Publié le 27 juillet 2025 sur Facebook
C’est vrai, j’ai déjà publié cette chanson il y a quelques semaines. Mais voilà, je la republie car elle me hante et m’habite. Pas un jour ne passe sans que je l’écoute.
Longtemps, John Lennon m’a agacée. Je reconnaissais son génie, mais il m’agaçait. Cela n’a pas toujours été le cas. Mais c’est arrivé, sur la pointe des pieds, je ne sais trop comment. Je le trouvais surcoté, peut-être parce qu’il était trop évident et qu’il n’est quand même pas le seul à avoir été génial. Peut-être parce que j’adore George Harrison – un autre génie des Beatles – et que le duo Lennon-McCartney ne lui a laissé que peu d’espace dans le groupe, par pure jalousie, comme l’admettra Lennon plus tard – c’est en solo qu’il déploiera ensuite son talent. Peut-être parce que je me méfie des mythes érigés à coup de revolver, ne connaissant que trop le caractère artificieux de ces grandes histoires que l’on se raconte et qui n’ont finalement plus grand chose de commun avec la réalité, exagérant les mérites d’un tel ou d’un tel et oubliant ceux d’un autre – il m’agaçait alors comme agacent les Dieux faciles et totalitaires. Peut-être parce qu’il chantait la paix mais battait sa femme Cynthia et son fils Julian – ce qui n’était que la triste répétition de son enfance -, or si je sais qu’aucun artiste n’est un saint, et que je ne suis pas fan des purges, admettant qu’un monstre peut avoir dit ou pensé des choses magnifiques et dignes de sens, cette contradiction profonde me tapait sur les nerfs, car elle n’était pas celle du pêcheur assumant ses péchés mais celle du donneur de leçons qui cache ses propres crottes sous terre. Sa chanson Imagine m’a toujours prodigieusement énervée ; je la trouve niaise, et aujourd’hui encore, je pense que c’est loin d’être sa meilleure. Bien sûr, j’aimais les Beatles et on ne peut pas tout à fait aimer les Beatles si on n’aime pas Lennon ; il en a été l’énergie rugueuse et le souffle rebelle et rock. Puis, en écoutant les Beatles, justement, je suis tombée sur « Real Love », une chanson de lui, en suggestion Youtube, et j’étais d’humeur à ce qu’on me parle d’amour, car j’en manquais un peu dernièrement. D’abord, quelques accords précaires sur un piano – c’est une démo après tout – qui donne le sentiment d’une mélodie provenant d’une maison hantée, d’une solitude bordée de tendresse. Une sobriété enveloppante, un peu comme un berceau dans le froid. On ne sait pas si la chanson est triste ou heureuse. En fait, elle est heureuse, mais fragile, claudiquant comme l’oisillon à la patte brisée au cœur encore battant de panique, tout juste sauvé d’un sort funeste par une main soudaine. Elle parle d’amour après tout, de l’avoir trouvé, mais elle en parle avec cette mélancolie qui est celle de la consolation après les dévastations multiples : quand, recevant une merveilleuse nouvelle, le corps, encore tremblant de tout ce qu’il a traversé, se relâche d’abord dans une ultime crise de larmes qui est celle du soulagement. Nous sommes tous, dans une certaine mesure, surtout dans le monde actuel, à l’âge adulte et même dans l’enfance pour les plus malchanceux d’entre nous, des nourrissons qui pleurent dans un berceau, attendant que quelqu’un vienne nous prendre dans ses bras. Cette chanson, c’est quand quelqu’un vient finalement vous chercher. C’est maman qui vous berce et vous serre et vous dit que tout va bien, qu’il n’y a plus besoin d’avoir peur ni de pleurer, seul, dans le noir. Et murmurant, à voix basse, avec un émerveillement de fée clochette :
« No need to be alone, no need to be alone. »
Me saute aux yeux ce qu’est Lennon, dans le fond. Un homme fragile et habité par la grâce, se battant de tous poings contre ses propres démons, perdant parfois la lutte, mais laissant entrevoir entre deux éclats de verre une forme de lumière profonde et primordiale. Il a été génial parce qu’il a été vrai.