Texte écrit et publié sur X (ex-Twitter) puis sur Facebook à 8:44, le 18 septembre 2024
Sur X (Twitter), il y avait un tweet montrant une nounou colombienne tout à fait charmante qui s’occupait d’un enfant, manifestement né d’un couple d’américains (cet enfant, du reste, parlait très bien l’espagnol, ce qui démontre une fois de plus que les nounous ou les professeurs, qu’on veuille l’admettre ou pas, éduquent et élèvent les enfants, et jouent un rôle bien plus essentiel que ce que l’on veut bien dire, parfois au même titre que les parents).
Avec une certaine autodérision, une internaute a souligné qu’elle n’accepterait jamais d’avoir une nounou aussi attirante sous son toit.
Si l’essentiel des gens qui ont répondu à son tweet ont très bien compris son propos, sans la juger, on a aussi eu le droit à la louchée habituelle de petites saintes nitouches qui sont tellement au dessus de toutes ces considérations triviales, et qui rétorquent à cette femme, avec un ton sentencieux, de mieux choisir son mari. Ou de petits mecs trop contents de pouvoir prouver leur petite théorie selon laquelle toutes les femmes sont des harpies insécures et en compétition permanente entre elles, faisant semblant d’ignorer au passage que les histoires d’adultère avec la baby-sitter sont un classique. Les mêmes hommes adoreraient que leur femme prenne des cours du soir, préférentiellement de salsa ou de piano, avec un Chad au physique de top model, n’est-ce pas ? Sans en concevoir la moindre arrière-pensée ? Soyons honnêtes deux minutes.
Ce qui est sans doute encore plus détestable que la jalousie et l’envie (en particulier quand on s’abandonne à ces dernières avec auto-complaisance, sans jamais chercher à lutter contre soi-même), c’est la négation toxique de nos penchants naturels et humains, cette injonction à se comporter comme un saint n’ayant ni insécurité ni défaut, et cette manière de faire honte à ceux qui ont eu le courage d’admettre qu’ils sont humains. Tout cela bien sûr dans le but de se présenter comme meilleur que ces derniers, et tellement au dessus des basses passions humaines comme l’insécurité, la faiblesse, la peur. La joie que certains individus éprouvent à souligner ce qu’ils identifient comme le travers d’autrui n’a d’égal que leur désir profond de s’en présenter comme l’antidote. Il n’y a rien de très noble là-dedans.
Évidemment qu’il y a matière à insécurité dans une telle situation, et évidemment que, si ça n’est pas idéal, ou forcément glorieux, c’est compréhensible et humain. D’autant plus que nous ne sommes pas ici dans un domaine lambda, dans la rue, dans la vie courante et extérieure, dans la vie sociale ou professionnelle, mais dans le foyer ; lieu sacré par essence, lieu d’intimité et de vulnérabilité profonde, où l’être humain vient rechercher sa zone de confort – car chacun en a une, ce n’est pas un crime – ; lieu où il peut rendre les armes et, parfois, cesser d’être un héros, pour n’être que lui-même ; lieu où il peut se recharger afin d’affronter précisément les luttes qui lui demanderont de devenir meilleur que ce qu’il est.
Déjà, une nounou joue un peu le rôle de la mère, et la remplace en son absence, même si les gens n’aiment pas l’admettre. Ce n’est pas une femme lambda croisée au centre commercial ou en vacances. C’est très concret : le mari la voit jouer avec les enfants, et prendre cette place qu’est celle de la mère. On est dans le sacré.
Je me mets à la place d’une femme qui a enfanté et qui est peut-être pleine de ses insécurités, qui manque cruellement de temps – une personne embauche une nounou parce qu’elle en manque manifestement – pour s’occuper d’elle-même, et qui voit débouler dans son propre foyer une bombe célibataire et sans enfants qui passe sa vie à la salle de sport.
Évidemment que dans l’idéal, l’épouse ne serait pas insécure, mais peut-on lâcher un peu la grappe aux gens et arrêter de leur faire honte d’être des humains, et de vouloir se préserver ou se régénérer un peu dans leur propre foyer, à l’abri des inquiétudes, comme de honteuses petites créatures que la vie éprouve déjà, et qui préfèrent réserver leur sang-froid et leur force à des luttes plus importantes dans l’immédiat ? Évidemment que l’épouse et son mari croiseront de telles femmes au supermarché et dans la rue et à la plage, et que l’évitement fondamental sera d’autant plus inutile qu’il ne fera que recaler ou déplacer le problème, mais le foyer, c’est autre chose ; c’est sacré, et ce n’est précisément pas un lieu comme un autre, comme dit plus tôt.
Il y a une raison pour laquelle les adultères avec des nounous sont fréquents – et d’ailleurs, au vu de certains commentaires masculins, on comprend que les inquiétudes féminines ne sont pas totalement infondées. On rentre là en effet dans l’intimité ; la nounou joue tout la journée avec les gosses de ces gens, le mari la voit dans le rôle attendrissant et dévoué de celle qui prend soin de sa progéniture, parfois à temps plein. On joue sur des ressorts très intimes. Et risqués. Inconsciemment, cela agite d’autant plus chez certaines l’angoisse de se faire tromper ou remplacer dans ce qu’elles ont de plus cher : ce n’est pas un crime. Se faire potentiellement tromper par son mari, ce doit être dur. Mais c’est sans doute encore plus humiliant de se faire potentiellement tromper avec la femme qu’on a laissée rentrer dans le foyer, qui est adorée par nos propres enfants, validée par ceux que nous aimons le plus, ce qui ajoute en définitive au sentiment de trahison, de défaite et de dépossession. Alors je comprends cette crainte, pour les gens qui ont fait le choix de la monogamie, et je crois qu’elle est digne d’être regardée sans jugement.
Certains répondent à cette femme : « si ton mari est fiable, et si tu lui fais confiance, tu n’as rien à craindre ». Et ils ont raison. Mais c’est là qu’intervient un questionnement d’une complexité profonde : l’humain est porté à la monogamie par goût de l’édification, et parce que divers facteurs l’ont amené à se choisir ce mode de fonctionnement… mais ce n’est en même temps pas sa nature profonde d’être monogame. Même moi qui suis assez opposée au couple traditionnel et qui ai des sensibilités matrilinéaires de très longue date (depuis au moins 2012-13), je puis admettre que rien n’est simple, que ce sont des impératifs de tous types – et qui pèsent leur poids -, qui ont amené l’humain à choisir sur un plan civilisationnel la monogamie (ou éventuellement dans d’autres sociétés la polygamie) plutôt qu’un autre système ; pas seulement parce qu’il est une créature vile et basse, mais parce que cela correspondait aux défis posés par son environnement et constituait une réponse pérenne à certaines problématiques, que d’autres systèmes ne réglaient peut-être pas assez. Mais cette exclusivité sexuelle reste un défi en soi, pour les deux sexes, et plus encore pour l’homme. Et même quand on fait le choix de prendre ce chemin, il n’est pas interdit d’en prendre acte.
À cet égard, la négation des tentations – et du fait que l’être humain y soit naturellement sujet – de même que la négation de la complexité des choses, a quelque chose d’assez malsain. Ce purisme hypocrite est fréquent dans nos sociétés actuelles par ailleurs, où il est de bon ton d’afficher sa supériorité morale sur tout et tous, et de feindre un stoïcisme détaché sur les vicissitudes de l’existence ; où la honteuse tendance à s’adonner à ses plus basses passions humaines (à la manière de l’épouse qui découvre qu’on la trompe et qui choisit de s’en prendre à la maîtresse plutôt qu’au mari qui lui a fait voeu de fidélité) a été détrônée par une attitude qu’on croit être son opposé, mais qui n’est en réalité que son pendant négatif : la tendance à se faire le juge permanent de l’humanité des autres, pour mieux s’ériger en exemple ; à pointer du doigt celui qui est au moins encore assez humain pour admettre ses vulnérabilités (sans pour autant les glorifier). À la tête du bateau, c’est toujours le même capitaine : l’ego.
Ajoutons à cela que les premières années de la vie d’un enfant sont très compliquées pour les parents et en particulier pour la mère. Cette dernière, grandement sollicitée, souvent surmenée, et peut-être peu à l’aise dans son corps, a le droit de trouver un peu de tranquillité quand elle est chez elle, ou au sujet de ce qu’elle a de plus cher : son foyer, ses enfants.
On ne peut pas éviter, dans la vie, les questionnements et les épreuves. Ces derniers s’imposeront d’eux-mêmes. La zone de confort que l’on se ménage est faite pour être bouleversée, et elle le sera, à son rythme, quand il sera temps de passer à la leçon suivante, on peut compter sur la vie pour cela. Mais une femme a le droit de ne pas vouloir être H24 une « guerrière » en lutte permanente contre ce qu’il y a de plus humain en elle, et d’être absolument stoïque aux assauts de son environnements. Elle a aussi le droit de se reposer. D’être une femme, pas une machine. Il y a là, c’est drôle, comme une énième injonction de perfectionnisme morbide envers les membres du beau sexe, qui n’ont le droit que d’être parfaites, sans jamais être humaines.
Qu’on promeuve le perfectionnement moral et le dépassement de soi comme la voie idéale, c’est compréhensible. Ce qui est toxique, c’est de l’imposer au forceps, de faire honte à ceux qui n’ont commis aucune faute et ont juste eu la sincérité d’admettre qu’ils sont humains, c’est de se présenter systématiquement comme au dessus de cette humanité qu’on dénigre. Ce qui n’est vraisemblablement pas le signe d’une tendresse constructive pour ses semblables, mais d’une volonté bien moins glorieuse de se montrer comme l’élément triomphant de ce bourbier dans lequel nous nageons tous, d’instrumentaliser la vulnérabilité d’autrui pour en faire un tremplin à la gloire de soi-même et de sa petite supériorité mesquine.