Texte publié le 16 octobre 2023 sur Facebook. Étant donné que j’ai posté un texte pour ses 90 ans, alors autant partager dans la foulée cette archive, pour rendre également hommage à Sylvette David/Lydia Corbett. Il faut, pour aimer Bardot, créditer tout de même celle chez qui elle a puisé une grande partie du style et des originalités qui ont fait sa renommée : Sylvette David/Lydia Corbett. Et faire justice à ces personnages oubliés qui ont, eux aussi, fait l’Histoire à leur manière.
Les photos de cet article représentent d’abord Sylvette David en 1953-1954.
Les dix dernières représentent Marina Vlady.




J’ai vu passer sur ma page d’accueil cet extrait d’un documentaire sur Catherine Deneuve, La Reine Catherine – que j’ai malheureusement raté – et qui relatait les propos acides de Brigitte Bardot à son sujet : « Il traînait derrière lui une petite brunette de 17 ans qui se coiffait comme moi, s’habillait comme moi et s’appelait Catherine Deneuve ».
« Il », c’était bien sûr Roger Vadim, avec lequel Deneuve, la petite brunette de 17 ans, était alors en couple et qui, comme chacun le sait, avait été précédemment le mari de Bardot, mais aussi son pygmalion et réalisateur : son film Et dieu créa la femme lui avait fait accéder à la reconnaissance mondiale.
Ce n’est pas très fair play de la part de Bardot d’insinuer que Deneuve a copié son style et sa blondeur, en effet très courants à l’époque. Parce qu’elle a elle-même tout pris à Sylvette David/Lydia Corbett, muse de Picasso. C’est juste qu’on le sait moins.
Blondeur solaire, coupe de cheveux mutine et décoiffée, frange qui semble collée par la sueur de l’été et d’interminables danses sur les tables, attitude libre, bohème, féline et insoumise, air de fille du sud, pieds nus ou en ballerines de danseuse, clope à la main, peau dorée par le soleil, sauvagement tachetée, jupes vichy, robes ou pantalons fuseau serrés à la taille, haut qui laisse entrevoir les épaules (devenu plus tard la « coupe Bardot » !), sac à main en paille… on pourrait croire que je parle de Brigitte Bardot. Et pourtant, c’est de Sylvette David que je fais le portrait. Les photos que l’on trouve sur internet sont saisissantes : Sylvette David, c’était Bardot avant Bardot. Avec certes un visage un peu différent, plus fin et scandinave, des yeux d’un bleu nordique, une peau nue et dénuée de maquillage, et une silhouette peut-être plus filiforme, chacune ayant après tout ses particularismes.
Mais voilà : la ressemblance est là, indéniable. Les deux sont nées la même année, du reste.
Sylvette David est une très belle jeune fille, et même les photos en noir et blanc ne parviennent pas à ternir l’incroyable luminosité de sa chevelure blonde comme les blés, la clarté évidente de son regard. On peine à croire que nous sommes seulement au tout début des années 50 tant son aura est résolument moderne. Le cinéma, les postérités visuelles qu’il créé et son ascendant sur la culture du XXème siècle nous donnent parfois l’impression que ce sont ses icônes et sirènes qui ont inventé le monde. Pourtant, des femmes comme Sylvette David ont existé et vécu leur vie. Non seulement, elles ne doivent rien aux actrices, mais ce sont elles qui les ont inspirées.
Sylvette David était probablement encore adolescente lorsque son père, qui était allé voir la pièce de théâtre Antigone et avait beaucoup apprécié la coupe de cheveux de l’actrice principale – une queue de cheval très haute, avec sans doute des accroche-coeur autour du visage -, avait dit à sa fille que ça lui irait très bien. Sylvette a essayé, et elle a aimé. Cette coupe de cheveux originale, d’inspiration greco-antique, combinée à la frange de Sylvette et ses mèches rebelles sur le côté, à son incroyable blondeur scandinave, lui permit très vite de se démarquer, durant ces années d’après-guerre rigoureuses et austères, où les jeunes filles qui voulaient styliser leur chevelure copiaient encore pour beaucoup les permanentes rigides et les boucles laquées de leurs mères, ou se contentaient de mises en beauté plutôt sages. Et d’attirer l’attention de Pablo Picasso qui, après l’avoir repérée alors qu’elle était en vacances dans le Sud, lui consacra en 1954 toute une série ; elle entra dès lors dans la postérité comme la jeune fille à la queue de cheval. Dès lors, elle s’est trouvée courtisée de toutes parts. D’une timidité sauvage, d’un tempérament vital et donc peu attirée par la célébrité, elle a refusé beaucoup de propositions pour lesquelles d’autres filles de son âge – dont sans doute Brigitte Bardot – se seraient ardemment battues, notamment un film avec Jacques Tati. Elle a cependant accepté de poser pour Paris Match cette même année. Sa coupe de cheveux a fait beaucoup d’émules. Un vrai phénomène. On a très vite appelé ça la coupe Sylvette. A une époque où les valeurs puritaines et patriarcales primaient encore, faisant peser leur plus lourd couvercle sur la société, et tandis que la nouvelle génération commençait doucement à vouloir fuir cette emprise, cette coiffure inédite détonnait et ne ressemblait à rien de ce qu’on voyait alors. Elle symbolisait la liberté, la jeunesse, l’insoumission mutine, la rébellion, le naturel. Beaucoup de jeunes filles se sont alors pressées de la copier. Beaucoup de jeunes filles… dont une certaine Brigitte Bardot, qui suivit aussi le mouvement, et adopta non seulement la coupe Sylvette, mais aussi le style de cette dernière, en vogue à cette époque : ballerines, imprimé vichy, jupes et pantalons serrés à la taille, hauts à col ouvert, style décontracté…
En 1956, Brigitte n’était pas encore la Bardot que l’on connaît, auréolée de gloire à travers le monde, quand elle vint au Festival de Cannes avec son mari Roger Vadim. Elle était alors châtain, mais avait déjà le style Sylvette, chevelure et tenue. Les deux femmes se sont croisées, et c’est Sylvette David qui a raconté plus tard les détails de cette furtive rencontre : elles se sont regardées, jaugées, comme souvent les femmes à cette époque, et Bardot l’a longuement fixée, étudiée. Le lendemain, elles se sont recroisées : Bardot était devenue blonde. Apparemment sur suggestion de Vadim. Dans la foulée, elle adopta un style de plus en plus semblable à celui de Sylvette David, féminin, libre et bohème, mais davantage sexué, et le porta à une incarnation zénithale dans Et Dieu créa… la Femme, tourné la même année, et qui fit d’elle une icône mondiale et un phénomène de société, copiée par la jeunesse. Chose intéressante : lorsqu’elle a explosé au cinéma, Bardot n’était ni la première, ni la seule jeune actrice à arborer ce style très libre et moderne qui a fait sa renommée. Une autre actrice, dont elle était l’amie, Marina Vlady, l’avait fait avant elle. Dans le film « La Sorcière », sorti en 1956, on voit déjà sous les traits de Vlady les prémices du phénomène Bardot : air de lolita, de poupée rebelle et d’adolescente sexuée dans ses robes d’été mutines et de coton, innocente et cependant tentatrice, longs cheveux blonds à la coiffe naturelle, regard d’insubordination ; même l’imprimé Vichy y était, tout comme les pieds nus. Les sauvageonnes étaient déjà en vogue à l’époque. Surtout, on reconnaît bien ce qui était sans doute l’influence de Sylvette David, dont on peut imaginer qu’elle avait irrigué l’imaginaire de nombreuses jeunes actrices de l’époque, parmi lesquelles Vlady et Bardot.
Bardot a cimenté et porté à un haut niveau d’incarnation un archétype qu’elle n’avait cependant pas tout à fait inventé, bien qu’elle n’ait jamais pris la peine de créditer ses influences, alimentant sa légende d’Aphrodite nonchalante, qui n’avait rien fait pour en arriver là et lancé des modes malgré elle, en se contentant d’exister.
Fait amusant : toujours en 1956, Bardot, toute nouvellement blonde mais encore relativement inconnue, a de nouveau mis ses pieds dans les traces de Sylvette David. Était-ce volontaire ou fortuit ? Nourrissait-elle une fascination sincère et inspirée pour cette jeune fille du même âge à laquelle elle devait déjà tant, et à laquelle elle allait devoir en partie son incroyable destin ? Ou une obsession malsaine, peut-être empreinte de rivalité, voire de jalousie pimbêche et imitatrice ? Toujours est-il qu’elle est allée rendre visite à… Pablo Picasso, qui avait notoirement immortalisé Sylvette David quelques années plus tôt.
Sûre d’elle-même et de ses indéniables atouts, espérant inspirer le célèbre peintre, et connaissant sans doute la gourmandise de l’homme pour les jeunes et jolies filles, elle se rendit à son atelier dans le sud de la France, et quelques belles photos d’archive témoignent effectivement de cette rencontre. Elle a passé l’après-midi chez lui, mais Picasso n’en a rien fait. Il est resté étonnamment indifférent aux charmes incandescents de cette jeune Bardot qui brûlait d’être sa muse. Et pour cause : quelques années plus tôt, il avait déjà peint Sylvette, qui lui avait inspiré toute une série de tableaux (sa fameuse ère Sylvette, la fille à la queue de cheval), et à laquelle Bardot ressemblait trop étrangement pour susciter son attention prolongée. Les peintres de cette envergure ont rarement le goût de la redite.
C’est pour cette raison qu’il y a pléthore de photos de cette entrevue Bardot-Picasso, mais aucun tableau de Bardot par Picasso. Même si, Brigitte Bardot étant devenue une icône par la suite, et Sylvette David ayant choisi le chemin de la discrétion, il est fréquent que les gens pensent que la première est la fille à la queue de cheval des tableaux de Picasso, les photos d’archives réunissant Bardot et Picasso ayant cimenté cette confusion dans l’imaginaire collectif.
Autre fait amusant : il paraît que c’est aussi pour cela que Bardot boude sur certaines de ces photos. Elle a en effet passé l’après-midi à essayer de faire du charme au peintre, à la célébrité déjà institutionnelle. En vain. Il avait déjà peint Sylvette. Elle était donc quelque peu déçue.
Plus tard, Sylvette David/Lydia Corbett, qui a très tôt fui les projecteurs et refusé tous les ponts d’or vers la gloire qui lui ont été faits, au contraire de Bardot, s’est lancée dans une carrière de peintre et a raconté cette histoire, avec beaucoup de recul, reconnaissant cependant, et sans mauvais sang, qu’elle trouvait Bardot plus belle qu’elle. Cela est très subjectif, et sans doute un peu autodépréciateur de sa part, mais elle n’était pas, de son propre aveu, taillée pour une vie en pleine lumière. D’une certaine manière, la première a inspiré la seconde. Mais la seconde a fait vivre la première au-delà de ce qui lui aurait été possible.
Photos : Sylvette David en 1953 et 1954.
Les cinq dernières photos : Marina Vlady dans La Sorcière, sorti en 1956.












Marina Vlady (sur laquelle j’ai lu cet article intéressant) :










