
Scandale autour de l’athlète algérienne, Imane Khelif, après que cette dernière ait remporté un match de boxe contre l’italienne Angela Carini, qui a abandonné après seulement quelques secondes, face à des coups trop violents, afin, dit-elle, de préserver sa vie.
Beaucoup de voix s’élèvent et l’accusent d’avoir des taux de testostérone bien trop élevés et de n’avoir pas le droit, à ce titre, de concourir dans la catégorie féminine, l’argument de l’injustice s’ajoutant à celui de la dangerosité.
D’abord, des taux de testostérone élevés ne signifient pas forcément qu’une femme n’en est pas une, biologiquement parlant. Par ailleurs, la testostérone est au coeur même du sport, notamment de haut niveau. Si précisément, beaucoup d’athlètes – hommes ou femmes – l’emportent sur la concurrence, ce n’est pas seulement grâce à un travail acharné mais aussi grâce à une testostérone plus élevée que la moyenne des gens, dont il résulte une plus grande force physique, une plus grande résistance face à l’adversité et au stress, une plus grande tendance à rechercher l’adrénaline, le risque, la compétition.
Certains diront : Imane Khelif se distingue par des taux de testostérone spectaculairement élevés, bien plus que ceux des autres femmes et athlètes de sa discipline. C’est sans doute vrai, mais précisément, tout le sport est fondé sur le fait que les sportifs soient une anomalie, pourvus d’attributs ou de forces qui ne sont pas celles du commun des mortels… sinon nous pourrions tous être des sportifs de haut niveau. Michael Phelps a été un nageur d’exception parce qu’il a des mains et des pieds bien plus grands que la moyenne, même par rapport aux autres nageurs, au point que l’on considère que cet avantage reviendrait au fait de nager avec des palmes. Ce qui, à jeu égal, lui fait gagner de précieuses secondes sur ses concurrents. Et personne n’a contesté son droit à concourir. A partir de quand un taux de testostérone « trop élevé » serait considéré comme de la « triche », un truc pas juste qui fausse le jeu, un peu comme un match entre poids plume et poids lourd selon les règles actuelles, et non comme la munition supplémentaire d’un arsenal athlétique, chez celui qui la possède, au même titre que tout le reste de sa génétique ?
« Si Michael Phelps avait eu des pieds plus petits, il n’en serait peut-être pas là », pourrait-on dire. Tout comme on pourrait ajouter : « Si cette femme n’avait pas un taux de testostérone aussi élevé, elle ne serait pas une si bonne boxeuse ». Mais cela reviendrait sans doute à dire : « Si Angelina Jolie n’avait pas de si grandes lèvres, elle ne serait pas si belle ou originale », « si tel ou tel guitariste n’avait pas les doigts si longs, il ne serait pas si performant ». Cela fait partie du package. On ne peut pas isoler un paramètre chez un individu au motif qu’il est extraordinaire ou remarquable, que ce n’est pas du jeu. Le sport est par ailleurs fondé sur cet extraordinaire décalage entre les sportifs de haut niveau… et les autres.
Ce qui est reproché à Imane Khelif, c’est peut-être de dévier de l’idée que l’on se fait traditionnellement de la femme : les combats de boxe prendraient alors une toute autre allure, puisque la féminité telle qu’on se l’imagine y serait bien moins représentée, les archétypes habituels se trouvant supplantés par des boxeuses jugées plus masculines. C’est peut-être la peur d’une défaite trop systématique qui ne laisse plus de place à ces archétypes-là qui terrifie les gens, eux qui sont habitués à voir sur le ring des Angela Carini au visage d’instagrammeuse et aux bras plus fins. La peur, en fait, du remplacement, au profit de modèles plus performants. Pourtant, il faut préciser qu’Imane Khelif a déjà perdu contre 9 autres boxeuses, ce qui relativise l’aspect systématique de ses victoires.
Certains diront cependant qu’Imane Khalif aurait un chromosome XY, ce qui ferait d’elle une intersexe, bien qu’elle soit apparemment née et enregistrée comme femme. Il n’y a pas de données tangibles pour l’affirmer, mais admettons. Dans le cas présent, il ne serait donc pas possible de la classer aussi facilement, cela poserait un certain nombre de questions éthiques assez complexes, qui dépassent de loin mes connaissances. Passons donc sur son cas, qui reste à élucider. Il y en a bien d’autres.
L’on peut tout de même remarquer que bien d’autres athlètes non blanches ont été en proie aux mêmes accusations, alors qu’aucune ambiguïté ne planait sur leur appartenance au sexe féminin biologique. Serena Williams aussi avait été accusée d’être un homme. Pourtant, elle n’est en aucun cas intersexe, pas plus qu’elle n’a de chromosome masculin. Elle est juste… extrêmement forte. Pourvue d’une génétique puissante. Et noire. Ayant fait une bouchée de Maria Sharapova, qui fut pourtant numéro 1 mondiale à une époque.
Là aussi, certains pourraient arguer que Serena Williams a vraisemblablement bien plus de testostérone que ses concurrentes, ce qui serait injuste. Mais les femmes noires en ont globalement davantage. Que faire ? Organiser des catégories ethniques dans les compétitions ? Au même titre qu’il existe des catégories de poids en boxe ? A-t-on le droit de remettre en cause la légitimité d’une communauté entière au profit qu’elle est avantagée sur les autres ? Le paradoxe étant qu’on finit par reprocher à cette même communauté, non de s’écarter des exigences de leur discipline, mais de trop y correspondre ? (Ex : pour une boxeuse, d’être trop forte). Ce qui paraît être le monde à l’envers.
Du reste, les blancs sont très favorisés dans des disciplines comme la nage ou le vélo, par exemple. Il y a donc des domaines où les prédispositions tournent aussi à leur avantage. Et pourtant, cela ne provoque aucun scandale : cela est, tout au plus, perçu comme une donnée avec laquelle il faut composer.
En fait, cette polémique pose un problème plus profond : de nombreuses personnes blanches qui avaient l’habitude de briller dans certains sports se trouvent désormais systématiquement reléguées à un « sous-niveau », car elles affrontent quantité d’athlètes désormais non-blancs, qui ont souvent de meilleures prédispositions, ou sont plus forts ; elles doivent maintenant vivre dans un monde en éveil où elles ne sont plus la norme par défaut, où « l’autre » a aussi, de plus en plus, les mêmes chances de faire valoir ses capacités, et veut aussi se faire entendre.
Ce phénomène est valable au sein des pays et entre les pays.
D’abord, les pays composés de non-blancs, souvent en voie de développement, ou plus pauvres, ont de meilleures conditions économiques et ont gagné en train de vie ; les conséquences naturelles de cet état de fait étant qu’ils ont accès à une meilleure alimentation, qui permet souvent une meilleure robustesse physique et une meilleure croissance des enfants, une plus grande facilité à assurer les besoins nutritifs exceptionnels – et souvent coûteux – réclamés par la compétition de haut niveau ; la malnutrition les ayant empêchés pendant longtemps de jouer à armes égales avec d’autres pays plus prospères. Et on peut aussi imaginer que ces pays en voie de développement investissent de plus en plus dans le sport, la culture, dans le rayonnement international, avec des sportifs de plus en plus capables, et avec de plus en plus de moyens. Et ce d’autant plus que le sport est l’un des domaines privilégiés par les individus issus de milieux modestes ou pauvres pour sortir de leur condition. Cette concurrence nouvelle s’ajoute donc à celle que les pays occidentaux et essentiellement blancs connaissaient jusque là.
Ensuite, le visage même de ces pays occidentaux, considérés comme développés, a changé. L’afflux récent d’immigration vient rebattre les cartes. Pendant des années, les américains n’avaient pas à se soucier de la concurrence des afro-américains, dont la culture a pourtant largement irrigué le pays : l’esclavage puis la ségrégation se chargeaient de les exclure. Certaines femmes blanches regardaient d’un oeil jaloux et suspicieux ces esclaves noires auxquelles leurs époux n’étaient pas insensibles – ce qui se solda aussi hélas par de nombreux viols -, pourvues de formes rares, leur demandant notamment de se couvrir les cheveux, essayant de mater leur féminité. Aujourd’hui, les tables ont tourné. Les afro-américains rattrapent ce retard indû, de manière fulgurante. La conséquence ? Serena Williams, Simone Biles, Michael Jordan, Usain Bolt, Muhammad Ali. La domination presque totale des afro-américains dans de nombreux sports.
On trouve moins de joueurs blancs dans les grandes équipes de foot des pays occidentaux, désormais. Peut-être parce qu’il y a suffisamment d’immigrés pour remplir des équipes de foot. Certains affirment même que les blancs ont du mal à s’intégrer dans des équipes non-blanches, ou sont désormais rejetés, qu’un communautarisme règne, et que c’est un paramètre qui éloigné injustement les blancs de ce sport. Admettons. Mais c’est peut-être aussi que les joueurs noirs ou maghrébins excellent particulièrement dans cette activité – en plus de voir une issue à leur milieu social par le sport, ce qui est plus fréquent chez les individus de milieux très modestes voire pauvres, dont les immigrés font très souvent partie, en France notamment. Ce qui expliquerait les équipes de foot françaises, composées de beaucoup de non-blancs. Et peut-être aussi la ruée de pas mal de blancs vers le rugby, perçu encore comme un sport plus « vieille France », aux racines bourgeoises (le rugby est littéralement né au sein des classes aisées – bourgeoisie et même aristocratie – britanniques), donc moins exposé à la menace du « remplacement ».
Ce changement de visage est peut-être même l’un des facteurs d’une grande opposition concernant l’immigration, chez certains individus : on en parle très peu, on attribue l’insécurité et la jalousie assez systématiquement aux femmes ; pourtant, à la lecture de certains commentaires (notamment ceux qui moquent les femmes oeuvrant par exemple auprès des migrants, les accusant de vouloir « se faire sauter » par ces derniers), il apparaît clair que certains hommes blancs sont complexés par l’arrivée massive d’hommes immigrés perçus comme très voire plus masculins qu’eux et qu’ils projettent là une forme de compétition intra-sexuelle. De la même manière qu’on peut imaginer que les mêmes seraient ravis de voir arriver des millions d’ukrainiennes – on se souvient de nombreux commentaires masculins au début de la guerre ukrainienne, se réjouissant avec humour de cet afflux de femmes en provenance des pays de l’est -, mais que certaines françaises le seraient moins, ou y seraient relativement indifférentes, étant entendu que cette nouveauté serait perçue comme concurrentielle (fun fact : je viens des pays de l’est, et les françaises y exercent une très grande fascination ; on n’est jamais content de ce qu’on a). Il y a là une forme de refus animal, pour celui qui fut roi en son patelin, de laisser entrer une troupe qui pourrait à travail égal le battre d’une manière, si ce n’est systématique, très ou trop fréquente.
On a tous vu des disputes de cour de récré, et s’il ne faut pas essentialiser, c’est rarement la petite blanche qui gagne contre la petite maghrébine ou noire du même âge. C’est ainsi. Il y a des exceptions à tout. Mais chacun ses prédispositions. Elles ne rendent personne supérieur ou inférieur. Mais elles conditionnent en revanche la capacité à briller dans certaines disciplines qui sont conçues pour ne juger qu’un paramètre et une performance précise. Ex : celui qui court le plus vite, celui qui saute le plus haut. Etc, etc.
Cela n’a rien d’injuste ; en tout cas, rien de plus injuste que le système sportif en lui-même, fondé pas seulement sur le travail, mais aussi sur des prédispositions génétiques indéniables, qui sont des acquis de naissance – et des dons karmiques bien mérités, diront ceux qui croient.
De la même manière qu’un nageur aux petits bras serait extrêmement pénalisé, en dépit de la qualité effective de ses performances, ou qu’un coureur aux jambes courtes aurait du mal à rivaliser avec la concurrence.
On pourrait arguer qu’il faut interdire les nageurs aux bras trop longs dans les compétitions sportives ? Pour ne pas fausser le calcul par rapport à des nageurs qui seraient tout aussi rapides, s’ils n’avaient pas les bras si courts ?
Personne ne le fait pourtant. Car le sport est fondé sur l’acceptation de cet arbitraire qu’est la prédisposition génétique, qui ne fait pas tout mais qui demeure un immense facteur. Au même titre que les concours de beauté, dont on peut dire qu’ils manquent d’imagination, sont fondés sur la beauté physique pure ; et précisément, la beauté comme performance, et non comme poésie, où le charme et les défauts, les trop grands éléments de distinction – ceux-là même qui justement font les beautés mémorables, celles qui ont marqué l’Histoire – n’ont que peu de place.
C’est là que l’on réalise que le sport de compétition est une affaire compliquée, charriant des débats infinis, car dans le fond, on est censés juger objectivement – la performance étant censée être le sommet de l’objectivité… et même là, on réalise qu’il n’y a pas d’objectivité. La patineuse noire Surya Bonaly, malgré un niveau technique inégalé dans sa discipline et de nombreuses innovations, n’a jamais remporté la médaille d’or aux JO ou aux Championnats du Monde, et beaucoup de gens dénoncent encore aujourd’hui cette injustice, qui aurait été le fruit du racisme de l’époque. On lui reprochait, en effet, d’être techniquement imbattable mais de manquer d’expression artistique, de grâce. Certains font aujourd’hui le même reproche à Simone Biles, qui est exceptionnelle techniquement et détruit la concurrence, mais qui manquerait de grâce, par rapport à ce qui est traditionnellement attendu de sa discipline. Peut-être est-ce vrai ? Mais comment trancher et savoir ce qui est le plus important, entre technique et grâce ? Surtout, comment savoir si l’on n’interdit pas une nouvelle manière de faire de la gymnastique, ou du patinage, provenant de femmes noires ayant leur propre physique, et qui, si elles ne s’inscrivent pas dans l’histoire traditionnelle d’un sport, n’en sont peut-être pas moins légitimes ?
Si l’on finit par admettre que l’idéal des catégorisations parfaitement objectives est impossible à atteindre, même dans un domaine jugé hautement objectif comme le sport de compétition, que reste-t-il à ce dernier pour se défendre ? C’est là qu’on réalise que le sport sert davantage à fédérer et créer une émulation collective « vivable », qu’à apprécier les performances purement athlétiques : les exceptions trop exceptionnelles sont jugées menaçantes.
Dans le fond, ces polémiques autour d’athlètes biologiquement femmes, mais jugées trop masculines, sont peut-être le reflet d’une insécurité collective profonde : l’incapacité à trouver une réponse parfaite, objective en tous temps et en tous lieux, nous insécurise, le changement nous insécurise, de même que la faillibilité profonde en termes d’objectivité de disciplines sportives que nous croyons réglées comme des horloges suisses dans leurs paramètres.
Cet écueil fondamental nous démontre peut-être les limites de la compétition (et la nécessité d’abolir cette dernière ?). On veut comparer très objectivement deux choses, mais l’objectivité est précisément impossible, même dans le sport, même dans le domaine de la performance. Peut-être que dans quelques années, nous créerons d’innombrables catégories, pour être au plus près du réel : femmes ayant plus de testostérone que la moyenne, personnes de taille équivalente, etc. Ou peut-être que le sport n’impliquera plus de compétition, qu’on se contentera d’admirer des performances uniques, le jeu d’un tennisman, les galipettes d’un gymnaste, sans forcément les classifier. Qui sait ?