La Crimée est ukrainienne (de même que tous les états « séparatistes pro-russes »). Point à la ligne.

Il ne sera jamais inutile de rappeler, encore une fois, que la Crimée, c’est l’Ukraine. Comme le prouvent tous les recensements linguistiques d’avant le XXème siècle, la Crimée a été ukrainienne, avec une majorité écrasante d’ukrainophones, pendant des siècles… avant d’être confisquée par les Russes sous l’URSS, avant que des programmes de russification forcée dans les pays soviétiques ne brouillent les cartes, avant que les Ukrainiens ne soient décimés par le génocide de l’Holodomor et que l’URSS n’envoie des Russes sortis du goulag pour repeupler (et russifier par la même occasion) l’Ukraine.

Le caractère pseudo-russe de la Crimée est donc totalement artificiel, monté de toutes pièces par les Russes et obtenu par la force. Ce qu’il y a de russe aujourd’hui en Ukraine est en grande partie le fruit d’un viol : quand les Russes estiment que certaines zones de l’Ukraine sont russes, qu’ils expliquent donc pourquoi et qu’ils aillent au bout de l’histoire, au lieu de se contenter de babiller que la Crimée est Russe parce qu’elle était soviétique il y a encore quelques décennies. Eux qui sont si fiers d’expliquer qu’il y a beaucoup de russophones et de pro-russes en Crimée, mais aussi dans le Donbass, qu’ils expliquent ce qu’ils ont infligé à l’Ukraine au cours des dernières décennies pour que ce soit le cas.

Imaginons : une femme est violée par un homme. Elle donne naissance à un enfant, qui est le fruit de ce viol, et s’en occupe avec tout l’amour du monde. Bientôt, l’homme qui l’a violée réclame des droits sur cet enfant. Il rameute la foule, et raconte à qui veut l’entendre qu’il est le père de cet enfant… sans jamais expliquer dans quelles conditions s’est faite la fécondation.

Telle est la position délirante de la Russie.

Du reste, même parmi les personnes qui parlent le russe en Ukraine aujourd’hui, beaucoup avaient des ancêtres pourtant ukrainophones, qui ont cessé de parler leur langue par la force, de même que beaucoup de descendants Bretons aujourd’hui en France ne savent plus parler le breton, car on le leur a violemment interdit, et n’en demeurent pas moins des Bretons qui se considèrent comme tels. La majorité russophone de certaines zones ukrainiennes, brandie par la Russie pour justifier son avidité territoriale, est donc un argument bancal : ce n’est pas parce qu’un ukrainien parle le russe, par la force des choses, qu’il souhaite être rattaché à la Russie et à Poutine, ou qu’il s’estime Russe, loin de là. D’ailleurs, même le fait d’être d’origine russe (et pas seulement russophone) n’implique en aucun cas l’adhésion à l’idéologie pro-russe et pro-Poutine. Andreï Kourkov, écrivain ukrainien le plus célèbre au monde, est russe d’origine comme de langage, mais il se considère comme ukrainien, il est fondamentalement contre l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et c’est un porte-parole fervent de la cause ukrainienne à travers le monde.

La Crimée est historiquement Ukrainienne et appartient à l’Ukraine. Point à la ligne.

Demander à ce qu’elle soit « rendue » à la Russie, et faire reposer les négociations sur cette condition, c’est comme demander à votre voisin de vous « rendre » SA jambe ou SA couille droite : ça ne vous appartient pas pour commencer. Personne n’a à offrir ses couilles à l’adversaire pour obtenir la paix, c’est à Poutine de lâcher les cojones de l’Ukraine et de rentrer dans sa tanière.

Si l’on considère que la terre n’appartient à personne et que les frontières ne sont que des limites transitoires permettant de mieux organiser le monde actuel, alors il fait sens que la Crimée soit en Ukraine. Nulle part ailleurs.



Edit du 19 décembre 2023 : ajout de l’exemple d’Andreï Kourkov.

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Tout ce qui n'est pas écriture m'ennuie. Vous savez ça, vous savez tout. https://altanaotovic.wordpress.com/2021/02/01/qui-je-suis/
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3 Responses to La Crimée est ukrainienne (de même que tous les états « séparatistes pro-russes »). Point à la ligne.

  1. Avatar de Cyrano Cyrano dit :

    Bonjour Altana,

    Attention aux simplifications et aux erreurs historiques:

    1) Parler de la Crimée sans évoquer une seule fois les Tatars est bien curieux: car la Crimée n’est historiquement ni russe, ni ukrainienne: elle est tatare. Les Russes et les Ukrainiens sont arrivés à postériori. Et au fil des recensements, vous vous apercevrez que les Ukrainiens ont toujours été minoritaires sur la péninsule (derrière les Russes et les Tatars). Inutile de revenir sur le fait que la Crimée faisait partie de la RSFSR jusqu’à l’arbitrage douteux de Khrouchtchev en 1954, tout le monde connaît l’histoire.

    2) Cela pose la question du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Les Criméens, Russes ethniques en majorité, ont-ils envie de vivre dans un état ukrainien nationaliste et pro-occidental? Au nom de quoi ne pourraient-ils pas choisir leur destin?

    3) Les Etats séparatistes: ils sont peuplés majoritairement, comme vous le soulignez justement, d’Ukrainiens ethniques, souvent russophones. A ces Ukrainiens ethniques s’ajoutent des Russes (et autres), issu des diverses vagues de migrations/déportations internes à l’époque soviétique. Ces Ukrainiens et Russes intégrés à l’Ukraine ont-ils mérité d’être appelés « terroristes », d’être bombardés par leurs propres compatriotes issu du Maïdan? Pour avoir eu le malheur de n’avoir pas réclamé la destitution du président Yanoukovitch, de n’avoir majoritairement pas voulu adhérer au projet d’une Ukraine unitaire, nationaliste et pro-occidentale? Peut-on leur reprocher de ne plus vouloir vivre au sein d’un pays qui les considère comme des traitres et des moins que rien ?

    3) L’unité de l’Ukraine était fragile, tout le monde le savait. Les Occidentaux en premiers. Soutenir perfidement la chute du gouvernement « pro-russe » en 2014, c’était signer la fin de l’unité du pays.
    Car oui, paradoxalement, les meilleurs garants de l’unité de l’Ukraine étaient les partis « pro-russes ». Quand l’Ukraine était gérée par les Ukrainiens du centre et de l’est (Koutchma, Yanoukovitch), quelque fut leur degré de corruption et d’autoritarisme, l’unité du pays n’a jamais été remise en cause. Mettez les maniaques du Maïdan au pouvoir (2014), et vous obtenez la guerre civile. Mettre l’Ukraine dans le camp de l’occident par la force, c’était signer la fin de la fragile unité du pays. Et au final, c’est le peuple ukrainien qui est perdant, pris entre deux feux.

    On ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre.

    • Avatar de Altana Otovic Altana Otovic dit :

      Bonjour,

      Votre commentaire est intéressant et, si je ne peux garantir avoir la science infuse sur ce sujet complexe, je tiens cependant à souligner quelques points :
      – Effectivement, se pose la question des Tatars, qui sont aussi chez eux en Crimée (si l’on considère qu’il existe un « chez soi » et des frontières fixes dans notre monde..). Mais dans le cas présent, évidemment, nous parlons d’abord d’une guerre entre Ukraine et Russie, ce qui explique que je n’évoque pas le sujet des Tatars, qui restent un peuple minoritaire, constituant 13% de la population ukrainienne.

      – Les Tatars semblent avoir davantage à craindre des Russes que des Ukrainiens. L’Ukraine leur a toujours accordé des droits, tandis que la Russie, d’hier ou d’aujourd’hui, n’a cessé de les persécuter, ou de les génocider, cet article en parle plutôt bien : https://www.slate.fr/story/227311/tatars-crimee-grands-oublies-tragedie-ukrainienne-refuge-turquie
      Les Tatars sont essentiellement pro-ukrainiens, et sont généralement les premiers à se battre contre les séparatistes. Ils ont par ailleurs subi des répressions croissantes de la part des pro-russes séparatistes ces dernières années.

      – Qu’il s’agisse des Tatars, des Ukrainiens pro-russes ou de n’importe quel peuple : une ethnie ou une langue ne crée pas automatiquement un pays, il y a des pays qui se construisent sur l’agrégation de plusieurs peuples distincts qui peuvent avoir un projet commun, même s’il est vrai que la langue et les compatibilités entre les peuples jouent un grand rôle. Mais c’est davantage la volonté de « faire peuple » qui prime. Il n’est pas dit que les Tatars – qui ont toute leur place en Crimée – aient forcément envie d’être indépendants, et de constituer un petit territoire à part, quand ils pourraient vivre en bonne intelligence dans une Ukraine respectueuse de leur existence (sachant que la Crimée comme l’Ukraine ont toujours été des zones de brassage, aux influences diverses). Les velléités indépendantistes des Tatars semblent rares et pas mal de Tatars semblent avoir sincèrement envie d’être aussi ukrainiens et de s’unir à un pays plus vaste, pour peu qu’on respecte leur droit d’exister.
      La France, qui s’est historiquement construite sur le mélange de peuples divers, aux langues diverses, en est un très bel exemple (même si le pouvoir en place n’a pas toujours encouragé cette diversité. Ex : la violente répression des langues et identités régionales durant les siècles).

      – Admettons que la langue fasse loi : si certains territoires d’Ukraine sont peuplés en majorité par des pro-russes et russophones à l’heure actuelle (et ce, d’une manière artificielle, comme le précise mon article) et si cela justifie automatiquement leur indépendance et leur rattachement à la Russie, alors pourquoi est-ce que la Russie ne donne pas son indépendance aux peuples séparatistes sur son sol, qui ont parfois de très bonnes raisons de vouloir reprendre leur liberté, et qui sont largement majoritaires dans certains cas ? Pourquoi réprime-t-elle dans le sang leurs velléités de liberté ? Pourquoi des populations ukrainophones qui vivent en Russie (par exemple dans le Caucase, le Kouban), qui y constituent des majorités, et qui ont en plus été massacrées par les Russes (par exemple dans les années 30), n’auraient-elles pas le droit également de demander leur indépendance ? Et pourquoi la Russie ne le leur accorderait-elle pas ?
      Comme dit plus haut, la langue n’est pas l’unique mesure de jugement et elle ne crée pas toujours automatiquement un peuple. Mais si on part du principe qu’elle est un élément important, alors pourquoi cela va-t-il toujours dans un sens et jamais dans l’autre avec la Russie ?

      – J’utilise pour ma part l’argument de la langue dans mon texte, il est vrai, pour dire que beaucoup de territoires ukrainiens séparatistes sont historiquement ukrainophones. J’ai bien conscience des limites de cet argument (comme précisé plus tôt, une langue commune ne fait pas forcément un pays). Je l’emploie simplement pour répondre à cet argument fréquent des Russes et pro-russes qui consiste à dire que l’Ukraine (du moins une partie de l’Ukraine) doit « retourner à la Russie » car il y a encore décennies, elle était Russe, et à nier l’identité d’une Ukraine indépendante au cours de l’histoire (la langue étant l’un des éléments permettant de démontrer cette indépendance : qu’il y ait eu des majorités ukrainophones dans tous les territoires ukrainiens aujourd’hui séparatistes pro-russes est la preuve que ce ne sont pas des endroits « russes depuis des temps immémoriaux » comme essaie de le faire croire la Russie pour nier la légitimité de l’Ukraine à constituer un pays).

      – Les russophones méritent aussi de vivre en Ukraine, et d’y vivre en sécurité… tant qu’ils ne cherchent pas à nuire à l’intégrité et à la stabilité d’un territoire au profit des vues impérialistes de Poutine ou à réécrire l’histoire en faisant de l’Ukraine ou de la Crimée ce qu’elles ne sont pas (c’est-à-dire des annexes historiques de la Russie appelées à forcément ‘revenir’ dans le giron russe).
      En outre, pour l’équilibre des forces et des empires – règle géopolitique de base – il me semble juste que les territoires séparatistes « prorusses » restent en Ukraine, et qu’ils ne viennent pas grossir la Russie, qui n’aura pas trop de mal à s’en remettre, étant donné la taille et la diversité de son territoire, et étant donné sa tendance historique à imposer sa domination aux autres. Tandis que pour l’Ukraine, une partition aurait des conséquences dramatiques.
      Il est un peu facile pour la Russie de persécuter et russifier à tout va, de manière avide, dans un but de conquête et d’impérialisme, ou de créer une atmosphère séparatiste et pro-russe menaçante pour la cohésion de l’Ukraine, et de se plaindre ensuite des retombées. La Russie est psychologiquement habitée par son délire de grande Russie, au détriment des autres peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes, et cela s’est vu mille fois. Je suis dans l’idéal pour une cohabitation respectueuse entre pro-occidentaux et pro-russes. Mais il faut être deux pour danser le tango, et si les russes et pro-russes persistent à vouloir démembrer l’Ukraine, il est normal que cette dernière réagisse. En l’état actuel des choses, devant l’incapacité de ces pays à faire la paix, et devant l’incapacité de la Russie à respecter la liberté des autres, il est possible que la solution la plus constructive soit un retour des ukrainiens russophones pro-Poutine en Russie, afin de laisser l’Ukraine reconstruire un semblant d’unité et d’apaiser la situation.
      La situation est en tout cas complexe, c’est certain, et chacun devra y mettre du sien. Y compris les Russes.

      Désolée pour la longueur. Comme on dit, je n’ai pas eu le temps de faire court. Je pense au moins avoir été relativement exhaustive.

      Voici quelques autres articles intéressants sur les Tatars ou la Crimée :

      https://www.chathamhouse.org/2021/05/myths-and-misconceptions-debate-russia/myth-12-crimea-was-always-russian

      https://www.lemonde.fr/international/article/2022/09/21/l-an-prochain-a-bakhtchissarai-la-promesse-des-tatars-de-crimee_6142486_3210.html

      Bien cordialement.

      • Avatar de Cyrano Cyrano dit :

        Merci pour votre réponse, c’est très intéressant, malgré quelques points de désaccord.

        Il faut espérer que la tragédie des peuples Slaves s’arrête un jour…

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