Affaire Depardieu : la présomption d’innocence pour les accusés, ça n’est pas la présomption de diffamation envers les plaignants

Après des années de controverses qui semblaient n’avoir jamais entamé son aura, Gérard Depardieu est tombé dans la sauce, comme on dit. D’abord, il est accusé par de nombreuses femmes de viol et d’agression sexuelle, les témoignages s’empilant les uns sur les autres, progressivement. Ensuite, les extraits d’un film de Yann Moix où on le voit tenir des propos sexuellement crus ont suscité l’indignation d’un certain nombre d’individus. 

Toute la cohorte de fans, de membres de la famille proche et éloignée, d’ex-femmes, d’ex-maîtresses, d’ex-partenaires de jeu, d’ex-camarades de dortoir au service militaire ou que sais-je encore, et de combattants autoproclamés pour la liberté, est maintenant sortie du buisson pour défendre Gérard Depardieu, et pour s’indigner du ‘lynchage médiatique’ qui lui serait réservé. Une tribune signée par une cinquantaine d’artistes, dont certains noms très prestigieux, – mais dont on remarquera que beaucoup appartiennent à l »ancien monde’ -, vient tout juste d’être publiée par le Figaro.

La chose la plus agaçante dans le débat politique, c’est la mauvaise foi idéologique. Le fait de défendre, par exemple, des choses qu’on ne défendrait pas en d’autres circonstances, parce que cela permet de défendre une personne du même camp que soi, ou pour laquelle on a une certaine admiration. 

Pendant des années, si je comprends bien, on s’est tapés la mauvaise foi de certaines féministes qui nous ont martelé qu’il fallait « croire la parole des victimes », alors que ces dernières n’étaient encore que présumées, et ce sans autre forme de procès. La présomption d’innocence et le respect du droit dont les principes ont été durement acquis au cours des siècles, et qu’elles auraient été les premières à défendre dans un autre contexte, sont étrangement devenus, à la faveur des circonstances, des valeurs encombrantes et anciennes, synonymes d’oppression patriarcale, au même titre que les victimes de viol moquées par les policiers lorsqu’elles viennent déposer plainte au commissariat ; cet amalgame permettant par ailleurs de brocarder comme sexiste toute voix contestataire. Accueillir la parole des plaignantes, l’écouter, sans la juger, ne signifie pas la considérer de facto comme véridique, encore moins quand on est juge, ou extérieur à l’histoire. Elles ont fait exprès de l’oublier, car cela allait dans le sens de leur cause. 

Maintenant, si je comprends bien, on va se taper la mauvaise foi de certains beaufs et réactionnaires qui défendent aveuglément Gérard Depardieu et pratiquent la présomption de diffamation ou de mensonge vis-à-vis des très nombreuses femmes qui l’ont accusé de viol ou d’agression sexuelle, sans même savoir ce qu’il en est. Car défendre catégoriquement Depardieu en de telles circonstances, et avant même la tenue d’un procès, c’est présumer que les plaignantes sont des menteuses ou des diffamatrices. C’est faire la même chose que ce qu’ils ont reproché aux féministes pendant des années, mais à l’envers. Ces individus utilisent opportunément le puritanisme ou la mauvaise foi de certaines féministes pour s’ériger comparativement en opposé idéologique, en défenseurs de la liberté de jouir et de vivre. Mais ils sont faits du même bois putréfié. De la même manière, ils défendent le droit de Depardieu à tenir des propos graveleux – référence au film de Yann Moix – ce qui est après tout compréhensible. Mais le problème, et ils le savent très bien, c’est qu’ils axent leur défense sur cet unique point, en oubliant opportunément que la cause majeure des foudres médiatiques qui se sont abattues sur l’acteur, ce ne sont pas juste les avances qu’il a pu faire ou le langage fleuri qu’il a pu avoir dans ce documentaire, mais essentiellement la possibilité que le monsieur puisse être un violeur ou un agresseur sexuel. Chose qui n’est absolument pas prouvée pour le moment, mais qui est avancée par une quinzaine de femmes, ce qui mérite que l’on s’y attarde un peu. Et ce d’autant plus que ces accusations semblent appuyées par des personnalités comme Sophie Marceau, actrice et symbole d’envergure internationale, à qui l’on ne peut guère reprocher d’avoir besoin d’un coup de pub, comme aiment si bien le faire nombre de relativistes présomptueux qui voient dans chaque accusatrice une actrice opportuniste qui « couche pour un rôle et qui ensuite n’assume pas » ou une gourde qui « se réveille 15 ans après un coït consenti en ayant décidé qu’il s’agissait désormais d’un viol ». 

En d’autres termes, si je comprends bien, dans ce débat concernant les viols et les agressions sexuelles, nous allons de déception en déception. Les propos de Gérard Depardieu ne sont pourtant qu’une énième goutte d’eau dans un vase qui semble déborder depuis longtemps. 

Mettons un nez dans nos archives. Au début des années 90, bien avant MeToo, le cinéma hollywoodien faisait les yeux doux à Gérard Depardieu, qui venait de remporter le Golden Globe du meilleur acteur de comédie en 1991 pour son rôle dans Green Card, de Peter Weir, lequel avait écrit le scénario du film dans l’unique but de faire entrer l’acteur dans le cinéma anglo-saxon – rien que ça. La même année, il avait, paraît-il, de bonnes chances d’obtenir l’Oscar du meilleur acteur pour sa mémorable interprétation dans Cyrano. Mais, comme bien des vedettes en pleine ascension, le passé l’a rattrapé par le col : une interview de 1978 a été exhumée. Dans cette dernière, Gérard Depardieu révélait avoir passé son enfance dans la rue et participé à un viol à l’âge de 9 ans. Des ambiguïtés de traduction ne permettent apparemment pas de savoir s’il avait participé de manière active, ou « seulement » observé. A la rigueur, ce n’était même pas le noyau de la polémique, si l’on considère que chacun peut changer et que des actes commis à 9 ans peuvent difficilement engager le devenir d’un adulte. Ce qui avait choqué, c’était surtout l’absence totale de remords de l’acteur et les explications de mauvaise foi qui avaient été les siennes : pour lui, il n’y avait « rien de mal à cela », de toute façon « les filles voulaient être violées » ; et puis « il n’y a jamais eu véritablement de viol » puisque, pour finir « il s’agit seulement d’une fille qui se met elle-même dans la situation dans laquelle elle veut être. La violence n’est pas commise par ceux qui passent à l’acte, mais par les victimes, celles qui permettent que cela arrive ». 

Cette sortie peu glorieuse avait donc coûté à l’acteur sa prometteuse carrière internationale. La faute, avait-on dit, au vilain puritanisme américain, si différent de notre nonchalance et de notre précieuse liberté française. Liberté de quoi ? De violer ? D’agresser ? De détruire ? De relativiser le crime et d’en blâmer la victime ?

Rappelons que ce vilain puritanisme anglo-saxon, qui peut aussi avoir ses défauts (et ceux qui me connaissent et me lisent savent que je serai la première à le dénoncer), est celui qui a permis à l’écrivaine canadienne Denise Bombardier – paix à son âme – d’être la seule à faire preuve de clairvoyance, des décennies avant MeToo et la publication du fameux Consentement de Vanessa Springora, en confrontant sur le plateau d’Apostrophes l’écrivain Gabriel Matzneff qui se vantait, dans un livre et en public, au beau milieu des rires graveleux, de sodomiser des gamines de 14 ans ; tout le milieu littéraire savait par ailleurs que Matzneff allait dans des pays pauvres tels que les Philippines pour y coucher avec des gamins de 8 ans, il ne s’en est jamais caché ; on ne parle donc pas juste de petites relations ambigues avec des filles presque adultes, ou ‘plus matures que leur âge’. Récemment, une personne a de nouveau porté plainte contre Matzneff, pour des faits de viol. La victime présumée, qui est restée anonyme (et toc pour ceux qui diront que les femmes qui accusent veulent juste de l’attention), dit avoir eu 4 ans au moment des faits… 4 ans. Elle explique avoir été offerte par son propre père, un admirateur de l’écrivain, et droguée pour anéantir ses contestations. 

À l’époque de cette mémorable confrontation sur le plateau d’Apostrophes, et pour avoir eu raison trop tôt, Denise Bombardier avait été traitée de connasse par Philippe Sollers dans la même émission et taxée de mal baisée dans tout le milieu littéraire ; elle avait vu ses livres mis à l’index pour avoir dénoncé ce qui était pourtant, y compris en France, un crime condamné par la morale aussi bien que la loi. Qui a purgé qui ? Qui a « annulé » qui ? Qui a été l’emblème du puritanisme ?

Alors je me demande parfois quel est le véritable mobile des gens qui prennent la défense de Gérard Depardieu sans rien savoir des faits qui lui sont reprochés, et sans considération aucune pour la justice, dont ils passent leur temps à expliquer qu’il faut la laisser faire son travail. Il en va de même de ceux qui considèrent que le ‘jouir sans entraves’ doit primer même lorsque les dites entraves sont le consentement d’un être humain, voire d’un enfant. Il ne s’agit pas, surtout pas, de condamner un citoyen avant qu’il ne soit jugé. Il s’agit de permettre déjà qu’on puisse le juger. Et de comprendre que le respect de la présomption d’innocence, ça n’est pas, sûrement pas, la présomption de diffamation ou de mensonge envers ceux qui portent plainte. 

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