L’Ukraine existe : voici son histoire

Beaucoup prétendent que l’Ukraine « n’existe pas ». Ou qu’elle n’est qu’un état fantôme, incohérent, bricolé à la va-vite, une annexe de la Russie à laquelle elle aurait été injustement arrachée par un accident de l’Histoire qui ne tient pas compte du passé.
Voici un excellent article trouvé sur les réseaux sociaux. Il n’est pas de moi, mais d’un certain Nicolas V., doctorant spécialiste de l’Histoire médiévale et du Langage.
Je ne prétends pas être une experte du sujet, je ne peux garantir l’exacte véracité de tout ce que je lis ici ou là, mais ce texte a été écrit par une personne ayant une certaine légitimité, je l’ai trouvé passionnant, d’une qualité rare, et il vous apprendra sans doute beaucoup de choses sur l’identité ukrainienne. Il regorge d’informations fouillées, qu’on ne trouve pas beaucoup dans les articles sur cette guerre.
A lire absolument, et à partager sans réserve !




« Comme en 2008 en Géorgie, la guerre qui vient de commencer en Ukraine est partie d’un conflit entre un pays et des régions séparatistes. Ici, il s’agit du Donbass, c’est-à-dire une zone industrialisée depuis le XIXe siècle, après sa prise par l’Empire russe dans la guerre contre les Turcs. Cela concerne aussi, d’une certaine manière, la Crimée, annexée en 2014 après un référendum favorable au rattachement à la Russie : c’est à cette occasion que des séparatistes pro-russes ont pris le pouvoir dans le Donbass et établi des « républiques populaires ». A l’époque, Moscou ne les reconnaissait pas et demandait seulement à Kiev d’organiser des élections libres dans la région. C’est face au refus de l’Ukraine que la Russie est montée en agressivité, et a finalement lancé l’invasion actuelle.

Bien sûr, pour juger des responsabilités dans cette guerre et les désastres qui vont s’en suivre, il faudrait parler de géopolitique récente, de la géopolitique américaine, de l’UE, de l’OTAN, des élections ukrainiennes des 30 dernières années, du gaz, etc. Mais le casus belli, au départ, c’est le non-respect par l’Ukraine des droits des minorités russes dans l’est du pays, et les tentatives de « dérussification » menées par Kiev, notamment en enlevant à la langue russe son statut de deuxième langue officielle dans le pays. C’est sur ce sujet seulement que je souhaite donner un éclairage, parce qu’en plus d’être ce qui a tout fait basculer, on voit souvent passer des affirmations contradictoires, qui n’aident pas à y voir clair.

C’est un fait que, dans les régions les plus à l’est de l’Ukraine (les provinces de Luhansk et de Donetsk, où se trouvent les deux groupes séparatistes), on trouve une majorité de russophones, et un grand nombre de citoyens russes. Parmi eux, beaucoup d’ouvriers qui ont très mal vécu la fin de l’URSS et qui sont nostalgiques de cette période, à la fois pour la grandeur perdue et pour le semblant de stabilité qui l’habitait. Pour ces populations, la politique hostile à la langue russe était une absurdité, puisqu’elle promouvait de façon artificielle la langue ukrainienne qui, dans certains endroits, est rarement parlée en dehors de certains foyers. Moscou a beaucoup insisté sur le respect des droits de ces minorités.

Il faut pourtant noter une chose : dans les provinces concernées, qui forment des écosystèmes peu influencés par la vie du reste du pays, les russophones ne sont pas des minorités, mais bien des majorités. Leur proximité avec la Russie, dont l’économie se porte mieux (moins mal ?) que celle de l’Ukraine, leur maîtrise de l’appareil productif (depuis leur création, comme en Transnistrie, les équipements industriels ont été aux mains d’ingénieurs et d’ouvriers venus de Russie), et leur nombre font que, dans certaines parties du territoire, c’est l’ukrainien qui est de fait une langue minoritaire, reléguée à la sphère privée. Les écoles, notamment, éduquent en russe et non en ukrainien. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la politique parfois agressive (mais relativement peu appliquée) de Kiev.

On a donc beau jeu de décréter que « l’Ukraine est en fait un pays composite, divisé entre un Ouest ukrainophone et un Est russophone ». C’est ce que beaucoup de gens disent, c’est l’argument donné par beaucoup de soutiens de la Russie (qui faisaient état, en 2014, d’une majorité écrasante donnée au référendum pour le rattachement à la Russie), et cela va jusqu’à faire circuler des cartes qui montrent que l’Ukraine n’est en fait qu’un ensemble de territoires arbitrairement réunis par les soviétiques, alors qu’ils appartenaient jusque là à la Russie. Je ne m’attarderai pas sur ce point, il faut simplement rappeler que c’est tout le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes que de considérer qu’un peuple doit pouvoir accéder à un état : lui reprocher de n’en avoir jamais eu, c’est dire que l’Estonie, la Slovaquie, le Tadjikistan, et la quasi-totalité de l’Afrique n’ont pas vocation à être structurés en états-nations.

C’est donc à la question de l’existence d’un peuple ukrainien, et de son expansion historique que les débats reviennent. Or, fort heureusement, il y a eu à la fin de l’Empire russe des études qui ont été menées pour établir la composition de la population : un recensement en 1897, qui a sondé la totalité de la population, sauf en Finlande, pour établir des statistiques ethniques et linguistiques. Ce recensement, dont les résultats sont visibles en ligne (ici : http://www.demoscope.ru/weekly/ssp/rus_lan_97.php?reg=0), a montré que, dans la totalité du territoire ukrainien actuel, la langue majoritaire était l’ukrainien. Non seulement cela, mais l’ukrainien est parlé par une majorité absolue d’habitants sur la totalité du territoire, à l’exception du gouvernement de Tauride (qui recouvre actuellement la Crimée et les territoires proches dans le sud de l’Ukraine), où la majorité relative est ukrainienne, suivie d’une forte minorité russe, et une minorité non-négligeable tatare. Dans des régions actuellement situées en Russie, les minorités ukrainiennes sont plus importantes que les minorités russes autour de Kharkiv, Chernihiv et le Donbass. Même au-delà des frontières actuelles de l’Ukraine, il y avait des régions majoritairement ukrainophones, notamment le Kouban, c’est-à-dire le Nord-Est du Caucase.

Partout où on trouve des populations russes importantes, c’est en raison des villes, très majoritairement russifiées, en raison de l’afflux d’administrateurs russes, et des liens entretenus par l’élite ukrainienne avec le pouvoir tsariste. Cet aspect de la russification par le peuplement est très important : les villes ont été des centres de diffusion de la culture russe, et aussi, il faut le dire, de la domination des masses paysannes majoritairement ukrainiennes. Dans certaines régions, au sud du pays, l’histoire du peuple ukrainien a consisté à voir la domination tatare (domination extrêmement violente, qui avait drastiquement réduit la population) remplacée par une domination russe, moins violente, plutôt économique et culturelle. Et tout cela s’est fait au nom de l’idée du panslavisme, qui considérait la totalité des peuples slaves de l’Est (russes, ukrainiens, biélorusses) comme un seul peuple et seulement des sous-catégories, de la même manière qu’il n’y avait qu’une langue, le russe, et des dialectes.

D’où des politiques, d’intensité variable, de russification, parfois avec l’interdiction de publier en ukrainien. Je me contenterai de remarquer ici que, contrairement à ce qu’on raconte dans certains milieux pro-russes, l’ukrainien n’est pas un dialecte du russe, mais plutôt une langue voisine du russe, en tant qu’elles descendent toutes deux de dialectes du groupe slave-oriental, parlés à l’époque de la Rus’ kiévaine. La littérature ukrainienne a commencé à se développer seulement un siècle après la littérature russe, ce qui n’est pas trop mal comme signe de vitalité culturelle pour un territoire qui, encore à l’époque, était un champ de bataille permanent entre empires. Le russe et l’ukrainien sont des langues proches, avec une relative intercompréhensibilité, mais il ne viendrait à l’idée de personne de dire que le serbe est un dialecte du bulgare parce que ces langues sont proches et qu’un Serbe comprend un peu le bulgare sans l’avoir étudié. La politique des tsars contre la langue ukrainienne était tout simplement la même russification que celle qu’ils ont fait subir à la Finlande, et personne n’ira prétendre que c’est parce que le finlandais est un dialecte du russe.

Sauf que, malgré ces diverses pressions exercées sur la population ukrainienne et sa langue, encore une fois, à la fin du XIXe siècle, un recensement atteste une majorité absolue d’ukrainophones quasiment partout en Ukraine. Et, encore en 1914, l’académie impériale des sciences établissait une carte qui constatait des majorités ukrainiennes absolument partout, avec une exception en Crimée. Les auteurs de la carte appelaient cela non pas de l’ukrainien mais du « petit-russe », et c’est ce dont se servent certains pro-russes pour affirmer que l’Ukraine n’a jamais existé. Cela revient à dire qu’une réalité n’existe pas si elle n’a pas un nom universellement accepté : à ce compte-là, la Chine n’existe pas, parce que son nom chinois n’est pas utilisé par les Européens. Toujours est-il qu’une question demeure : comment passe-t-on d’une majorité absolue d’Ukrainiens, y compris près de la frontière russe, en 1914, à une majorité de Russes aujourd’hui ?

Après la victoire définitive de l’Armée Rouge et la fin des famines, Lénine avait imposé l’idée que les minorités (les non-Russes) devaient être bien traitées par l’état central de peur de ne pas pouvoir compter sur leur soutien dans la propagation de la Révolution. C’est pourquoi on a assisté à une politique de promotion de l’ukrainien. Cela n’a été qu’une parenthèse, car, dès les années 30, Staline a totalement inversé la tendance, et, comme dans toutes les autres républiques de l’URSS, instauré la domination exclusive du russe, considéré comme la langue du peuple majoritaire et dirigeant. A part une autre parenthèse sous Khrouchtchev, qui n’a duré que quelques années, cette politique a été poursuivie avec plus ou moins d’intensité jusque dans les années 1980. Cela signifie qu’il y a aujourd’hui, au sein du peuple ukrainien, un grand nombre de gens qui se souviennent encore des humiliations qu’ils ont subies sous la férule soviétique, parce qu’ils parlaient l’ukrainien et non le russe ; des gens qui ont vu leurs enfants abandonner l’ukrainien parce que la vie était moins pénible ainsi, des gens qui n’ont pas appris la langue de leurs parents parce qu’à l’école il fallait parler russe.

Mais surtout, la principale raison de la présence de Russes à l’Est, c’est tout simplement que l’Holodomor, la grande famine de 1932-33, a dépeuplé l’Ukraine, et tout particulièrement les régions orientales (en plus du Kouban, autre région ukrainophone). C’est après cela que la région a été repeuplée par des Russes (notamment sortis des goulags), pour reprendre l’activité agricole. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que la « grande majorité russe dans l’Est du pays » dont on nous rebat les oreilles pour justifier, parfois, les bombardements sur Kiev, n’est une réalité que depuis moins de 100 ans, et qu’elle résulte de massacres, famines, déplacements forcés et persécutions. Et encore une fois, beaucoup d’Ukrainiens sont assez vieux pour se souvenir de tout ou partie de cela. Moi, je comprends qu’un peuple qui lutte pour sa liberté depuis des siècles (contre la Pologne, les Ottomans, puis la Russie) considère la russification d’une partie de son territoire comme une parenthèse à refermer au plus vite.

Après tout, ceux qui soutiennent la Russie disent souvent que ce pays a été humilié après la chute de l’URSS, et qu’il faut comprendre le comportement de Poutine comme un rétablissement de la fierté nationale. Mais alors, que dire d’un peuple humilié dans la domination politique et militaire depuis 800 ans (l’invasion mongole), dans l’oppression culturelle et économique ? Ce pays-là n’a-t-il pas droit à sa propre fierté, et notamment la fierté de l’intégrité du territoire ? Ou la Russie est-elle le seul pays dont l’humiliation doit être prise en compte, et autorisé à humilier ses voisins pour soigner son orgueil blessé ? L’Ukraine est un pays souverain, qui cherche à se reconstruire, notamment en rétablissant sa propre culture sur le territoire national, pour assurer la cohésion civique ; il n’était même pas question d’interdire le russe dans un usage privé, mais de consacrer l’ukrainien comme seule langue officielle. La Russie n’est pas surpeuplée, ceux qui ne supportent pas de vivre séparés d’elle ont tout loisir de s’y installer. Les séparatistes du Donbass ont refusé ce droit légitime de la nation ukrainienne, et ont été soutenus par la Russie pour ce faire. Quelles que soient les fautes des autres parties impliquées dans ce conflit, sur le fond, comme on le voit aujourd’hui, la Russie n’a pas l’intention de se contenter des frontières qui sont les siennes actuellement. Elle est un état agresseur, et aucune raison, au fond, ne justifie tout ce qu’elle fait. Que ceux qui veulent faire valoir les droits des russophones de Donetsk et Luhansk s’arrêtent un instant, et se demandent si, au fond, ils ne sont pas en train d’excuser l’inexcusable. »

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