

Elle était si vivante, ayant gardé jusque dans ses vieux jours l’émerveillement et la grâce de la jeunesse, qu’il est difficile d’imaginer un monde où elle n’existe plus.
Pourtant, il y a quelques jours, Jane Birkin est morte, laissant derrière elle le souvenir immortel de la beauté, de l’innocence, de la douceur, de l’engagement généreux. Les hommages ont naturellement fleuri. Certaines fleurs ont toutefois été moins appréciées que d’autres, par les féministes notamment : en cause, le fait de ramener cette femme aux vies multiples à son rôle de compagne et muse de Serge Gainsbourg.
C’est un fait, Jane Birkin n’a pas été que cela. Mais Gainsbourg l’a grandement aidée à accéder à une forme de panthéon. Le génie de cet homme a été l’écrin suprême dans lequel son incomparable beauté a pu rayonner, la courte échelle qui lui a permis de porter plus haut l’étendard de son talent.
Après sa séparation d’avec Gainsbourg, ce dernier a continué de lui écrire des chansons, et Birkin a continué d’être sa muse. Après la mort de Serge Gainsbourg, Jane Birkin s’est elle-même beaucoup impliquée dans la mémoire de ce dernier, ne cessant de lui rendre hommage, reprenant ses oeuvres et continuant de le faire vivre, par la musique ou par les histoires qu’elle aimait à raconter. Cette reconnaissance et cette affection intactes en disent très long sur l’importance de cet homme dans la vie de Jane B.
Pourquoi tant de gens semblent-ils voir le rôle de la muse comme celui d’une inférieure, d’une surbordonnée, comme un ersatz dégradant de celui, bien plus noble, de poète ?
Être une muse, est-ce vraiment comme on le pense si souvent, n’être que cela ? Jane Birkin était la muse de Serge Gainsbourg, oui, mais pourquoi l’a-t-elle été ? Est-ce que vraiment, ce statut n’était qu’une breloque un peu sale que n’importe qui d’autre aurait pu ramasser par terre ?
Il ne s’agit pas de nier les difficultés des femmes à cette époque, et le fait que beaucoup d’entre elles aient été réduites à n’être que des Muses par impossibilité de faire autre chose, mais de rappeler toute la profondeur qu’il y a derrière ce rôle que trop de gens veulent brocarder comme accessoire.
Le caractère à première vue passif du rôle de Muse fait oublier à quel point il est prépondérant dans l’œuvre d’un Pygmalion, et prépondérant tout court. Il faut pourtant avoir une énergie, une aura, un talent d’incarnation exceptionnel pour pouvoir se contenter d’être. La fascination pour ces figures exprime en réalité ce que notre âme sait d’instinct : les muses sont loin de n’être que cela. Elles sont en fait le karma arrivé au bout d’une forme d’accomplissement physique, se concrétisant dans la beauté, qui se suffit à elle-même, n’a besoin d’aucune revendication, d’aucune annonce, d’aucune fanfare. Il y a une forme d’art et de sculpture dans ce cheminement qu’est celui de la Muse. La beauté, c’est l’âme qui a fleuri. Et la Muse est un jardin de paradis venu rappeler aux humains ce qui est possible et ce qui nous attend, par delà la souffrance parfois pesante de la condition humaine.
Cette réflexion appliquée à Jane Birkin est valable pour toutes celles qui ont eu un rôle de Muse, directement ou indirectement, pour toutes les Alizée, les Britney Spears, les Brigitte Bardot, les Beyonce, toutes ces femmes dont on a dit parfois qu’elles n’étaient que les interprètes pas très dégourdies du talent d’autrui, oubliant que le Pygmalion a au moins autant besoin d’elles que l’inverse. Et que savoir se servir de son corps jusqu’à en faire une oeuvre d’art implique un génie bien sous-estimé de nos jours : la preuve étant la rareté de ce génie, convoité par tant de gens, et la fascination naturelle qu’il provoque sur son passage.
Il est vrai qu’une perle ne brillerait pas autour d’un cou, sous la forme d’un collier, s’il n’y avait pas eu quelqu’un pour ouvrir l’huître qui la contient. Pour autant, faut-il dévaloriser le labeur de l’huître et considérer que la perle n’a existé que quand le pêcheur l’a découverte et a ouvert l’écrin qui la contenait ? C’est un effort conjoint. Et bien sûr, il faut saluer le génie de celui qui a ouvert l’huître, mais sans jamais oublier le génie de cette dernière et le travail de vies entières qui l’a menée à pouvoir accoucher d’un trésor.
La Muse est une fleur qu’une main intelligente cueille et à laquelle il offre un décor de choix pour exhaler tous ses parfums : mais toute gloire à la fleur, qui a su puiser dans la terre la force de pousser avec grâce.
C’est la même chose qui est à l’œuvre lorsqu’une voix profonde et belle nous bouleverse tant elle semble habiter le réceptacle du corps qui la produit, tant elle semble résonner dans quelque chose de plus vaste que son simple contenant : elle provient de vies entières d’amours, de bonheurs, de drames, de naissances et de morts. C’est entendre l’infini lui-même que d’entendre une belle voix (il suffit d’écouter les Voix Bulgares pour s’en rendre compte). C’est pourquoi les bons chanteurs sont capables de provoquer en nous des émotions dont on ne soupçonnait même pas l’existence, et c’est pourquoi des voix parfois exceptionnelles qui n’ont pour elles que le coffre et la technique, sans être pout autant habitées, nous laissent profondément indifférents.
La beauté est plus que la beauté, et une muse est plus qu’une muse. Elle est un messager entre l’ici et l’au-delà. Et si ce rôle est bien souvent alloué à la femme, dont la contemplation suffit à produire l’effet naturel que l’on sait, ce n’est pas sans raisons.
La femme est reliée à la matière, et par là-même à la beauté et à la santé : n’est-elle pas celle qui met en forme, celle qui cimente les tribus (matriarcales, ou non), celle en qui la vie se matérialise, celle qui couve un enfant neuf mois et lui prodigue par le lait la substance qui le fera croître, celle qui soigne et fait bouillir la soupe ancestrale qui redonnera un peu de force aux malades ? Sur un plan archétypal, le corps de l’homme, aux épaules larges et aux hanches plus fines, semble tout entier tourné vers le ciel et donc vers l’action, le progrès, le demain, l’abstrait. Celui de la femme, à l’inverse, sablier charnu, buste foisonnant et hanches larges convergeant tous deux vers l’axe d’une taille marquée, vers l’abysse primordial du nombril, s’équilibre parfaitement entre le haut et le bas, entre le ciel et la terre, entre les racines et le feuillage : il est celui qui démontre par l’exemple de son harmonie qu’il existe un lien entre les deux mondes, entre le visible et l’invisible, entre le matériel et l’immatériel.
La beauté est le témoignage noble et vivant de la bonté, il est le fruit offert par l’arbre fort de mille racines et de mille vies passées. Et si parfois, certaines beautés se pervertissent dans des vices humains, puisque l’Univers nous a donné le choix de nous égarer et que ce choix est possible même pour ceux qui ont déjà tant accompli, beaucoup d’autres sont dignes de la fascination qu’elles provoquent.
Je n’ai pas connu personnellement Jane Birkin, mais plusieurs personnes de mon entourage ont eu le privilège de la fréquenter, parfois brièvement : tous m’ont raconté une bonté, une humilité, une simplicité, et une candeur rares. Cet extrait d’article ne dit pas autre chose :
« A peine son nom prononcé, les sourires s’affichent et les souvenirs refleurissent : sa simplicité lors des réunions de parents d’élèves à l’école communale voisine ; sa générosité avec les clochards et notamment un certain « Jolicoeur » qu’elle aurait même un temps hébergé dans sa maison… Sur ce point, la ressemblance mère-fille n’était pas seulement physique. « Elle était la générosité même », résume une proche. « Lorsqu’elle demandait ‘j’espère que tu vas bien’, ce n’était jamais par convenance, elle voulait vraiment savoir si tout allait bien », insiste une amie photographe. »
Alors il semblerait que dans ce cas, le corps se soit aligné avec l’âme, et pour le mieux.
Jane Birkin n’était pas qu’une muse. Elle n’était rien de moins qu’une Muse.
Est-ce à dire qu’une femme ne doit et ne peut aspirer qu’à cela ? En aucun cas. Chez chaque humain existe la possibilité de l’androgyne. Il existe mille routes qu’un voyage peut emprunter, et chaque fleur à sa propre manière de pousser. Mais être capable d’inspirer un homme à dépasser les limites de son propre génie et les foules à trouver un peu de transcendance dans la mélodie d’un visage, cela n’a rien d’anecdotique.