
Cet homme, qui n’a jamais eu le Nobel, peut-être parce qu’il a été mille fois pressenti pour l’avoir et qu’il était trop évident dans la figure du monstre sacré, a eu la plus grande des gloires en définitive : il est entré dans l’Histoire littéraire comme un Dieu parmi les Dieux, et ce de son vivant. Et on peut gager que la mort ne lui fera pas le déshonneur d’affadir sa lumière parmi ceux qui ont le plus brillé.
Au lycée, après des lectures essentiellement immatures, L’Insoutenable légèreté de l’être a été ma première entrée dans la pensée complexe. On lisait Kundera comme on accédait au monde des adultes et des lettrés ; ses livres faisaient partie de ceux qui donnaient des ailes à la réflexion et provoquaient en vous une mutation de l’être ; on franchissait à son contact un pallier, celui d’une forme de conscience plus profonde, plus fertile. C’est la marque des très grands.
Surtout, grâce à lui, j’ai pu comprendre d’emblée une leçon, qui ne m’a jamais quittée : la complexité n’oblige en aucun cas à l’opacité, et n’empêche pas la simplicité, bien au contraire. Kundera était la plus grande illustration de ce fait.
Je suis émue lorsque je vois le nombre d’hommages qui lui sont rendus et son nom en tête de gondole pendant plusieurs jours sur les réseaux sociaux, pas seulement parce que cela démontre que la littérature est toujours essentielle, mais aussi parce que nous sommes si nombreux, de tous âges et de toutes provenances, à avoir eu l’impression de voir soudainement le monde en couleurs en lisant Kundera pour la première fois, au point d’en constituer une forme de communauté implicite et instinctive : il y a toujours un « après » la découverte de ses livres. Il a légué quelque chose à chacun d’entre nous. Même quand on s’en éloigne, une forme d’estime reconnaissante demeure.
Je retiendrais de lui cette phrase, qui me suit encore aujourd’hui, et par laquelle il a mis les mots sur un sentiment romantique éternel : « Pour qu’un amour soit inoubliable, il faut que les hasards s’y rejoignent dès le premier instant. »
Inoubliable parmi les inoubliables, Milan Kundera l’est.
*Certains observateurs attentifs auront remarqué un discret hommage dans un de mes premiers poèmes, écrit il y a plus de 10 ans : la « valse sans adieux » de Cet amour-là est évidemment une référence à La valse aux adieux, superbe titre d’un livre de Milan Kundera. Je n’ai jamais pu le dire. Je le dis ici.