
Cet article est un peu étrange : débuté et ébauché dans ses grandes idées sans doute vers 2013 (le titre était déjà posé dès le départ, de même que la structure du texte), il a été complété un ou deux ans plus tard par le contexte qui fut celui de l’époque, à savoir l’annonce de la présence de Monica Bellucci au casting du prochain James Bond, Spectre, en tant que James Bond Girl, ce qui en faisait, à presque 50 ans, la femme la plus âgée à jouer un tel rôle (et ce qui allait dans le sens de la thèse que je défendais ici). Cependant, comme bien d’autres articles, celui-ci avait rejoint la catégorie des textes en friche, qui pourraient être finis en 1h, mais qui ne l’ont pas été, par manque de temps. C’est seulement récemment, à l’occasion des 60 ans de la Bellissima, que je me suis décidée à le terminer et l’enrichir. Voici, donc, enfin, le produit fini…
En novembre, l’information avait fait grand bruit, sans finalement surprendre grand monde : Monica Bellucci incarnera aux côtés de Léa Seydoux, de vingt ans sa cadette, une James Bond Girl, dans le prochain volet de la célèbre saga. La plus âgée de l’Histoire, même si son collègue Daniel Craig, qui incarne James Bond, a très élégamment rappelé… qu’elle avait plus ou moins le même âge que lui.
En effet, en Septembre 2014, Monica Bellucci a fêté son demi-siècle. Et aujourd’hui, quelques mois avant la sortie du film, toute la sphère internet s’agite à l’occasion de la publication de ses photos pour le GQ italien.
Tandis que le monde du spectacle abonde de tristes fleurs qui refusent de vieillir et dont les tentatives désespérées de conserver et singer ce qui n’est plus aboutissent in fine à un enlaidissement amputé des charmes de l’âge, Monica Bellucci a toujours incarné la vénusté mûre, assumée, grave, sensuelle et méditerranéenne née dans les reliefs escarpés d’Ombrie et ses plus belles années sont toujours les suivantes plus que les passées. Elle est la Mamma, la Bellissima, grande déesse intouchable dont les courbes et la sensualité maternante renvoient aux origines de l’homme, semblable aux femmes idéalisées des matriarcats primitifs, forte et sereine, augmentée par les épreuves et la sagesse, un enfant dans un bras, un outil dans l’autre.
En vérité, Monica Bellucci, mannequin depuis l’adolescence, actrice depuis la quasi trentaine, a offert ses plus beaux instants de grâce et irradié le monde de ses plus puissants feux en prenant de l’âge. C’est toujours quand les choses étaient finies pour les autres qu’elles ont commencé pour elle.
Aujourd’hui, dans la continuité de ce parcours, elle devient la James Bond Lady la plus âgée de l’histoire. 50 ans. Un demi siècle. Deux enfants dans les bras. Deux divorces derrière elle.
Un demi siècle. Un demi-siècle de beauté à couper le souffle. Un quart de siècle dans l’ombre (ou précisément, dans une exposition relative), le second dans la lumière, comme s’il fallait qu’une beauté si exceptionnelle se prépare dans le secret à irradier les sphères publiques toujours friandes de femmes idéales à jucher sur un piédestal, sur le même principe que celui de la bombe nucléaire développée dans la confidentialité des laboratoires, et qui croît doucement mais dangereusement, jusqu’à atteindre sa puissance maximale et débouler sur le monde. A l’inverse de celles qui auront connu la gloire juvénile à l’époque des joues roses et rebondies, des postures innocentes, offrant là leurs meilleures années, comme un fruit mangé trop vite n’a ensuite plus rien à offrir, s’épuisant dès la vingtaine et finissant en bout de course à 30, Monica, un demi siècle, est plus que jamais la Bellissima. Ascendant Capricorne, tardive et intense, elle est l’anti Lolita, la poire juteuse des natures mortes à laquelle la maturation a donné toute sa saveur ; celle pour qui le temps n’a été rien d’autre qu’un gain et qui, pour en avoir fait son ami, en a obtenu toutes les faveurs. Ses airs de biche fatiguée sont le témoignage de la vie elle-même, charnelle et sensuelle, fière de ce qu’elle est ; ils l’embellissent car elle les embrasse. Les nervures qui encadrent son regard, ses lèvres outrageusement pulpeuses, marquent son cou de statue, son décolleté de mère ultime, sont autant de décorations, d’ornements, de dorures ; de fiers rayonnements s’ajoutant à son aura de Soleil, la rendant plus vivante, plus proche de l’usure et donc du toucher, la faisant passer de l’image à l’incarnation lascive et terrestre. Ils sont les abrasions qui donnent aux sculptures anciennes toute leur valeur et leur force mythologique. Ils sont la marque, non de l’aigreur, de la méchanceté, mais du soin, de l’amour donné et reçu, des jours passés à vivre, des nuits passées à aimer. Sur certains visages, la maturité n’entame pas la beauté : elle la vivifie, la ramène à son essence, la rend plus profonde, plus marquante, plus grandiose, plus affirmée. C’est rare mais lorsque cela arrive, on assiste à un miracle : le vent se mue en tonnerre, la vague en ras-de-marée… et la belle jeune fille en déesse de l’amour et de la beauté. Monica, c’est la Reine des abeilles, la vieille lionne chef de troupeau, la mère universelle, la matronne, l’amante d’expérience, la sirène qui dirige la bande et entame le sentier, impériale et libre, primale et fondamentale.
En 2000, elle tutoie la quarantaine autant que la perfection. À rebours du monde et de ses règles profanes, c’est en effet à l’approche de cette décennie tant redoutée par bien des gens qu’elle commence à avoir ses plus grands rôles, tout comme ses enfants, et à offrir ses plus beaux visages à cette machine à rêves qu’est le cinéma, malgré son passif pourtant prestigieux de mannequin vedette à la beauté évidente et d’un autre monde. Élue de nombreuses fois « plus belle femme du monde », avec cette rare unanimité qui est celle de la reine incontestée, au coeur des conversations autant que des convoitises, il était alors déjà impossible de ne pas entendre parler d’elle tant l’espace médiatique semblait être devenu un autel à sa gloire. Ce qui n’a guère changé. Malena, film extraordinaire et historique alignement des astres qui parvint à réunir les génies du cinéaste Giuseppe Tornatore, du compositeur Ennio Morricone, et de Monica Bellucci elle-même, montre cette dernière au sommet de sa beauté. Le personnage qu’elle y incarne préfigure celui qu’elle tiendra par la suite dans l’esprit collectif : celui d’une femme mature, sculpturale, intemporelle, digne, mystérieuse, inaccessible et altière sans jamais être arrogante, accueillante et rassurante mais profonde et tellement intimidante, dont la féminité puissante, capiteuse, incomprise, cristallise la haine des femmes et les regards des hommes de tous âges. Parmi lesquels un petit garçon, Renato, qui l’idéalise et lui voue un amour aussi dévoué que désintéressé. Et qui, une fois devenu un homme, ayant connu ce qu’il faut de femmes et de jouvencelles, ne parviendra jamais à oublier Malena.
Monica Bellucci incarne une Révolution silencieuse, pour laquelle elle n’a pas été assez créditée, mais qui n’a pas eu moins d’impact que les plus bruyants bouleversements sociologiques escortés par les rumeurs, les discussions, les polémiques, les débats. N’est-ce pas l’habitude du public de voir une femme si mûre et si belle jouer la pulpeuse Malena, la sulfureuse Alex ou la reine Cléopâtre qui aura contribué à faire bouger les lignes de la féminité, plus que des hordes de cougars au visage asséché par les régimes, ruiné par les injections, qui ne font rêver personne, et qui, à force de courir après ce qu’elles ne sont plus, sont incapables de tirer parti de ce qu’elles sont ?
À Monica Bellucci, on doit d’avoir mis sur la carte d’une manière sans précédent la femme d’âge mûr ; et, double exploit, de l’avoir fait avec le naturel et la tranquillité de la chose admise, du non-sujet. Ce qui explique sans doute qu’on n’évoque pas davantage le changement historique dont sa beauté est la source. Lorsque j’étais au collège, et qu’elle a commencé à acquérir une popularité exceptionnelle, jamais une femme de cet âge n’avait incarné un fantasme d’une telle envergure, le plus grand de tous à travers le monde, jamais. Mes camarades de classe étaient amoureux d’elle ; leurs frères et leurs pères et leurs grands-pères aussi. Elle semblait renvoyer soudainement les gamines que nous étions à leurs pénates rose bonbon et nous donner une leçon de féminité.
Cette Révolution, qui a peu à peu essaimé (je termine cet article un soir d’octobre 2024, 10 ans après l’avoir commencé ! Le monde a bien changé depuis…), on a oublié que c’était à elle qu’on la devait, parce qu’elle fut à son image : tranquille, mystérieuse, mais profonde et non moins puissante.
Semblable à sa carrière, elle avait la confiance et l’évidence qui était celle du règne que rien ne contrarie ni ne conteste. C’est sans doute pour cette raison qu’elle n’a jamais été discutée. Elle n’en existe pas moins.
Monica Bellucci a le charme suffisant des monuments qui n’ont rien à prouver, l’appétit et la fertilité de l’animal animal repu et reposé qui sait que la beauté est un don karmique qui vient du plaisir – reçu, donné, partagé -, de la bonté, de la générosité, et surtout pas de la privation, du calcul, de la trahison permanente au principe de vie qui régit le monde. Musquée, animale, vitale, féconde et habitée, c’est tout naturellement qu’elle supplante les coquilles vides : car elle est avant tout une femme qui préfère le soleil aux néons stériles. Si elle brille si bien sous les lumières, c’est précisément parce qu’elle sait briller dans la vie, aimer et enchanter cette dernière. Elle est poésie, précisément car elle est poète. Méditerranéenne, Italienne, descendante d’une culture riche des plus grands sculpteurs, artistes, bottiers, parfumeurs, stylistes, culture qui est celle du bien-vivre et du bien manger, de l’ingrédient de qualité, de la matière noble, de la belle chaussure qui tient le pied, elle sait que la beauté s’incarne autant qu’elle s’admire ; elle connaît le charme d’un ventre replet, d’un bras potelé, d’un visage plein et heureux ; elle sait – contrairement à nombre d’américains qui ne voient que par la perfection – l’ascendant des « défauts » sur la beauté. La beauté, puissante émanation de l’âme – ce qui justifie l’éternelle fascination qu’elle suscite – est donnée avant tout à ceux qui savent la trouver et la créer autour d’eux-mêmes.
Monica Bellucci, femme primordiale, incarne l’exemple premier, l’Eve médiatique et cinématographique, d’une figure qui donnera beaucoup de petits dans les années à venir et fera lignée. Sans le savoir, sans peut-être même le vouloir, elle a imposé un modèle d’autant plus puissant qu’il est inconscient, et dont l’influence dépasse de loin les sociologies médiatiques, les débats à la mode, pour s’inscrire dans une forme d’éternité. Car elle n’a pas attendu James Bond pour être ce qu’elle est. Ce rôle est un couronnement, un renouvellement, une suite logique… en aucun cas un début. Les réalisateurs ont eu le génie de cueillir la perle au sein de l’huître. Mais c’est l’huître qui a su faire émerger cette dernière de ses entrailles.
On peut regretter une chose : que Sam Mendes n’ait pas eu l’audace de confier à Monica Bellucci le rôle de James Bond Girl principale. Mais qu’importe, n’est-ce pas d’elle que l’on parle le plus, au final ?
Monica Bellucci peut se rassurer : ses plus belles années seront toujours celles à venir.
21 octobre 2024 : Le monde a changé, en bien, et dans le sens de Bellucci. Des réalisateurs comme Emir Kusturica ont magnifié sa beauté à travers les âges. Aujourd’hui en couple avec Tim Burton, elle sera sans doute sa muse pour bien des films à venir. Toujours plus loin, toujours plus haut !