Petit éloge spirituel de la poésie en rime (journal)

Écrit et publié le 26 octobre 2022 sur Facebook. J’ai écrit d’autres textes sur le sujet, je les réunirai sans doute dans un texte plus étoffé sur le pouvoir de la rime (‘la taxidermie des arts’) mais aussi des mots.

Même quand je commence un poème en prose, je finis toujours par me faire attraper par la rime et la musique. J’ai essayé de me défaire de cette habitude pour atteindre le sens, pour gagner en profondeur. Non pour cesser de faire ce que je fais, ou pour cesser de faire de la rime, bien au contraire, mais pour ajouter une dimension supplémentaire à mon travail.

Je me figurais qu’en faisant disparaître la rime, non de mon résultat final, mais du processus d’écriture lui-même, en me concentrant sur le sens plus que la musique au moment d’écrire, j’irai peut-être plus loin en terme de poésie.

Car il y a souvent cette idée que la musicalité particulière de la rime peut, même quand ce n’est pas notre intention, dissimuler ou favoriser un manque de sens, un peu comme une jolie peinture peut cacher un mur poisseux, tout simplement car cette musicalité, en faisant office de gouvernail dans l’écriture, s’impose en premier lieu, ce qui fait passer le sens au second plan. Et je me disais qu’en enlevant cette béquille, j’aurais plus d’efforts à faire pour faire tenir le poème sur ses deux jambes, et que cela me ferait accéder à autre chose.

Surtout, j’aime essayer, lorsque quelque chose me paraît être moins mon genre, pour le plaisir de repousser mes propres limites et de voir où la chose m’emmène.

Eh bien, pour moi en tout cas, cela ne fonctionne pas. Non seulement, je reviens à la rime et à la musicalité comme à un instinct premier, ce qui me fait dire que c’est peut-être ma nature profonde de faire ainsi et qu’il ne faut pas essayer de faire autrement.

Mais surtout, je me suis rendue compte d’une chose : le rythme, c’est le sens. La musique, c’est le sens. L’un appelle l’autre. Dans mon cas, le sens, la richesse, la profondeur et les métaphores me semblent surgir beaucoup mieux dans les conditions qui sont celles de la rime. Et c’est inexplicable. La rime semble appeler l’idée, avec une intensité beaucoup plus forte.

En se rapprochant grâce à la rime d’une forme de psalmodie, de musique, on accède peut-être à ce fameux « dérèglement des sens » dont parlait Rimbaud ? La poésie devient alors une expérience mystique, pour celui qui l’écrit et celui qui la lit, un peu comme le tambour du chaman permet d’accéder à une forme de transe et d’union sacrée avec les forces du monde.

Ce qui expliquerait un tel état de fait.

Les chiffres recèlent leur part de sacré (la numérologie en est un bon exemple). La rime et les jeux avec la métrique sont sans doute porteurs d’une forme de perfection ou en tout cas d’harmonie mathématique qui obéit aux règles d’une architecture occulte et divine. Quelque chose s’active lorsqu’on les utilise, en terme d’émotion, de puissance d’évocation. De la même manière que la prière et la manifestation sont des outils spirituels puissants, et que le verbe (pensé ou parlé) fait partie intégrante de ce pouvoir, la rime semble s’inscrire dans un système invisible qui la réclame, une forme d’architectonique : un peu comme la structure des temples sacrés conçus pour faire circuler l’énergie d’une façon précise, les rimes, porteuses de nombres et d’ondes de forme à leur manière, décuplent le pouvoir de ce qui est pensé, de ce qui est dit et de ce qui est lu.

D’où le plaisir particulier associé à ces lectures, pour celui qui écrit, comme pour celui qui lit. En effet, je connais beaucoup de gens qui aiment lire et relire des poèmes en vers, avec un sentiment d’euphorie esthétique, l’impression d’accéder à un langage sacré, à une luminosité du verbe. Je ressens moi-même cela, profondément.

Après tout, dans l’Univers, tout est musique.

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About Altana Otovic

Tout ce qui n'est pas écriture m'ennuie. Vous savez ça, vous savez tout. https://altanaotovic.wordpress.com/2021/02/01/qui-je-suis/
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