
Source : https://www.wusf.org/2014-07-25/sholom-mohamed-brothers-in-spite-of-israeli-palestinian-conflict
Cet article, rédigé et publié le 8 octobre 2023 sur FB, est la suite logique d’un autre texte, « Le rôle christique du peuple Juif », terminé quelques mois plus tôt.
Je connais mal la situation israélo-palestinienne. Ou plutôt, comme tout un chacun, j’essaie de la connaître. Mais plus j’engrange de connaissances, plus j’ai le sentiment que chaque information vient déconstruire ou démentir la précédente, me faisant réaliser un peu plus à chaque fois la complexité arachnéenne du conflit israélo-palestinien et l’ampleur abyssale de ma propre ignorance, plus la situation me paraît insoluble par les voies traditionnelles : diplomatie, stratégie, justice pour chacun. Tout simplement parce que les intérêts de tous semblent dans le cas présent se chevaucher, et que chacun semble avoir une revendication justifiée : vivre ; vivre dans une terre conçue au fil des siècles comme un chez soi, une terre dont on connaît les cadeaux et les caprices, le parfum des fleurs, le goût des fruits, les vibrations du sol et de l’eau, la clémence du soleil. Une terre qui n’a pas été pour rien l’épicentre de la foi spirituelle.
Je ne peux que dire, de façon très bateau, que je suis pour la paix, et pour que, dans l’idéal, chaque peuple puisse vivre, tout simplement vivre, dans la dignité, la tranquillité, la fraternité, l’amour. Ce n’est pas grand chose mais c’est l’essentiel pourtant. Quand on garde cette pensée à l’esprit, et l’humilité d’admettre que l’on ne sait pas tout, on ne peut pas totalement mal faire.
Ce que je sais d’Israël ? Pas grand chose. Que c’est la terre sacrée des grandes religions monothéistes, et qu’elle était naturellement le foyer de ceux qui sont liés à la première d’entre elle, le judaïsme : les Juifs. Ils en ont été chassés par les Romains, devenant dès lors une diaspora, qui s’éparpillera et essaimera à travers le monde, vivant dans des pays qui souvent ne voulaient pas d’eux, comme des étrangers perpétuels, comme des intrus à une fête à laquelle ils n’étaient pas invités, alors même qu’ils ont semé dans ces pays les graines du progrès, du savoir, de l’universalité, petits oiseaux chassés par tous, peu nombreux mais venus porter leur message, migrant au gré des circonstances, des pogroms, des agressions, du rejet, et de l’antisémitisme, qui n’est qu’un mot pour définir la haine de l’autre, dont les Juifs ont été les victimes primordiales, dans nos sociétés. Au cours de leur histoire, ils ont parfois essayé de revenir en Israël, et ils ont gardé la nostalgie profonde de ce paradis perdu, répétant dans leurs prières et dans leurs fêtes, répétant chaque jour : « l’an prochain, à Jérusalem ». Pleins d’un espoir sans doute vain en apparence, réalisable aux calendes grecques, mais que la foi et le désespoir ont gardé vivant, et que le drame, dans ses étranges revers de fortune, a finalement rendu possible. Des siècles de drames, précisément, qui ont culminé en la Shoah, monument d’horreur humaine. Et alors, ce doux projet caressé comme un rêve au cours des siècles a semblé d’un coup, et à tous les pays, la plus urgente des nécessités : rendre aux Juifs leur foyer en Israël. Pour qu’ils ne soient plus jamais tributaires de l’hospitalité d’autrui. Pour qu’ils ne soient plus jamais des étrangers. Pour qu’ils puissent, eux aussi, simplement vivre.
Où envoyer les Juifs, qui ont déjà tant souffert ? En Antarctique ? Leur céder des territoires allemands, qui leur rappelleront ce qu’ils ont vécu, en plus de les rendre vulnérables et de les enfermer géographiquement dans la toile d’araignée de ceux qui leur ont fait tant de mal, avec en prime des paysages qui ressemblent à des punitions pour ceux qui ont gardé au coeur les langueurs du croissant fertile ? Il apparaît comme tout à fait censé de leur rendre ce qui leur a appartenu, des siècles plus tôt. Une terre promise où coule le lait et le miel.
Qu’y-a-t-il de plus compréhensible ?
Mais de l’eau avait coulé sous les ponts et désormais, d’autres gens vivaient sur cette terre. Ils n’étaient pas des plus nombreux, mais ils étaient là et ils ne voulaient pas vivre ailleurs. Pour eux aussi, cette terre était celle de leurs ancêtres, celle où l’on semble lire dans le chant d’une rivière le rire d’un défunt aimé, enterré quelque part, pas très loin. Ils n’étaient pas si nombreux mais ils étaient là et ils ne voulaient pas vivre ailleurs.
Les Juifs se sont installés quand même, parce que face au monstre qu’est l’Histoire, face à l’urgence de la situation, face à la nécessité d’agir et de trouver une solution, on ne peut pas s’attarder sur des détails.
Les gens qui habitaient déjà ici, sur cette terre qu’ils nomment Palestine, se sont révoltés, petit à petit. Certains, qui n’habitaient même pas là, ont décidé de faire du zèle et de revenir, de se dire palestiniens, alors qu’ils avaient des noms syriens, des passeports égyptiens ; eux, la seule chose qu’ils voulaient, c’était s’engouffrer dans la brèche, la seule chose qui les embêtait, c’était de voir une terre à majorité juive s’établir dans une zone acquise essentiellement aux arabes et à l’islam, où il n’y avait jusque là que de petites diasporas juives.
Mais voilà, la revendication légitime d’un petit peuple palestinien qui vivait encore là a pris de l’ampleur, gonflée par le soutien et la solidarité d’autres pays arabes ou musulmans, qu’il s’agisse de gens qui veulent juste vivre chez eux, de pacifistes sincères, ou de parfaits antisémites.
Naturellement, une fois la terre acquise, il a fallu se battre pour la garder. Il a fallu coloniser, être ferme, être préventif, parfois offensif. Parce que le seul moyen pour Israël de survivre, désormais, face à tant de résistance, c’est de cimenter ce qui a été fait, et de s’assurer que la terre juive reste juive ; que les musulmans et chrétiens tolérés par Israël n’essaient pas de reprendre le dessus par la démographie.
Des décennies après, ce pays est un colosse aux pieds d’argile, ou l’inverse, on ne sait plus : puissance militaire, scientifique, économique, rendez-vous historique et touristique, petit morceau de terre qui constitue une exception régionale de prospérité et de paix dans un Moyen-Orient en détresse ces dernières décennies, mais sans cesse menacé, vivant sous vigilance nationale et internationale permanente, avec en arrière-plan les sirènes des ambulances et la présence des militaires, et qu’il faut surveiller comme le lait sur le feu pour ne pas qu’une catastrophe survienne, pour ne pas qu’un grand le frappe à mort à la récréation dès que les adultes ont le dos tourné.
Une question me taraude, parfois :
Est-ce que la décision tout à fait compréhensible de fonder un état d’Israël, mais qui impliquait obligatoirement de léser ceux qui habitaient désormais là, n’aurait pas été la faute morale originelle qui empêchera à jamais ce pays de prospérer ? Une faute que d’aucuns ont voulu juger minime, à première vue, au regard des enjeux de plus grande ampleur, et du fait que les palestiniens sur place n’étaient pas si nombreux, mais qui apparaît comme le diable niché dans le détail, le grain de sable dans l’engrenage d’un peuple dont le devoir séculaire a été de transmettre au monde un message d’universalité et de fraternité, de transcendance des frontières, quitte à ce que cette irréprochabilité à laquelle il est tenu implique le sacrifice de soi, d’un grand idéal et d’un droit naturel à une terre, précisément pour ne pas résoudre l’injustice brûlante de sa condition en infligeant soi-même une injustice – même réduite – à un autre ?
Cela expliquerait pourquoi de nombreux Juifs orthodoxes semblent invoquer que la Bible n’autorise pas le peuple juif à s’installer en Israël de lui-même.
Je n’ai pas de réponse facile à cette question. Je peux répondre oui, mais comment juger le drame d’autrui ? La seule chose que je puisse donner, aujourd’hui, ce sont des prières.
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