Houellebecq, poète ? Houellebecq, poète.

Lu, récemment, un article titré : « Michel Houellebecq, poète ? Chronique d’un refus annoncé ».

Avec un point d’interrogation, vraiment ?

Michel Houellebecq a toujours été poète. Il a même, dans mes souvenirs, publié son premier recueil de poésie avant les romans qui l’ont fait connaître. Ce n’est pas un poète d’opportunité, cette dimension a toujours été là, même si elle n’était pas la plus connue du grand public. D’ailleurs, même cette facette moins connue de son travail a été dûment célébrée, puisqu’un certain nombre d’artistes, notamment musicaux, ont adapté les poèmes de Houellebecq en chansons, parfois avec sa propre participation en tant que chanteur. Je respecte cette vision des choses mais je crois qu’il n’y a ici pas de débat sur le fait de savoir s’il est poète ou pas. Surtout quand on lit ce qui se fait en ce moment en poésie, et ce qui est plébiscité dans le petit milieu poétique, qui est quand même assez médiocre pour la grande majorité : Houellebecq surnage très largement au dessus de tout cela, sans avoir à jouer des coudes. Houellebecq ne vient pas maintenant que la place a été chauffée, il était déjà là, bien avant les poèmes d’Instagram et le retour de hype – très relatif – de la poésie ces dernières années par le biais notamment du spoken word. Et il est même à mon sens le plus grand poète publié français.

Bref, si Houellebecq n’est pas poète… alors personne ne l’est.

Le premier vers cité par l’article (« Je me suis senti vieux peu après ma naissance »), extrait du poème « Une vie, petite » est magnifique mais j’invite les gens à lire le poème en entier : il est bouleversant. La possibilité d’une île également, qui est au départ… un poème :



La possibilité d’une île

« Ma vie, ma vie, ma très ancienne
Mon premier voeu mal refermé
Mon premier amour infirmé
Il a fallu que tu reviennes

Il a fallu que je connaisse
Ce que la vie a de meilleur,
Quand deux corps jouent de leur bonheur
Et sans fin s’unissent et renaissent.


Entré en dépendance entière
Je sais le tremblement de l’être
L’hésitation à disparaître
Le soleil qui frappe en lisière

Et l’amour, où tout est facile,
Où tout est donné dans l’instant
Il existe, au milieu du temps,
La possibilité d’une île. »


Une vie, petite

Je me suis senti vieux peu après ma naissance ;
Les autres se battaient, désiraient, soupiraient ;
Je ne sentais en moi qu’un informe regret.
Je n’ai jamais rien eu qui ressemble à l’enfance.

Au fond de certains bois, sur un tapis de mousse,
Des troncs d’arbre écœurants survivent à leurs feuilles;
Autour d’eux se développe une atmosphère de deuil ;
Leur peau est sale et noire, des champignons y poussent.

Je n’ai jamais servi à rien ni à quiconque ;
C’est dommage. On vit mal quand on vit pour soi-même.
Le moindre mouvement constitue un problème,
On se sent malheureux et cependant quelconque.

On se meut vaguement, comme un animalcule ;
On n’est presque plus rien, et pourtant qu’est-ce qu’on souffre !
On transporte avec soi une espèce de gouffre
Portatif et mesquin, vaguement ridicule.

On ne croit plus vraiment que la mort soit funeste ;
Surtout pour le principe, de temps en temps, on rit ;
On essaie vainement d’accéder au mépris.
Puis on accepte tout, et la mort fait le reste.

J’aime les hôpitaux, asiles de souffrance
Où les vieux oubliés se transforment en organes
Sous les regards moqueurs et pleins d’indifférence
Des internes qui se grattent en mangeant des bananes.

Dans leurs chambres hygiéniques et cependant sordides
On distingue très bien le néant qui les guette
Surtout quand le matin ils se dressent, livides,
Et réclament en geignant leur première cigarette.

Les vieux savent pleurer avec un bruit minime,
Ils oublient les pensées et ils oublient les gestes
Ils ne rient plus beaucoup, et tout ce qui leur reste
Au bout de quelques mois, avant la phase ultime,

Ce sont quelques paroles, presque toujours les mêmes ;
Merci je n’ai pas faim mon fils viendra dimanche.
Je sens mes intestins, mon fils viendra quand même.
Et le fils n’est pas là, et leurs mains presque blanches.

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About Altana Otovic

Tout ce qui n'est pas écriture m'ennuie. Vous savez ça, vous savez tout. https://altanaotovic.wordpress.com/2021/02/01/qui-je-suis/
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