Heureux sont ceux (poème)

Écrit et publié sur FB dans la nuit du 14 au 15 juillet 2024.


Heureux sont ceux qui ont compris
Que les pieds sont faits pour être nus et pour être salis,
Pour fouler sans armure les sols sacrés aussi bien que profanes ;
Que les mollets doivent s’égratigner au détour de grandes promenades, se consteller de piqûres d’insectes,
Que les robes doivent se déchirer aux branches ;
Que le plus grand luxe, c’est de poser le soir un pansement sur ses pieds meurtris par l’errance heureuse, de s’abandonner aux soins d’un semblable dont on a croisé la route,
Que celui qui gagne une ampoule perd une plaie de l’âme,
Que celui qui blesse un peu son corps
Guérit déjà son cœur ;
Qu’il faut coucher dehors, autant que possible,
Manger ce qu’il y a,
Dormir dans un mauvais lit,
Pisser dans des toilettes sales où l’on n’ose pas poser ses fesses sur le rebord,
Se rafraîchir à des lavabos de fortune
Dans des stations service,
Dans des douches collectives où l’on garde ses claquettes,
Se raffermir aux efforts du jour et aux danses du soir,
Écouter de la mauvaise musique, même, et se laisser entraîner par elle, et y trouver du charme,
Prendre son parti de tous les arbitraires de l’instant ;
Le corps n’est plus un ennemi dont on guette les trahisons potentielles
Mais un simple véhicule pour aller voir le monde,
Le beau, grand et merveilleux monde.
Comme un train de montagne russe
Flambant neuf ou rouillé, qu’importe,
Qui, cheminant sur ses rails, irait jusqu’au dessus du ciel, dans les étoiles,
Transportant des passagers émerveillés par le voyage.
Un beau, grand et merveilleux monde
Qui souffre et attend qu’on le prenne dans ses bras.

Il y a tant de joie dans un bout de savon
Et un morceau de pain
Après une journée de sueur.

Heureux ceux qui savent
Qu’il vaut mieux prendre froid
Que de rester chez soi,
Qu’il vaut mieux rater le dernier train et attendre le premier au petit matin,
Errer toute la nuit durant
Plutôt que de la faucher en plein élan.
Qu’il faut s’allonger par terre, oui,
Tremper ses pieds à la première source venue,
Qu’il faut partager le repas, les miasmes,
Accueillir les microbes du monde, oui.
Tout ce qui est dérisoire se lave
Ce qui est vraiment sale ne se lave pas ;
Ne sont sales que la pensée mauvaise
Et la parole malveillante,
Et pour ces dernières, il n’y a pas de lessive efficace.

Il faut perdre ses clés, perdre le nord, perdre son temps.

On aura tout le loisir d’être chez soi,
De revenir, de se reposer :
Le foyer est la racine de l’existence.
Mais à cet arbre il faut aussi des fleurs.
Une maison, c’est fait pour revenir,
Pas pour rester.

Heureux ceux qui savent
Qu’il faudrait moins avoir honte d’être tanné, abîmé, ridé, que d’avoir vécu sous cloche.
Mais que le mieux encore serait de n’avoir honte de rien,
Surtout pas du ridicule,
Car Dieu nous aime conscients de notre lumière ;

Que la vie n’est valable que lorsque l’on se tient au bord de ce précipice qu’on nomme le risque mais qui s’appelle en fait l’oubli,
Où la mort n’est qu’un prolongement de la vie
Et où, par miracle, l’homme parvient à réunir les deux,
Comme un enfant qui joue à la marelle, s’adonne à une aventure sans lui être acquis, et semble toujours se tenir à la frontière d’une autre.

Il faut se réveiller en se disant « quelle incroyable aventure m’attend aujourd’hui ? »,
S’obliger à se le dire,
Même quand la vie est pénible
Et qu’on n’en attend rien.
Car si on peut appeler le diable,
Alors on peut aussi appeler les anges.
Et une grande aventure commence par un vœu que l’on ose faire,
Par un murmure susurré la nuit.

Il faut se préparer à un appel, à une histoire, à une invitation,
À un retournement de situation,
Pour qu’ils surviennent.
Préparez-vous :
Comme ça, quand l’aventure vous demandera si vous pouvez sortir, comme un gamin venu frapper à la porte de son ami, vous serez prêts.

Pour cela, il ne faut jamais manquer une occasion de se tenir droit.
Il ne faut jamais s’avachir, non.
Il faut avoir les cheveux propres en toutes circonstances
Et n’être en pyjama que pour dormir.
Il faut vivre comme ces enfants
Qui sont prêts à partir dès qu’un ami vient leur demander s’ils peuvent sortir jouer,
Prêts à descendre dès qu’ils entendent la sonnerie du marchand de glaces,
Prêts à enfourcher leur vélo,
À changer d’itinéraire ou déguerpir,
Selon l’opportunité ou le déroulé des événements.

Vous n’avez pas besoin de grand chose
Mais si vous le pouvez,
Ayez de bonnes chaussures
Et une belle robe en coton ;
Il en vaut mieux une bonne que cent inutiles.

Heureux ceux qui savent
Qu’il vaut mieux écrire quelques vers décousus qui viennent du cœur
Que de payer avec de la fausse monnaie,
Même si les autres n’y voient que du feu ;

Qu’il ne faut pas avoir peur de laisser sa porte ouverte, non.
L’essentiel, personne ne peut vous le voler.
Le reste n’est même pas à vous.

Celui qui aime vraiment la vie
N’est jamais paresseux
Et n’oublie jamais de balayer devant sa porte,
Ni d’accomplir le devoir du jour.

Celui qui vit avec son cœur hors de sa poitrine
Fait sa lessive au débotté,
Nettoie son sol et range ses affaires en cinq minutes.
À l’autre, il faut des heures.

Celui qui se laisse porter comme la feuille au gré du vent,
Comme les chats qui s’étirent et qui, malgré une vie dans la poussière des rues, semblent tenus par l’hygiène,
Ne meurt pas d’avoir bu un peu de vin,
Ou un mauvais Cola un soir de musique et de danse
Dans un troquet en plastique.

Celui qui mange quand il a faim et s’arrête quand il est rassasié,
Jeûne quand il est malade,
S’abstient quand il est en colère
Et va dormir quand il est fatigué,
Ne peut pas se tromper.

Celui qui part quand il sent qu’il le faut
Et quand il n’a plus le cœur à rester,
Quoiqu’il lui en coûte,
Et ose vider ses poches à la douane,
Retombera toujours sur ses pattes
Et arrivera forcément à destination.

Celui dont le cœur est un chant
Ne cherche jamais à chanter plus fort que les autres
Mais à accorder sa mélodie à celle du monde.
Il sait qu’il n’y a rien de plus bouleversant qu’un chœur,
Musique parmi les musiques.

Celui qui a peur de manger une mauvaise huître
Ne trouvera jamais de perle.

Et à celui qui a peur de croquer dans les fruits offerts par l’existence et d’y trouver un vers,
Tout sera indigeste.

Ce qui a existé est déjà éternel,
Même quand il ne dure pas.

Et si la vie est un immense point d’interrogation,
Le présent est un point final,
Le dernier mot qui se suffit à lui-même
Et fait triompher la joie.
Le présent ne répond à aucune question :
Il abolit jusqu’à la nécessité d’y répondre.

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About Altana Otovic

Tout ce qui n'est pas écriture m'ennuie. Vous savez ça, vous savez tout. https://altanaotovic.wordpress.com/2021/02/01/qui-je-suis/
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