Non, l’interdiction des signes religieux à l’école ne contredit pas la laïcité (nouvelle version)

Publié ici le 30 avril 2024, ce texte a été grandement enrichi et modifié le 8 mai (ajout de 3 paragraphes à la fin, etc).

« L’interdiction des signes religieux ostentatoires à l’école contredit la laïcité », peut-on lire dans une tribune de Jean-Fabien Spitz, publiée par Le Monde ce 17 avril 2024. Cela fait des années que l’on entend cet argumentaire, notamment à gauche et dans une partie de la communauté musulmane : la laïcité consiste à ne reconnaître ni subventionner aucun culte. Or, l’État, en légiférant sur les signes religieux à l’école, ou en prétendant encadrer certains pratiques de la religion, empièterait sur la liberté de culte qui stipule qu’un individu est libre de pratiquer sa religion comme il le souhaite tant qu’il ne transgresse pas les lois, et contreviendrait à la neutralité qu’impose justement le texte de 1905 face à la religion et qui lui commanderait de ne pas se mêler des affaires religieuses. Cet argumentaire, plein de bonnes intentions, défend donc une vision puriste et à première vue cohérente de la laïcité. Mais il est à mon sens inexact, et pour plusieurs raisons.

Déjà, lorsque nous avons une loi, rien n’interdit d’y ajouter ce qu’on appelle des amendements, qui permettent de l’améliorer : de la même manière, rien n’interdit de compléter ou de préciser notre vision de la laïcité en y ajoutant des principes supplémentaires, au fil du temps et selon les enjeux et contextes. Et là en l’occurence, contexte il y a puisque l’islamisme ne cesse de s’aggraver dans toutes ses manifestations depuis plusieurs décennies, de manière indéniable, notamment chez les plus jeunes générations, qui sont de plus en plus nombreuses à renier des principes auxquels nous sommes attachés et qui sont le fondement d’une société saine et éclairée, comme la liberté de critiquer la religion, ou la liberté de blasphème, ce que démontrent les sondages aussi bien que la réalité, avec par exemple les attentats de Charlie Hebdo, les attaques mortelles de plusieurs professeurs, les abondantes menaces envers tous les critiques ou blasphémateurs comme Mila… Nous pouvons aussi parler de l’empiètement des valeurs religieuses sur les libertés d’autrui, et notamment ceux qui ont des modes de vie jugés contraires à la religion, qu’il s’agisse de femmes jugées impudiques ou d’homosexuels, avec également de nombreux faits divers tels que les violences envers ceux qui mangent pendant le Ramadan, des maris qui agressent le personnel des hôpitaux car ils ne veulent pas que leur femme soit auscultée ou accouchée par un homme, les graves pressions à l’école envers les autres musulmans ou les non-musulmans (le livre « Principal de collège ou imam de la République ? », écrit par Bernard Ravet, un homme bien de gauche, sur son expérience au sein de l’Éducation Nationale, est à cet égard très édifiant), les menaces qui pèsent sur les croyants jugés plus modérés ou ceux qui abandonnent la religion, la lente pénétration de notre société et de nos institutions par des organisations intégristes (et jugées terroristes par de nombreux pays musulmans) comme « Les Frères Musulmans », souvent téléguidée depuis l’étranger, documentée mille fois et par de très nombreux livres, etc. Il y a 20 ans, l’islamologue et prédicateur Tariq Ramadan, très populaire dans la communauté musulmane, proposait un « moratoire » sur les châtiments corporels et la lapidation dans l’islam, preuve qu’un consensus est loin d’avoir été trouvé au sein de la religion musulmane sur des problématiques qui, dans notre société actuelle, nous paraissent d’un autre temps et ont été résolues depuis longtemps. L’islam, vraiment présent dans nos contrées depuis quelques décennies seulement, c’est aussi un ensemble de lois, dont certaines sont légalement et moralement incompatibles avec celles de notre pays, et qui sont d’autant plus dangereuses qu’elles sont indéboulonnables, considérées comme révélées directement par Dieu et non sujettes à la discussion ; le Coran contient de nombreux passages problématiques, mais qui peinent à être expurgés, condamnés, ou même recontextualisés par de nombreux fidèles et de nombreuses institutions musulmanes qui font autorité, ici en France.
La laïcité, instaurée dans un tout autre contexte, il y a plus d’un siècle, ne suffisant donc plus à contenir les coups de butoir de l’islamisme, ou les dangereuses rétrogradations morales parfois causées par l’arrivée et la progression de la religion musulmane, l’adaptation n’est ni une trahison ni un crime, elle est au contraire une nécessité qui permet de prendre à bras le corps les enjeux nouveaux qui se présentent à nous. Vouloir figer un texte de loi, c’est nier l’impermanence de la vie, c’est nier que le monde d’hier n’est pas le même que celui d’aujourd’hui, et c’est empailler dangereusement le présent, en restant sourd aux problématiques uniques dont il est porteur.

De plus, si vraiment l’interdiction des signes religieux ostentatoires contredit la laïcité originelle, les textes religieux – musulmans et pas seulement – contredisent nos lois et nos libertés. Du coup on fait comment ? On interdit la religion ? On censure les textes qui appellent à notre conquête, au meurtre des apostats ou des homosexuels, ou à l’instauration de la charia partout où cela est possible ? Sachant qu’on peut autant qu’on le souhaite invoquer l’interprétation des textes, dire que les gens savent faire la différence, il n’en demeure pas moins que beaucoup de croyants ont une interprétation littérale de leur religion de nos jours (et de plus en plus : de nombreuses statistiques le prouvent), et sont opposés à ce qu’on nomme l’innovation religieuse, justement interdite par l’islam, c’est-à-dire les ajouts ultérieurs ou les évolutions du texte religieux. Comment peut-on faire coexister dans ces conditions la liberté de culte et de croyance d’un côté, et la liberté de non-croyance de l’autre ? Comment peut-on faire cohabiter les religieux, et les autres, quand les textes des premiers menacent les seconds ? Eh bien, nous le faisons justement grâce à ce que nous appelons maintenant la laïcité « à la française » qui restreint l’expression de la religion dans l’espace public et promeut donc une pratique religieuse plus intime et inoffensive, moins politique et expansive, moins à même d’empiéter sur la liberté des autres, ou de se muer en communautarisme agressif et menaçant pour la stabilité du pays. Ce qui permet in fine de préserver à la fois la liberté de culte des croyants d’une religion, et celle des croyants d’autres religions, ou des non-croyants, etc. La loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux ostentatoires à l’école est l’une des munitions-clés de cet arsenal qui profite en définitive aussi bien aux croyants qu’aux non-croyants, et nous évite d’avoir à rayer des passages entiers de ces textes religieux qui, disons-le honnêtement, se sont souvent imposés comme le cauchemar des non-croyants. Il est assez drôle de constater que si on appliquait ici le purisme cher à certains défenseurs de la « laïcité originelle », on aurait interdit certains cultes, ou certains passages de textes religieux, qui vont à l’encontre de nos lois et des libertés d’autrui.

Les gens qui, notamment à gauche, font oeuvre de purisme et de littéralisme concernant la laïcité, en prétendant empailler un texte de loi qui date de plus d’un siècle, appliquent ici sans le savoir un intégrisme quasiment religieux, avec l’idée qu’une loi humaine une fois instaurée doit être sacralisée sans jamais être touchée d’un cheveu, par fidélité à un passé qui n’est déjà plus. Or, c’est la loi qui doit nous servir, à nous citoyens, et non l’inverse : il ne s’agit donc pas de faire de la laïcité une vache sacrée, à laquelle on vient dresser des autels, faire des Hare Krishna, lancer des poignées de riz et des pétales de fleur, mais d’en faire vivre l’esprit, de comprendre que cette loi est un moyen et non une fin en soi, qu’elle a été instaurée afin de satisfaire à un objectif originel, et que c’est cet objectif qui compte en premier lieu. 

Et quel est justement l’objectif originel de la laïcité ? Lutter contre la mainmise de la religion sur la société et assurer les libertés de chacun, croyants et non-croyants, religieux et non religieux. 

On comprend donc que la laïcité amendée, complétée par des textes de loi sur les vêtements religieux, ne contredit non seulement pas la laïcité originelle, mais elle y est justement plus fidèle que cette vision puriste de la laïcité, puisqu’il ne faut pas perdre de vue la raison pour laquelle la laïcité de 1905 a été instaurée : pour contrecarrer le pouvoir religieux (à l’époque catholique), qui exerçait une lourde emprise sur le débat public et la loi. En ce sens, les textes de lois sur les signes ostentatoires et l’abaya, qui ont enrichi et précisé la laïcité par la suite, dans un contexte d’intégrisme religieux musulman croissant, vont dans le sens de la loi 1905 et la servent fidèlement. A contrario, rien n’est plus éloigné de cette laïcité originelle que l’idée d’une laïcité totalement neutre et stoïque face aux assauts de l’islamisme qui justement la menacent jusque dans ses soubassements, comme nous l’avons expliqué. Ce qui compte, en somme, ce n’est pas l’emballage, mais son contenu.

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