
J’ai écouté il y a quelques mois cette artiste dont tout le monde parle, Zaho de Sagazan. Ce que j’en ai pensé n’est peut-être pas très intéressant et je n’ai pas grand chose à en dire (j’ai toujours beaucoup de choses à raconter quand j’adore quelque chose, mais généralement moins quand je n’accroche pas ; sauf si cela est prétexte à aborder un sujet plus profond, ou à analyser un phénomène artistique, sociétal qui dépasse l’individu dont je n’ai pas aimé le travail). En revanche, cela m’a amené à une autre réflexion sur l’art, en général, que j’ai jugé utile d’écrire et de partager.
D’abord, ce que j’en ai pensé : je n’ai pas réussi à rentrer dedans. C’est pas mal, mais il manque à mon sens l’élément fort qui en ferait un album qui saisit l’âme et laisse un souvenir. Musicalement, c’est déjà entendu et un peu gimmick ; cela reste plutôt efficace, dans le sens où si l’une des chansons passait en soirée, elle ne me déplairait pas et contribuerait au bien-être et à l’ambiance, je trouverais pas ça dégueu. Mais il ne m’en reste rien en dernière instance, cela manque d’originalité, d’incarnation, ce n’est pas assez habité. On sent pourtant que quelque chose est possible, qu’un bourgeon d’univers est sorti – le titre et la couverture de l’album, très réussis, en témoignent – mais la connexion entre le talent potentiel de l’artiste et l’oeuvre finalement accouchée n’est pas encore établie, à mon sens. Concernant les paroles, il y a parfois des fulgurances mais cela reste trop léger pour être notable. Il ne suffit pas à un artiste d’avoir un peu plus de sensibilité que les autres ou de s’exprimer d’une façon plus lyrique ou élégante à une époque où ça n’est plus vraiment la mode pour que le résultat soit bon, hélas. C’est vraiment dommage car, comme je l’ai dit plus tôt, la couverture de l’album est une vraie réussite et a la force des images cultes, de même que le nom de l’album, La symphonie des éclairs, extrêmement bien trouvé. Moi qui pars toujours avec l’envie d’aimer un album quand je l’écoute, j’avais donc de très bons préjugés. Le problème, c’est que je n’ai ressenti ni la force d’une symphonie, ni celle d’un éclair, à l’écoute de ces chansons.
Je me suis donc demandé ce que j’avais bien pu rater : il y a peut-être quelque chose que je n’ai pas su entendre, et que d’autres ont remarqué, puisque beaucoup de gens semblent ne pas tarir d’éloges sur le travail de cette artiste. Etant ouverte et bonne pâte en matière de musique, je me suis interrogée, et j’en suis venue à une conclusion, qu’on peut partager ou non, mais qui ne me semble pas totalement débile dans l’absolu : je crois que c’est le genre de hype qui repose grandement sur le fait qu’il y ait quelques éléments forts autour de l’album (ici, la couverture et le titre de l’album, le style de la fille et l’aura qu’elle dégage, une forme de sensibilité poétique moins commune à notre époque chez une si jeune personne qui semble la placer à rebours de sa génération, etc), ce qui est assez pour créer un engouement et le sentiment d’un univers, une attente qu’on aimerait voir comblée (quitte à broder sur ce qui manque).
Le problème, c’est qu’à mon sens, ça ne suffit pas. Sauf à faire de chaque filet d’eau une source.
Le fait est que si le romantisme est moins commun à notre époque, ça n’est pas le cas de la très bonne écriture : il y a en réalité pléthore d’artistes ou rappeurs qui écrivent des textes à tomber par terre, et qui sont sous-estimés pour de multiples raisons (et je ne parle pas là de certaines horreurs ultra-autotunées qu’on entend actuellement en radio). Concernant le rap, c’est souvent parce malgré le tapage pas possible autour de cette musique ces dernières années, une emprise quasi hégémonique sur la culture musicale (on n’entend que ça désormais et plus rien d’autre… ) et une gentrification assez spectaculaire, une forme de crédibilité majeure demeure refusée aux rappeurs.
Simplement parce que la culture qui les porte très souvent n’est pas perçue par de nombreux journalistes culturels comme légitime, noble, crédible, trahissant une forme de mépris inconscient pour ce qui est pourtant d’un niveau largement supérieur à ce qui se fait actuellement en matière d’écriture (par exemple la poésie illisible qu’on lit ces dernières années, en partie sur les réseaux sociaux, et qui est portée aux nues par certains critiques, souvent par ignorance, par idéologie ou par jalousie pour ce qui est qualitatif, alors que c’est objectivement immonde et que plus personne ne lira ça dans 50 ans). D’où une forme d’élitisme inconscient (réflexe de classe ?) de la part des journalistes d’Elle Magazine dès qu’une jeune petite blanche n’écrit pas en faisant trois fautes d’orthographe par phrase. Alors que ses textes sont en deçà de ceux de beaucoup de rappeurs, ou d’autres références comme Biolay (la Superbe porte bien son nom, par exemple) ou encore Stromae.
C’est assez paradoxal parce que cette crédibilité culturelle supérieure encore refusée au rap sur un plan artistique s’oppose paradoxalement à un excès de crédibilité accordée à d’autres artistes urbains totalement surcotés, comme Aya Nakamura, dont la musique me semble assez médiocre, voire inécoutable, si l’on enlève quelques titres fédérateurs et sympas comme Djadja. Il n’y a aucun rythme, c’est juste.. du bruit
Je crois que ces cas exceptionnels de crédibilité excessive accordée à des artistes urbains comme Nakamura sont à la fois compensatoires, performatifs et politiques. Ici, on a à la fois une femme, sexuée et assumée, de banlieue, et noire, ce qui réunit trois causes différentes actuellement à la mode, flattant du même coup toutes les branches de l’inclusivité ; le féminisme, l’antiracisme, le gauchisme. Sans compter qu’elle a été beaucoup attaquée, et la défendre donne à ce titre l’impression d’être du bon côté de la barrière. Par ailleurs, difficile de ne pas aimer une femme qui est toujours parvenue à rester au dessus des critiques avec une certaine dignité indifférente et une confiance en elle un peu princière et joueuse, ce capital sympathie jouant finalement en sa faveur. Et puis, on a le sentiment de réparer un outrage longtemps fait à la culture dite urbaine, et d’une certaine façon, celui qui se trouve là au bon endroit au bon moment ramasse l’ensemble de la mise : « The winner takes it all », comme on dit.
Pour en revenir au cas de Zaho de Sagazan, il me semble que ce que beaucoup de gens aiment chez de nombreux artistes, plus que leur musique, c’est l’idée, la démarche, l’image qu’ils s’en font, quitte à fermer les yeux sur la qualité effective de ce qui est finalement proposé.
Je le comprends tout à fait, car c’est facile de tomber dans ce piège, et je reconnais que la chose m’est déjà arrivée. J’appelle cela l’« effet Edouard Louis » car c’est ce que j’ai ressenti en lisant cet auteur : je trouve que l' »idée Edouard Louis » est bien plus puissante que les livres d’Edouard Louis eux-mêmes, qui m’ont paru décevants, à l’exception de quelques passages puissants, qui sont certes très bons à citer dans les dîners, sur les réseaux sociaux, sur Babelio, ou même à soi-même.
Quand on lit les interviews d’Edouard Louis, on découvre un homme intelligent, pertinent, passionné et passionnant dans sa vision du monde (même si je ne la partage pas totalement : elle est matérialiste et manque à mon sens de transcendance spirituelle). Il incarne et habite solidement son idée, et ses livres recèlent quelques citations fortes. On peut par ailleurs être touchés par son vécu et éprouver un certain respect pour la manière dont il utilise ce qui lui est arrivé dans son travail. S’ajoute à cela la proximité politique, pour ceux qui l’éprouvent, qui crée alors une forme de solidarité inconscience, ou de désir d’ajouter une flèche au carquois de l’idéologie que l’on défend en l’enrichissant d’une nouvelle figure littéraire d’importance. Tout autant de choses qui poussent à peut-être surcoter l’écrivain. Sans compter les promesses que nous font miroiter les critiques littéraires qui semblent nous trouver un Balzac toutes les semaines, et qui vanteront une fresque sociale puissante, un roman d’époque qui interroge le rapport entre un sujet X et un sujet Y, assez pour nous laisser rêver à une forme de Comédie humaine du XXIème siècle.
On est en fait séduits par l’idée d’aimer les livres de l’auteur avant même de les lire (et c’est précisément ce qui m’est arrivé). La conséquence étant que même si ses livres ne sont finalement pas à la hauteur de l’idée que l’on s’en faisait, et qu’on n’y retrouve pas l’impressionnante matière intellectuelle que les interviews, les propos de l’auteur et les critiques nous faisaient espérer, on sera déjà tombés dans le piège et il sera difficile de faire le deuil, puisqu’on restera attachés à l’idée du livre, en dépit des qualités effectives de ce dernier.
Nous vivons en effet dans une société du métatexte où bien souvent, ce que l’on raconte d’un livre semble occuper une place plus importante que le livre lui-même, qu’il s’agisse des propos et des prétentions de l’auteur, de ses défenseurs, ou de ses détracteurs, créant une forme de mythologie qui précède un travail et aveugle facilement les gens. C’est peut-être le symptome d’une société occidentale qui tourne sur elle-même, et qui, riche d’une très grande histoire artistique, musicale, littéraire, alourdie peut-être par un passé qu’il semble si difficile de concurrencer, ne sait plus comment se démarquer et gérer cette abondance. Faute de créer quelque chose de nouveau, elle s’ingénie à trouver de nouvelles choses à dire sur ce qui existe.
A moins que cela ne soit la conséquence d’une sorte de confort moderne qui peut amener à une forme de complaisance. Non pas que la vie soit forcément facile pour tout le monde de nos jours, mais de plus en plus de gens font des études, parfois longues, il y a une forme d’extension de l’acte de penser, qui nous mène à beaucoup réfléchir, palabrer, écrire, discuter, débattre, polémiquer, et à parfois croire que cela suffit, que les histoires qu’on se raconte nous dispensent d’être à la hauteur de ces dernières.
En outre, nous sommes désormais dans le monde des mass medias et beaucoup d’écrivains s’astreignent à un devoir de représentation, participent à des évènements, montrent leur identité et leur visage, parlent de leur travail dans quantité d’interviews. Bien sûr, les écrivains ont toujours eu une réputation, une image, nombre d’entre eux fréquentaient le milieu littéraire, des intrigues et des histoires s’y nouaient et ces dernières se répandaient parfois comme des traînées de poudre. Mais le phénomène semble plus fort que jamais, éclipsant le travail effectif.
Evidemment, la réflexion s’applique à tous les arts. Nous avons évoqué la musique, puis la littérature, nous pourrions tout aussi bien évoquer le cinéma, les beaux-arts. L’idée est la même.
Récemment, j’ai enfin vu Barry Lyndon, de Stanley Kubrick. J’ai longtemps fantasmé ce film avant de le voir : l’ascension d’un jeune homme honnête d’extraction modeste, qu’une déception amoureuse a rendu cynique, ambitieux jusqu’à l’arrivisme, aidé par son culot, son audace, et son absence de principes, et sa chute non moins spectaculaire, avec en plus la mythique Sarabande d’Haendel en fond sonore… je m’attendais à quelque chose de grandiose, de tragique, d’immense, un vol d’Icare transposé au XVIIIème siècle. Je suis cependant restée sur ma faim. C’est un très bon film, mais il ne m’a pas bouleversée, je ne l’ai pas trouvé suffisamment profond et tragique, il m’a semblé trop linéaire et prévisible, et les déceptions ou traumatismes qui sous-tendent l’évolution du personnage me paraissent trop faibles par rapport à ce que je m’imaginais, pas suffisamment puissants pour créer ce sentiment d’ironie du sort, de destinée ; on ne ressent pas assez les émotions du héros, son amour, son sentiment d’humiliation, la force des nécessités qui l’animent, le pourquoi de ce désir brûlant et vital de parvenir, ce qui ne permet qu’une empathie superficielle à son égard. On assiste à l’évolution de son sort avec une relative indifférence. Malgré ma déception, je me suis pourtant surprise à éprouver un bref attachement envers ce film, et précisément envers l’image que j’en avais constituée. Ce n’était plus le film de Kubrick que j’aimais, mais l’idée que je m’en étais faite. Ma propre construction, en somme. Cela n’a pas duré, car j’ai identifié cette illusion, et je ne m’y suis pas abandonnée. Mais il y avait une forme de mélancolie, comme quand un voeu de longue date ne se réalise pas. On peut comprendre que des gens tombent dans le piège au point de se bercer d’illusions, pour ne pas renoncer à l’idée qu’ils avaient d’une chose.
Ce que j’ai appelé l’effet Edouard Louis il y a quelques paragraphes, par besoin de nommer et simplifier, j’aurais d’ailleurs tout aussi bien pu l’appeler l’« effet Barry Lyndon », tant il est vrai que cela correspondrait aussi au sujet (et il faut dire que c’est un peu plus classe). Simplement, je trouve que Barry Lyndon reste un bon film, avec une certaine gueule quand même, dont la qualité est à mon sens supérieure à celle des livres d’Edouard Louis. Mais après tout, ce n’est pas la qualité de l’oeuvre qui compte dans notre présent raisonnement, mais le décalage entre l’oeuvre et l’idée qu’on s’en fait. Alors l’effet Barry Lyndon serait peut-être également un titre pertinent.
Dans le fond, cela est à rapprocher de cette tendance à écouter les paroles des gens plus que leurs actes. Par exemple, en politique, où celui qui sait le mieux pérorer et endormir son monde l’emporte bien souvent, au détriment d’individus plus probes et compétents, mais moins habiles par le verbe ou moins portés à faire des promesses sans lendemains. Ou en amour, avec certaines cristallisations romantiques qui s’effectuent sur quelques détails-clés qui nous touchent au coeur et se poseront dès lors comme les pilliers définitifs d’une image qu’on se refusera d’actualiser en y intégrant les actes ultérieurs ou effectifs de l’individu qui a nos faveurs. Alors, on aime une personne qui n’existe pas, ou ne nous correspond pas autant qu’on le croit, ce qui créé des obsessions ou des emprises faramineuses.
Je ne prétends pas avoir réponse à tout et peut-être que certains ont aimé les oeuvres qui m’ont laissé profondément indifférente, leur donnant par là-même une raison d’être. Mais je crois que même si je me trompe, cette réflexion s’applique, peut-être pas à ces travaux mais à d’autres, et qu’il y a là un sujet qui mérite d’être abordé et dit quelque chose du monde dans lequel nous vivons, des mirages dans lesquels nous tombons si facilement, de notre capacité à nous mentir à nous-mêmes pour préserver nos illusions ou nos sentiments.
Car nous avons tous fait semblant, à un moment de notre vie. Semblant d’avoir lu un livre que nous n’avions pas lu, écouté un album que nous n’avions pas écouté, vu un film que nous n’avions pas vu. Semblant de nous être enthousiasmés pour une chose qui n’était finalement pas exceptionnelle, emmenés par une forme de désir d’engouement qui l’a emporté sur notre ressenti réel. Souvent, ça n’est même pas conscient, nous ne pensons pas à mal. Simplement, nous voulons être bouleversés, touchés, transformés, et une fois que l’on nous a fait miroiter la possibilité d’un voyage, nous ne voulons pas rester sur la grève, avec nos bagages et notre déception. De la même manière que nous mettons du temps à comprendre qu’une personne que l’on croyait bonne pour nous ne l’était en fait pas, et à mettre à jour son image, quitte à briser le rêve que l’on s’était créé autour de cet individu. Cette tendance est souvent le propre de l’immaturité, d’une forme d’adolescence qu’on finit par quitter un jour ou l’autre. Mais beaucoup de gens, même adultes, évolués et intelligents à première vue, continuent de s’y abandonner, c’est là le plus surprenant. Car l’attachement sentimental à l’idée que nous nous faisons d’une chose est un ciment tellement puissant qu’il surpasse bien souvent tous les démentis que la réalité lui oppose. Pour s’en défaire, il faut grandir. Et s’ancrer dans le présent, accepter d’être neuf et nu à chaque instant, sans présumer de quoi que ce soit, évitant ainsi le piège des projections. Il ne s’agit pas de cesser d’aimer l’idée que nous nous faisions d’une oeuvre, d’une personne, d’une chose. Simplement, de comprendre que cette idée nous appartient, qu’elle est en réalité la nôtre, une création de notre propre esprit, et que si ses contours concordent parfois – partiellement ou entièrement – avec ce qu’offre la réalité extérieure, cela n’est pas toujours le cas. Il ne reste alors qu’à différencier les deux. Non en tuant l’idée quand elle ne correspond pas au réel, mais au contraire en se l’appropriant pleinement : ainsi, on cessera de la projeter à notre convenance sur le monde extérieur, même quand la greffe ne prend pas.
