Crépol : de l’inhumanité de s’en prendre à ce qui est déjà fragile

L’Angélus, de Jean-François Millet, 1857-1859

J’avoue, le drame de Crépol m’a fait pleurer, plus encore que d’autres drames, parfois plus violents. Le coup de grâce étant sans doute les vidéos de la mère de Thomas, cette pauvre petite femme, fatiguée par le labeur, dont la vie n’a sans doute pas été facile, modeste et recroquevillée sur sa douleur, essayant de garder sa dignité dans les larmes, serrant une pancarte en pleurant la mort de son jeune fils.

Car il y a là quelque chose de l’attaque envers ce qui est déjà faible et fragile, envers ce qui non seulement n’a pas un sort enviable, mais trime pour survivre, dans la plus scandaleuse indifférence.

Aucune violence de ce type ne se justifie, mais cette France-là, c’est celle de petites gens qui sont statistiquement les plus pauvres de France, qui n’ont pas grand chose et subsistent difficilement, qui se cassent le dos et font des métiers pénibles, déconsidérés et mal payés, alors qu’ils sont essentiels, quand ils parviennent à en avoir un, sans grand espoir de mieux, dont les usines ferment une à une, qui peinent à vivre de leur agriculture alors qu’ils nourrissent le pays, meurent de maladies précoces, respirent à l’année des résidus de pesticides, ne partent pas en vacances parce qu’il n’y a pas d’argent pour ça et qu’il faut faire tourner l’exploitation, n’ont pas d’accès à la santé, aux loisirs, au travail, à l’éducation, aux infrastructures, au foisonnement urbain, et dont les adolescents essaient de se bricoler une jeunesse dans l’ennui avant d’être envoyés poursuivre le pénible destin familial en se cassant le dos dans la même usine que celle qui a eu la peau de papa, dont les villages vieillissent, se vident de leurs âmes et des rires d’enfants, qui subissent sans moufter, qui savent ce que c’est de bâtir et faire pousser à la sueur de leur front et sont en conséquence incapables de se rebeller et détruire, préférant la silencieuse et pudique autodestruction, qui se laissent mourir dans l’alcool et dépensent leur petit argent pour s’anesthésier de la réalité, dans l’indifférence la plus totale, qui peinent à envoyer leurs enfants faire des études supérieures, faute d’argent pour les aider à se loger, ces derniers renonçant souvent à leurs rêves – les pauvres de banlieue, qui sont moins pauvres que ceux du monde rural, ont au moins cette ouverture sur l’avenir et les grandes villes (et la banlieue, j’en viens).

La seule richesse de ces petites gens, ce sont leurs enfants, et la tranquillité relative de leur existence, à l’abri plus ou moins d’une forme d’insécurité devenue endémique dans le reste du pays, juste contrepartie du fait de vivre dans des endroits « où il ne se passe rien ».

Et même ça, on le leur prend, comme on sort de sa route juste pour aller mutiler une fleur déjà fragile qui essaie de pousser contre le vent, écraser un petit papillon qui tente de s’envoler, comme ça, sans raison. Ca n’est même pas la rancoeur violente envers ceux qui oppriment ou exploitent, ou la jalousie vis-à-vis de ceux qui ont tout, juste l’envie gratuite et sombre de détruire ceux qui n’ont rien, ou encore moins que soi, et qui ne font qu’exister, vivoter même. C’est, en définitive, l’expression la plus aboutie de la barbarie humaine.

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