
C’est pas pour rien que les enfers de toutes les religions sont faits de feu. Il n’y a pas pire que de mourir dans les flammes. Brûler vivant est une mort cruelle, déchirante, inhumaine.
Même à l’époque des attentats du 11 septembre, beaucoup des gens piégés par l’incendie consécutif au crash des avions dans les tours jumelles ont fait le choix de sauter : ils ont préféré s’écraser comme des mouches, tous boyaux dehors, après une chute libre de plusieurs centaines de mètres qui ne laisserait rien d’eux, plutôt que de subir les flammes et l’ambivalente agonie qu’elles offrent, aussi furieuse qu’horriblement lente.
Chahinez est morte dans les flammes. Mère de famille. Tuée par son propre époux.
Y a tellement de femmes mortes ces dernières années, assassinés par des enflures nuisibles que la justice protège. Mais elle, Chahinez… c’est différent. C’est la femme de trop. Mourir dans les flammes, après avoir essuyé des tirs, c’est la fois de trop, l’image de trop, l’indignité de trop. L’histoire de trop où la femme est un objet, un gibier, plus que jamais, une existence comme un morceau de paille jeté dans la cheminée, comme ça, un jour de mai où les oiseaux chantent.
Elle est morte ; abattue comme un chien qu’un voisin soulard et bas du front descend avec un fusil parce qu’il fait trop de boucan, puis brûlée comme une sorcière. La énième sorcière. La énième femme ayant osé vivre sa vie. Tout un symbole. Et vous pensez qu’on va la laisser passer, celle-là ?
Vous convoquez par le symbole toutes nos ancêtres mortes, toutes les sorcières que notre mémoire chérit comme le totem d’une féminité si libre, trop libre, et pour cette raison trop captive. Et vous pensez qu’on va se taire.
Quitte à la tuer, ce qui est déjà d’une cruauté monumentale, il aurait pu faire les choses proprement, cliniquement, sans trop faire mal, mais non. La souffrance et les cris d’une femme agissent comme un aphrodisiaque pour certains hommes.
Ça se croyait un homme, sans doute, n’est-ce pas ? Ça se croyait un homme, à rétablir son ‘honneur’ perdu, à traiter un être humain en bien meuble, à reprendre alors ce ‘bien’ qu’il pensait lui appartenir – quitte à le tuer pour que personne d’autre que lui n’en ai jamais la jouissance -, à montrer qui commande, à éteindre une vie – celle d’une mère de famille de surcroît – juste pour montrer que c’est lui qui éteint, regarde, j’ai éteint, c’est moi qui décide.
Ça se croyait un homme quand ça n’est qu’une limace. Et encore, respect pour les limaces.
Ça se pensait sans doute viril, valeureux, désespéré, passionnel, guidé par l’amour. Non, ça n’est qu’une limace. Une limace avec un fusil et une allumette, qui préfère tuer celle qu’il dit aimer plutôt que de la savoir ailleurs, vivante, heureuse, libre, aimée d’un autre. Est-ce ça l’amour ? L’amour qui ne veut pas voir et favoriser le bonheur de l’autre n’est pas de l’amour. C’est du narcissisme sous-évolué déguisé en amour.
Que ces hommes brûlent comme ils ont brûlé, leur monde et leur vice avec eux, à jamais.
Car Chahinez est la énième femme tuée par un mec dangereux et connu des services de police, de la justice, du voisinage, de tous. Chahinez est la énième femme qui a, sans doute, envoyé des signalements, des plaintes, des suppliques, que sais-je encore. La énième femme qui a trouvé porte close chez les administrations alors que sa vie était menacée et qu’elle en avait toutes les preuves. La énième femme que tout le monde a vu se balader avec des cocards en allant chercher ses enfants à l’école. C’est cela, le pire. Tout cela était grandement évitable.
Cet ex-mari spirituellement malade, qu’on le laisse à son karma, qu’on le soigne, qu’on l’aide. Il a fait ce que son bas niveau d’intelligence lui dictait de faire dans cette vie-là. A savoir le pire. Il le paiera cher.
Mais protéger Chahinez, ça, on pouvait faire et on n’a pas fait. Et c’est la énième d’une longue liste. La énième vie qui nous a filé entre les doigts pour pas grand chose, à ça près, le ‘ça’ étant le soutien de l’état, de la justice, de l’administration, de la police ; quelques mesures pour la mettre en sécurité et hors d’atteinte. L’énième être humain dont le rire ne sera plus entendu par ses enfants et ceux qui l’aiment, lorsqu’ils pousseront la porte de sa maison, désormais en cendres.
Il a brûlé Chahinez comme une sorcière. Sans doute pensait-il la tuer. Il l’a rendue immortelle. Il en a fait une martyre. Chahinez sera comme du bois pour cet immense feu de forêt qu’est la cause des femmes battues.
Et moi je brûle un morceau de cyprès pour toi, Chahinez. Pour que ton souvenir soit chéri, ton âme accueillie, ta mort féconde. Qu’il pousse sur ta tombe d’innombrables fleurs qui seront celles de la renaissance et de la vie éternelle.
Le problème ici va bien au-delà du seul machisme, et c’est inquiétant de ne pas le voir, ou de ne pas vouloir le voir !