
L’hiver et la gratitude
22 décembre 2025
Je suis une femme de toutes les saisons. J’aime toutes les saisons de manière égale, car chacune est nécessaire, et que c’est cet ensemble qui englobe l’océan de notre être, même s’il est vrai que je ne choisirai jamais l’hiver avant l’été si j’étais obligée de choisir, du moins, c’est ce que je dis souvent.
Sans doute car l’hiver ne pourrait être une saison éternelle sans que je n’en sois frustrée – l’inverse est moins valable même si l’on se lasserait sans doute d’un été éternel. C’est comme avoir à choisir entre le travail éternel et les vacances éternelles. S’il faut vraiment choisir, on préfère les vacances éternelles. Le risque de la paresse existe, certes, mais le schéma du travail éternel ne laisse de temps pour rien d’autre que lui-même alors que le repos éternel n’interdit pas de placer ses propres activités – là est la grande différence.
Mais il y a une chose, tout de même, que je réalise à chaque hiver, c’est que l’hiver est la saison du sacré. L’âme, descendant en ses profondeurs, n’a d’autre choix que de se regarder elle-même. Surtout, l’hiver est la saison de la gratitude. La seule capable de me faire à ce point monter les larmes aux yeux. C’est là qu’éclate, paradoxalement, toute la beauté de la création. La fleur survivante, fragile, nous émeut d’autant plus que rien ne semble la rendre possible en apparence. Et pourtant, elle est là, elle existe. C’est que sa propre volonté, et la force de la nature, soulèvent des montagnes. C’est là justement le miracle. On contemple les petits écureuils affairés à leur tâche habituelle – le reste des animaux étant pour beaucoup en hibernation -, on écoute le petit chant des oiseaux comme si ce fut du cristal qui risquait de se briser. On est pris d’une empathie vertigineuse pour tout ce qui a le courage de vivre et même, de le faire en y mettant de la beauté et de la joie. Tout semble vulnérable et pourtant, tout existe, continue d’exister.
En été, les fruits sont si nombreux, mais on oublie plus facilement de les remarquer : ils nous semblent être un droit de naissance – et c’est à cela que sert l’été, à l’orgueil, au rayonnement, à ce qui est suprême et régnant.
Mais en hiver, une poignée de marrons chauds et le confort de notre petit appartement nous contentent, tant ils nous paraissent extraordinaires par rapport au froid du dehors.
Beaucoup de mélopées m’ont fait pleurer dans ma vie – j’ai la larme facile, surtout en musique – mais aucune autant qu’un Stariy Klion (la chanson du film soviétique « Devchata »), surtout cet émouvant passage à l’accordéon. Je vois alors passer tous mes ancêtres, tous mes défunts, réels ou symboliques, et je me sens alors riche de tout ce que j’ai, mais aussi de tout ce que j’ai perdu. Car la beauté de ce qui n’est plus me saute au cœur d’une force toute neuve. La beauté des fantômes, de la graine qui n’a pas encore donné de fruit, de tout ce qui est intangible, modeste, discret et invisible mais qui prépare pourtant un travail souterrain d’une intensité faramineuse, et se bat pour survivre et prolonger notre beau monde. C’est parce que nous savons que mille petits lutins sous terre sont appliqués à la tâche de faire renaître les fleurs que nous mettons des lutins partout, pour leur rendre hommage, et mille lumières sur nos sapins. C’est parce que nous nous savons être les récipiendaires, autant que les contributeurs, des grandes joies de ce monde, que nous éprouvons souvent une espèce de gratitude silencieuse, à ce stade de l’année, même seuls, même tristes : quelque chose travaille pour nous ; quelque chose dont nous faisons partie et qui nous englobe tout un chacun, n’a pas dit son dernier mot.
Старый клён – Девчата
Bon, ils ont supprimé la vidéo que j’aimais bien, avec les enchaînements d’extraits du film que j’aimais bien, et je n’ai trouvé que celle-ci en remplacement, mais c’est déjà bien ! C’est la chanson qui compte, n’est-ce pas ? 😉
