Écrit début février 2024, publié sur FB le 26 février 2024.
Depuis que la parole de nombreuses femmes se libère concernant des attouchements, des agressions sexuelles ou des viols, commis sur elles alors qu’elles n’avaient parfois même pas l’âge légal, des critiques s’érigent pour épingler certaines plaignantes qui se seraient laissées faire trop facilement, qui se réveilleraient 30 ans après un coït consenti et réécriraient leur passé en lui donnant des couleurs plus victimaires, qui auraient couché pour un travail ou un rôle, se seraient vendues pour un plat de lentilles en toute connaissance de cause et qui finalement n’assumeraient plus, préférant refaire le portrait d’un homme par voie médiatique ou judiciaire pour ne pas avoir à affronter le leur.
Si on ne peut nier que de tels spécimens féminins existent, parfois armés d’un cynisme n’ayant rien à envier à celui de certains hommes, on peut arguer qu’ils sont sans doute minoritaires (c’est en tout cas ce que suggéreraient les statistiques) et surtout, qu’ils ne doivent pas détourner du sujet principal, à savoir un système prédatorial dont l’existence a été mille fois prouvée, qui s’exerce sur des filles qui n’ont souvent rien demandé, à rebours de toute morale et de toute loi, et dans une impunité qui n’a que trop duré.
Faisons plaisir aux critiques : admettons que cet archétype de femme qu’ils dénoncent, arriviste, vénale, calculatrice ou lâche, qui trouve son compte dans ce système tant qu’il lui profite, admettons qu’il existe et qu’il soit légion. A en croire ceux qui émettent ces critiques, son versant positif serait donc incarné par une femme adulte, intègre, courageuse, autonome, qui aurait, elle, toujours les couilles de dire non, même quand cela lui en coûte, et de désamorcer les nombreuses ruses masculines mises en place pour arracher l’hymen du consentement.
Eh bien, cette femme existe, et en de très nombreux exemplaires.
Mais elle paie souvent très cher de rester droite dans ses bottes. Demandez aux femmes autour de vous, vous en trouverez au moins quelques unes qui sauront très bien de quoi il en retourne.
Dans le milieu personnel, ou professionnel, dans des contextes très différents, j’ai déjà été, et à plusieurs reprises, amenée à dire non ou à parler. Croyez-moi, ça se paie cash. A certains moments, je n’ai même pas eu besoin de formuler quoi que ce soit pour que l’injustice s’exerce déjà.
Mon premier job d’été de serveuse, à 17 ans, je l’ai perdu comme ça. Parce que le patron a voulu me prendre les mains dès le premier jour et tenter sur moi des rapprochements que j’ai déclinés, en lui expliquant poliment que je souhaitais seulement travailler, sans avoir de contacts tactiles avec lui. Je devais signer mon contrat dans les jours qui suivent. J’ai été gentiment remerciée, sous un prétexte que, dans ma grande candeur de l’époque, j’ai gobé sans plus de questions, et qui s’est révélé fallacieux quelques semaines plus tard quand je suis tombée par hasard sur la vraie patronne, qui n’était au courant de rien et m’a révélé sans le savoir la vérité. Avec le recul, tout cela me frappe comme une évidence.
A plusieurs reprises dans ma vie, j’ai également été victime de ce que j’aime à nommer depuis de nombreuses années de la diffamation préventive.
Dans l’enfance, j’ai subi de légers attouchements (non génitaux et qui ne m’ont pas traumatisée) par un garçon un peu plus âgé que moi – mais qui était aussi un enfant – et qui, sans doute par crainte que je n’aille me plaindre, et pour se prémunir des éventuelles conséquences de cette prise de parole, a préféré prendre les devants et raconter à son responsable légal que je lui avais sauté dessus. Moi, à 8 ans, avec mes petites couettes blondes, j’avais sauté sur ce quasi adolescent me dépassant de plusieurs têtes, au point que le pauvre craigne pour son intégrité, donc. Je ne l’ai appris que des années plus tard. Et j’ai alors compris pourquoi certaines personnes de notre entourage commun semblaient distants et méfiants avec moi. Ce n’est qu’alors que ma version des faits a pu être donnée. Mais malgré toutes les évidences, le ciment des liens et des fidélités de longue date, avec parfois les vanités et les nécessités vitales qui y sont attachées, avait joué son rôle et le vernis avait séché. Je n’ai aucun regret à ce sujet – ces situations font le tri – mais c’est un fait.
Avant mes 20 ans, je suis tombée sur des connards qui m’ont utilisée et abreuvée de promesses sans avoir la moindre intention de m’aimer, par exemple pour rendre jalouse une ex petite amie ou essayer de satisfaire une faim sexuelle rapide (les pauvres ont été déçus : je ne me donne pas comme ça), et qui bien sûr pour se laver d’avance de leurs forfaits, m’ont quittée en prenant soin de jeter quelques billes diffamatrices à mon sujet – folle, hystérique, coincée – rien de très grave, juste de petits mensonges fondés sur rien pour ne pas qu’on sache qu’ils avaient agi comme des trous du cul et pour ne pas avoir à assumer la réprobation sociale répondant à leur attitude ; pour être sûrs que la planche soit savonnée d’avance au cas où j’aurais eu la moindre intention de dire à tout le monde la vérité sur leur petite personne et leurs agissements (le plus drôle étant que cela n’était pas spécialement dans mes plans : j’étais même trop naïve à l’époque pour voir qu’on s’était joué de moi ; je me demandais plutôt ce que j’avais fait de mal). C’est seulement des années plus tard que j’ai fait le lien et compris les raisons de cette méchanceté, qui m’était apparue à l’époque comme totalement gratuite et incongrue, moi qui avais tout donné sans réclamer grand chose, m’étais faite toute petite par peur de perdre l’être aimé, et avais longuement cherché quelle pouvait bien être ma faute.
Au début de ma vingtaine, dans le milieu de l’édition, j’ai également eu affaire à un fou qui n’était pas seulement pervers avec les femmes mais aussi avec les hommes, inventant des mensonges et des histoires à dormir debout sur un peu tout le monde, brisant au passage des amitiés et sans doute aussi des carrières. Evidemment, toutes les femmes qui avaient travaillé pour lui étaient folles, hystériques, psychologiquement atteintes. Il s’était brouillé avec tout le milieu et racontait des horreurs sur chacun, là encore afin de supprimer préventivement toute crédibilité à ses victimes. Dieu merci, finalement, tout le monde savait plus ou moins qui il était et ce qu’il faisait, les gens se sont réunis, les récits se sont recoupés, la vérité a éclaté au grand jour. Mais il a sévi un certain temps avant cela. Et il est possible que la nouvelle ne soit pas arrivée aux oreilles de tout le monde. Que certains de ses mensonges courent toujours, avec dans leur sillage un cortège de malentendus, de préjugés et de réputations injustement atteintes. Je n’ose imaginer le nombre de carrières brisées et de destins détruits, dans certains milieux, par la faute de prédateurs de cette espèce.
Et si je crois à la vertu de la vérité qui se suffit à elle-même et qu’il faut vivre jusqu’au bout, de l’acte juste qu’il faut commettre quoi qu’il arrive, quoi qu’il en coûte, je ne peux pas ne pas éprouver de compassion pour tous ceux (et surtout celles, dans le cas présent) qui ont craint pour leurs rêves et leur destin, et n’ont pas trouvé la force et la foi de dire non.
Autre histoire de ce type avec un misérable mecton qui me faisait une drague insistante, en dépit de mes multiples refus, et prenait des polaroids de femmes à moitié à poil dans son appartement parisien en se prenant pour un photographe. Il avait raconté à une fille, avec laquelle j’avais un vague lien ‘amical’ sur les réseaux sociaux, que j’avais dit des horreurs sur elle, raconté qu’elle était une escort (ce qui était bien sûr faux). Sans doute car il la draguait aussi parallèlement ou consécutivement (ce que j’ignorais évidemment) et parce qu’il n’avait pas supporté que je raconte à cette dernière qu’il en pinçait pour moi (le contexte de notre conversation justifiait cette confidence), ruinant peut-être sa relation ou ses tentatives d’approche avec elle. Cette fille n’était en réalité pas bien disposée à mon égard même si elle affichait un masque sirupeux : elle tapait des crises de jalousie sur moi à son mec (d’après ce dernier lui-même) et a tout fait pour foutre le bordel entre d’autres garçons et moi, notamment des garçons qu’elle avait ‘connus’, sans doute par jalousie rétroactive. Elle ne s’est donc pas faite prier pour croire cet imbécile, sans preuves aucune, et a opportunément saisi cette perche pour relayer ces mensonges, ainsi que quelques autres de son invention, s’adonnant à de la diffamation virtuelle à mon encontre, ayant en plus le toupet d’inverser les rôles et de raconter que je la harcelais (la pauvre a même menacé de « porter plainte » : ce qu’elle n’a jamais fait. Contre qui et contre quoi ?!).
Les exemples sont innombrables. On peut y passer la nuit.
Je me considère pourtant très loin d’avoir traversé le même calvaire que d’autres femmes, avec viols, harcèlement ou agressions très graves. J’ai le sentiment de ne donner ici que des illustrations assez anodines.
Toutes les femmes doivent en avoir dans leur besace, de ces pitoyables histoires qui démontrent que parler se paie cher, et que même se taire ne protège de rien. Demandez-leur. Combien connaissent désormais parfaitement bien l’étiquette de folle ou d’hystérique, qu’on colle de manière mensongère sur toutes les femmes dont on veut décrédibiliser d’avance la parole comme on désamorce un danger ? Hystériques, certaines femmes le sont, sans aucun doute. Beaucoup d’autres non.
Eh oui, les hommes qui agissent mal ont beau être souvent régis par les plus violentes pulsions, ils n’en sont pas pour autant totalement débiles : ils savent qu’ils ne sont pas toujours dans leur droit et que ce qu’ils font risque de se savoir. En sueur, ils s’arrangent donc pour que le scandale n’arrive pas. En diffamant préventivement, en écartant celles et ceux à qui ils ont fait du mal, en les éloignant du micro autant que faire se peut ou en leur coupant tout simplement la langue.
Rien n’est plus redouté qu’une femme qui parle. La rumeur et le verbe constituent la grande force féminine, face au muscle de l’homme. Et si le versant sombre en est la médisance et le commérage, la parole est l’arme majeure des femmes pour se protéger entre elles, en partageant notamment leurs expériences et en avertissant les autres au sujet de certains individus ou dangers auxquels elles ont été confrontées. Il y a une raison pour laquelle, du reste, de Tristane Banon à Shakira, en passant par Valérie Trierweiler, les femmes qui parlent sont haïes et tournées en ridicule par bien des hommes, tandis que celles qui collaborent de par leur silence avec les pires égarements masculins sont érigées en exemple de dignité. Dignité. C’est le terme. C’est celui-là. Qu’on emploie pour glorifier celles qui avalent toutes les couleuvres sans rien dire et protègent l’ordre établi, ou pour faire honte à celles qui ne mangent pas de ce pain-là, qui s’épanchent, et osent croire que leurs petites confessions de bonnes femmes utilisées, manipulées, trompées, malmenées, peuvent intéresser qui que ce soit. Une femme digne, ou indigne, c’est bien souvent juste une femme qui se tait, ou qui à l’inverse parle de ce qu’on lui a fait, et rien d’autre que cela. Et d’ailleurs, comme nous l’avons montré : se taire ne protège d’ailleurs souvent de rien, de même que faire profil bas. La femme qui en a trop vu, et qui promène de par sa simple existence la menace d’une révélation potentielle, sera de toute façon éliminée ou salie préventivement, qu’elle ait eu l’intention de parler ou pas.
Qui se souvient des calomnies et des moqueries du grand public à l’encontre de la femme de chambre Nafissatou Diallo, lorsque cette dernière a porté plainte contre DSK pour viol, et ce sans savoir quoi que ce soit de cette affaire (qui s’est finalement conclue par un arrangement financier), transformant la présomption d’innocence de l’accusé en présomption de mensonge de la part de la plaignante, et préférant imaginer un complot plutôt qu’une éventuelle culpabilité, avec le renfort d’attaques innommables sur son physique ou sa couleur de peau ? Elle n’avait même pas écrit de livre, comme l’ont fait Tristane Banon, ou Marcela Iacub, à propos du même homme, qui a finalement été lié à de très nombreuses affaires de ce type. Qui se souvient de Denise Bombardier, traitée de tous les noms, à commencer par mal baisée, et, de son propre aveu, blacklistée par le milieu littéraire français, pour s’être indignée face à un Gabriel Matzneff qui racontait goguenard son goût des très jeunes personnes, et qui ne se cachait pas dans ses livres de sodomiser des gamins de 8 ans ? Qui se souvient de Lio, qui raconte également avoir été blacklistée, traitée de tous les noms et surtout d’opportuniste, pour avoir défendu sur les plateaux télé sa meilleure amie, Marie Trintignant, morte sous les coups de son compagnon Bertrand Cantat, chose que personne n’ignorait pourtant ? Tu parles d’une opportunité de carrière.
Si ce monde reproche à certaines femmes d’avoir parlé trop tard, qu’a-t-il fait de celles qui ont parlé, et qui l’ont fait tout de suite ? De la cendre, voilà la vérité. Ce qui explique au moins un peu les réticences de certaines femmes à s’exprimer, ou leur lenteur à faire certaines démarches. A part quelques mythomanes ou masochistes pathologiques, peu de femmes se jetteraient dans un tel bourbier sans avoir de très bonnes raisons de le faire. Et contrairement à ce que l’on croit, il est beaucoup plus nocif que bénéfique pour une carrière de se manifester comme plaignante. Ne serait-ce que parce qu’on ne sera jamais que cela dans le regard des autres : une plaignante. Surtout si on était peu connue avant cet épisode. Vous en connaissez beaucoup, des actrices qui se sont mises (ou remises) à tourner abondamment parce qu’elles ont accusé Depardieu ou Weinstein, ou je ne sais qui d’autre ? Même quand les peines ont été prononcées, que l’histoire leur a donné raison, elles gisent sur le trottoir de leur profession comme de la marchandise usagée. Femmes à problèmes, misandres, hystériques, Lilith insupportables et inemployables. Voilà ce que ça coûte de parler.
Il y a aussi le chantage (au suicide, à la violence, qu’importe), les menaces directes de griller quelqu’un s’il refuse des avances (l’une des actrices ayant dénoncé le réalisateur Benoît Jacquot assure par exemple que c’est ce qui lui est arrivé). Les méthodes sont nombreuses. Elles ont la même finalité : obliger, amadouer, décrédibiliser, désamorcer, exercer son emprise.
On aime se demander pourquoi certaines femmes n’ont pas su dire non. Mais l’autre question qui se pose, inconfortable je l’admets, est la suivante : celles qui ont su dire non, et refuser ce qui leur faisait violence, ont-elles toujours reçu leur dû en conséquence ? Car mis à part un peu de bon karma et l’orgueil de sa propre intégrité, il ne leur reste souvent pas grand chose d’autre que leurs yeux pour pleurer.
