Note du 28 septembre 2024, publiée le 16 avril 2025 sur Facebook
Il y a quelques temps, un grand débat a éclaté sur Twitter/X, suite au tweet d’une fille – jolie – qui racontait que son copain l’avait notée 6 ou 7 sur 10. Beaucoup se sont indignés. Des femmes bien sûr, mais aussi pas mal d’hommes, qui trouvent que la personne que l’on aime devient forcément la plus belle à nos yeux, que l’amour rend aveugle et que l’objectivité est à cet égard impossible ; d’autres ont à l’inverse défendu le point de vue du copain et plaidé la cause du réalisme. Cette discussion, qui ressurgit régulièrement, ne date pas d’hier. Je me souviens des classements relatifs à l’apparence faits par certains garçons au lycée, et au collège, sur les filles de la classe. Mais sans doute dans la continuité du caractère algorithmique et scientiste de la société actuelle, l’on voit d’autant plus pulluler ces dernières années sur internet cette habitude de noter les physiques, notamment ceux des femmes.
J’ai du écrire mille notes disparates à ce sujet, depuis des années, car c’est un sujet qui m’intéresse, notamment pour mon livre. En voici une qui date de ce 28 septembre 2024. Elles n’est pas exhaustive – il faudrait prendre mes notes dans leur ensemble pour y trouver de l’exhaustivité – mais je crois qu’elle peut apporter quelque chose à la réflexion.
Concernant le fait que les femmes n’aiment pas être notées, ou surtout avoir moins que 10/10 :
Deux raisons me viennent à l’esprit.
Je crois d’une part que les femmes s’identifient bien davantage que les hommes à leur physicalité.
Il suffit déjà de comparer la silhouette archétypale des hommes et des femmes. Chez les femmes, c’est un sablier. Chez les hommes, un triangle inversé dont la plus grande partie est tournée vers le haut. Bien sûr, toutes les femmes ne sont pas exactement gaulées comme Sophia Loren, et tous les hommes ne sont pas montés comme Henry Cavill. Nous parlons là d’architecture primordiale. Avec ses hanches aussi rondes que son buste est épanoui, la femme est donc en équilibre entre la terre et le ciel, et ce faisant, entre le corps et l’esprit, le présent et le futur, les ancêtres et l’avenir, le principe matériel et spirituel. Tandis que l’homme, de par ses grandes épaules, est tout entier tourné vers le ciel, l’esprit, l’avenir. Ce plus grand ancrage de la femme dans la physicalité, tout le confirme d’ailleurs : le principe de grossesse qui nécessite attention, chaleur et sécurité ; un plus grand sens de la propreté car une plus grande crainte des maladies ; le besoin de prendre soin d’elles-mêmes et d’être belles, qui s’oppose à la nature visuelle de l’homme qui jouit précisément du résultat de ce soin et de ce qu’il voit. Ce besoin de beauté s’applique aussi à l’environnement : en témoignent les clichés assez fondés de la femme d’intérieur, faisant de sa maison un nid douillet même quand elle est seule et, à l’inverse, de l’homme célibataire qui vit dans un studio avec un simple matelas au sol, mange directement dans la casserole, a une hygiène de vie anarchique.
Pour une femme, il est beaucoup plus difficile de renoncer à une image idéale d’elle-même. Elle conçoit son corps comme le véhicule sacré qui englobe l’âme. Pour les hommes, le corps n’est souvent qu’une pièce du puzzle comme une autre.
D’autre part, les hommes et les femmes diffèrent dans leur manière de voir les choses. Évidemment, nous parlons là encore d’archétypes, la plupart d’entre nous étant des hybrides entre l’énergie féminine et masculine. La logique masculine s’oppose à l’émotion féminine. La logique masculine culmine chez l’ingénieur, le mécanicien, professions de décortication ; ou dans le fait de se délecter de photos de parties du corps féminines séparées : une fesse, un sein, émoustillent facilement les hommes. L’inverse arrive bien moins car les femmes ne décortiquent pas les corps masculins mais les regardent davantage en entier. On verra d’ailleurs bien plus rarement des hommes hétérosexuels se prendre en photo en détail, mettre leur œil, leur bouche, leur décolleté, en photo de profil, comme les femmes, pour séduire ces dernières, ou même envoyer des photos sexy.
À l’inverse, les femmes sont des êtres holistiques, tournés vers le principe de totalité, parfaitement illustré par la symbolique de la grossesse, qui représente la fusion. Tandis que les hommes fécondent, dispersent, répandent la semence à tout vent, les femmes concentrent et intensifient, couvent, se dévouent.
Le point de vue masculin est celui du mécanicien qui change une pièce de sa machine : il peut répondre à cette question (« quelle note tu mets à ton amoureuse ? ») de manière très dépassionnée, sans attachement aucun. La femme, beaucoup moins.
En fait, la plupart des hommes et des femmes ne comprennent sans doute même pas cette question de la même manière, c’est pourquoi ils y apportent des réponses différentes : pour un esprit purement masculin, la question sera purement mécanique et logique. Se noter, c’est juger la symétrie des traits, la fermeté d’un corps. Bref, l’aspect objectif de la beauté. Le jugement est ici purement plastique et porte sur des pièces détachées que sont les parties du corps d’un individu. D’où l’étonnement attristé de certains hommes, témoignant sur des forums comme Reddit, qui ne comprennent sincèrement pas que leur femme puisse avoir été blessée d’être moins qu’un 10/10 physiquement à leurs yeux, alors qu’ils disent aimer cette dernière telle qu’elle est, qu’ils ne changeraient rien chez elle, et que d’ailleurs ils ne se mettraient pas un 10/10 à eux-mêmes.
Pour la femme, la question sera plus imagée, métaphorique, spiritualisée. Devoir adopter un point de vue objectif et mécanique sur leur propre corps, c’est devoir réduire le sacré et l’infini de leur âme, accueillie par ce même corps, à des notations profanes, à des considérations triviales. Cette vision purement mécanique sur leur propre apparence peut donc être perçue comme violente car elle menace le « tout ». D’où la nécessité de ne pouvoir répondre que 10, non car elles se croient parfaites, mais parce qu’elles se voient avant tout comme une créature spirituelle, appartenant à une forme de perfection et de lumière originelles, dont il n’est pas possible de se séparer pour répondre à cette question. Pour une femme, dire qu’elle est autre chose qu’un 10, c’est devoir se juger en pièces.
De cette différence de perception et de point de vue découle une différence de vocabulaire. Beaucoup d’hommes croient donc que les femmes se surnotent et se mentent à elles-mêmes alors que cette propension féminine à se mettre un 10/10, beaucoup plus que les hommes, même sans être plastiquement parfaites, dénote autre chose : le simple refus de se noter.
Un homme peut dire de sa femme qu’elle est un 8, tout en pensant qu’elle est celle qui lui fait le plus d’effet, qu’il a choisie, qu’il aime et regarde avec les yeux de l’amour, qu’il trouve parfaite telle qu’elle est, sans y voir de contradiction. Alors qu’aux oreilles de la femme, être moins qu’un 10 signifie : je ne suis pas assez bien, je ne te procure pas de plaisir, tu ne m’aimes et ne me désires pas autant que tu aimerais ou désirerais une autre femme à laquelle tu accorderais ce sésame.
Bien entendu, on peut ajouter que ce point de vue est beaucoup plus nuancé en réalité : c’est ainsi qu’il y a un certain nombre de filles (sur Twitter/X ou ailleurs) qui disent ne pas avoir de problème avec le fait de ne pas être un 10 aux yeux de la personne aimée, et de nombreux hommes qui estiment que la femme aimée est forcément un 10/10 (et admettent qu’eux-mêmes n’aimeraient pas qu’on leur colle une note « objective »).
C’est l’éternel débat entre les rationnels et les exaltés. Si l’on considère que la beauté peut se définir – selon tous les dictionnaires – soit par la qualité objective, soit par le fait de susciter une émotion, les rationnels se réfèrent à la première définition, et les exaltés à la seconde. Nous retrouvons là notre simple désaccord de vocabulaire : les gens apportent une réponse différente à cette question parce qu’ils ne l’interprètent pas de la même manière pour commencer. Il y a fort à parier que si l’on demandait à un rationnel de noter une personne en fonction de l’émotion qu’elle lui procure, de l’amour qu’il lui porte, sa notation varierait évidemment ; idem si l’on demandait à un exalté de faire fi de ses émotions.
Dans le fond, chacun est libre d’aller avec celui qui partage sa vision des choses. Je crois que les hommes comme les femmes doivent tendre à une forme de complétude quasi androgyne, dépassant les défauts de leur sexe. La femme scientifique, ou l’homme poète. Je renverrai mes lecteurs au poème L’idéal de Baudelaire, qui impose l’imperfection assumée comme condition à la vraie beauté – celle qui bouleverse et procure un frisson à celui qui la contemple. Je ne pense pas que Victor Hugo ou Lord Byron parleraient de la femme aimée en lui collant une note.
J’avoue faire partie pour ma part de la catégorie des exaltés : quand j’aime un homme, il est forcément à mes yeux le plus bel homme qui soit. De cela, au moins, il n’aura jamais besoin de douter.