Écrit en février 2024, publié le 25 février 2024 sur FB
Réflexions disparates sur les relations entre adultes et très jeunes personnes, à la lumière de l’affaire Godrèche/Jacquot, et du grand débat actuel
En amour, j’ai du mal avec les restrictions d’âge. Là, je ne parle bien sûr pas d’adultes qui sodomisent des enfants de 8 ans, comme Matzneff, mais de relations plus ambiguës, quand un ou une ado de 15, 16, 17 ans à première vue un peu plus mûr que les autres personnes de son âge sort avec une personne parfois bien plus âgée, l’ado en question étant souvent de sexe féminin, et le plus âgé masculin – soyons honnêtes, si beaucoup de jeunes garçons convoitent ou se tirent la nouille sur des « milf » ou des « cougars » d’âge mûr, comme en témoignent les statistiques des sites porno ou l’imaginaire adolescent populaire, peu de femmes adultes éprouvent la moindre réciprocité pour des garçons aussi jeunes.
Certains individus n’auraient jamais rencontré l’amour de leur vie s’ils avaient du se plier aux morales en vigueur. Notre président lui-même n’a-t-il pas rencontré sa femme alors qu’il était mineur et elle, beaucoup, beaucoup plus âgée ? Ils sont mariés depuis des décennies et semblent parfaitement heureux. Certes, la configuration est ici très différente : les femmes plus âgées ayant moins d’attirance pour la vulnérabilité juvénile et de goût pour la domination pure que les hommes, elles éprouvent rarement l’envie d’exercer une emprise sur des garçons plus jeunes ; ces relations seront donc moins à même de comporter des dérives lorsqu’elles surviennent ; mais il y a aussi de très nombreux exemples de filles très jeunes avec des hommes plus âgés qui ont eu des relations au final très épanouissantes et saines.
Il y a donc des relations de ce calibre qui se passent très bien, et il semble presque criminel de les empêcher de survenir, tant l’amour est une chose précieuse et sacrée. Pour autant, elles semblent être des exceptions et aujourd’hui, il y a suffisamment de documentation psychologique sur les conséquences très néfastes que ces liaisons ont sur la plus jeune personne qui y prend part pour ne pas pouvoir relativiser la chose sans l’interroger très sérieusement : on le doit à l’enfance et à l’adolescence, aux plus fragiles d’entre nous.
Pour une fille de 16-17 ans vraiment mature et précoce qui fait tout très jeune, et qu’il serait plus criminel de « protéger » de sa propre liberté et de son envie de vivre, on en a plusieurs dizaines d’autres du même âge qui ne sont que des enfants, vulnérables à tout vent.
La première, si elle était amenée à être privée de vivre une histoire d’amour nécessaire durant son adolescence, au prétexte que l’homme est bien plus âgé, aurait davantage de chances de ressentir 20 ans plus tard colère, haine et regrets d’avoir été empêchée par les adultes que de se plaindre qu’on ne l’ait pas suffisamment empêchée d’expérimenter son désir quitte à se tromper. C’est un sujet dont on ne parle pas assez, d’ailleurs : la jeunesse empêchée dans son élan, et toutes les blessures à l’intégrité que cela peut causer, de ne pas pouvoir disposer de sa vie. Cela laisse des marques profondes, et je suis bien placée pour le savoir.
Mais les secondes, beaucoup plus nombreuses, si elles étaient amenées à vivre une histoire du même type, nourriraient sans doute les mêmes sentiments pour des faits inverses : colère, haine et regrets contre les adultes qui ont laissé faire et ne les ont pas protégées.
Peut-on ériger une même règle pour tous, et surtout pour toutes, dans le cas présent ?
Il est possible que la plupart des adolescents souffriraient avec le recul d’avoir vécu une histoire d’amour de ce type : doit-on l’interdire aux quelques uns qui n’en souffriront pas, au prétexte que tous les autres ne sont pas faits du même bois ? C’est profondément injuste. Mais, avouons-le, : c’est un peu toujours cela, la loi. On interdit à tous certains outils, certains actes, certaines libertés, non à cause des honnêtes citoyens qui savent ne pas en abuser, mais précisément à cause des mauvais esprits qui pourraient s’en servir pour faire du mal à la société ; la nuance étant introduite par la jurisprudence, qui par son bon sens épargne parfois les cas particuliers. La différence, c’est qu’il est ici question d’amour, soit d’un sujet infiniment plus sacré, qui revêt une dimension vitale pour ceux qui le vivent, ce qui justifie toujours la plus grande prudence. C’est pourquoi le débat est encore plus tumultueux et profond. Qu’y aurait-il de plus douloureux que d’être privé de son amour ? Toute l’histoire et toute la littérature en témoignent : à peu près rien.
Comme beaucoup d’adolescentes, bien que j’aimais surtout les garçons de mon âge, il m’est déjà arrivé d’avoir les yeux qui lorgnent sur un professeur plus âgé, ou sur un jeune prof de sport qui malgré sa jeunesse avait tout de même au moins 10 ans de plus que nous. Les choses ne se sont pas concrétisées mais si cela avait été le cas : comment l’aurais-je vécu avec le recul ? Y aurais-je repensé avec colère, 10, 20 ou 30 ans après, avec le sentiment d’avoir été dupée ou abusée ? La possibilité d’assouvir ce qui fut sur le moment un doux rêve aurait-elle pu se trouver porteuse de griffures qui, si elles semblaient indétectables sur le moment, se seraient révélées redoutables quelques années plus tard, à même de grandir et s’infecter ? Si j’avais aimé quelqu’un de plus âgé, des années après, aurais-je reproché aux adultes d’avoir barré la route de mon sentiment et de sa concrétisation vitale, ou au contraire de m’avoir laissé vivre et faire ? Je suis incapable de le dire. Admettons que nous ayons rencontré ces hommes dans un contexte tout à fait différent dans lequel ils n’auraient pas été des figures d’autorité pour nous (chose qui, il faut le dire, générait sans doute une certaine excitation, mais qui évidemment pose la problématique de l’abus de pouvoir) : la différence d’âge en leur faveur aurait-elle constitué en elle-même un abus suffisant pour être moralement condamnable ?
Dans quelle mesure peut-on accuser les adultes de nous avoir laissés souffrir, faire des erreurs et s’engager dans des voies qui se sont révélées sans issue, lorsque nous étions très jeunes ? Dans quelle mesure était-ce de leur faute si nous avons souffert ? Dans quelle mesure était-ce notre destin propre qui s’exerçait à travers une expérience peut-être douloureuse, mais formatrice et inévitable ? A partir de quand la liberté qu’un parent accorde à son enfant pour forger sa vie est donnée en excès et constitue un acte directement nuisible ?
Car il semble qu’on est toujours vulnérable face à l’amour.
On prend toujours le risque de souffrir, et d’être abusé : il est des personnalités malsaines qui détruisent tout autour d’elles. Des êtres d’une perversion rare, des trompeurs, des manipulateurs, des menteurs, des lâches, des joueurs, qui promettent beaucoup et ne délivrent jamais, embarquent l’autre dans une vie qu’il n’a pas choisie et lui font perdre des années à des jeux dont il ignore tout et pour lesquels il n’a jamais donné son consentement, des ingrats et des dominateurs qui prennent tout et ne donnent rien, des contrôlants et des jaloux extrêmes, des pompeurs de sang, des voleurs de souffle ou d’estime de soi qui dévalorisent l’autre et le coupent de tout et de tous, qui prennent des êtres humains et en font des ombres. Je suis tombée sur des monstres durant ma vingtaine, j’étais donc majeure, et rien ni personne n’aurait eu le droit ni même la possibilité de me protéger des conséquences de ma naïveté, qu’il a fallu que j’use à des expériences malheureuses avant d’apprendre à me protéger ; je n’aurais écouté personne de toute manière. Ces gens dont je parle, on peut en être victime à n’importe quel âge, et la souffrance dont on écope sur le moment et dans l’après n’a alors rien à envier à celle que causent bien des actes répréhensibles. Et il n’y a aucune loi pour nous en protéger. J’ai presque envie de dire : heureusement. Car malgré tout le mal que ces gens font, créer des normes qui circonscrivent la vie à un petit enclos, au lieu de la laisser courir en liberté, tout cela pour parvenir à tutoyer la chimère du risque zéro, est-ce que cela en vaut vraiment la peine ? Eviter la souffrance et l’erreur, c’est éviter la vie.
Des forces plus grandes que nous ont conçu notre monde pour qu’il soit un terrain d’experimentation et d’évolution, de jeu en fait, bien que ce ne soit très souvent pas ainsi que nous le vivions ; nos âmes sont faites pour des réincarnations perpétuelles, des erreurs qui brûlent mais font progresser et rapprochent un peu plus du soleil à chaque fois, des accidents de parcours à teneur parfois fatale, mais dont la mortalité n’est qu’une poussière pour ceux qui nous regardent depuis l’autre côté : cela fait partie du plan.
Jusqu’à quel âge faut-il sauver une jeune personne d’elle-même ? Car être en âge de désirer ne signifie sans doute pas être en âge d’assouvir son désir. Même un enfant de 3 ou 6 ans peut tomber amoureux de sa maîtresse ou de son instituteur, voire même de ses propres parents, et cela n’autorise en aucun cas l’adulte à agir en ce sens : cela, nous le savons, et c’est l’évidence. Nous savons aussi qu’un adulte est généralement mûr pour le consentement, et pour assumer des différences d’âge en amour, aussi grandes soient-elles. Ce que nous savons moins en revanche, c’est porter un jugement sur cet âge ambigu, sur ces 17 ans où le corps est formé, l’envie de vivre cette histoire bien présente, où l’on se croit à la hauteur de nos désirs et de leur concrétisation, mais où nous sommes encore un mineur. Et ça, cela veut tout dire et rien dire. A cet âge, certains sont déjà des adultes, d’autres sont toujours des enfants. Certains sont prêts à fonder une famille, d’autres savent à peine mettre leurs slips dans la corbeille à linge.
Alors quand et à partir de quel âge est-on mûr pour vivre un amour de cette configuration sans qu’il ne soit condamnable ? Nous ne parlons pas ici de loi mais de morale.
La jeunesse vient toujours avec la vulnérabilité et la curiosité. Doit-on régler par la loi et la morale ce qui est peut-être davantage un problème d’éducation, d’environnement, d’accompagnement, de manque affectif, donc de contexte ? Ce qui laisse imaginer que si cette personne n’était pas tombée dans le piège d’une emprise amoureuse, elle serait vraisemblablement tombée dans un autre type de piège ; ou dans un piège amoureux, mais plus tard, une fois majeure.
Il m’est d’autant plus difficile d’avoir un point de vue sur le sujet que je suis une femme : comme dit plus tôt, les hommes très jeunes et mineurs sont rarement notre came, je ne peux même pas me projeter et dire : « j’ai connu une histoire de ce type, et je sais que le désir porté à l’autre n’était en rien malsain, ou à l’inverse me semblait l’être profondément ». Je n’ai par ailleurs pas vécu ce genre d’histoire dont je parle ici, et suis incapable de savoir ce que j’aurais pensé avec le recul si un professeur adulte dont j’étais amoureuse adolescente avait abondé dans le sens de mes élans. Une part de moi pense que je n’aurais pas été de celles qui l’auraient mal vécu, sauf s’il s’était mal comporté avec moi bien sûr, ou avait exploité mon innocence plutôt que d’en accepter simplement le trésor offert. Mais il serait malhonnête de parler de certitude dans le cas présent.
Les susceptibilités des hommes comme des femmes interviennent aussi beaucoup dans ces débats.
Bien des affaires comme celles de Judith Godrèche/Benoît Jacquot semblent se signaler par une prise de conscience, parfois très lente, qui peut survenir des décennies plus tard. C’est souvent à ce rythme que nous faisons le ménage dans notre conscience, au fur et à mesure que nos propres connaissances nous permettent d’actualiser le regard que nous avons sur certains chapitres de notre existence et de poser une lumière sur les fragilités qui nous ont poussés à choisir des situations malsaines. Parfois, le fait d’être soi-même parent d’un enfant qui a l’âge que nous avions quand certains évènements se sont produits, fait office d’électrochoc : c’est confronté à la vulnérabilité de sa propre progéniture, si jeune, que l’on prend conscience de celle qui fut la nôtre quelques années plus tôt, revoyant alors l’enfant que l’on a été, et percutant alors de plein fouet l’abus dont nous avons été la victime. C’est d’ailleurs l’explication que donne Judith Godrèche sur son propre cheminement.
Dans certains cas plus rares mais qui demandent tout de même à être évoqués, la prise de conscience de certaines femmes ayant vécu ces histoires ne provient pas tant d’un sentiment d’avoir été sous emprise que d’une forme d’amertume d’avoir servi de chair fraîche et de découvrir que leur moi actuel – plus âgé – est sexuellement indésirable pour ces hommes qui les ont aimées quelques décennies plus tôt, mais ne les auraient pas convoitées aujourd’hui, puisqu’ils se spécialisent dans la jeunesse, et même… l’extrême jeunesse.
Cela expliquerait que certaines femmes ne réagissent pas quelques années plus tard, mais après la quarantaine, la cinquantaine, par exemple. Car si de plus en plus de femmes de cet âge semblent se transformer en bombes sexuelles matriarcales sur le modèle de Salma Hayek ou Sofia Vergara, embrassant cette nouvelle ère de leur vie où le sexe n’est plus procréation mais plaisir pur, il ne faut pas oublier que beaucoup d’autres vivent mal cette période, se laissent aller, craignent de perdre leur pouvoir de séduction et le perdent effectivement.
Il est toujours violent pour un individu, quel que soit son sexe d’ailleurs, de réaliser qu’une histoire n’a pas été l’idée que l’on s’en faisait lorsqu’on l’a vécue. Une femme d’un certain âge qui réalise qu’elle a été aimée adolescente par un homme, surtout si celui-ci semblait avoir un fétichisme pour les jeunes femmes, se sent comme la simple pièce d’un rouage. Inconsciemment, elle se pose une question : aurais-je été aimée dans une autre configuration, et plus tard ? Ou n’ai-je été que l’objet d’un désir spécialisé, qui ne m’a pas vue en tant que personne mais en tant que détentrice d’une caractéristique qui n’est pourtant pas une vertu ni un mérite puisqu’on ne fait rien pour l’obtenir, à savoir la jeunesse ?
Pourtant, on est beaucoup à avoir été dupés en amour, et la chose, bien que violente, n’est bien sûr ni rare, ni juridiquement répréhensible. Par exemple, quand une fille sort avec un garçon de son âge et réalise des années plus tard qu’il ne l’aimait pas autant qu’elle l’aimait, qu’il ne la voyait que comme un plan cul officialisé, ou qu’il l’a utilisée pour rendre jalouse une ex petite amie. Ces réécritures de notre passé amoureux sont fréquentes. Nous sommes nombreux à réaliser, parfois très soudainement, au détour d’un simple coup d’oeil vers notre passé, que, tiens, cette histoire qu’on a vécue avec un individu X ou Y, c’était en fait cela, et rien d’autre. Et à en voir le souvenir terni. Rien que pour cette raison, d’ailleurs, il faut sans cesse se répéter que nous n’avons que le présent. Le passé déçoit toujours, ou presque. Il est comme une langue étrangère que l’on ne parle plus depuis longtemps.
Mais dans le cas d’une ancienne relation avec une personne beaucoup plus âgée, cela implique quelque chose de plus violent. C’est comme si, en aimant la jeune fille qu’elles ont été, ces hommes dédaignaient la femme mûre qu’elles sont devenues. C’est un amour qui ne donne pas mais qui prend, qui pompe, qui aspire la jeunesse, la vampirise. Les hommes attaqués n’ont pas été des amateurs occasionnels, ou des hommes qui sont tombés amoureux d’une jeune femme comme ils auraient pu tomber amoureux d’une femme d’un autre âge : l’extrême jeunesse de leur proie était une condition sine qua non à leur désir.
Attaquer cet homme qui les a cueillies à un si jeune âge, c’est parfois pour ces femmes une manière de leur faire payer un désir qu’elles perçoivent comme injuste et orienté contre ce qu’elles sont aujourd’hui. Aimer la jeune fille qu’elles ont été, c’était aussi un peu dédaigner la femme qu’elles sont désormais, en particulier quand l’homme en question a des préférences répétitives, chose qu’elles ne savaient pas à l’époque ou dont elles ne mesuraient pas l’importance. Les questionnements que cette prise de conscience posent peuvent être douloureux, surtout si une femme traverse mal cette grande aventure qu’est le temps.
Ce débat semble aussi blesser pas mal d’hommes, en particulier d’un certain âge. On en verra ainsi beaucoup défendre, parmi les individus de cette démographie, l’idée qu’une adolescente à peine sortie de l’enfance peut tout à fait être attirée, sincèrement attirée par un adulte parfois très âgé, et ne pas être sous emprise, luttant contre la figure du « vieux dégoûtant » qui vient à l’esprit quand on parle d’un homme sortant avec une fille très jeune. Et s’il est vrai qu’aucune relation n’est parfaitement « égalitaire » (puisque deux êtres qui s’aiment sont toujours différents), j’ai l’impression que ces hommes mûrs sont plus à même d’insister sur ce fait, et de nier qu’un bon nombre des relations de ce calibre basculent tout de même dans la forme d’emprise la plus pure, qui voile le jugement de l’un, et ne permet pas vraiment de parler d’amour ou même de désir authentique. Il est d’ailleurs fréquent que beaucoup de ces femmes avouent, avec les années, qu’elles n’ont jamais été attirées au premier degré par ces hommes (c’est ce que dit par exemple Judith Godrèche de son histoire avec Benoît Jacquot) : le lien s’est solidifié autour d’autre chose que du désir ; coercition il y avait, même quand elle était subtile, implicite, inconsciente, car l’un des deux membres du couple n’était pas en position de dire « non » avec cette certitude franche et pure qui signe les décisions éclairées.
Mais cela est extrêmement violent à entendre pour ces hommes, car cela revient souvent à leur dire qu’en tant que mâles de 50 ans, par exemple, ils ne peuvent pas être véritablement désirés par une fille de 15 ans. Que s’ils le sont, c’est en réalité autre chose qui s’exprime à travers ce désir. Et même si ces hommes ne sortent pas eux-mêmes avec une adolescente, ou n’en ont pas l’intention, ou trouvent ça trop jeune, condamner les relations de ces hommes très âgés avec des filles d’une extrême jeunesse, c’est leur barrer inconsciemment la route, réduire leur champ des possibles, leur interdire une partie de l’horizon et de la gente féminine. Leur dire qu’ils ne sont pas assez désirables pour une génération de jeunes femmes qui sont déjà en âge d’éprouver du désir – ce qui est blessant pour le narcissisme. A la rigueur, qu’on leur dise qu’ils ne peuvent pas concrétiser, c’est plus compréhensible. Mais pas que ces filles ne peuvent pas les désirer pour de vrai. Ça, c’est trop blessant.
Bien sûr, la biologie n’est pas tout, sinon les vieux ne feraient plus l’amour (et on peut arguer que c’est à partir d’un certain âge seulement que l’on fait *vraiment* l’amour, une fois la dîme payée à la nature, une fois débarrassés des contraintes animales de reproduction, une fois que l’on est dans la rencontre d’âme à âme à travers le corps). Mais si l’on se fie à la biologie pure, qui explique une partie des choses mais jamais la totalité, on pourrait arguer que l’attirance d’un adulte envers une fille de 14 ans ne fait pas sens à première vue. Beaucoup de filles de cet âge sont en effet à peine menstruées. Le pic de fertilité ne survient que plus tard. Désirer une femme de 20 ans, d’accord. Mais 14, 16 ? Cela pourrait ravaler la chose au rang d’attirance malsaine. Cependant, il y a une nuance : une partie des adolescentes paraissent plus âgées ; elles n’ont pas 20 ans mais les font, et l’on réagit naturellement à la vue d’une fille, pas à celle de la date sur son passeport, car le désir précède la morale. C’est peut-être dans ce piège que ces hommes sont tombés. Mais là encore, il y a un caillou : les hommes dont nous parlons dans le débat actuel pourraient amplement tomber amoureux d’une jeune femme de 20 ans, alors, puisqu’il n’y aurait pas de grande différence entre une fille de 20 ans et une fille de 15 ans qui en paraît 20 ; c’est même s’économiser un certain nombre d’ennuis et de contraintes. Pourtant, leur choix est porté de manière très systématique sur des filles adolescentes. Pas sur des filles de 20 ans. Ce qui laisse voir un parti pris. L’actrice Julia Roy, qui fait partie des accusatrices de Benoît Jacquot, ne dit-elle d’ailleurs pas qu’il fut « déçu » d’apprendre qu’elle avait déjà (!) 23 ans, après l’avoir repérée dans un amphithéâtre ? Elle était donc tout à fait jeune. Et il était attiré par elle. Qu’est-ce qu’un chiffre peut bien changer à cela ? Rien. Mais il y a que ces hommes aiment le risque, et le fait de savoir qu’ils font quelque chose d’interdit et de réprouvé, que les autres hommes ne peuvent pas ou n’ont pas le courage de faire. 20 ans, ce n’est pas interdit. 15 ans, si. La virilité étant liée à la transgression, c’est par la seconde qu’ils choisissent d’affirmer la première.
Et surtout, il est un facteur, parmi les plus explicatifs à mon sens : si l’on enlève et qu’on ne garde que les filles qui font leur âge, pas celles qui font plus âgées, si l’on ne parle que de celles qui ont 15 ans et qui font effectivement 15 ans, la réponse se trouve ailleurs : l’adolescence féminine, bien que moins féconde que la jeunesse, apparaît à bien des hommes comme un butin.
Tout reste à vivre à cet âge. Une jeune fille de 20 ans a vraisemblablement déjà connu des hommes, et a déjà eu des relations sexuelles, surtout à notre époque. Elle est, à tout le moins, déjà tombée amoureuse, a déjà nourri des fantasmes dans sa chambre de jeune fille. Sexuellement et/ou sentimentalement, elle a été déflorée. Une fille de 14 ans, sans doute pas, pas autant. C’est là l’immense différence. Si la jeunesse est l’âge de la fertilité, l’extrême jeunesse est celui de l’immaculé. L’adolescence est donc un prix, un trésor, conscient ou inconscient, pour beaucoup d’hommes. Bien sûr, fascination ou admiration bien naturelle pour les charmes de la jeunesse ne signifient pas assouvissement. Mais cela reste, symboliquement, une période charnière. « Interdire » cette classe d’âge, interdire l’adolescence aux hommes, y compris ceux qui ne souhaitaient peut-être pas y piocher, c’est leur dire : vous n’avez pas droit au sel de la terre, à cette période de la vie durant laquelle une femme n’aurait connu personne d’autre que vous. C’est poser une limite à un rêve de toute-puissance et de conquête pionnière, parfois destructrice, qui anime bien des hommes ; c’est poser une limite à leur ombre mâle fondamentale – chaque sexe en a une – qui se rengorge du fait d’être le premier, le tout premier, l’homme nouveau posant son drapeau sur un territoire nouveau.
Dans un système comme le nôtre, par ailleurs, toujours orienté vers une forme de monogamie et donc d’absolutisme passionnel, on rêve que le compagnon soit vierge de tout passé, surtout quand c’est une femme, puisque court alors le danger qu’un enfant ne soit pas celui de son père – quand la menace inverse n’existe tout simplement pas : un enfant est toujours de sa mère. Je pourrais ajouter que c’est là une énième preuve que la nature plaide profondément pour un ordre matrilinéaire, où ces considérations sur l’historique amoureux et le « body count » des femmes sont absentes.
J’ai croisé dans le milieu de l’édition un authentique prédateur. Il était obsédé par la jeunesse des femmes, et j’ai entendu plus tard qu’à 20 ans déjà, il sortait avec des mineures de 14 ans. Mais pour l’avoir côtoyé – il avait alors presque 40 ans -, j’ai vite réalisé que cette attirance était le revers d’une obsession pour sa propre jeunesse qui filait. En discutant avec lui, en ayant accès à ses gouffres intérieurs et à l’ampleur vertigineuse de sa souffrance, on découvrait un homme prêt à tout pour arrêter le temps qui passe, d’une fragilité un peu grotesque mais surtout très triste, terrifié à l’idée qu’on lui donne son âge – alors qu’il était encore jeune, et que les hommes paraissent être bien moins jugés que les femmes sur ce facteur -, répétant sans cesse qu’on lui avait, dans le passé, volé des années de sa vie. Les quelques spécimens du même type que j’ai pu connaître semblaient eux aussi « bloqués » à un âge fantôme devenu le centre de gravité de leur existence, traînant un retard et un sentiment d’exclusion de leur printemps. C’est un sujet que l’on explore trop peu souvent. Le revers d’une tragédie intime, sans doute. La jeunesse non vécue. D’après les nombreux articles désormais sortis sur l’histoire de Judith Godrèche, et de nombreux témoignages d’actrices, Benoît Jacquot était un homme coincé dans l’adolescence, se vivant comme un adolescent et désireux d’être reconnu comme tel par les vrais adolescents, terrifié par sa propre maturité. On peut du reste se demander quelles blessures – voire quelles agressions sexuelles dans l’enfance – ont chez lui présidé à ce sentiment.
Les gens les plus jeunes, qui sont tout à la vitalité de leur jeunesse, ne portent souvent pas de regard aussi névrotique sur l’âge. Ce sont les plus âgés qui se tourmentent et trahissent par ces attitudes la catégorie à laquelle ils appartiennent.
Les gens qui mûrissent normalement sont censés savoir se détacher de leurs peaux anciennes. A 30 ans déjà, aussi dynamique et excitable soit-on, 20 minutes passées dans un bus de lycéens dessine sur notre visage un irrépressible sourire amusé pendant le trajet face à ces créatures joufflues, bruyantes et sautillantes… pas finies. Dont on peut regarder avec tendresse la beauté et l’insouciance inaltérée, sans pour autant nourrir à leur encontre de quelconques desseins. Et s’il est naturel que la jeunesse et son cortège de charmes irréels fascine, attire, il y a une différence entre l’admiration, le désir et l’assouvissement. Il est indéniable que beaucoup d’hommes – et parfois de femmes – qui rompent ce fil fragile et sacré de la tendresse chaste envers l’extrême jeunesse, pour se saisir sexuellement de son innocence, là où nos instincts devraient nous engager à la protéger, présentent, comme les quelques individus décrits plus haut, de graves problèmes psychologiques. Mais est-ce le cas de tous ? N’existe-t-il pas parfois, dans ce vaste horizon de charniers, des âmes qui se rencontrent et s’aiment, au delà de leur âge ? Toute jeune fille de 17 ans est-elle forcément une sauterelle immature et sautillante, passive dans son désir ? A partir de quand peut-on se permettre de juger ? Et quand est-ce qu’un examen sincère du passé, avec les yeux de la maturité et du recul lucide, devient une réécriture malhonnête de l’histoire, destinée à protéger une certaine image de soi ou du monde ? Les deux cohabitent-ils parfois, fondant leurs motifs complémentaires en une cause commune ? Et dans quelle mesure ?
Dans le cas d’un homme comme Benoît Jacquot, si l’on se fie aux témoignages et choisit de les croire, la réponse serait évidente : le caractère d’emprise semble ne faire aucun doute. De même que dans bien d’autres exemples de réalisateurs de la même époque, qui d’ailleurs assumaient très ouvertement le fait que leur métier et les lumières d’artiste dont ils étaient auréolés, constituaient un alibi pour leur donner accès à de la « chair fraîche » qu’ils s’échangeaient entre eux comme on fait du trafic (ce sont les propos tenus par Benoît Jacquot lorsqu’il a été filmé par Gérard Miller).
Mais les autres ? C’est tout le risque d’une affaire de ce type : elle ouvre des portes pour toutes les autres victimes. Elle donne en revanche sa coloration de sang à toutes les relations calibrées autour d’une grande différence d’âge, impliquant un mineur.
Les condamnations de plus en plus fermes de la figure du pygmalion, sous la forme par exemple du réalisateur éprouvant le besoin de jouer le rôle de mentor, de tomber amoureux de ses actrices ou de faire tourner uniquement des femmes qu’il aime, posent également de grandes questions sur les limites de la création : qu’une personne lie le cinéma et l’amour, au point d’en faire une quasi condition, est-ce choquant ? Cette injonction au professionnalisme imperméable aux courants de l’existence est-elle tenable et surtout, souhaitable ?
Je ne suis pas pygmalion pour un sou – je suis une femme, je n’ai pas d’élèves que je forge, même si j’ai pu conseiller, modestement, d’autres écrivains, je n’ai été le maître officiel de personne – mais des muses, c’est-à-dire des sources d’inspiration, naturellement, j’en ai eues. J’ai la chance d’écrire et de ne dépendre de personne pour assouvir ma passion, de piocher dans la réalité ce qui me convient sans avoir à convaincre qui que ce soit de jouer le jeu, contrairement aux réalisateurs ayant à se dégoter des actrices, et je vois mal comment je pourrais circonscrire mes histoires d’amour au domaine purement intime, sans jamais en faire mention dans mes textes et mes poèmes. Je vois mal comment je pourrais écrire autrement qu’en exploitant ce qui me fonde et me bouleverse en tant qu’individu ; comment je pourrais m’interdire un choix impérieux – celui d’un sujet, d’un visage – au prétexte que la porosité entre l’art et la vie doit être limitée : seule la création qui découle d’une nécessité profonde peut dire des choses qui seront profondes, à leur tour ; seul un créateur qui s’aventure à dire ce que lui seul est capable de dire, ce qui vient du fond de son âme et constitue son grand message personnel, peut prétendre faire acte de création, et pas juste de présence. Je vois mal, surtout, en quoi la chose est toxique par elle-même. Ce sont les dérives qu’il faut accuser, élaguer, pas le phénomème de base.
Je suis convaincue qu’il peut exister un pygmalion positif, qui accompagne le courant d’une muse, et qui y est soi-même réceptif, sans jamais en altérer l’intégrité profonde ; qui transmet son expérience et laisse l’autre libre, sans jamais le modeler à son image, faisant de lui ce qu’il n’est pas. Il ne faut alors pas condamner cette figure, mais la transformer. Un peu comme le sculpteur écarte les scories du marbre pour révéler, sous le bloc grossier, la superbe statue qui dort à l’état de potentiel, il faut enlever une à une les écorces pourries du pygmalion pour que l’arbre prenne sa plus belle place.
Là encore, ces choses sont-elles de l’ordre de la justice officielle ou simplement du bon sens et de l’entourage, de l’approbation et de la désapprobation publiques qui donnent leur crédit à ce qui leur paraît sain et l’enlève à ce qui ne l’est pas, créant ainsi la pression sociale qui permet de faire honte aux prédateurs, leur faisant ouvrir la gueule et déposer gentiment leur proie sur le sol ? Faut-il une loi – rigide, forcément – pour purger la société de certains comportements d’individus qui abusent de nos libertés pour les détourner à leur profit, au lieu de donner au corps collectif toutes les armes et la lucidité qui permettront de ne pas tomber dans le piège de l’emprise, et d’y sensibiliser tous ses membres pour qu’ils sachent qu’un choix existe ? A partir de quand ne protège-t-on plus un individu de l’autre mais de lui-même, empiétant alors sur sa liberté de découvrir, parfois dans la douleur, des parts de lui-même qui doivent impérativement être vécues avant de pouvoir réellement être abandonnées ?
Les sociétés qui se régulent trop finissent par mourir, privées d’élan vital, prisonnières de l’illusion du risque zéro. Et l’on ne peut pas condamner la liberté de tous pour les dérives de quelques uns. Alors où poser la limite ? S’il n’est de justice réelle que celle du ciel, quand est-ce que la justice des hommes, son auxiliaire, peut-elle rentrer dans le jeu ?
En réalité, si beaucoup de gens voient dans les débats actuels sur l’emprise et la prédation sexuelle envers de jeunes personnes le début d’un dénouement et d’une résolution, je crois pour ma part que la vraie discussion, profonde et douloureuse, ne fait que commencer.
