
Fin août, le grand rabbin de France Haïm Korsia a estimé que les victimes civiles à Gaza étaient « un fait de guerre qui incombe au Hamas, qui ne rend pas les otages (…), qui continue à envoyer des missiles sur Israël, qui refuse toutes les propositions d’arrêt des combats ». Il a ajouté ne pas être « mal à l’aise avec une politique qui consiste à défendre ses ressortissants », refusant d’avoir « à rougir de ce qu’Israël fait dans la façon de mener les combats ». Il a aussi reproché au parti des Insoumis d’avoir importé le conflit israélo-palestinien en France par opportunisme, afin de tirer parti d’ « un vote communautariste ». Suite à prise de position, le député Insoumis Aymeric Caron a saisi la justice : « Sur le fondement de l’article 40 du code de procédure pénale, j’ai saisi la Procureure de la République de Paris pour signaler ces propos du grand-rabbin de France faisant publiquement l’apologie de crimes de guerre à Gaza. »
Cette judiciarisation à outrance du débat fait énormément de mal, y compris aux Palestiniens qu’Aymeric Caron prétend défendre. Et ma position s’appliquerait bien entendu à la situation inverse : que l’on vise une personne qui défend la Palestine ou Israël, mon avis ne varierait pas d’un iota.
C’est vrai, Israël a été accusé de crimes contre l’humanité : le Hamas aussi, ceci dit. Des horreurs, à ce stade, les deux camps en ont sans doute commises, et l’on peut même considérer que c’était prévisible. Excusable ? Sans doute pas. Mais nous avons là deux peuples poussés à bout, et qui ne savent plus quoi faire pour trouver une issue après des décennies de conflit. Verrouiller toujours un peu plus le débat ne nous sera d’aucun secours.
Car le conflit israélo-palestinien est un conflit tragique par essence, sans doute le plus fondamentalement tragique. Pas à cause de son nombre de morts – il y a toujours « trop » de morts dans une guerre mais on pourra nous rétorquer qu’il y en a eu de plus meurtrières que celle-ci, et c’est vrai -, pas à cause de son extraordinaire durée, mais bien à cause de sa configuration et de son caractère presque insoluble : deux peuples qui sont tous les deux légitimes dans leurs revendications, et qui se battent pour un simple bout de caillou – car qu’on appelle ce petit caillou Palestine ou Israël, il est minuscule – et pour le simple fait de pouvoir vivre tranquillement sur ce dernier.
Les Palestiniens ne vivent pas là depuis 3 semaines, ils sont légitimes à vivre sur la terre de leurs ancêtres et n’y sont pour rien dans ce qui est arrivé aux Juifs au cours des siècles, ni dans cette culmination abominable que fut la Shoah, et qui décida les pays occidentaux à redonner une terre à ces derniers. Les Juifs aussi sont légitimes à vivre dans cette région, à avoir un pays à eux, et les persécutions et les génocides dont ils ont été trop de fois victimes ne laissent aucune ambiguïté sur l’urgence de la situation. On peut arguer que le slogan « un terre une peuple », cher aux israéliens, ne s’applique pas toujours dans l’Histoire et que les pays sont pour l’essentiel, justement, des agrégats de peuples (autrement, ce seraient de simples tribus), que l’humanité doit désormais apprendre le concept de citoyen du monde, mais toutes ces discussions théoriques sont hélas peu de choses face à la souffrance très concrète et très récente, voire actuelle, d’un peuple qui n’a pas juste souffert mais a constitué l’incarnation du souffre-douleur héréditaire pendant des siècles ; s’ajoute à cela une indéniable légitimité historico-géographique : il fut un temps, en effet, où les Juifs ont vécu là, et bien avant les Palestiniens ; ils ne sont pas partis de gaieté de coeur mais parce qu’on les a chassés.
Ce conflit pose donc une immense question d’ordre moral et philosophique, métaphysique même : combien de temps après son départ – certes forcé – un peuple peut-il revenir sur une terre où il a effectivement bien vécu et réclamer à ceux qui vivent désormais ici de la lui restituer ? Dans quelle mesure peut-on demander à un autre peuple de se pousser pour faire de la place à un autre, qui a notablement souffert ? À combien de droits peut ouvrir cette souffrance ? Au détriment de qui et à quel degré ? Dans quelle mesure doit-on faire primer l’urgence de la situation des Juifs, et défendre l’idée que les Palestiniens, musulmans, ont tout le Moyen-Orient pour eux, et qu’ils ne seront sans doute pas dépaysés en se déplaçant un peu ? Dans quelle mesure cela serait-il acceptable ?
J’aurais aimé penser que ces deux peuples auraient pu nous enseigner le miracle de la coexistence et de l’accueil à bras ouverts, de la transcendance du principe des frontières au profil de celui de fraternité. Ce n’est hélas pas ce qui s’est produit, pas encore.
Je fais partie de ceux qui pensent que le nomadisme forcé du peuple Juif, son exil, a été sa plus grande souffrance mais aussi sa plus grande grâce ; que c’est ce qui a constitué sa richesse et lui a aussi permis, au fil des siècles, d’être à l’avant-garde de tous les grands concepts, de toutes les grandes luttes, d’accéder avant les autres à une forme d’universalité, de se concevoir comme un humain au sens noble et large du terme, et non plus comme le membre d’un clan, d’une race, d’une nation. Que ce trésor qui fut le leur est devenu celui de l’humanité toute entière. Et qu’il ne devrait, dans l’idéal, pas y renoncer. Mais ça n’est pas moi qui décide de ce qu’un peuple, qui a déjà beaucoup souffert, peut endurer ou pas.
Ce qui est en revanche très clair, c’est que la complexité de ce conflit est extrême. Sa dépendance à une discussion sincère, honnête, intégrale, n’en est que plus grande. Une telle discussion ne peut s’établir que sous l’égide d’un débat libre et respectueux, sans tabous, sans anathèmes systématiques, et surtout, sans judiciarisation à outrance.
Mettre dos à dos les 2 parties de ce conflit est certes une intention louable mais ce n’est pas ce qui amènera une solution pour le régler.
Le postulat de départ est erroné et la vérité doit être dite et acceptée avant toute tentative de résolution.
Ca commence par là: Il n’y a jamais eu d’Etat ni de peuple palestinien dans toute l’histoire de l’humanité.
Ce dernier est né en 1964…