine. Cependant, nous avons des lois absurdes qui existent pourtant et semblent indéboulonnables, qui se sont établies contre tout bon sens et contre tout consensus populaire. Tout le monde critique Parcours Sup ou le système souvent complaisant envers les squatteurs au détriment de citoyens honnêtes, par exemple. Pourtant, ils existent. Faire ce constat – celui de l’absurdité du système politique -, c’est donc agir en conséquence, et avec les moyens du bord, pour protéger ce en quoi la plupart d’entre nous tenons, il me semble.

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About Altana Otovic

Tout ce qui n'est pas écriture m'ennuie. Vous savez ça, vous savez tout. https://altanaotovic.wordpress.com/2021/02/01/qui-je-suis/
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