Écrit et publié le 24 novembre 2023 sur Facebook
Je déteste cette tendance bien trop commune dans nos sociétés à juger la quantité de ce que les individus donnent et non la qualité. La prime allant souvent à ceux qui donnent peu, même quand ils le font mal et affichent une rareté d’opérette.
On valorise en effet ceux qui sont rares, ou jouent à l’être, peu importe ce que leur posture peut avoir d’artificieux, peu importe la pertinence de ce qu’ils ont à dire, proposer ou exprimer. A l’inverse, on dévalorise ceux qui donnent beaucoup, généreusement, même quand le don qu’ils nous font est de haute volée et qu’il n’entame en rien sa qualité.
Cela a à voir avec l’ingratitude que les gens ont si souvent vis-à-vis de ceux qui sont fiables et présents, qui donnent beaucoup d’eux-mêmes au jour le jour, et la survalorisation de ceux qui savent se rendre inaccessibles et qui prospèrent parfois sur une inflation de leur vraie valeur.
Combien de gens méprisent l’ami attentif qui les écoute, et le fait bien, le prenant pour un acquis ou un être qui fait partie des meubles, et déroulent des tapis rouges et des cadeaux à n’en plus finir au premier individu qui leur a rendu le plus petit service ?
Cela est valable aussi dans le milieu de la création, où je note souvent que des gens qui peinent à accoucher de chaque travail, comme un vieux citron séché peine à donner la moindre goutte de jus, mais qui affichent un vernis de distance, ou présentent de la merde dans un emballage séduisant, sont plus valorisés que des gens qui non seulement font mieux, mais sont capables d’une prodigalité de fusée qui en dit long sur la solidité de leur talent.
On se trouve à préférer les colifichets laborieux de n’importe quel individu qui a une trop haute idée de lui-même et présente tout ce qu’il fait comme s’il était un pharaon qui ne sort de son silence que tous les quelques mois, et à mépriser un individu capable de sculpter avec abondance des choses magnifiques, et d’offrir son cadeau avec spontanéité et simplicité.
Dans certains secteurs comme celui-ci, du reste, outre l’ingratitude progressive pour ce qui nous semble trop acquis, évoquée plus tôt, corollaire d’un manque de sagesse et d’une incapacité résultante de l’humain à se réjouir pour ce qu’il a, je me demande s’il n’y a pas aussi là une forme d’envie inconsciente vis-à-vis de l’arbre miraculeux qui donne beaucoup de fruits et n’a pas besoin de se faire attendre.
Il est alors commode de se débarrasser de la concurrence en retournant sa générosité contre elle-même, de faire passer celui qui produit beaucoup pour un travailleur à la chaîne ; de brocarder celui qui parle ou écrit beaucoup – même si c’est parce qu’il a un million de belles choses à transmettre – pour un simple bavard et lui enlever les lauriers de sagesse qui lui reviennent.
Je ne peux pas ne pas faire ce rapprochement, qui sonne comme une évidence : cela me rappelle la même tendance à dévaluer le travail domestique des femmes, sous prétexte que celui-ci est quotidien, alors qu’il sert souvent de fondation à la maisonnée, et qu’un écroulement aurait lieu s’il fallait s’en trouver privés, que les mêmes services coûteraient une fortune s’il fallait se les payer rubis sur l’ongle.
Me vient en mémoire le visage de nos mères qui ont souffert de n’être plus regardées par leurs enfants, à qui elles donnent tout, tandis que la moindre visite d’un grand-parent ou d’un voisin, le moindre restant de brioche chaude offert un lendemain de fête, éclipse des années de bons et loyaux services, de vêtements recousus à minuit, de miracles bricolés à la dernière minute avec les moyens du bord, de bons repas qui attendent sur la table quotidiennement comme un dû, de potions magiques concoctées les jours de maladie et portées au chevet, de fluides et de saletés essuyées derrière tout le monde, de sourires et d’attentions accordés par delà la peine, les tracas, les problèmes d’argent ou de santé.
Nos pauvres mères, elles en savent quelque chose, elles qui font parfois la tête sur les photos sans que l’on sache pourquoi, et qu’on a tôt fait de désigner comme des épouses revêches ou casse-pied, ‘ah si elle était aussi détendue que son mari’, et autres jugements péremptoires. Et ça, c’est quand nos mères n’ont pas tout simplement disparu de l’image à force d’être celles qui courent derrière les autres un appareil à la main, sans qu’on leur propose jamais d’être de la fête, passant les plats en cuisine, lavant la vaisselle, tandis que tout le monde mange et rit bruyamment dans le salon.
Combien de fois elles ont été ce guide qui reste à quai des grands voyages, qui tend la main sur le pas de la porte pour un dernier au revoir tandis que les autres s’en vont à l’aventure. Elles n’ont pas dormi de la nuit et se sont chargées de remplir les valises et vérifier que rien ne manque. Mais, sitôt partis, on les oublie comme un être d’escale, alors qu’elles sont bien souvent celles qui rendent tous les périples possibles et gardent le feu allumé pendant nos absences.
Le mépris de ce ce qui se donne, de ce qui est là, c’est avant tout, je le crains, le mépris du féminin, réduit à l’invisibilité la plus injuste. Il semblerait alors que ce soit à nous d’ajuster notre regard.
