La taxidermie des arts (réflexion sur le vers et la musicalité en poésie – 2021/2022)

Note de 2021/2022, publiée le 20 mai 2025 sur Facebook

Trouvé sur internet

L’art, comme la taxidermie, ne supporte pas l’à-peu-près et une oeuvre aux airs de chapelle modeste, sans prétentions, qui ne demande pas un effort inouï et ne prend pas trop de risques, même si elle n’est pas très qualitative, est souvent moins désagréable à regarder qu’une oeuvre qui s’est voulue cathédrale pour au final se rater de peu. Non pas qu’il faille pour un artiste se contenter de la première option, et il vaut d’ailleurs mieux pour lui essayer la seconde, échouer, et recommencer jusqu’à réussir ; mais on parle là du ressenti de celui qui reçoit l’oeuvre, et du plaisir qu’il en conçoit.

L’analogie de la taxidermie nous sera d’un très bon secours pour illustrer ce fait.

Il y a de plus en plus de gens qui font empailler leurs défunts animaux de compagnie, pour en garder une trace charnelle. Je les comprends, même si je ne suis pas sûre que ce soit sain de priver la nature d’un humus bienvenu à sa régénération et que ce ne soit pas le symptôme d’une époque matérialiste qui ne sait plus dealer spirituellement avec la mort, s’accrochant aux chairs périssables plutôt qu’à l’âme et à l’esprit, éternels par essence. Toujours est-il que la chose existe. Ces gens font donc appel à un taxidermiste. Et la taxidermie est une discipline qui ne donne pas le droit à l’erreur. En effet, à la moindre papatte un peu raide, au moindre regard mal incliné, le résultat est irréversiblement raté, d’un raté qui ne permet aucune relativisation du ratage. L’erreur, aussi petite soit-elle, ruine toute l’illusion de vérité sur laquelle repose le travail. Le chat adoré se retrouve coincé avec un regard louche ou une démarche peu naturelle. On oscille alors entre la vision d’horreur ou le spectacle comique, mais on est toujours dans l’aberration, le grotesque et le malaisant. Il est impossible de regarder l’oeuvre en question et de s’habituer à ce qu’on voit. Elle finit au placard tant elle heurte la sensibilité de celui qui voit son animal ainsi défiguré.

En art, ce qui est presque beau, sans parvenir à l’être, même d’un cheveu, devient automatiquement laid. Le joli est plus inoffensif, à la rigueur : quitte à être banal ou insignifiant, il ne choque pas l’oeil.

La poésie – en vers – obéit plus que tout autre art à cette règle.

Le vers, c’est l’accomplissement de la poésie et de la création. Car nous avons là les deux choses qui restent dans l’Univers spirituel quand il n’y a plus rien, que toutes les illusions et les densités de la matière sont révolues, quand la conscience s’est élevée jusqu’à l’esprit primordial : le verbe et le son. La poésie en vers conjugue les deux. Le verbe du mot, et le son crée par la voix qui les prononce, la mélodie qu’ils charrient. Les sortilèges et les prières les plus puissants ne sont-ils pas en vers ? Quoi de mieux que l’alliance du verbe et du son pour faire acte de manifestation et de création ?

La poésie en vers, plus que celle en prose, est une cathédrale ; la rythmique qu’elle impulse par la répétition est semblable à celle du tambour de chaman qui accompagne la transe. Son effet est intense. Quand elle est réussie, elle est spectaculaire. Quand elle ratée, elle est spectaculaire également dans son ratage. La poésie en prose peut aussi créer des choses superbes. Mais elle ne possède pas la force éternelle du poème, sa réussite et son ratage sont plus tièdes. Un poème arabe en vers lu à un individu qui ne parle pas un mot de cette langue peut provoquer l’émotion de la musicalité : la musique est en effet un langage universel. Et si on donne ensuite à cet individu la traduction du dit poème, l’émotion du sens s’ajoute (seuls les très bons poèmes survivent à une traduction littérale). La forme et le fond sont ici réunis. Une forme d’architecture divine et éternelle se trouve restituée. De même qu’il y a une sagesse derrière les nombres, de même que certaines constructions favorisent le sacré et la circulation des énergies, ce que nos ancêtres savaient quand ils érigeaient des lieux de culte, des monuments, des habitations, le vers est sans doute la plus puissante des ondes de forme poétiques.

Surtout, la différence est que de très bons prosateurs ne font pas toujours de bons versificateurs ; alors que les très bons versificateurs font presque toujours au moins d’honnêtes prosateurs. Je connais beaucoup de gens qui écrivent très bien en prose, mais au test du vers, ils se cassent presque tous la figure, comme lorsqu’on place à un athlète de saut à la perche la barre un mètre plus haut que d’habitude : il n’est pas dit qu’il puisse la sauter ; ce n’est pas impossible mais rien ne permet de l’affirmer. Maîtriser la prose ne fait pas maîtriser automatiquement la poésie. Alors que les gens qui écrivent très bien en vers – et j’en connais beaucoup moins, c’est dire à quel point la chose est difficile – font à coup sûr au moins de belles choses en prose : si un athlète qui peut faire un saut à la perche de 6m se trouve en face d’une barre à 5m, il fera son saut d’autant plus facilement. Ses chances de se rater sont bien plus minimes. Car le bon versificateur maîtrise et le fond et la forme, et le son et le verbe, et le sens et la musique. Si on lui demande de ne garder que le fond, le verbe et le sens, comme le réclame la prose, un minimum de performance est assuré. Bien sûr, il passe dans un terrain moins connu, il sera peut-être moins bon qu’en vers, mais il sera rarement mauvais. Il existe de la prose plus musicale, mais c’est précisément parce qu’elle emprunte au vers.

Je l’ai déjà expliqué ici (sur Facebook, où j’ai publié un post à ce sujet), je crois d’ailleurs que l’une des raisons pour laquelle la poésie en vers se raréfie de nos jours au profit de la prose, c’est parce que les bons versificateurs font désormais de la chanson, que la poésie est en période de creux malgré un récent retour à la mode (chaque art a des cycles, des périodes de faste et de disette. La poésie est actuellement en période de disette) et que les poètes actuels ne sont pas assez bons pour faire du vers – je parle là de ceux qui sont un peu connus, bien sûr, il y a peut-être un Baudelaire méconnu quelque part. C’est assez cruel dit comme ça, mais c’est la vérité. Prenez les quelques poètes connus de notre époque. A part Houellebecq, exception absolue, je ne vois pas grand monde qui fasse des choses magnifiques en vers.

La poésie en vers incarne donc un sommet : le défi que pose sa maîtrise n’en est que plus grand.

Pour en revenir à notre analogie de départ, un poème en vers raté est donc doublement raté.

La métrique approximative, qui crée une musicalité bancale, alors que la musicalité est constituante du poème en vers, fait d’un poème en vers pas trop mal écrit un vrai morceau de malaise. Les professeurs de lettres en ont sûrement vu passer beaucoup, des comme ça. Des inspirés de Baudelaire qui copient ses tics, ses mots anciens, sans se les réapproprier, et qui n’ont aucune stabilité musicale.

La prose n’ayant pas les enjeux du vers, lorsqu’elle se rate, la chute se fait de moins haut.

A grande émotion, grand risque. Et notamment celui du ridicule. La beauté extrême possède donc toujours quelque chose de vertigineux.

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