Un peuple, une terre ?

A Bedouin elder in the ruins of his home, Gabriel Romero/Alexia Foundation/ZUMA

A la faveur de l’actualité, on a beaucoup entendu, ces derniers temps, dans la bouche de partisans d’un Israël autonome, un slogan qui ne date pas d’hier : « un peuple, une terre ». Avec pour corollaire l’argument selon lequel chaque peuple a le droit de se constituer en état-nation, et qu’il est donc légitime que les Juifs puissent le faire en Israël.

Non que je sois opposée au fait qu’un peuple ait le droit de vivre libre et en sécurité, qu’il ait le droit d’avoir un pays, dans la mesure du possible. Mais je ne suis pas d’accord avec cette assertion qui semble présenter le fait qu’un peuple vive dans un pays attitré comme un acquis coulant de source, simplement car c’est historiquement faux : la plupart des peuples n’ont pas le luxe d’avoir un pays pour eux tout seuls. Ils le partagent avec d’autres. Cet état de fait est vécu par beaucoup de minorités, encore aujourd’hui. Les Kurdes, les Tatars, les Ouïghours, sont tout autant d’exemples de peuples qui n’ont pas de terre à eux. Souvent, ils vivent dans des régions ou des zones où ils sont nombreux, voire majoritaires, et forment une unité cohérente, mais c’est au sein d’une nation qui englobe bien d’autres peuples qu’eux-mêmes.

La sédentarisation de l’humain a offert à ce dernier une possibilité nouvelle, dont il a usé sans plus attendre : connaître ses voisins ; commercer, échanger, se marier, partager des savoir-faire, des connaissances, une humanité avec eux. Tant et si bien que le monde est désormais structuré en groupes cohérents nommés nations, qui sont constitués non pas d’un mais de plusieurs peuples ethniques. Les nations sont l’une des premières pierres du dépassement de la tribu au profit d’une structure plus grande que soi. A l’époque, ce fut souvent une religion unique qui jouait le rôle de ciment, bien qu’une tolérance relative ait pu être accordée à certains autres cultes. Aujourd’hui, c’est davantage une forme de vision du monde qui unit les citoyens d’un même pays.

C’est donc la volonté de vivre quelque chose ensemble qui fait un peuple, désormais. Bien sûr, tous les peuples qui s’unissent en un pays ont souvent quelque chose en commun. Mais ce quelque chose a souvent été trouvé de force ou artificiellement exacerbé par les dominants du jeu. Il peut s’agir d’une culture, d’une langue imposée aux autres membres par les dominants, au reste de la nation. Bien des peuples se sont trouvés réunis à leur corps défendant, et au prix de leur identité tribale. La France en est un exemple parmi bien d’autres, avec sa mosaïque de régions dont les particularismes, les langues, les us et les coutumes ont été réprimés, voire interdits. Les Bretons en savent quelque chose.

Ce fut pourtant un passage sans doute nécessaire vers un mode de pensée plus universaliste, même si l’on peut toujours arguer que les choses auraient pu se faire par le consentement et le respect mutuel plutôt que par l’uniformisation. Il ne faut toutefois pas oublier que l’être humain a longtemps été une créature peu évoluée, étroite d’esprit et rétive au changement, et qu’il a fallu parfois lui coller un coup de pied aux fesses pour qu’elle avance. De même que le principe de religion unique, cette uniformisation forcée a peut-être été un passage obligé pour qu’enfin les humains se trouvent une humanité commune. L’être humain est devenu un être à peu près civilisé, qui ne craint pas son voisin et ne l’accuse plus de tous les maux, grâce à ce procédé d’universalisation qui a commencé par la nation, qui elle-même a commencé bien souvent par la domination des uns sur les autres, par la conquête du territoire du voisin, au mépris de sa souveraineté.

La nation plurielle était dans l’ordre naturel des choses, et à l’avenir, cette entreprise d’universalisation qui s’est intensifiée avec la mondialisation ira sans doute encore plus loin, résultant en un dépassement des nations telles que nous les connaissons, ou en leur transformation radicale. Paradoxalement, et eu égard l’évolution naturelle de l’humain vers plus de tolérance et de respect pour l’altérité, les identités individuelles seront de plus en plus libres de s’exprimer, tant qu’elles sont pacifiques et ne nuisent à personne. Elles seront comme les couleurs d’un tableau ou les fleurs d’un champ qui cohabitent parfaitement entre elles, tout en ayant leur identité propre. Car une harmonie pacifique aura justement été trouvée, et cette dernière aura été possible précisément car l’Histoire a un peu forcé les gens à vivre ensemble à un moment donné.

J’ai bien conscience que la situation est très différente pour le peuple Juif, qui a subi ce que chacun sait. Même si bien d’autres peuples ont aussi subi des choses difficiles, parfois durant des siècles, il est indéniable que le calvaire traversé par le peuple Juif fait l’effet d’une culmination, qui d’une certaine manière a justifié la nécessité impérieuse de lui trouver une terre.

J’ai cependant expliqué, dans de récents articles, pourquoi, à mon sens, la fondation d’Israël a peut-être été une erreur, en ce qu’elle engageait d’atteindre les Palestiniens dans leur intégrité. J’ajouterai qu’il y a dans ce projet quelque chose d’éminemment compréhensible, mais en même temps de fondamentalement obsolète, à une époque de transcendance radicale des identités tribales. En d’autres termes, nous sommes dans le tragique, dans la nostalgie qui a mille raisons d’être mais qu’il faut abandonner. C’est un autre débat, vaste et complexe. Mais il me semblait important de rappeler dans cet article qu’une terre, c’est plusieurs peuples. Et ce, depuis bien longtemps.

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