L’absolu et le contexte : peut-on isoler le voile du contexte dans lequel il s’inscrit ? (l’exemple du blackface et de la swastika)

On entend souvent, à titre d’argument, que le port du voile relève de la simple liberté individuelle et qu’à ce titre, son interdiction en France, notamment à l’école (avec tous les autres signes religieux distinctifs) ou dans les grandes compétitions sportives, par exemple, constitue une injustice profonde.

Une grande partie de la société et de la jeunesse actuelle ne comprennent plus le parti pris qui est celui de la « laïcité à la française », qui redouble de zèle face au voile et à sa présence croissance dans l’espace public. Et nous sommes souvent jugés à l’étranger pour ce qui est perçu comme de l’islamophobie et une grave atteinte aux libertés personnelles, de culte et d’habillement.

Bien sûr, dans l’absolu, personne n’a à décider de la manière dont une femme adulte ou un citoyen doivent s’habiller, et du degré de pudeur ou de nudité qui leur est le plus confortable. Car le choix de notre vêtement relève de la liberté individuelle et que dans nos sociétés plutôt évoluées, démocratiques et libérales, nous avons établi un consensus qui fonctionne généralement bien : nous partons du principe que tant que nous ne nuisons à personne, nous avons le droit de faire ce que nous voulons. « La liberté des uns commence là où s’arrête celle des autres », répète-t-on souvent, et à raison. 

Mais qu’en est-il lorsqu’un vêtement pourrait potentiellement empiéter, à long terme, sur la liberté des autres ? Car c’est bien cette problématique que pose le voile. 


En effet, derrière l’individu, et la somme d’individus qui le composent, il y a le système. Et ce dernier peut justement écraser les individualités des uns et des autres. La religion constitue un système. Qui s’est parfois révélé, justement, totalitaire, et peu soucieux des individualités de chacun. 

La question majeure à poser est donc : le voile peut-il être extrait du contexte socio-politique dans lequel il s’inscrit ? Et plus généralement, peut-on juger d’un sujet dans l’absolu, sans tenir compte du contexte dans lequel les décisions individuelles s’inscrivent, et des conséquences potentielles qu’elles ont pour les autres ? Et à partir de quel moment l’exercice de la liberté individuelle constitue une entrave potentielle à la liberté collective, ce qui justifie alors d’éventuelles restrictions de la première, au nom de la seconde ? 

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Commençons par dire que les gens qui pensent que toutes les femmes qui portent le voile ou l’abaya sont forcées de le faire, et qui utilisent depuis des années cette idée comme un argument justifiant son interdiction, sont non seulement totalement déconnectés de la réalité, mais nuisent même à la critique du voile, et ridiculisent ce parti pris, puisque de nombreuses femmes voilées pourront leur rétorquer que le choix de se voiler fut pour elles tout ce qu’il y a de plus libre et éclairé, correspondant à un cheminement personnel : beaucoup de ces femmes le portent même à rebours de leur milieu, ou des opinions de leur entourage ; j’en connais pas mal dans ce cas de figure, du reste : je ne doute absolument pas du caractère autonome de leur choix. 

Cependant, dans le contexte actuel, si les vêtements religieux venaient à être parfaitement autorisés à l’école, on peut imaginer que beaucoup de filles seraient forcées ou incitées par certains parents – notamment de la nouvelle génération, plus radicale – à s’habiller ainsi. Ce qui pose déjà un vrai problème pour les libertés publiques. À l’inverse, on ne connaît pas de grand phénomène de parents obligeant leurs filles pudiques à sortir en crop top. Nous voyons donc là que le voile n’est déjà pas un vêtement comme les autres, qu’il s’inscrit dans une série d’enjeux très particuliers et précis. 

De plus, le voile engendre une pression sur les non-croyantes : on ne peut ignorer la culture de l’honneur et des « grands frères » qui a très longtemps obligé – et oblige parfois encore ? – de nombreuses jeunes filles dans les banlieues à se travestir, sortir en jogging, se masculiniser pour ne pas être embêtées, le voile incarnant aux yeux des gens constituant cette « police des moeurs » le sommet de la respectabilité. On ne peut ignorer que d’après un sondage Ifop, les musulmans, pourtant majoritairement favorables au droit de porter le burkini, se révèlent aussi bien plus favorables que l’ensemble des français à l’interdiction du topless sur les plagesi (ils sont 54%, contre 23% des catholiques, et 20% des sans religion), qui est pourtant un acquis de haute lutte et une simple liberté individuelle, preuve que le désir de jouir de sa propre liberté ne va pas toujours de pair avec le fait de respecter celle des autres. On ne peut ignorer non plus que la première chose que font les islamistes lorsqu’ils prennent le pouvoir, c’est de voiler les femmes. Car cette obligation symbolique engendrera ensuite une cohorte d’interdictions pour ces dernières et signera leur invisibilisation dans l’espace public, dessinant alors le rôle qu’elles sont destinées à porter dans cette organisation politico-religieuse. De même, les femmes qui vivent dans ces pays et se battent pour retrouver leurs libertés individuelles ont beau être sous le coup de nombreuses interdictions – de celle de conduire à celle de s’instruire -, tomber le voile est l’une de leurs premières revendications, et c’est aussi l’un de leurs premiers gestes de bravoure pour défier le pouvoir en place : c’est dire à quel point ce morceau de tissu charrie de nombreuses significations.

Officiellement ou officieusement, le voile constitue dans de nombreux pays le symbole d’une prise de pouvoir de l’autorité religieuse sur le corps des femmes, et plus généralement sur les « autres », étant entendu qu’il n’y a pas de dérogation possible à ce principe, même pour un non-croyant, ou un musulman se faisant une autre idée de l’islam.

On rétorquera que nous ne vivons pas en Afghanistan et qu’il est donc absurde de se référer à des enjeux qui ne sont pas les nôtres : nous ne sommes cependant pas à l’abri de la problématique islamiste et l’actualité nous fournit depuis des années de nouvelles raisons de le constater (comme je l’explique iciii, ou encore iciiii). Nombre d’ouvrages majeurs décrivent en profondeur cet état de fait, parmi lesquels : le rapport de 2018 intitulé « État des lieux de la pénétration de l’islam fondamentaliste en Franceiv« , Principal de collège ou imam de la République ?, de Bernard Ravet et Emmanuel Davidenkoff, Le frérisme et ses réseaux de Florence Bergeaud-Blackler… et nous restons là dans le récent. 

Le contexte dans lequel s’inscrit actuellement le voile, ou même l’abaya, en France, est celui d’une guerre discrète et hypocrite menée par certains islamistes pour faire de l’entrisme dans nos institutions, y compris l’école, où les profs sont menacés, et parfois assassinés, comme Samuel Paty, où nous ne comptons plus les attentats commis au nom de l’islam. 

À mon sens, la réponse est donc très évidente : on ne peut pas isoler le voile du contexte dans lequel il s’inscrit. 

Afin d’approfondir ce point de vue, je vais cependant faire une analogie avec deux autres symboles. Le blackface et la swastika. 

Le blackface est une pratique qui consiste pour un comédien blanc à se peindre le visage en noir, et qui fut souvent utilisée pour moquer ou dénigrer la communauté noire, notamment dans le cas des « minstrel shows » du XIXème siècle. Elle aurait aussi été utilisée par les abolitionnistes, dans le but plus noble de se mettre dans la peau d’un esclave noir et promouvoir l’identification, l’empathie avec ce dernier. Pour autant, on ne peut nier que le blackface a très souvent été utilisé à des fins de dénigrement raciste, et que la diversité des intentions de ceux qui l’emploient ouvre un trop grand boulevard aux suprémacistes ou aux racistes authentiques, notamment à une époque où les blessures historiques relatives au racisme contre les Noirs n’ont pas été guéries. L’image finale que l’on garde de cette pratique est donc essentiellement négative ; cette dernière est intimement liée au racisme dont ont été victimes les noirs au cours des siècles, et on peut imaginer qu’elle est, pour ces derniers, extrêmement blessante. 

Ces dernières années, de nombreuses personnalités ayant employé le blackface se sont donc trouvées au coeur de la polémique. Le politicien canadien Justin Trudeau, qu’on pouvait difficilement soupçonner de racisme, ou le basketteur Antoine Griezmann. Des pièces de théâtre ont également été interdites, à cause du blackface arboré par les acteurs, et qui avait alors soulevé une vague d’indignation. 

Bien des gens qui ont utilisé le blackface n’étaient pourtant pas animés par de mauvaises intentions, bien au contraire. Antoine Griezmann, par exemple, voulait rendre hommage à l’équipe des Harlem Globe Trotters, dont il était fan, et ignorait comme beaucoup de gens la portée symbolique et historique de ce qui n’était pour lui qu’un simple complément au déguisement ; il fut d’ailleurs défendu sur les réseaux sociaux par beaucoup d’individus, y compris issus de la communauté noire, qui, même s’ils n’approuvaient pas tous l’usage du blackface dans ce contexte, savaient bien que ses intentions n’étaient pas vicieuses. 

Pour autant, ces scandales ont eu lieu, et ont servi de jurisprudence culturelle, en quelque sorte : le blackface semble aujourd’hui officieusement interdit, ou socialement réprouvé, au point où plus personne ne s’y risque. 

L’argument de la neutralité – qui défendait l’idée que l’on puisse arborer un blackface « bien intentionné », c’est-à-dire en ne colorant sa peau en noir qu’à des fins d’exactitude (dans le cas d’un déguisement, par exemple), s’est incliné face au climat étouffant, écrasant, douloureux, de Black Lives Matter, des grands débats sur le racisme et l’histoire des pays occidentaux, USA en tête, du grand ménage que beaucoup de sociétés font au sujet de leur passé. 

On peut donc en tirer une conclusion : le contexte l’a emporté sur les volontés individuelles, et sur cet absolu qu’est celui de la liberté, et de la diversité des intentions de ceux qui utilisent le blackface. Tous les individus qui ont employé le blackface n’étaient pas des racistes ou des suprémacistes, mais l’indéniable connotation raciste associée à ce geste a triomphé dans ce débat, et tranché en sa défaveur.

La swastika a été pendant des millénaires un symbole spirituel employé sur tous les continents, et dans de nombreuses régions du monde, tant et si bien qu’elle a été décrite comme un symbole universel. Signifiant en fonction des cultures et des interprétations la bonne fortune, le cycle des réincarnations ou de l’existence, ou plus globalement l’avancée du soleil au cours de la journée, elle a été récupérée – et salie – par les Nazis, qui en ont fait la fameuse « croix gammée », étendard d’une idéologie ayant fait des millions de morts et qui incarne encore aujourd’hui, dans notre époque, le mal absolu. 

Désormais, dans les pays occidentaux, la swastika est durablement amalgamée à la croix gammée et au nazisme, et quand elle n’est pas tout bonnement interdite dans l’espace public par la loi, elle est socialement réprouvée. 

 On peut gager que la swastika des Hindous n’avait pourtant rien à voir avec celle des Nazis, et qu’en prime, les seconds l’ont volée et usurpée à des cultures qui l’employaient de longue date, qu’on ne peut tout de même pas les laisser avoir le dernier mot sur un symbole qui n’est même pas à eux, et qui a existé pendant des millénaires avant cela : toujours est-il qu’il nous semblerait aujourd’hui hors de propos, quelques décennies seulement après la Shoah, alors même que l’antisémitisme n’a pas encore été éradiqué et ressurgit régulièrement dans l’actualité, de se balader avec une swastika dans la rue, et ce même si l’on veut faire référence à la symbolique des Hindous et non à celle des Nazis. Moi qui connais le caractère hindou de ce symbole, et qui suis très intéressée par les religions orientales, je ressens un frisson d’effroi quand je suis confrontée visuellement à ce symbole. Et je n’ose imaginer ce que ressentirait une personne qui n’a pas ces connaissances historico-spirituelles ; ou une vieille dame juive qui a connu les camps ou l’antisémitisme à la papa et qui voit débouler dans la rue un individu portant ce « symbole hindouiste ».

La conclusion est donc ici la même que pour le blackface : le contexte a absorbé les intentions individuelles et l’absolu constitué par les diversité des intentions.

Comme je l’ai dit dans un autre article au sujet de l’abaya, nous n’étions pas tous des terroristes lorsque nous avons été interdits de transporter du shampoing, des cartouches d’imprimantes, ou des contenants fermés dans l’avion, ou lorsque nous avons été obligés de nous soumettre à divers scanners et fouilles avant d’embarquer, suite au contexte d’attentats islamistes sur sol occidental du début des années 2000 : nos petites intentions personnelles se sont inclinées devant le contexte et l’enjeu de sécurité publique que représentait le terrorisme islamique. 

Dans quelques décennies ou siècles, dans une société apaisée et ayant fait le ménage dans son passé, peut-être que noirs et blancs pourront réciproquement se « colorier la peau » comme on met un simple perruque pour se déguiser en Marilyn Monroe. Ou que la swastika pourra de nouveau être employée dans les pays occidentaux sans qu’on ne pense immédiatement au nazisme. 

Ce jour n’est pas arrivé. 

Quand blessure il y a, on évite de mettre du sel dessus et on laisse cicatriser. On se trouve un autre mode d’expression ou un autre chemin. On enlève l’habit sale et on en met un neuf. Par égard pour les autres, pour les victimes et les morts du nazisme, du racisme, de l’esclavage, de la ségrégation, pour la mamie juive qui a connu les années 40 ou le monsieur noir encore victime de discrimination à l’embauche ou au logement, et que la vue de certains symboles atteindrait profondément dans leur dignité : ce n’est pas un gros mot. 

C’est la même chose pour l’abaya et le voile. Si l’islam veut entrer dans la modernité – je crois qu’une religion ne peut jamais totalement « entrer dans la modernité » à moins d’être vidée de sa substance, et le dogme vient en général avec un mode de pensée archaïque, mais c’est un autre sujet -, ses croyants doivent savoir abandonner certains symboles qui ont fait du mal à trop de gens et qui créent une confusion réelle avec les islamistes les plus virulents. Ils doivent prendre en compte le contexte dans lequel nous nous inscrivons et comprendre qu’il est essentiel pour eux, comme pour n’importe qui d’autre, de montrer où ils se situent, pour donner des gages et rassurer les nombreux français inquiets à juste titre pour leurs propres libertés. Non pas parce que ces croyants seraient tous des vilains et des fascistes aux intentions douteuses, mais parce qu’ils savent très bien – certains pour en avoir été directement victimes – ce que prétendent souvent faire les religieux et les islamistes quand ils sont majoritaires dans une société, et comme le port du voile n’est, pour ces derniers, pas un simple bout de tissu, mais un symbole essentiel signant la domination de leur idéologie sur l’ensemble de l’espace public, croyants et non croyants, musulmans et non musulmans.

ihttps://www.ifop.com/wp-content/uploads/2019/07/116605_Result_Ifop_Topless_2019.07.23.pdf

iihttps://altanaotovic.com/2024/04/29/non-linterdiction-des-signes-religieux-a-lecole-ne-contredit-pas-la-laicite/

iiihttps://altanaotovic.com/2023/08/29/non-labaya-ne-peut-etre-traitee-comme-une-simple-robe-longue/

ivhttps://www.profession-gendarme.com/wp-content/uploads/2019/11/RAPPORT-DGSI-2018-effrayant-car-on-ne-controle-pas1.pdf

Vieux brouillon dont l’idée date de 2022, que j’ai « presque fini » depuis 2023 (comme je ne sais combien d’articles « presque finis » qui dorment dans mes dossiers…), et que je me suis décidée à terminer aujourd’hui – avec captures d’écran et datation en fin d’article.

Le brouillon et l’idée datent de 2022 quand même, si ce n’est avant… (sur iMac, la date d’une « note » change automatiquement dès que l’article est modifié)
Cela m’amuse de montrer à ceux qui me lisent à quoi ressemble un brouillon en plein chantier… ici, il est marqué 5 juillet 2024, car dès qu’une modification est faite dans une note, sur iMac, c’est la date de la dite modification qui est gardée. C’est évidemment plus ancien encore… 2022, sans doute.
Suite : ici apparaît aussi le brouillon d’un futur article qui sera publié dans la foulée
Suite : ici apparaît aussi le brouillon d’un futur article qui sera publié dans la foulée
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Tout ce qui n'est pas écriture m'ennuie. Vous savez ça, vous savez tout. https://altanaotovic.wordpress.com/2021/02/01/qui-je-suis/
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